Le nom de Dieu
On est au début de l’été. La saison de la recherche sacrée a commencé. Toute la journée, il y a eu des cérémonies au Temple, certaines obligatoires et d’autres non. Je suis allé à tous les offices, presque tout le monde a fait comme moi. On prie pour nous, pour notre clan et pour ceux qui seront choisis le lendemain. Comme tous les ans, on s’est réunis dans la grande salle de prière. Le grand prêtre, revêtu d’une tenue d’or et de pourpre, a ouvert la chambre de la vérité et a appelé les noms au fur et à mesure. Au début, j’ai été déçu ; je n’ai pas été choisi pour faire partie des gardiens chargés de la surveillance du grand chemin. J’étais secrètement malheureux, mais c’est vrai que j’avais déjà été gardien trois fois, et que je ne pouvais pas me plaindre. J’avais bien réussi, j’avais aimé ça. J’ai, comme tous les autres, félicité les nouveaux gardiens, surtout Baptiste, qui est mon ami et que je considère comme mon frère. Il a été choisi pour la première fois. Il était ému, content bien sûr, mais aussi un peu inquiet. Tout de suite, je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’étais là, que je lui donnerais les meilleurs conseils et que, de
toutes les façons, il réussirait parce qu’il avait les dons et qualités requises. Je l’ai serré dans mes bras. Je suis sûr qu’il fera un bon gardien. La cérémonie traînait un peu en longueur. Comme d’habitude, à la fin, on a tiré le nom de l’élu pour la nouvelle saison de recherche. J’ai été désigné. Au moment du tirage, je n’écoutais déjà plus, je m’apprêtais à sortir de la salle et j’étais absorbé par les nombreuses tâches qui m’attendaient pour la grande fête du soir. C’est Baptiste qui m’a retenu par la manche. Il m’a regardé et s’est jeté dans mes bras, et j’ai vu que tout le monde applaudissait, en faisant un grand tintamarre autour de nous. Je me suis tourné vers l’estrade et j’ai vu mon nom, en lettres de lumière, au-dessus de l’autel. J’ai compris que j’étais le nouvel élu. Quelle chance et quel honneur pour moi ! Tous les gens me bousculaient et me félicitaient. On me glissait un mot, on m’embrassait. Quand Stéphanie est venue, elle était l’une des dernières. J’ai vu comme une ombre sur son visage, et le mien aussi s’est refermé. Si je n’avais pas été choisi, je serais resté avec elle. On a eu trois enfants. Je ne les vois pas souvent, parce qu’ils sont élevés avec les femmes. Même Stéphanie, je ne la vois presque jamais.
Uniquement si les prêtres l’ordonnent. C’est eux qui nous ont réunis. C’était programmé comme ça, dès notre naissance. Je l’ai serrée dans mes bras, un peu trop fort. Elle est repartie. Si je ne reviens pas, j’espère qu’on lui trouvera un autre mari. Baptiste m’a de nouveau tiré vers lui et m’a entraîné vers le grand bar qui, comme tous les ans, avait été ouvert pour cette occasion. On a bu, on a trinqué, on s’est amusés. Je n’avais plus rien à faire pour le banquet de ce soir, plus aucune corvée. Le grand prêtre m’a fait appeler. Je me suis approché de lui en baissant la tête. Il m’a dit quelques mots que je n’ai pas compris. Comme le veut la tradition, il a posé ses deux mains sur ma tête. Je me suis relevé sans le regarder, comme on m’a appris à le faire, et je suis retourné au bar avec les autres. Ils n’arrêtent pas de me chahuter et de rire avec moi. Le prêtre de mon quartier est venu et m’a dit que Baptiste avait été désigné pour m’assister jusqu’à mon départ. L’élu n’a plus de tâches à accomplir. C’est un servant qui s’occupe de tout ce qu’il aurait dû faire en temps ordinaire. J’étais si content d’avoir été choisi et de servir la cause. J’allais pouvoir montrer ma valeur et réussir la mission. Je suis le soixante-seizième que le clan envoie vers
la grande cité interdite, pour découvrir le vrai nom de Dieu. Nous n’avons jamais réussi, aucun n’est revenu. Il y a des bêtes sauvages dès que l’on franchit la grande rivière sèche, et il y a le clan du nord, qui surveille son territoire et nous barre la route, ensuite on ne sait pas. Personne n’est jamais revenu pour raconter ce qu’il y avait au-delà des barrages de ceux du nord. On m’a donné le même équipement que pour les autres, ceux d’avant, ceux qui ne sont pas revenus. Pour moi, comme pour eux, il y a eu la grande cérémonie. Le chef du clan s’est coiffé de la couronne sacrée, toute brodée d’or, d’ivoire et de jade. Il avait aussi revêtu le grand costume blanc que les anciens gardent au fond de la grotte. Au moment où il a prononcé les paroles sacrées du grand livre rouge, j’ai été ému, comme tout le monde, même si plus personne ne les comprend. Il a aussi lu les mots des tablettes que nous ne comprenons pas non plus. Seuls les anciens disent savoir. Moi je les crois, car ils sont si vieux ! Comme les autres, je sais prononcer les lettres. C’est important, parce que notre avenir en dépend. Le moment du départ a sonné. Je les ai bien regardés. Ils étaient tous réunis en deux rangées le long du chemin.
