Un nouveau restaurant
Pour les restaurants, c’est comme pour le reste. On s’enthousiasme, on s’emballe, et puis on s’en lasse et on s’en détourne ! Les efforts qui sont réalisés au début par les nouveaux propriétaires pour attirer la clientèle sont vite oubliés. Au bout de quelques mois et parfois de quelques semaines, il y a un relâchement général, qui s’installe insidieusement. Le service n’est plus aussi attentif, on achète de moins bons produits et finalement, la qualité de la cuisine s’en ressent. Le nombre de clients commence à diminuer insensiblement. Plus personne n’en parle, l’établissement continue de vivoter un certain temps sur l’impulsion de ses débuts, puis finit par fermer. Sans retard, un autre lieu de restauration ouvre à son tour, un peu plus loin ou juste à côté, et tout recommence. Cette histoire sans fin se répète de façon plus accentuée encore, dans les milieux fermés ou particulièrement isolés, comme le sont les petites îles. Le manque de distraction, le sentiment de tourner en rond et l’impossibilité de véritablement sortir, de s’évader, accentuent le phénomène. Dans ces univers étriqués et lointains, la nouveauté déclenche toujours, comme une sorte d’hystérie.
Quand le ChaHu avait ouvert ses portes, c’était vraiment de la folie. Depuis trois semaines, Olivier résistait. Il ne se passait pas un jour sans que l’un de ses amis ou de ses collègues ne lui en parle. Il esquivait les discussions. C’était bien plus difficile de
les fuir en rentrant à la maison, parce que Gisèle, la femme qui partageait son quotidien, n’avait pas de tendance asociale prononcée comme lui. Elle vivait avec son temps, certes sans excès, mais avec entrain. Il n’en tirait aucune amertume. Il était déjà bien difficile de vivre, alors il ne se mêlait pas de la façon dont les autres essayaient de s’en tirer. Ce qui était certain, c’est que sa femme était bien plus immergée et imprégnée des tendances du moment que lui, et qu’elle ne serait pas épanouie dans une vie en marge de la société. Peut-être que les femmes ont plus besoin que les hommes de se sentir en phase avec la communauté des autres. Évidemment, Gisèle voulait découvrir et connaître ce nouveau restaurant dont lui parlaient ses amies. Même la voisine s’y était mise ce matin. On avait sorti la voiture de la cour, Madame Séraphin avait récupéré son pain, Olivier l’avait saluée, comme toujours brièvement, et comme d’habitude, elle avait ouvert un début de conversation, qu’il s’était hâté de refermer. Elle n’insistait jamais. Elle et son mari étaient de bons voisins. Ce matin-là, elle avait raconté leur dîner de la veille au « nouveau restaurant », et comment ils s’y étaient régalés… Pour clore le sujet, il lui avait dit, comme toujours :
— Madame Séraphin, il faut que je parte, on en reparlera ce soir. Évidemment, le soir venu, ils n’avaient reparlé de
rien, pour la bonne raison qu’ils ne se croisaient jamais le soir. Cette femme était pour lui un vrai sujet d’interrogation sans fin. Pourquoi des questions si importantes, si brûlantes, posées le matin même, devenaient-elles sans intérêt quelques heures plus tard ? Comment pouvait-elle se satisfaire de ses sempiternels renvois, sans jamais lui en tenir rigueur ? Quelquefois, le matin, quand il la voyait trottiner vers son portail et qu’il savait la rencontre imminente, il en venait à se reprocher son incivilité et son manque d’imagination. Il résistait un moment à la tentation de répéter la phrase magique, mais c’était plus fort que lui.
