ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME I

Hôtel de la gare

SOMMAIRE DU TOME I

Le grand problème, c’est le déclassement. Un jour, j’ai rencontré un jeune retraité, je lui ai dit combien je l’enviais, de cette tranquillité qu’il avait enfin trouvée au bout d’une vie tumultueuse. C’était un ancien syndicaliste, je le connaissais bien pour avoir suivi ses démêlés innombrables avec le patronat. Les médias l’avaient beaucoup aidé à construire et à populariser son image de défenseur intègre des faibles. C’était un homme craint et respecté sur tous les fronts de la lutte pour la défense des travailleurs. Je n’aurais pas dû aborder le sujet de la retraite. Pendant une heure, il m’avait raconté combien cette fameuse retraite était un véritable déclassement : que l’on perdait non seulement ses collègues de travail, mais aussi ses repères, et, pour finir, ses amis ; que la société n’avait plus besoin de vous, qu’on devenait inutile, et que s’il avait su tout ça, jamais il n’aurait arrêté ses activités professionnelles. Ce type disait qu’il avait été détruit par cette retraite. Il m’ennuyait un peu, mais en même temps, ce qu’il racontait sortait de l’ordinaire et comme rien ne m’attendait, je l’avais laissé parler. Ce qu’il m’avait raconté résonnait maintenant dans ma tête. Mais ce qui allait faire basculer ma vie, ce n’était pas

l’activité ou l’inactivité, c’était une rencontre. Une rencontre avec l’occupant d’une chambre d’hôtel. À cette époque, ma vie était définitivement meublée d’inutilité, et j’allais finir en la remplissant de néant. On s’habitue à tout. Je vivais dans une ouate comateuse en pilotage automatique et j’avais fini par oublier que des pages de vie pouvaient se tourner avec brutalité. On m’a appelé Titus, il y a pire. À cette époque, j’étais dévoré par le travail. Je m’étais arrêté dans un petit village de la côte, où je venais de terminer ma journée chez un nouveau client. Tout s’était bien passé. Comme presque toujours, j’allais encore gagner beaucoup d’argent. Le lendemain, je devais continuer les visites dans la même région, j’ai donc réservé une chambre dans l’unique hôtel du village. Celui-là ou un autre, c’était du pareil au même. C’était un hôtel transparent, dans un village inutile. Depuis longtemps, je vivais dans ma tête, et tout ça, ce n’était que de mauvais décors. Dieu seul sait comment on a pu attribuer une étoile à cet établissement, qui n’était même pas digne de figurer dans le guide des hôtels de passe. Je pestai un instant contre les agences, et les conseils de voyage que l’on trouve sur le net. Comme je n’y séjournais pas pour

mon plaisir, je rayai rapidement ce cadre minable de mon attention. Je cherchais juste un lit et un toit. À ce moment de mon existence, j’étais souvent sur la route. Je représentais des produits de beauté. Plus j’étais présent, plus je me débattais et plus je gagnais d’argent. C’était enivrant. On aurait pu facilement déclarer que j’étais entré dans une addiction. Je venais de divorcer et littéralement, le travail m’étourdissait. Mon cerveau baignait dans une sorte d’euphorie qui me faisait oublier la vie. Je n’avais pas à rentrer chez moi tous les soirs, et je dormais là où se terminaient mes longues journées, de manière à pouvoir recommencer à travailler le lendemain, dès le lever du jour. J’avais vu une fois, dans un reportage télévisé, qu’au Japon il y avait des hôtels qui, au lieu de proposer des chambres, mettaient à la disposition de leurs clients des alvéoles, qui se fermaient avec une sorte de porte. Les niches étaient ordonnées comme dans les rayons d’une ruche. Ça m’aurait très bien convenu. Ce qui m’importait quand même, c’était la propreté de la literie et je tenais à pouvoir faire ma toilette dans de bonnes conditions d’hygiène. À la réception, une femme d’un certain âge m’accueillit avec un sourire gras et coloré d’un rouge aussi écarlate que débordant. Ma clef en main, j’ai fui