Tous pleins d’espoir comme je l’avais été les années précédentes. Moi aussi j’avais eu ce regard-là qui disait : « Réussis, reviens-nous, et donne-nous le saint nom de Dieu ». Comme tout le monde, chaque fois, j’ai été déçu. J’attendais alors, comme les autres, l’année suivante, quand on nommerait un nouvel élu. J’étais comme eux, et aujourd’hui, c’est de moi que dépendrait leur enchantement ou leur désespoir. Je ne les décevrais pas. Au début, j’ai marché le long du grand chemin, beaucoup de jeunes de mon âge m’ont accompagné. C’est une route qui a été construite par ceux d’avant. On essaye de bien l’entretenir pour qu’elle soit aussi belle que de leur temps, mais c’est très difficile. Les autres me laissent au fur et à mesure, le dernier qui me quitte avec beaucoup d’émotion et de fierté, c’est Baptiste, mon frère. Je l’embrasse. C’est fini. Je pars sans me retourner. Je peux maintenant réfléchir tranquillement. Je suis seul et tout va bien se passer jusqu’à la grande rivière sèche. Après, les difficultés vont apparaître. Pourquoi le sort m’a-t-il choisi ? Je ne sais pas, mais il a bien fait. Je suis prêt. Chaque fois, le sort fait bien les choses. C’est le meilleur juge qui soit et jamais personne ne conteste ses décisions, parce qu’elles
sont finalement toujours les bonnes. C’est le chef du clan et le grand prêtre qui savent faire marcher le sort. Quand des questions compliquées se posent à la communauté, qu’il y a des risques de disputes, que l’unité du groupe est en jeu, alors les anciens se réunissent. Quand ils ont fini, ils nous appellent tous, et s’en remettent au divin sort. La décision tombe et tout le monde s’incline devant elle. Le chef du clan m’a parlé longuement toute la journée d’hier. Il sait beaucoup de choses que j’ignorais sur le parcours qui mène à la grande cité interdite. Ma mission est la même que celle de tous les autres avant moi. Je dois trouver le saint nom de Dieu. Nous n’en connaissons que quelques lettres et nous ne pouvons pas prier selon ses commandements. C’est ainsi que de toutes nos prières, seule une très petite quantité parvient à Dieu. Il pense que nous ne l’aimons pas assez, et s’est détourné de nous. Pourtant, nous prions beaucoup, plusieurs fois par jour et les anciens prient toutes les heures. Mais la plupart de nos suppliques s’égarent dans l’immensité du ciel, sans atteindre leur but. Notre clan est pauvre, la vie y est très dure. Nous devons trouver le saint nom de Dieu qui est caché
dans la grande cité, si on veut être écoutés par lui. Pour notre malheur, le chemin qui mène à elle est long. On ne sait pas d’où vient le grand chemin, on sait seulement qu’il va là où nous devons aller. Entre nous et la grande cité, il y a un seul autre clan, celui des gardiens du nord. C’est lui qui nous barre la route. Ils ne veulent pas que nous trouvions le nom avant eux. Nous aussi, quand arrive la saison de la recherche sacrée, nous empêchons ceux qui viennent du sud de passer. Quand on en attrape un, il est tué tout de suite, et on doit ramener tous ses habits et ses armes au chef. On en tue toujours onze chaque saison. Comme ils ont des armes et des habits différents, les anciens disent que sur le grand chemin, plus au sud, il y a onze autres clans. Le chef dit que grâce à notre courage, personne n’est jamais passé. Les trois fois où j’ai été gardien, trois années de suite, j’ai tué d’un seul coup le chercheur qui passait par mon poste de garde. Il y a longtemps, pendant la saison de la recherche, on en a attrapé un vivant, qui venait du sud. Les anciens l’ont questionné, il disait des mensonges. Il racontait qu’au-delà de son clan, plus au sud, il y avait d’autres terres, et d’autres mers, encore et encore.