— Tu vois, lui avait déclaré Gisèle, tout le monde en parle, et moi je suis comme une idiote ! Olivier se serait bien soumis plus volontiers à ces modes futiles, mais il craignait la foule, les services ralentis — parce qu’il y avait trop de clients — les plats qui se faisaient attendre, l’addition qu’il fallait quémander pour pouvoir s’enfuir au bout de deux ou trois heures d’ennui. Il détestait attendre et abominait encore plus les temps morts. Peu à peu, comme d’habitude, il s’était fait une raison. On ne pouvait pas vivre « hors le monde » et il savait que tôt ou tard, il céderait à sa femme. Il se disait que trois semaines d’ouverture avaient déjà dû ralentir, voire éteindre le gros du flot de ceux qui se précipitent dans les endroits à la mode : nouvelles boutiques, nouveaux restaurants, nouveaux films, etc.
Il se surprenait lui-même à ressentir une petite envie de sortir, d’y aller. Lui aussi, comme les autres, souffrait de l’enfermement et de l’éloignement. Il n’y a que les gens de passage pour aimer les îles. Le touriste n’envisage la mer que sous l’angle de la plage, du contact avec la baignade et le soleil, mais quand on y est né, la mer est une épaisse muraille, qui enferme mieux que tous les murs construits par les hommes. Pour ceux qui y vivent, cernées par les mers, les îles sont des prisons. Comme tout un chacun, Olivier était un prisonnier qui, à défaut de s’évader vraiment, s’accommodait de tout ce qui dépaysait. Il avait des amis, des fréquentations, des discussions mondaines et jamais il n’avait entendu quelqu’un, à ce jour, dénigrer la qualité et l’intérêt de ce nouveau restaurant. Y aller un jour, pourquoi pas ? Lui aussi voulait maintenant sortir, s’évader un peu, avoir l’ivresse du voyage, à défaut d’en sentir le goût. C’était unanime, tout le monde racontait qu’on y mangeait très bien. C’était certes, un peu cher, tout le monde en convenait, mais, disait-on, on y mangeait si bien ! Sur ce point, sa femme avait certainement raison et ses copines aussi. Il avait toujours été rond. Il aimait la bonne cuisine, les petits plats, et tout ce qui avait du goût. On disait aussi que l’on y mangeait des choses très différentes. Là, par contre, ce n’était pas pour lui plaire. En matière de goûts alimentaires, il était de
ceux qui se rangent plutôt du côté des traditions que de la nouveauté. Qu’on ne lui parle pas de la nouvelle cuisine ! Par pure mauvaise foi, il la réduisait à des micro-portions, chères et sans goût, servies dans de grands plats aux formes biscornues. C’était tout bénéfice pour le patron : moins de produits à acheter, plus d’argent qui entre, et des clients incapables de critiques valables, puisque sans références. On peut comparer un gratin dauphinois à un autre et porter un jugement, mais comment discuter utilement d’un plat que l’on goûte pour la première fois, parce que le cuistot vient de l’inventer ! Dans ces cas-là, les gens se focalisent sur les quelques éléments pour lesquels ils ont des références. On parle à l’infini des couleurs des ingrédients, de la forme de l’assiette et pour finir, on dit que c’était très bon, pour ne pas se voir marginalisé. Et puis, l’imagination au pouvoir dans la cuisine, ça ne veut rien dire. Ce que voulait Olivier dans un restaurant, c’était que ce soit le goût qui prenne le pouvoir. Tout mélanger, faire du beau plutôt que de faire du bon, ça le dépassait. Non, décidément, la nouvelle cuisine avait été imaginée et inventée pour ceux qui avaient déjà mangé chez eux, avant de venir, et que seuls l’aspect des plats et les discussions, avec d’autres estomacs pré-remplis, allaient finir par distraire. Il était curieux de savoir ce qui serait si différent,