cette terrifiante apparition. Pas d’ascenseurs. Des escaliers, ensuite un couloir mal éclairé, assombri par une ampoule qui avait grillé. Ma chambre était propre. Un bon point. Je préparai le travail du lendemain en passant une dizaine de coups de téléphone et, comme il se faisait tard, je sortis pour m’acheter de quoi dîner. C’est ce soir-là, en fermant la porte de ma chambre, que je rencontrai Victor. Il réparait un des luminaires du couloir. C’était la première fois que je le voyais. Victor, ce n’était pas quelqu’un qui attirait le regard. Pas grand, ni gros, ni maigre, vêtu comme tout le monde. Il était transparent. Le genre de type qu’on rêverait d’avoir dans une équipe de truands ou de terroristes. On était certain qu’après le mauvais coup, personne ne se souviendrait de lui. On ne pouvait pas faire de portrait-robot de Victor. Il était le portrait de monsieur Tout-le-Monde. Je le saluai, le dépassai. Comme j’étais un peu perdu dans cette partie du pays que je ne connaissais pas vraiment, et que je ne voulais pas perdre de temps, je lui demandai en revenant sur mes pas, s’il savait où on pouvait s’acheter à manger. Il acquiesça, tout en terminant le changement de la lampe défectueuse. Je pariai que

cette réparation était motivée par ma présence à l’étage et que, si je n’étais pas venu, l’ampoule aurait encore attendu longtemps son remplacement. Victor descendit enfin et il m’entraîna en direction du restaurant que je lui avais demandé de me trouver. Chemin faisant, nous bavardâmes de tout et de rien. C’est là que je fus pris. Ce type, on lui parlait une seule fois et on voulait que jamais cela ne cesse. J’ai bien aimé Victor. Tout de suite. S’il avait été une femme, j’en serais tombé amoureux, follement. Tout se passait bien entre nous. C’est fou comme parfois on se trouve bien avec quelqu’un. Combien de fois dans ma vie, avec des gens qui étaient importants pour moi ou ma carrière, je suis resté muet parce que je ne savais pas quoi leur dire ! La communication ne passait pas, c’était des gens qui me semblaient vides et je me vidais moi aussi. Avec certaines femmes, c’était pareil. Moins elles comptaient pour moi, et plus j’étais à l’aise, drôle, charmeur. Plus elles avaient une vraie importance à mes yeux, et plus je devenais tétanisé, terne et muet. Il m’était même arrivé de préparer des sujets de conversation à l’avance et de les apprendre par cœur. Les fois où tout avait été facile immédiatement, je les comptais sur une main. Victor était sur cette main-là.

Tout venait aisément, tout était fluide et lui, il était rempli d’une densité que jamais je n’avais rencontrée. Ce type était vrai. Il n’avait plus d’argent, moi je n’en manquais pas. Je l’invitai à dîner. On s’est retrouvés sur une petite terrasse d’un restaurant, dont j’ai oublié le nom. Je ne sais plus ce que je mangeai ce soir-là. Je sais seulement que je voulais entendre Victor. On a bu, un peu et puis beaucoup. C’était un conteur né. Souvent, les gens qui racontent leurs histoires, ou des choses qui les concernent vous donnent, au mieux, de l’ennui, au pire, l’envie de prendre la poudre d’escampette. Là, c’était le contraire, tout ce que ce type racontait vous captivait. Même s’il parlait de la météo, c’était d’une façon qui vous ensorcelait. Il avait un ton de voix, une cadence dans ses phrases, qui étaient absolument envoûtants. J’aurais beaucoup donné pour avoir la moitié du quart de ce talent-là. Ce qu’il disait était fascinant, même si parfois on pouvait avoir l’impression qu’il délirait ! Je n'ai passé qu’une seule soirée avec Victor, et ce soir-là, il m’a dit :

— Souviens-toi bien que pour casser la vitre, le seul moyen, c’est de la brûler. Pour Victor, les jours étaient tous les mêmes et le