Nous l’avons tué. La chance de notre clan, c’est que nous ne sommes pas les plus éloignés de la cité interdite. Le grand chef m’a donné la copie d’un plan de la cité. Je ne savais pas que notre clan en avait un. Pendant plusieurs heures, il m’a expliqué où se trouvait le Temple. Il m’a dit aussi comment me diriger à l’intérieur, une fois que j’y serai entré, comment je devais faire pour relever le saint nom de Dieu, les prières à dire avant et après avoir recueilli son vrai nom. J’ai tout appris par cœur. Il y a deux chemins qui mènent à la cité. Le moment venu, je choisirai l’un d’entre eux. Celui d’en haut est le plus long, il passe par la montagne. La route d’en bas est plus courte, mais elle est souvent dévorée par les vagues. Le chef, je le respecte beaucoup, comme nous tous. On dit que ses lointains ancêtres ont connu les grands hommes d’avant. Ceux qui savaient le saint nom de Dieu. Je crois que c’est vrai. J’ai franchi la grande rivière sèche. Sur près d’un kilomètre, on traverse une grande étendue de galets. Il y en a de toutes tailles et de toutes formes. On dit aussi que c’est un endroit maudit, et qu’il faut s’en tenir éloigné la nuit, mais je ne sais pas si c’est vrai.
De l’eau a dû couler à l’époque des hommes d’avant, mais il n’en reste plus qu’un mince filet. On peut facilement le franchir en sautant de roche en roche. De jour, la seule chose dont il faut se méfier, ce sont les faux pas que l’on va forcément commettre. Jamais votre soulier ne repose à plat. Il y a toujours plusieurs galets qui vous déstabilisent. Soit on tombe et on se fait mal, soit on se tord la cheville pour rester droit et le résultat est le même : on a mal et on a compromis la suite de la mission. J’ai marché très longtemps, très lentement en étudiant, pour chaque pas, l’endroit où je devais poser le pied. Cela a été très long. Il me restait une centaine de mètres, je me suis arrêté. J’ai choisi de passer la nuit dans la rivière, parce qu’il n’y a pas de risques connus, à part les racontars des faibles. J’ai eu bien raison. Après avoir grignoté un biscuit et bu de l’eau, je me suis endormi jusqu’au lendemain. Rien ni personne n’est venu troubler mon repos. J’étais content. Ma quête débutait sous de bons auspices. J’étais fier de moi. J’allais affronter les bêtes avec toutes mes capacités intactes. Tout de suite après la rivière sèche, elles m’ont attaqué. Je le savais, les anciens m’avaient prévenu et tout s’est passé comme ils me
l’avaient enseigné. J’en ai tué plusieurs et blessé beaucoup d’autres. Pour finir, comme prévu, elles se sont dévorées entre elles. Heureusement que je suis toujours resté sur mes gardes et que j’ai su ce qu’il fallait faire. Les autres avant moi, je ne sais pas s’ils ont tous réussi à passer les bêtes. Beaucoup ont dû se faire surprendre. Elles sont traîtresses et on ne les voit pas venir, parce qu’elles sont comme fondues dans le paysage. Parfois, je pense à eux, à ceux qui m’ont précédé. Je me demande pourquoi ils ne sont jamais rentrés. S’ils ont été tués en allant vers la cité, ou en revenant vers nous, avec le saint nom de Dieu. Je pense que personne n’est jamais arrivé à la cité et que personne avant moi n’a trouvé le saint nom de Dieu. Si ça avait été le cas, le chercheur n’aurait pas manqué de prier en posant, pour la première fois depuis si longtemps, le saint nom de Dieu à sa place dans les prières sacrées. À coup sûr, Dieu l’aurait entendu, l’aurait sauvé et aidé à revenir chez nous. Les anciens ont raison, toujours. Pendant les moments qui ont précédé mon départ, quand je n’étais pas avec le chef, je suis allé dans le Temple et les prêtres m’ont donné bien des secrets encore.