cette fois. Une seule chose vraiment originale pour le moment, c’était le nom du restaurant : le « ChaHu ». Ça ne lui plaisait pas. D’abord, on avait l’impression d’une faute, qu’il manquait un « t » pour le mot entier, ou pour le « chat ». Il n’aimait pas. C’était peut-être un nom original, mais c’était surtout très moche. Ce jour-là, un samedi, il avait plu toute la journée. Ce n’était pas si courant. Tellement rare, même, que toute l’organisation de la maison en avait été perturbée. Grâce à la pluie, on avait passé une bonne journée, enfermés presque tout le temps. Olivier aimait tout dans la pluie. Le bruit sur la tôle, sur le sol, l’impression d’une lessive générale. La certitude qu’après, tout serait plus propre, plus sain. À chaque fois lui revenaient les mots de Verlaine : « Ô bruit doux de la pluie, pour un cœur qui s’ennuie », mais il se sentait décalé du texte. La pluie ne le menait pas à la mélancolie, elle le réjouissait. Il sortait volontiers sous l’averse pour avoir de l’eau sur le visage, dans les yeux. Il est vrai qu’ici, les rares ondées sont chaudes. Déjà enfant, il aimait ça. C’était un point qu’il ne partageait pas avec Gisèle. Elle détestait la pluie. Il croyait surtout qu’elle n’aimait pas l’eau dans ses cheveux, parce qu’il lui faudrait ensuite « des heures » pour les recoiffer à son goût. Sa femme avait été très gentille ce jour-là, elle
aussi. Tout s’était déroulé tranquillement. Ils avaient couru un peu le soir sur le parcours près de la plage. Il se sentait bien. Après la douche, ils avaient fait l’amour. Il ne faisait pas trop chaud. On avait plaisir à vivre dans ces moments-là.
— Tu ne voudrais pas qu’on sorte un peu ce soir ? avait demandé Gisèle. Il avait dit oui tout de suite, sans voir que le piège implacable avait commencé à se refermer.
— Sois gentil, je ne veux pas faire de cuisine ce soir. Si on allait au restaurant ? Sur le moment, il n’avait même pas songé qu’il était en train de se faire gentiment piéger.
— Le mieux, ce serait de réserver les places, on est samedi, il va y avoir du monde en ville. On risque d’attendre et je sais que tu n’aimes pas cela. Il avait encore accepté. Pas d’alerte. Rien que des demandes normales. Et puis l’attaque finale. Elle lui avait fait un gentil câlin dans les cheveux et l’avait regardé en souriant :
— Et si on allait au ChaHu ? Il n’avait pas eu le courage de dire non. Cette femme était trop gentille. Il savait qu’il s’était fait avoir, mais cela avait été tourné avec élégance et il savait reconnaître ses défaites. Sa seule petite lutte d’arrière-garde avait été d’obtenir que ce soit elle qui
s’occupe de tout, qui téléphone pour les places. Parfois, il se reprochait ces petitesses et comme il n’en était pas très fier, il essayait de les compenser en aimant Gisèle du mieux qu’il pouvait. Il lui offrait parfois des fleurs, un cadeau, comme ça, pour rien, ou juste parce qu’il avait pensé à elle et à tout ce qu’il lui devait. Il détestait les gens, surtout les bonnes femmes, qui disaient que les hommes faisaient des surprises gentilles à leurs femmes, parce qu’ils avaient quelque chose à se reprocher. Imbéciles ! Vers dix-huit heures, il était allé prendre une douche et s’était rasé pour la deuxième fois de la journée. Il voulait faire plaisir. Il s’était habillé correctement et était allé se vautrer dans le canapé. Pendant un temps, il n’avait pensé à rien. Il avait un peu lu, allumé la télé sur une chaîne de musique classique. Plus tard, il avait bu un whisky. Juste avant de partir, il en avait bu un deuxième. Gisèle savait que ce serait elle qui conduirait. Cela ne la dérangeait pas. Sa femme se préparait. Avec le temps, il avait réussi à la convaincre de ne pas trop se maquiller. Elle avait un visage très régulier, très symétrique et un peu froid, mais sa bouche charnue et ses yeux faisaient vivre le reste. Ce soir-là, il l’avait vue arriver avec une jupe mi-longue et un chemisier qu’il ne connaissait pas. L’ensemble la mettait en valeur et les talons aiguilles lui donnaient une allure de déesse. En la regardant approcher, il s’était dit, encore une