dimanche n’était pas pour lui un jour plus tranquille que les autres. Lui ne pouvait pas avoir de repos. Il avait besoin d’argent. Il lui en fallait absolument. Pas beaucoup, comme on pourrait le croire. Il en fallait juste assez pour payer la chambre de cet hôtel minable, en face de la gare routière. Il voulait y vivre, et il lui fallait de l’argent. Tout le monde pourrait légitimement s’étonner de cette passion pour un hôtel n’ayant aucun charme particulier. La plus stupéfaite était sans doute la patronne de l’établissement. Quand il lui payait sa semaine et qu’il redemandait la même chambre, la 9, on lisait sur son visage un étonnement renouvelé. Elle avait bien, au début, essayé de le persuader de prendre une autre chambre. Pour changer de vue, pour en avoir une plus grande, à un étage plus bas, pour bénéficier d’une baignoire, plutôt que d’une douche, comme dans la chambre 9. Mais madame Antoine se heurtait toujours au même refus obstiné. De plus, Victor détestait les baignoires. C’était sans aucun doute, disait-il, l’endroit le plus dangereux d’une maison. Ça glisse, de préférence quand on ne s’y attend pas. Rapidement, on a froid, et si on rajoute trop d’eau chaude, c’est très mauvais pour le cœur. Maintenant, la patronne n’essayait même plus de

le faire changer d’avis. Elle le regardait monter l’escalier, comme on regarde passer une rente régulière. Six jours sur sept, Victor était le seul client de l’hôtel, et il fallait supposer que l’écriteau « complet », qui se trouvait à droite du bureau de la réception n’avait pas dû servir souvent, peut-être même jamais. La patronne, madame Antoine, du nom de feu son mari, était une grosse mal polie. Elle trônait à longueur de journée sur son siège, en guettant le client. Dès qu’un bus déposait un passager dans ce bled pourri ou que, par erreur, une voiture s’arrêtait, on pouvait la voir se soulever légèrement, pour voir si la personne allait entrer, ce qui n’arrivait que très rarement. Victor faisait tout pour garder cette chambre rien que pour lui. Il acceptait de faire tous les métiers, tous les sales boulots, d’être mal payé. Une fois, une seule fois, il avait même accepté de coucher avec madame Antoine. Une mauvaise période, un travail qu’on avait refusé de lui payer en temps et en heure. Il lui manquait quelques euros pour régler la semaine, et l’autre voulait le chasser, menaçait d’appeler la police… Il a fait ce qu’elle lui demandait avec un mélange de joie et de dégoût. La joie de s’assurer de

la chambre une semaine de plus, à peu de frais, le dégoût pour ce corps plein de graisse et d’envies lubriques. Ça n’était arrivé qu’une fois, il n’aurait pas pu recommencer, mais l’autre n’avait jamais redemandé ses services. À dater de ce jour, ses relations avec madame Antoine avaient changé. Elle se comportait plus normalement avec lui, et il la regardait avec des yeux nouveaux. Jeune, la patronne avait été une belle femme, joyeuse et pleine de vie. Elle s’appelait en réalité Maria. Elle avait épousé l’Antoine, qu’elle connaissait depuis toujours. Ce n’était pas un mariage arrangé, mais tout le monde avait poussé dans ce sens. Ses parents étaient propriétaires d’une vingtaine d’hectares dans les hauteurs. Ceux de son mari avaient ce bel emplacement en ville. Les choses s’étaient faites naturellement. C’est lui qui avait fait construire l’hôtel, et il était mort tout de suite après. Elle l’avait pleuré pour faire bonne figure, et aussi parce qu’il n’avait jamais été méchant. C’était donc elle qui tenait l’hôtel depuis toujours. Ça ne rapportait plus d’argent depuis belle lurette, mais ça lui faisait une occupation. C’était sa « raison sociale », dans tous les sens possibles.

Deux ans avant sa mort, Antoine l’avait mise enceinte. Elle avait eu cet enfant, qui l’avait à jamais déformée. « Dérèglement hormonal », disaient les médecins impuissants. Les docteurs constituent une de ces catégories de gens qui veulent toujours avoir une explication sur tout, même si elle est loufoque. Jamais Maria ne s’était remise de la perte de ce joli corps qu’elle avait soigné et chéri. Elle s’était limitée pendant la grossesse du mieux qu’elle avait pu, mais elle avait quand même « pris » plus de trente kilos, qu’elle n’avait jamais perdus. En sept mois, elle était passée de désirable à repoussante. L’enfant avait grandi, elle s’était aigrie. Un jour, le gosse devenu grand était parti et il avait emporté avec lui le seul réconfort que connaissait sa mère. Elle n’avait plus que du venin contre la vie et le reste de la création. Elle fermentait chaque jour dans un jus de rancœur. Parfois, le passé surgissait et à de rares instants, elle redevenait Maria, comme avant. Désormais, ces rares instants étaient pour Victor. Après cette coucherie, il n’avait plus payé sa chambre autrement qu’en contrepartie de travaux d’entretien des chambres ou du bâtiment, que la femme lui demandait d’effectuer. De temps en temps, il travaillait comme manœuvre sur le camion de Bertrand, le frère de madame