J’avançais vite le long de la route. J’ai vu sur ma droite des bâtiments isolés avec une grande enseigne, où l’on pouvait encore lire « Station ». Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je suppose que c’était un bâtiment dédié au culte. Le reste du panneau est illisible. Le tunnel. Il était maintenant devant moi et il fallait que je le traverse. Dedans, il y avait les miaulants. Ils allaient m’attaquer, je le savais. Pour eux aussi, je connaissais le secret. On m’avait donné des boules molles qui sentent mauvais. Dès qu’ils m’ont agressé par- derrière, j’ai lancé la première boule le plus loin possible. Tous les miaulants ont fait volte-face pour lui courir après. Les anciens m’avaient dit aussi qu’ils allaient charger trois fois. C’est exactement ce qui s’est passé. Ils ont attaqué, et trois fois je les ai repoussés en lançant une boule derrière moi. Chaque fois, ils m’ont laissé avancer un peu plus. J’ai quand même été blessé par leurs griffes. L’un d’entre eux, plus rapide que les autres, m’a eu par surprise et j’ai des blessures, nombreuses, mais peu profondes. J’ai mis des herbes dessus. Bientôt, j’arriverai donc à la fourche, où l’on doit choisir entre la route d’en bas et celle d’en haut.
Quand j’y suis arrivé, je me suis assis sur le toit d’une ruine, et j’ai pris le temps de me reposer et de réfléchir à la bonne décision concernant la route à prendre. Les anciens ne m’ont pas donné de consigne. J’ai hésité longtemps entre les deux chemins. Entre celui de la montagne et celui de la mer. Je me suis décidé. J’ai toujours été un bon nageur et je n’ai pas peur de l’eau. La mer, je ne la vois pas comme un obstacle, mais plutôt comme une solution de fuite en cas d’attaque. J’ai décidé de passer le long du rivage. Peu après, comme indiqué par les anciens, je suis arrivé au niveau d’un autre tunnel, celui qui marque l’entrée du chemin de la mer. À partir de ce point, je ne savais plus rien. Les anciens m’avaient dit que personne n’était jamais revenu de ce tunnel et que je devais, à partir de là, me débrouiller tout seul. J’ai longuement regardé l’entrée du tunnel. Franchement, il me faisait peur. On aurait dit un gouffre et je ne voulais pas finir là-dedans, dans le noir, aux prises avec des ennemis, dont je ne connaissais même pas la forme. J’ai décidé de passer la nuit sur place, dans une maison qui était encore debout. Je suis monté à l’étage et j’ai pu me barricader dans une des
chambres. C’était sans doute celle des enfants. Sur les murs, on devinait des scènes de jardin et de balançoire, et on entrevoyait des visages de fillettes. Je me suis donné le temps de trouver une solution et de faire le bon choix. Le matin venu, j’étais sûr de moi et de mon plan. Même s’il me restait une quantité de boules molles, je n’entrerai pas dans le tunnel, je le contournerai par la mer. Dans ces parages, elle n’est pas calme. Je savais que ce serait difficile, mais j’y serais en sécurité. Il n’y avait qu’une centaine de mètres à franchir et je savais exactement comment procéder. J’allais plonger et nager vers le large, au-delà de la formation des vagues, puis longer la côte sur toute la longueur du tunnel. Ensuite, du large, je chercherais un point pour revenir sur la côte, en toute sécurité. C’est ce que j’ai fait. Dieu que les vagues étaient violentes ! J’ai failli étouffer plusieurs fois. J’avais à peu près réussi mon coup au départ, j’avais bien pris le temps d’estimer la force des vagues, leur cadence secrète et leurs fourberies, et j’avais pu atteindre le large sans trop de difficulté. Tout s’était bien passé, c’était même facile de nager le long de la côte à cette distance, et puis il a