fois, que cette femme était vraiment belle. Ils avaient pris la voiture vers dix-neuf heures trente. La route était tranquille, lui aussi. Il faisait bon, les vitres étaient grandes ouvertes et il respirait les parfums qui flottaient dans la nuit. Il se sentait comme un chat qui ronronne. Gisèle avait mis de la musique et fredonnait doucement. De temps en temps, il la regardait. Même en gardant les yeux rivés sur la route, elle devinait où il posait ses yeux. Elle souriait. La voiture avait été garée sans difficulté. Ils avaient marché bras dessus, bras dessous, pendant une cinquantaine de mètres. Olivier l’avait embrassée, profitant de la pénombre. Ils ne s’étaient rien dit dans la voiture. Pas un mot. Il était infiniment reconnaissant à Gisèle de le laisser l’aimer autrement qu’avec des mots. De ce point de vue, elle était très différente des autres femmes qu’il avait connues et pour qui aimer, c’était parler. De tout et surtout de rien. Le silence était synonyme d’indifférence, de dédain, de désamour. Ces femmes-là parlaient tout le temps, d’autant plus que leur conjoint se taisait et qu’elles se retrouvaient seules à combattre le silence. Pour elles, le contraire de l’amour, ce n’était pas la haine, c’était l’absence de paroles. Et donc, du matin au soir, elles luttaient jusqu’à l’épuisement contre le silence destructeur. La nuit venue, elles s’endormaient avec le sentiment du devoir accompli et un peu plus
d’aigreur contre leur mari, qui les laissait seules face au silence, ce mal embusqué, toujours prêt à bondir sur leur couple pour le détruire. Lui, aimait Gisèle de toute sa chair et de toute son âme, dans un grand silence. Et puis, rien ne se passa comme prévu. Gisèle avait réservé une table pour vingt heures et ils étaient arrivés un peu en avance. Il y avait foule, une longue file d’une dizaine de personnes qui attendaient leur tour. Olivier avait envie de s’enfuir. S’il avait été seul, il ne serait pas resté, c’est certain. Mais Gisèle était là. Il ne se voyait pas entamer une dispute publique et se livrer en spectacle. Sa femme le tenait par la main, elle souriait, et tout de suite cela l’apaisa. Il y avait beaucoup de couples et aussi un groupe de cinq personnes qui étaient tous habillés en noir. Ils allaient sûrement sortir ensuite. Les soirées à thème étaient redevenues à la mode. Ils avaient dû entasser le reste de leurs attirails de déguisements dans les voitures. Il y en avait deux qui étaient déjà maquillés : des chauves qui avaient le crâne peinturluré, comme on peut en voir dans les œuvres de Bilal. Il s’imagina qu’ils se rendraient, après le restaurant, à une soirée « post nucléaire ». Un instant, il s’égara dans le monde gris de Nikopol. La file avança un peu. Faire la queue pour aller dîner ! On ne voyait ça qu’à Paris. Il est vrai qu’ici, c’était toujours l’affluence dès qu’un restaurant s’installait, mais jamais il n’aurait cru que ce soir, il
faudrait pointer sur une liste d’attente pour dîner. Jamais il n’aurait imaginé avoir à vivre ça ici. Un point positif, les gens dans la file gardaient une bonne distance entre eux, ce qui était très confortable et rassurant à la fois ! Un serveur passa pour vérifier s’il y avait de nouveaux arrivants. Gisèle leva la main. Il s’approcha, dit bonjour, demanda s’ils avaient réservé, contrôla une liste sur son cahier et leur donna un numéro d’ordre. Il était très professionnel. Il rassura Gisèle, lui dit que l’attente ne serait pas longue. Il avait sur la tête une forêt d’épines. C’était à la mode. On se couvrait les cheveux de gel et on dressait des piquants. Quel monde absurde ! Tout était faux. On dansait seul, les amis étaient sur internet à l’autre bout du monde, le dernier qui parlait