Antoine. Le type ne le payait presque pas, mais il s’arrangeait avec sa sœur pour la chambre. Une fois, sur un chantier où il fallait livrer du gravier, avec des manœuvres en arrière très délicates, l’inspection du travail avait débarqué. Bertrand n’avait rien vu venir, parce qu’il était concentré sur un contre-braquage. Quand l’inspecteur lui avait demandé de descendre, le Bertrand était devenu vert. Victor regardait tout ça avec amusement. Quand on l’avait appelé, il avait dit qu’il était venu pour voir s’il y avait des ferrailles à récupérer, pour sa maison en construction. Bertrand, depuis ce jour, l’avait pris un peu sous son aile. Et comme ça, de coup de chance en coup de maître, Victor arrivait toujours à garder la chambre 9, et cela faisait maintenant plus de deux ans que cela durait. Il se faisait exploiter tranquillement, comme à l’époque où il travaillait sur des manèges. C’est cet hôtel et cette chambre qui avaient bouleversé sa vie. Plus jeune, il avait eu un travail régulier. Il avait bossé pour un forain, qui de fêtes en manifestations en tout genre, déplaçait un manège d’autos- tamponneuses. Victor, lui, montait, démontait, déplaçait les éléments du manège toute l’année, et, une fois que les machines étaient installées et en ordre de marche, il faisait de la surveillance. Entre

deux « tours », il rangeait dans un coin de la piste les voitures qui n’avaient pas été choisies par les clients. Bien souvent, la nuit venue, il dormait sur place en faisant le gardien. Ce n’est pas qu’il y avait des choses à voler, mais parfois un clochard s’installait, et il fallait le faire déguerpir. En réalité, ce que le patron craignait par- dessus tout, c’étaient les vengeances de la kyrielle de gens qu’il avait roulés dans sa vie. Victor était mal payé, mais il était payé, et il s’était habitué à ce patron bougon et rapace. Dans les périodes de l’année où il n’y avait pas de fêtes, il faisait de l’entretien. On venait de terminer une longue période de travail, et une vraie fatigue s’était emparée de lui. Le patron, qui tenait à garder cet employé si arrangeant, lui avait proposé quelques jours de vacances, et le gîte dans l’hôtel de madame Antoine. Il en avait conclu que le forain était lié, d’une manière ou d’une autre, aux propriétaires des lieux, et que ce geste ne lui avait rien coûté. Peu importe ! Il avait accepté. Il était un enfant de l’assistance publique et, très tôt, on lui avait appris à prendre ce qu’on lui donnait. Il savait désormais pourquoi le type connaissait cet hôtel. Il y venait de temps en temps avec des filles. Jamais la même, mais toujours

le même genre : jeunes, un peu vulgaires, toujours très enveloppées. Parfois, ils se croisaient et chacun faisait mine de ne pas reconnaître l’autre. Au début, quand Victor avait dit qu’il ne voulait plus travailler, son patron avait bien essayé de le faire revenir. Il lui avait proposé de l’argent, de le déclarer à plein temps, de lui donner plus de congés… Peine perdue, Victor ne voulait plus rien entendre. Il avait tourné la page, et plus rien ne comptait que cette chambre et sa fenêtre. Sa vie n’avait pas beaucoup de sens avant, et depuis il ne l’aimait pas vraiment. Quand il était entré dans la chambre cette première nuit-là, il faisait si sombre, malgré la lueur blafarde d’un néon finissant, qu’il n’avait rien remarqué. Et puis, il était si épuisé qu’il s’était affalé sur le lit sans plus penser à rien. Il n’avait refait surface que le lendemain soir. Il était allé manger quelque chose dans le café d’en face, il avait traîné un peu dans le village, et puis il était rentré se coucher. C’est alors qu’il avait vu que quelque chose n’allait pas, mais il faisait encore sombre et il était si fatigué, qu’il s’était rendormi d’une traite jusqu’au lendemain midi. À son réveil, alors qu’il ouvrait les yeux, Victor avait vraiment vu ce qui le perturbait