fallu chercher un point d’arrivée et recalculer le mécanisme des vagues qui étaient gigantesques. Je me suis trompé, ou alors il n’y avait pas de meilleures solutions. J’ai eu un début de panique, tellement j’étais ballotté. Sans mon expérience, je ne m’en serais pas sorti. Finalement, j’ai abordé sur la plage de galets. Vivant, mais épuisé. Je suis resté longtemps sans bouger, pour récupérer des forces et aussi pour ne pas attirer l’attention sur moi. Tout était calme. J’ai rassemblé mes affaires et je suis monté sur la route. Elle est juste en bas d’une énorme falaise, et elle est jonchée de pierres et d’éboulis, grands et petits. Parfois, c’est la mer qui la ronge. Alors qu’au début elle devait être presque rectiligne, je n’ai pas cessé de faire des lacets entre la falaise et la mer pour trouver le plus sûr chemin. Ceux du nord, les gardiens, ont allumé des feux pour la nuit. J’ai donc pu localiser les veilleurs et m’approcher. J’en ai tué deux. Le premier, je l’ai étranglé, et le deuxième, je l’ai eu au couteau. Il n’a même pas poussé un soupir quand la lame est entrée dans son cou. Ils n’auraient pas dû allumer de feu. Ce sont vraiment de mauvais guerriers. Jamais je n’ai allumé de feu quand j’étais en poste pour arrêter ceux du sud. Les rares fois où je l’ai fait,
c’était un piège. Je mettais une forme humaine comme allongée auprès du feu, en terrain bien découvert. Ceux du sud, ça les attire comme des mouches, les feux. Quand ils se mettaient à découvert, je les laissais s’approcher, et là je bondissais sur eux pour en finir. Mais c’est une tactique dangereuse, parce que s’ils sont deux et que l’autre est resté caché, il donne l’alerte dès qu’on sort de la nuit, et on est alors confronté à deux ennemis en même temps. Pendant plusieurs heures, j’ai marché. Il y avait de plus en plus de ruines, mais heureusement, s’en était fini des tunnels. J’ai facilement trouvé le Temple, parce qu’il se trouve en bordure de la mer. Longtemps, je l’ai regardé. À la fois parce que j’étais pétrifié à l’idée de me trouver aussi près de ma quête, et aussi parce que je voulais m’assurer contre une attaque toujours possible. Les grands hommes étaient merveilleux d’avoir édifié d’aussi beaux Temples à Dieu. Pour entrer, il y a sur l’esplanade un grand escalier de pierre qui se poursuit à l’intérieur. En fouillant partout, j’ai traversé des couloirs sales et envahis de détritus, et puis je suis arrivé devant la salle sacrée. C’était facile de savoir que c’était elle,
c’était la plus grande et la plus belle. J’avais peur. Je ne craignais plus les attaques. Ici, dans la maison du Dieu, j’avais peur de Lui. Voilà, je suis entré dans la grande salle. J’étais terrorisé et je priais comme on me l’avait appris. J’avais réussi ! Le saint nom de Dieu était écrit sur la tablette, posée au bout de la grande table. Je me suis avancé et je l’ai prise entre mes mains. Je priais sans m’arrêter, je pleurais de joie et de bonheur. Sur la tablette en métal, je pouvais voir très lisiblement, écrit en lettres dorées : « Dupont Jules, Préfet. » C’est juste au moment où j’étreignais la tablette sur mon cœur, que j’ai été assommé.
* * *
— Encore un de liquidé, ils n’arrêteront donc jamais ? Le Grand Gardien du Temple tuait tous les hérétiques de tous les clans. Celui-là, c’était un coriace. En mourant, il ne cessait de répéter : « Dupont Jules, Préfet ». Il est mort, comme les autres déviants du sud et de l’est, sans connaître le saint nom de Dieu, qui est au- delà des mers. Le Grand Gardien, avant de sortir, s’inclina
longuement devant une stèle brisée, dont il ne restait que quelques lettres : PRÉ… ENT DE LA R… BLIQUE En s’éloignant pour reprendre son poste, le Grand Gardien n’en finissait pas de s’étonner de la naïveté et de la bêtise des hommes, que les clans dépêchaient tous les ans, dans le Temple de la cité interdite. Ceux de l’ouest étaient vraiment les plus dangereux. Le dernier lui avait donné du fil à retordre. Il avait fallu le laisser prendre la tablette du prophète pour qu’il baisse sa garde. Ce soir, il allait devoir prévenir les prêtres. Ils n’aimeraient pas ça. Quand les objets du culte sont souillés, il faut plusieurs jours de cérémonies et de jeûne, pour rétablir l’ordre dans les ondes, que l’on fait monter au-delà des mers, vers la vraie maison de Dieu. Jusqu’à maintenant, le culte a été respecté et ils ont triomphé de tous les guerriers venant des autres contrées. Pour la première fois, le vieux a eu peur de ne pas réussir à le liquider, celui-là. Un enragé, toujours sur le qui-vive. On ne sait pas par où il est passé, il a débarqué comme ça et a tué deux gardes sur les postes avancés. Ces jeunes, on n’en finit pas de les prévenir, pourtant. Au bout de quelques jours, ils baissent leur vigilance, pensent à autre chose.