avait raison, et tout était à l’avenant. Comment faire avec les piquants si on voulait passer la main dans les cheveux de l’autre, les caresser ? Olivier était convaincu depuis longtemps que tous les gens qui avaient du gel dans leur tignasse vivaient seuls. « Pas plus d’une vingtaine de minutes », avait dit le serveur ! Cela en faisait déjà vingt-cinq. Le mari de Gisèle ruminait une colère noire, mais en silence. Il connaissait la chanson, il faudrait compter une heure d’attente au moins, s’ils avaient de la chance ! Il se tut, parce qu’il voulait faire plaisir à Gisèle. La file avança encore un peu. Il y avait juste
devant eux un couple dépareillé. Le type avait l’air gentil, anodin, alors que sa femme, on aurait dit une harpie. « Heureusement que ses deux sœurs sont restées à la maison », ricana Olivier. Il se félicita de ne pas avoir manifesté sa colère en arrivant. Cette femme-là, juste devant eux, ne put se retenir et mit tout le monde mal à l’aise avec ses grands cris. Il constata que tous la regardaient à la dérobée, condamnant ce comportement infantile. La file trompait son impatience en médisant sur la terrible commère et en s’apitoyant en silence sur son malheureux compagnon. Le serveur avait presque raison, le bar fut atteint en vingt-cinq minutes, mais toutes les tables étaient occupées. En regardant attentivement, on pouvait, de plus, constater que personne n’en était à l’addition. Pire, aucune table n’était servie en desserts ou en cafés. Quand Olivier se retourna vers le bar, il avait un verre joliment décoré devant lui. On leur avait offert un apéritif entre-temps. Gisèle plongea ses yeux dans les siens et ils trinquèrent. Cette femme avait toujours eu le don d’apaiser les révoltes qui lui rongeaient le cœur et la tête.
— Tu vois, ils s’occupent de nous ! Il avait horreur d’être maltraité, mais ce soir ce n’était pas le cas. Le personnel affichait un sourire confiant et faisait de son mieux pour être agréable, compte tenu de la foule de clients. Il se dit que ce serait cette même affluence qui tuerait
l’établissement. D’une certaine manière, c’étaient les clients qui, par leurs comportements excessivement moutonniers, provoquaient bien des échecs. Le pauvre restaurateur qui invente un chouette concept, qui se passionne pour la bonne cuisine, comment voulez-vous qu’il fasse devant la marée de clients qui l’assaille ? Il s’adapte, cuisine plus vite, plus mal, recrute à la va-vite des aides qu’il ne connaît pas et qui ne sont pas aussi soigneux ni aussi attentionnés que lui. Il délègue de plus en plus, parce qu’on le réclame aussi en salle, où il devra serrer la pince à quelques notables de passage. Pour finir, ce sera la faillite et il ira grossir le flot de ces infréquentables, prématurément aigris, qui ne dégagent plus que des « ondes négatives ». Ils attendaient au bar depuis plus d’une demi-heure et Olivier commençait à être d’humeur exécrable. Ce qui l’avait un peu calmé, c’était l’espèce de cocktail qui leur avait été servi en guise d’apéritif et d’excuse pour le retard. Délicieux, vraiment très bon ! Hormis la couleur qu’il trouvait laide, c’était vraiment « top », comme on disait aujourd’hui. Il l’avait avalé plutôt que bu, parce qu’il commençait aussi à avoir soif. « J’aurais dû boire de l’eau avant de partir, se disait-il, et j’aurais dû avaler deux autres whiskies de plus. » Il n’avait pas réussi à deviner, s’il y avait de l’alcool dans le cocktail. Le miracle se produisit