dans la pièce. C’est souvent comme ça le matin, pendant les quelques premières secondes où l’on refait surface, votre esprit part dans tous les sens, et il faut le recadrer, ce qui achève de vous réveiller. Pour lui, ses pensées n’avaient pas erré, au contraire, elles s’étaient focalisées immédiatement sur la solution. C’était comme un flash, une évidence. Il y avait dans la chambre une armoire de mauvais bois, dont les portes ne fermaient pas, un lavabo écaillé, surmonté d’une glace défraîchie, un verre toujours sale malgré les soins qu’on pouvait lui apporter, une porte et le lit. Pas même une lampe de chevet. Et puis, il y avait la fenêtre. C’est elle qui dépareillait l’ensemble. Une fenêtre étrange, toute belle et glacée avec des dorures. Elle ne laissait rien voir de ce qui pouvait se passer à l’extérieur, ses vitres étant en verre dépoli. Victor était descendu, en se positionnant dans la rue, sur le trottoir d’en face. Il avait bien regardé la disposition des chambres et il en était venu à la conclusion, que la fenêtre de la chambre 9 avait deux faces totalement différentes et parfaitement incompatibles. Une, côté chambre, et une, côté rue. Ce qui était impossible. Il était remonté, avait encore

essayé de l’ouvrir, mais n’avait pas pu. Alors, il avait voulu casser l’un des carreaux de la fenêtre. Il avait pris le cendrier et il avait frappé. Rien ! Rien, si ce n’est qu’il n’y avait plus de cendrier. Victor avait longuement réfléchi, et il s’était attaqué au lit, qui semblait être d’un ancien modèle, et en partie démontable. Il avait réussi à en arracher un des pieds. Avec cet instrument improvisé, il avait frappé la vitre, d’abord légèrement, juste pour la casser un peu, et ensuite de toutes ses forces. Encore rien ! Rien qu’une douleur dans l’avant- bras. Des semaines durant, il avait tout essayé, mais le résultat se soldait systématiquement par de fortes douleurs au bras droit, à tel point qu’il avait fini par devoir le porter en écharpe. Et puis, un soir, comme ça, par hasard, il avait réussi à « casser » le carreau, et il avait vu ce qu’il y avait derrière. C’était un soir comme les autres, Victor, allongé sur le lit, regardait la fenêtre en cherchant ce qu’il pourrait bien inventer pour la briser et, comme toujours, il ne trouvait pas. Alors, il s’était levé et, dans sa rage, avait écrasé sa cigarette sur la vitre.

Quand il était revenu de la salle de bains, à l’endroit où il avait frotté le mégot, il y avait un trou. Ces vitres étranges se consumaient et ne pouvaient être détruites que par le feu. En regardant par l’ouverture, on voyait une vaste plaine recouverte de verdure. Le paysage ondulait doucement vers des collines arrondies, colorées de plantes et de fleurs vives, bercées par un petit vent douillet, qui inclinait les hautes herbes. Plus loin, là-bas, on distinguait des montagnes enneigées. Le plus extraordinaire, c’était que, de l’autre côté, il faisait jour. Victor était sorti. Au bar-tabac qui faisait le coin de la rue, il avait acheté une grosse boîte d’allumettes, et il était rentré. Il avait fait comme avec le premier carreau, et brûlé une à une toutes les vitres de la fenêtre. Ça n’avait pas été très long. En quelques minutes et huit allumettes, il avait découvert l’ensemble du tableau. Il sentait, et s’imprégnait de l’atmosphère étrange qui baignait l’autre côté de la fenêtre. Une fois tous les carreaux détruits, la poignée n’avait fait aucune difficulté pour tourner, et il avait pu respirer. Enfin, respirer comme jamais il n’avait pu le faire de ce mauvais côté des vitres. Depuis ce jour, il restait le plus possible dans la