Ce sont des gamins irresponsables, et maintenant ils sont morts. À leur décharge, ils sont tombés sur un véritable guerrier. Il reste que s’ils avaient appliqué les consignes à la lettre, ils n’auraient pas été pris. Les règles sont contraignantes, mais infaillibles. Lui aussi avait été gardien comme eux, quand il était jeune. Il s’était astreint à appliquer les règles scrupuleusement. Jamais ceux qui étaient chargés des contrôles ne l’avaient pris en défaut et quand il avait tué le dixième envoyé des clans, il était devenu prêtre apprenti. Le chemin avait été long ensuite, pour être nommé Grand Gardien. L’entraînement parfois insupportable avait endurci son corps. Il aurait pu tuer le dernier intrus dans le Temple, mais il ne voulait pas en rajouter sur le travail des prêtres. Il savait bien que c’était épuisant de rétablir les ondes. Il avait assommé l’envoyé du clan de l’ouest, l’avait traîné dehors, en bas des escaliers et jusqu’au centre de l’esplanade. C’est là qu’il les saignait. Il l’avait fait sans plaisir, mais il fallait bien respecter le rite. Plus le sang coule et plus le vrai Dieu est content. Le plus gros quota de guerriers, c’est celui qui vient de l’est, mais c’est aussi le plus facile à
capturer. Leurs envoyés sont faibles et naïfs, on les attrape facilement. La pierre de sacrifice a bu beaucoup de leur sang. Ils sont tellement prévisibles et naïfs, que même les pièges les plus grossiers fonctionnent. C’est sa cinquième et dernière saison de Grand Gardien. Dans quelques jours, il va rejoindre le village des prêtres, plus haut, et quelqu’un d’autre prendra sa place. Quand il viendra, il restera encore une semaine, comme le veut la loi, pour transmettre les consignes et son savoir. Il lui dira aussi, comme on le lui avait dit, de laisser tranquille le vieux fou qui habite à l’étage, dans l’aile nord. Il n’est pas gênant, mais il raconte n’importe quoi. Comme les autres, sans doute, le Grand Gardien était allé le voir au début. Il était vraiment gentil et connaissait bien le Temple. Il ne l’a plus écouté quand l’autre a commencé à dire que le vrai Dieu était au ciel et pas au-delà des mers. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait tué pour ce blasphème. Mais il y avait les consignes et il les avait, encore une fois, respectées. Il est allé rendre une dernière visite au vieux fou. Il va bientôt partir, son remplaçant est déjà là. La transmission des consignes est achevée.
Le fou l’a reçu, comme toujours, avec beaucoup d’égard et de considération. Ils ont parlé un peu de son départ du lendemain. Il est sorti un instant en lui demandant d’attendre, et il est revenu avec une grande robe blanche et une étole dorée. Sur la tête, il avait un drôle de chapeau, comme un cône, qui se terminait en une pointe fendue. Le Grand Gardien était impressionné. Le fou avait en main une chaîne, avec au bout un récipient en or qui fumait, répandant une odeur délicieuse, divine. Il l’avait fait mettre à genoux, avait versé de l’eau sur sa tête et le pénitent avait frémi. Il avait ensuite prononcé des paroles que le Grand Gardien n’avait pas compris. Il lui avait donné un bout de pain et une gorgée de vin. L’autre savait que c’était du vin, parce qu’il en avait bu une fois, il y a très longtemps. Un guerrier du sud en transportait dans son sac. Ensuite, le vieux est allé chercher un livre tout abîmé, et il l’a obligé à l’embrasser. Dessus, il y avait des lettres, un peu effacées, mais il a reconnu un B, et ensuite encore B et LE.