enfin. Une table se libéra et le serveur, toujours gentil et aimable, leur offrit un deuxième cocktail, ce qui posa un grand sourire sur les lèvres de Gisèle. Être vraiment traité en client et pas comme un « cochon de payant », était si agréable ! Il se sentait mieux, presque content. On leur donna la carte. Les entrées étaient nombreuses, mais sans grande originalité. Il observa qu’à chaque fois, on indiquait que telle ou telle sauce serait servie à part. Il ne connaissait aucune d’entre elles. Cette manie de toujours inventer ! Comme il était précisé que c’était au client d’utiliser ou non ces sauces, il ne chercha pas à en savoir plus. Ce qui l’étonnait vraiment, c’étaient les plats. Ils portaient des noms inconnus de lui, dans une langue qu’il ignorait, si bien qu’il ne pouvait pas vraiment choisir. Sa femme était moins surprise. Elle avait dû en entendre parler, et ses copines n’avaient pas manqué de l’instruire sur les détails qui établissaient la célébrité du lieu. Toujours est-il que son choix fut fait sans réelle difficulté. Olivier attendit le retour du serveur pour lui demander quelques explications. Il les lui donna avec gentillesse et sans montrer d’impatience particulière. Il ne comprit rien à ce qu’il lui dit ni à la composition des plats. Finalement, persuadé que tout cela ne lui plairait pas, car trop étrange, il opta pour la solution de facilité et prit la même chose que sa femme,
considérant que de toute façon, il n’était pas venu pour bien manger, mais pour lui faire plaisir. Juste après le départ du serveur, elle lui annonça que le plat qu’ils avaient choisi était celui dont tout le monde raffolait et qu’elle en était certaine : il allait aimer ça. Il fut à demi rassuré. Il regarda un peu autour d’eux. La salle était sobrement décorée, essentiellement avec de vieux outils agricoles. On avait voulu à l’évidence faire un décor de ferme, de grange plus particulièrement. Il trouvait ça bien. Gisèle dévorait la salle des yeux. Elle lui dit que tout lui plaisait beaucoup. Il ne la crut pas. Sa femme était plutôt branchée « décors modernes ». Elle n’aimait ni l’ancien ni les antiquités. De plus, elle détestait tout ce qui se rapportait à la terre, aux cultures. Son mari la regarda et il sourit pour lui faire comprendre qu’il n’était pas dupe. Elle rit. Tout ça, c’était comme un jeu. Un jeu de société. Tout le monde mentait à tout le monde. Le serveur s’approcha. Enfin, ils furent servis. La salade composée s’avéra mangeable, sans plus. Elle était accompagnée, dans un bol séparé, d’une drôle de sauce que l’on aurait pu prendre pour du ketchup, mais qui n’en avait absolument pas le goût ni la consistance. Olivier en avait goûté un peu, cela l’avait écœuré. C’était surtout l’odeur qui le répugnait. Sa femme, qui semblait tout déguster avec plaisir, profita à la fois de son entrée et de la sienne.
Avant d’échanger les plats, elle lui dit à voix basse :
— J’ai honte, fais en sorte qu’on ne me voie pas ! Beaucoup de femmes sont comme ça. Elles adorent manger, mais elles ne veulent pas que ça se sache. Loin de l’exaspérer, ce genre de coquetterie l’amusait beaucoup. Il y trouvait un trésor inépuisable de taquineries. L’échange d’assiettes lui convenait parfaitement. Il faisait plaisir à Gisèle et il s’évitait l’insupportable questionnement des serveurs qui, découvrant que vous n’aviez pas touché au plat qu’ils avaient apporté, vous assaillaient de questions déplacées. Compte tenu de ce qui s’était passé pour les entrées, le mari commença à redouter la suite du repas et s’imagina déjà rentrant chez lui, et dévorant le reste de poulet rôti qui traînait dans le réfrigérateur. Sa femme semblait contente, on voyait bien qu’elle adorait cette soirée. Au fond, c’était bien là l’essentiel. Pour ne pas gâcher son plaisir, Olivier n’avait fait aucune réflexion désobligeante et avait tâché de rester agréable, même si au fond de lui- même, il se rongeait les sangs de déception et d’ennui. Le serveur débarrassa les reliefs de l’entrée assez rapidement. Ils parlèrent de choses et d’autres. Pendant quelques minutes, il s’oublia en perdant son regard dans celui de Gisèle. C’était une grande femme. Plus grande que lui de quelques centimètres.
