Le demi-pont
Un pont qui s’arrête au milieu d’une ravine, ça ne rime à rien. C’est tellement absurde qu’il est presque caché. Ce demi-pont, on ne peut le voir que si l’on emprunte un itinéraire bis, celui qui longe la côte. C’est une route touristique qui ne dessert aucun village, pas même une habitation. Une bonne partie de l’année, elle est fermée à cause des petits éboulis qui se produisent et qu’on néglige de déblayer, faute d’argent et de personnels disponibles. Tôt ou tard, c’est un chemin qui sera interdit à la circulation. Même en passant par cette déviation, on ne voit pas forcément les restes de l’ouvrage interrompu. La végétation est luxuriante dans cette région et l’humidité aidant, il est très difficile, de la route, d’avoir une vue d’ensemble de l’ouvrage. En voiture, on ne distingue que deux colonnes qui se dressent dans le ciel. Si on s’arrête et que l’on monte de quelques mètres sur le terre-plein opposé, on découvre alors que ces deux piliers sont en réalité les ruines d’un début de pont abandonné. La plupart des gens qui sont étrangers à l’île et qui choisissent de s’arrêter là, par curiosité, s’interrogent en s’aventurant sur le vieux chemin. Pourquoi ces travaux inachevés ? Ce sont toujours des discussions inutiles. Quand ce sont des amoureux, ils en parlent
uniquement pour s’entendre, et les vieux couples se gardent bien d’évoquer vraiment le sujet, pour ne pas avoir à écouter l’autre. Tous, au bout de quelques kilomètres, oublient ce qu’ils ont vu. Les amoureux passent du coq à l’âne et les vieux couples regardent le paysage en ruminant leurs rancœurs. Bientôt, la plage et le sable vont leur tendre les bras et la brève vision du matin achèvera de s’effacer. Les habitants de l’île non plus n’en parlent pas. Il n’y a que les enfants qui veulent savoir. On ne leur répond pas. Comme ce n’est pas la première fois que ça leur arrive, ils se taisent ou demandent pourquoi les arbres sont verts. Là non plus, on ne leur répond pas et on leur demande à nouveau de se taire. Pourquoi ce pont n’a-t-il pas été terminé ? Pour quelles raisons ne l’a-t-on pas utilisé, quand les travaux de rénovation de l’ancienne route ont été programmés ? Voilà où j’en étais, lorsque, jeune ingénieur, fraîchement débarqué, j’ai accompli le traditionnel tour de l’île. Je n’étais pas de ceux qui s’enchantent des paysages et des points de vue, et je conduisais sans penser à rien, en écoutant de la musique. On m’avait dit que tout le monde devait faire le tour de l’île, je répondais donc à l’injonction collective pour ne pas me marginaliser. J’étais dans le sud de l’île, à mi-chemin de mon périple, et je m’ennuyais un peu. Lorsque j’ai vu les deux colonnes qui dépassaient de la végétation, je me
suis arrêté tout de suite, sans même réfléchir. Autant la verdure me « gave », autant la pierre me remplit de joie. Je voulais absolument savoir ce qui se cachait en dessous de ces trois colonnes imposantes. De la voiture, il était tout à fait impossible de deviner de quoi il s’agissait, même pour un œil averti comme le mien. De la route, quand j’ai examiné la construction, j’ai d’abord imaginé qu’il s’agissait d’un ouvrage, dont les travaux étaient encore en cours et que, comme c’était un dimanche, ils s’étaient normalement arrêtés. En regardant mieux, j’ai vite compris que c’était un très vieux chantier, qui avait été laissé là, à l’abandon. Rien de logique ! Comme tout le monde s’en doute, je me suis demandé pourquoi cette opération avait été interrompue. Pourquoi on n’avait pas procédé à la destruction de ces travaux inachevés. C’est l’usage, à la fois pour des motifs de sécurité et surtout pour effacer les traces d’un échec. L’idée m’a effleuré qu’il avait été préservé pour des raisons esthétiques. Ça pouvait « se tenir », comme on dit. À vue d’œil, je me disais que le demi- pont avait dû être construit à une époque assez ancienne, au début du vingtième siècle sans doute. Pour des yeux avertis comme les miens, son architecture était tout à fait caractéristique de cette époque.