chambre 9 avec les fenêtres grandes ouvertes, de jour comme de nuit. De cette date, plus jamais la télévision de la chambre n’avait fonctionné. Victor avait interdit qu’on y fasse le ménage, pour le plus grand bénéfice de la patronne, et il avait même discrètement changé les serrures, de sorte que lui seul avait accès à la chambre. C’était bien inutile, puisque la fenêtre se refermait systématiquement, chaque fois que la porte d’entrée de la chambre s’ouvrait ou se fermait. Un visiteur indésirable serait-il entré, qu’il n’aurait trouvé qu’une chambre ordinaire, dont les fenêtres étaient fermées. Quand Victor revenait, il fallait toujours qu’il recommence à en brûler les carreaux s’il voulait ouvrir les battants en grand. Il savait qu’un jour ou l’autre, il irait derrière la fenêtre. Il savait aussi qu’il ne pourrait sans doute plus en revenir, que ce serait un aller sans retour. Un jour, il passerait de l’autre côté. Le sol serait plus doux et la terre plus tendre. Il vivrait enfin au milieu de papillons pensifs et il les regarderait se poser légèrement sur des fleurs délicates. Jamais plus il ne reviendrait de ce bonheur sans cesse renouvelé. Le lendemain de ma seule et unique soirée avec

Victor, ce sont des hommes en uniforme qui m’ont tiré du lit. On était en fin d’après-midi. C’était la police municipale. Ils m’ont demandé si je savais ce qui s’était passé dans la chambre 9, si je connaissais Victor. Ensuite, ils m’ont dit qu’il était mort, qu’on pensait à un suicide. Je ne croyais pas à cette histoire. C’était impensable. Victor n’était pas dépressif, bien au contraire, je l’avais trouvé plein d’allant, poussé par sa découverte et l’envie de passer de l’autre côté de la fenêtre. Comme on ne lui avait pas trouvé de famille, les gendarmes avaient vite conclu leur enquête. Ni moi ni madame Antoine n’avons plus été inquiétés. Je n’arrivais pas à me faire à l’idée de sa disparition, et la tenancière de l’hôtel ne se résignait pas à l’idée de la perte de son homme à tout faire. On ne savait pas si le forain avait été interrogé. Le surlendemain, en fin d’après-midi, il avait pris une chambre avec une nouvelle amie, sans doute pour oublier. Je demandai à rester une nuit supplémentaire, et voulus la chambre de Victor. La grosse femme ne me posa pas de questions. Les gendarmes avaient dû forcer la serrure.

Madame Antoine avait bien des fermetures neuves et des outils en stock, mais il n’y avait plus personne pour effectuer les petites réparations. Je me débrouillais bien sur le plan manuel, et je me proposai pour les travaux. En une demi-heure, la serrure était changée, et je remis à la tenancière l’ancienne serrure et les clés qui allaient avec. La chambre était rangée. Nulle trace du passage de Victor. Je regardais la fenêtre, elle était vraiment spéciale. Pas du tout comme celle de ma chambre : deux battants, avec chacun huit carreaux de vitres colorées. Je l’ai ouverte, puis j’ai regardé en bas. On voyait encore les traces de sciures de bois, dont on avait enduit le trottoir, à l’emplacement où le corps de Victor avait saigné en se désarticulant. Je me suis reposé quelques heures dans le lit. À la nuit tombée, je suis allé prendre un repas à emporter au bar du bout de la rue. La température était douce, et la nuit noire. En revenant, j’ai voulu faire entrer l’air du soir dans la chambre, mais la fenêtre ne s’ouvrait plus. Je me suis efforcé pour faire jouer le mécanisme, mais en vain. Je suis resté immobile, un long moment pendant lequel le vide de cette vie qui était la mienne

m’a frappé au visage. Je n’avais pas d’amis, j’avais coupé les ponts avec ma famille. Je poursuivais dans le travail un oubli inutile. J’étais un déclassé. J’ai enlevé une cigarette du paquet, et regardé la boîte d’allumettes qui m’avait été donnée en promotion. J’ai allumé la clope et j’ai compté combien il restait de bâtonnets. Il y en avait huit. Je me suis souvenu de ma seule et unique soirée avec Victor. Je n’ai même pas tenté de casser un des carreaux. J’ai brûlé celui d’en bas, du côté du montant, et j’ai regardé. Il y avait un paysage de collines vertes, qu’éclairait un soleil bienveillant. Ici, il faisait nuit, et là-bas, c’était le jour. Je suis allé fermer la porte à double tour, pour être sûr de ne pas être dérangé, puis je suis revenu m’accouder à la fenêtre. Comme ça, je pouvais regarder ce qu’il y avait au loin, de chaque côté. Je suis resté des heures comme ça, et puis j’ai eu mal aux avant-bras. J’ai calé le lit contre la fenêtre, j’ai enlevé le matelas, et j’ai posé le fauteuil de la chambre sur le châssis du lit. Je me suis assis. J’étais à la bonne hauteur. Je ne voyais plus les côtés du paysage, mais ce n’était pas indispensable non plus. Au bout d’un moment, j’ai posé mes pieds sur le rebord de la fenêtre. J’étais complètement comblé.