Dès qu’elle mettait des talons, il se retrouvait en dessous. Il s’en moquait éperdument. Pas elle ! Elle aurait préféré un mari plus grand. C’était une belle femme, élancée, avec des formes marquées, un caractère vif et pétillant. Son humeur intérieure s’améliora. Arriva le plat de résistance. Il nota que, même pendant la longue attente du début, le service était resté remarquablement efficace. Ce restaurant avait au moins ça de bien, le client y était respecté. Le serveur installa une grande soupière sur une sorte de petit trépied, au milieu duquel se dandinait une flamme, sans doute destinée à maintenir au chaud l’espèce de soupe. Il leur expliqua que sans le petit feu, le liquide deviendrait épais. Il était gentil. Il les servit : deux louches pour la femme, une louche pour lui, qui voulait d’abord savoir à quoi il avait à faire. En même temps, Olivier lorgnait sur la belle assiette de croûtons qui semblaient attendre qu’on vienne les piocher. C’est à ce moment-là, en regardant un peu autour, qu’il réalisa que toutes les autres tables semblaient avoir choisi le même plat qu’eux. La même soupière, avec le petit feu dandinant au-dessous, les mêmes bols, et il aurait juré qu’ils mangeaient la même chose. Intrigué, il demanda au serveur qui apportait le vin, s’il était dans le vrai.
— Vous avez raison, monsieur, tous ont choisi la spécialité de la maison.
Que ce soir-là, tout le monde ait commandé le même plat, Olivier trouvait ça extraordinaire. Le serveur, lui, ne semblait pas étonné. Il leur servit le vin et le mari de Gisèle murmura un vague merci. Il goûta avec méfiance. Enfin ! Un petit réconfort dans cet océan d’ennui et de rage. Le vin était bon. Il n’était pas un spécialiste, loin de là, mais quand il trouvait un vin à son goût, il ne boudait pas son plaisir. Sa femme ne toucha pas à son verre et se concentra sur le contenu de son assiette. Il la vit découper quelque chose dans sa soupe, comme un légume dur ou de la viande. Il la connaissait bien : s’ils avaient été chez eux, elle aurait pris avec élégance le morceau entre les bouts de ses jolis doigts et l’aurait dévoré. Jamais elle ne se serait permis de faire ça en public. Lui tourna mécaniquement la soupe, dans laquelle il avait noyé une dizaine de croûtons. Il porta la cuillère à ses lèvres. Au premier abord, la mixture fondait dans la bouche, mais rapidement, il commença à trouver ça franchement écœurant. Le contraste entre le premier goût et celui qui restait ensuite dans la bouche était désagréable. La saveur dominante se structurait autour d’une sensation de sucre et de fer. Pour finir, ce qui l’emporta rapidement fut le dégoût. Olivier arrêta d’en manger. De toute manière, il n’avait jamais vraiment cru qu’il mangerait bien en venant ici ce soir-là. Il observa autour de lui. La salle était
remarquablement silencieuse. Les gens étaient trop absorbés par la nourriture. Toute leur attention se focalisait sur ces liquides, qu’ils déglutissaient avec une sorte de fièvre, et sur les morceaux qu’ils broyaient entre leurs dents. Pour la première fois, il réalisa combien c’était le silence qui régnait ici. D’habitude, dans ce genre d’endroit, c’étaient plutôt le bruit et le désordre qui s’imposaient. Ici, seuls les nouveaux arrivants étaient bruyants, le temps de comprendre qu’ils étaient en décalage avec l’atmosphère des lieux. Peu à peu, ils