Les heures ont passé, j’ai peut-être dormi. Je savais, en reprenant mes sens, que je ne sortirais pas de cette chambre ni pour travailler ni pour rien au monde. Il y avait un chemin un peu sur la droite, un chemin de terre. Je me demandais où il pouvait mener. J’avais tellement envie de franchir la fenêtre, et d’aller où me mènerait ce chemin. Je ne voulais pas précipiter les choses, une partie de moi résistait encore à cette idée, et j’avais décidé d’être doux avec moi-même et de laisser tranquillement se dissoudre les forces négatives. Je ne franchirais les volets, que dans la plus profonde unité de mon esprit. Ma seule crainte était d’être dérangé. Je me suis arraché à la fenêtre pour téléphoner à madame Antoine. J’ai dit que je ne me sentais pas bien, trop d’émotions et de surmenage, que j’allais rester un peu me reposer et que je comptais sur elle pour ne pas être dérangé. Ce qui voulait dire, en clair, que je lui interdisais de monter, vu que personne d’autre ne savait que j’étais dans cet hôtel. Je suis retourné avec délice à mon poste d’observation. Il faisait toujours clair, tout baignait toujours dans une lumière tranquille. J’avais, au moins, une journée et une nuit entière devant moi. J’étais bien. Derrière la fenêtre, j’ai vu une forme avancer au

loin, sur le vieux chemin. Progressivement, j’ai pu deviner qu’il s’agissait d’un homme à cheval, qui avançait au pas, suivi d’une autre monture sans cavalier. J’adorais les voir arriver tous les trois. On aurait dit qu’ils avançaient au rythme du paysage. Ils avaient une lenteur calculée, fraîche et reposante. Peu à peu, j’ai vu que le second cheval avait aussi une selle. Maintenant, je les distinguais nettement tous les trois. À un moment, comme ça, j’ai eu la certitude que le cavalier était Victor. J’ai ressenti une joie profonde. Jamais je n’avais été si pleinement heureux. Je souriais, je riais, et lui s’approchait. Je voyais son visage et lui aussi riait. Arrivé à côté de la fenêtre, il m’a montré le deuxième cheval et il a dit :

— Tu en as de la chance, moi j’ai marché longtemps. C’était bien, mais le cheval, c’est mieux ! Tu viens ? Évidemment que je suis venu. J’ai sauté le parapet, et je suis retombé sur l’épais tapis d’herbe. Victor est descendu de cheval et on s’est serrés dans les bras. Longtemps ! On riait, on s’embrassait. J’ai regardé le canasson que montait Victor. Il était bien vieux. Quand je me suis retourné, il n’y avait rien. Le

même paysage s’étendait jusque vers l’horizon. Plus de trace de fenêtre ni de chambre. Rien ! J’étais arrivé dans ce monde en venant de nulle part. J’ai encore regardé Victor. Il riait toujours.

— On ne peut plus revenir en arrière ?

— Non, c’est fini ! Et puis, revenir pour quoi ? Pour coucher avec madame Antoine ? Elle te fait tellement envie ?

— Non, je veux venir avec toi, c’était juste pour savoir !

— Remarque, revenir en arrière est sûrement possible. Ce qu’on a pu faire dans un sens, on doit pouvoir le faire dans l’autre, mais je ne sais pas où se trouve le passage du retour, et je ne l’ai pas cherché non plus. Je suis venu parce que je savais que tu finirais par franchir le pas toi aussi. J’ai sauté sur le cheval, et on a repris le chemin en se dirigeant vers l’endroit d’où venait Victor et ses canassons.