se mettaient au diapason de la salle et se taisaient. Tout à coup, Olivier eut honte de leur comportement en arrivant. Eux aussi, ils avaient parlé fort au bar et à table au moment de leur installation. Les seuls vrais bruits continus venaient du service et des serveurs. Le raclement des assiettes, le cliquetis des couverts et le tintement aigu des verres qui s’entrechoquaient, voilà les seules choses que l’on entendait vraiment. Sa femme, toujours si bavarde, l’ignorait. Olivier regardait le spectacle de cette humanité dégradée en s’efforçant de garder le plus grand détachement possible. Par désœuvrement, il tourna et retourna la cuillère dans le bol pour faire refroidir un contenu qu’il ne mangerait plus. Il en était quitte pour une note salée et un sandwich au poulet en arrivant. C’est en remuant la soupe dans le bol qu’il remarqua quelque chose. Parmi les morceaux, il y en
avait un en particulier qui l’intriguait. Il l’avait perdu en tournant la cuillère, et maintenant il le recherchait à l’aveuglette dans le fond du bol. Trois fois de suite, il le rata, la quatrième fut la bonne. Olivier vomit sang et tripes sur la table et sur lui. Il n’avait pu s’en empêcher. C’était sorti de sa bouche, comme un geyser sort de la terre. Un grand jet puissant et continu de souillures, qui inondait tout sur la table. Il hurla, hurla. Sa femme se leva et avec le serveur, tenta à la fois de le faire rasseoir et de réparer les dégâts. Lui continua de hurler et de vomir alternativement. Dans la soupe, il avait vu un doigt. Un doigt humain, avec l’ongle et les articulations. Il se mit à pleurer. Et hurla encore. Et s’il ne vomit plus faute de matière, les haut-le-cœur, eux, ne cessèrent pas. Il renversa la table, puis d’autres tables encore. Il empoigna aussi le serveur qui, en désespoir de cause, le sonna d’un coup de poing au menton.
* * *
Olivier se retrouva au poste de gendarmerie. Il voulait porter plainte, il était comme fou. Il essayait encore et toujours de vomir, mais n’y arrivait plus. Il voulait de l’eau pour se rincer la bouche et il en voulait encore pour vomir, se laver l’estomac et tout le ventre, et aussi pour enlever le goût qui restait
comme incrusté dans sa bouche. Le gendarme se montra gentil, lui expliqua que c’était lui qui faisait l’objet d’une plainte pour dégradation. Il dit que sur ordre du procureur, il était mis en garde à vue. On lui lut ses droits, sur l’avocat, le médecin et le reste. Les enquêteurs le questionnèrent longuement, l’écoutèrent et enregistrèrent sa déposition. Un médecin arriva et l’examina. Olivier le supplia de lui donner quelque chose pour sa bouche. Le docteur fit semblant d’accepter et repartit sans rien lui laisser. Le lendemain matin, comme il suppliait encore pour avoir de l’eau, on finit par lui passer une bouteille. Il se rinça longuement la bouche, encore et encore ! Quand ce fut fini, il essaya bien de boire un peu, mais impossible d’avaler. La cellule était sale et infecte. Partout, ce n’était que vomi, crachats et flaque d’eau sale. Il se tenait recroquevillé sur la banquette, l’esprit vide. Tard dans la matinée, on le laissa repartir, en lui expliquant que cela faisait belle lurette que l’État avait décidé d’autoriser les restaurants qui cuisinaient avec ces produits-là, et qu’il ne devait plus y retourner. Que « ChaHu », ça voulait bien dire « CHAir HUmaine ».