— Il y a un village plus loin. Les gens sont gentils, mais ils ne parlent pas notre langue. Je ne comprends rien de ce qu’ils baragouinent. Quand je suis arrivé, on m’a mis dans une maison à peu près meublée. J’ai compris que beaucoup de maisons étaient vides. Il n’y a pas d’électricité, mais ils ne semblent pas manquer de nourriture. Voilà tout ce que je sais. Il y

avait des chevaux. J’en ai demandé un, puis deux, et ça n’a pas posé de problème.

* * *

Une visite de la commission de sécurité, qui inspectait les établissements relevant du public, avait été dépêchée dans l’hôtel de madame Antoine. Au bout de plusieurs heures d’inspection, la commission avait rendu un avis de fermeture immédiate, pour non-conformité des installations. Ils en avaient informé la patronne. Le sous-préfet de l’arrondissement avait signé l’arrêté de fermeture définitive le lendemain. Un promoteur, plus malin que les autres, ou mieux informé, s’était emparé du bien, moyennant une bonne somme, et l’hôtel de la gare s’était effondré sous les coups des engins, un mois plus tard. Un chantier difficile, en particulier au niveau de la chambre 9. Bertrand était camionneur sur le chantier. Madame Antoine était sa grande sœur. À force de travail, il s’était acheté une belle machine et faisait du transport en travailleur indépendant. Au moment de la démolition, sa sœur avait réussi à le caser pour éliminer les gravats. Ce chantier tombait bien ! Les affaires en ce début d’année n’allaient pas fort. Il en

avait pour deux jours de travail au moins, c’était toujours ça de pris. Quand il était arrivé, le vieil hôtel était déjà à terre. Il y avait aussi la tractopelle d’un indépendant comme lui pour charger les camions. Après s’être mis d’accord sur deux ou trois points, un deuxième camion était arrivé. Bertrand avait salué le deuxième chauffeur, et il avait laissé les deux hommes discuter. L’odeur de poussière était encore forte. Une odeur de ciment et de pierre brisée. Il était allé fouiner dans les gravats. On y trouvait parfois des choses intéressantes. La plupart du temps, quand il ramenait quelque chose qui pouvait toujours servir, sa femme se mettait en rogne. On avait dû délimiter strictement les espaces de la cour, pour qu’elle puisse encore cultiver ses fleurs, sans être envahie par un fatras de choses qui, finalement, pourrissaient sans ne jamais servir à rien. C’était ce qu’elle disait, et c’était un peu vrai. Il avait beau passer tous ses temps libres dans sa ferraille, il n’arrivait jamais à écouler les marchandises, aussi vite que le rythme soutenu des entrées l’exigeait. Bertrand, la « récup », il avait ça dans le sang. C’était plus fort que lui. Rien que l’idée de jeter

quelque chose qui avait été fabriqué le révoltait. Si le monde avait été rempli de gens comme lui, à coup sûr la planète n’aurait pas compté autant de déchets. Chaque fois qu’il furetait sur les chantiers, il pensait à sa femme et au savon qu’il allait se prendre s’il en ramenait trop, alors il triait. La mort dans l’âme, il s’efforçait de limiter le ramassage. Mais quand il avait vu la fenêtre, la question ne s’était même pas posée. Elle n’était pas cassée. Un vrai miracle ! Son beau-frère construisait lui-même, avec les moyens du bord, une maison sur le terrain familial, à côté de chez eux. Cette fenêtre serait pour lui, et il en serait bien content. Voilà quelque chose qui ne traînerait pas dans le tas de ferraille, comme disait sa femme. Bertrand avait encore cherché un peu, mais l’autre camionneur faisant comme lui, il était alors revenu en urgence vers la fenêtre et avait commencé à la dégager. Il n’y avait qu’à couper les fers qui la retenaient au béton et ce serait réglé. Mais au moment où il avait fallu la soulever, il n’y était pas arrivé, tellement elle était lourde. Elle lui avait échappé des mains, et il aurait juré qu’un des carreaux se casserait. Mais pas du tout !

Ça aurait été dommage, on voyait bien qu’ils étaient beaux et bien épais. L’autre camionneur l’avait aidé et ils l’avaient posée dans un coin, à l’écart. Bertrand la récupérerait ce soir, après la dernière rotation.

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Quelque part ailleurs, Victor et Titus chevauchaient deux vieilles carnes, douces et dociles.