Je me suis dit que c’était une belle métaphore de ma vie, qui elle aussi était encore à construire, à terminer. J’aurais pu de même considérer que c’était une vision macabre de l’échec d’une destinée interrompue et brisée. Mais comme j’étais jeune et plein d’optimisme, je me suis satisfait de ma première idée. Je suis resté un moment sur le bord de la route en essayant de comprendre ce qui avait pu se passer pour stopper un si beau chantier. Je suis ensuite monté le plus haut possible pour voir. Je n’ai pas réussi, malgré tout, à distinguer les bases de ces ruines. Je pouvais juste voir ce qu’il restait du tablier. J’ai admiré la beauté des piles, l’élégance des portiques et des voûtes. Pouvaient-elles encore servir, après si longtemps ? Le lendemain, quand je suis allé à mon bureau dans les services de l’Équipement, j’ai travaillé normalement jusqu’à la pause déjeuner. Je n’avais que peu de contacts avec mes collègues pendant les heures de travail, et c’était durant les pauses ou en attendant le début des réunions de service que je pouvais les approcher. Au repas, j’ai bien essayé de questionner mes voisins de table sur le demi-pont, mais personne n’a répondu. Par contre, ils m’ont longuement parlé de la nouvelle route, dont ils avaient dessiné les plans, et de la nécessité de fermer l’ancienne, restée dangereuse et devenue inutile.
Je n’ai pas insisté. Quand on est nouveau, on écoute, on ne pose pas de questions, sinon on se fait remettre à sa place. Je suis d’un naturel obstiné. Au fil des semaines, sans me faire remarquer, j’ai systématiquement cherché à en savoir plus auprès de tout le personnel de l’étage. En vain. Tout le monde était gentil avec moi, mais personne n’était capable de me répondre sur cette affaire, autrement qu’en disant qu’il y avait des raisons techniques. Un peu comme le médecin qui, ne trouvant pas l’origine de la mort de son patient, déclare qu’il est décédé d’un arrêt du cœur. Dans les films de gangsters, on entend ça aussi, « arrêt du cœur », sauf que juste avant, le type a reçu cinq balles dans le corps. Un soir, je suis tombé sur un vieil employé, un ingénieur, comme moi. Je le croisais de temps en temps à la machine à café. Il était en instance de départ pour la retraite. Pendant deux heures, il m’a parlé du demi-pont, mais c’était un discours décousu et dépourvu de sens. Le type lui-même était peu considéré dans le service, en bout de course. Tout le monde attendait avec impatience son départ à la retraite et son remplacement. Tout ça commençait sérieusement à m’énerver. Je pensais souvent au pont. J’avais envie de le revoir. Et puis, je n’aime pas les mystères. Je me suis plongé dans les archives. Le responsable ne savait rien. Il venait de prendre son poste et découvrait, en
même temps que moi, que la documentation n’avait jamais été rangée. On avait simplement entassé les documents au fur et à mesure de leur arrivée, et n’importe où. Il y en avait dans les rayons, sur des tables, par terre. Il était absolument impossible de s’y retrouver. Tous s’empilaient en vrac dans plusieurs pièces et il était impossible de retrouver un dossier de plus d’un mois, date à laquelle le nouveau avait pris son poste et commencé à ordonner les choses qui arrivaient. Plus d’un an serait sans doute nécessaire pour achever un premier classement fonctionnel. Cette histoire commençait à me hanter. Un pont qui s’arrête à mi-chemin, ça demande une explication claire et simple. Les ingénieurs, les ouvriers, les responsables de l’époque, ils avaient bien eu des raisons valables pour arrêter, non ? Ce qui venait à l’esprit, c’étaient les problèmes techniques ou financiers. En général, les questions techniques sans solutions sont rares. D’autant plus que l’ouvrage, pour être conséquent, correspondait tout à fait au savoir-faire de l’époque. L’argent, lui, finit toujours par arriver, si la dépense se révèle indispensable. À l’évidence, le pont, s’il avait été terminé, aurait permis une grande économie de détours inutiles. Il est même possible que, s’il avait existé, la construction de la nouvelle route aurait été rendue inutile. C’est après ma visite aux archives qu’une jeune stagiaire est arrivée dans le
service. Vraiment jolie ! Elle venait de réussir son concours et elle était avec nous pour un an. Ensuite, elle serait titularisée et s’en irait. Je l’observais du coin de l’œil, sans plus. Je ne me sentais pas capable de l’aborder pour autre chose que le travail, et de plus, tous les hommes de l’étage lui faisaient une cour assidue. Une ou deux fois, elle est venue me voir, pour se présenter et pour son travail. On se sentait proches l’un de l’autre. Peu de temps auparavant, j’avais été dans la même situation qu’elle. Un jour, alors qu’on en était au café, à la fois pour meubler la conversation et parce que j’aimais bien lancer des « bouteilles à la mer », je lui ai dit dans quelle impasse je me trouvais, et lui ai demandé ce qu’elle ferait, si elle était à ma place. Elle a réfléchi un peu et elle m’a dit : « Je demanderais au directeur ! ». J’en suis resté ébahi. C’était bien une femme ! C’était bien une nouvelle, pour afficher tant de culot. Dans ce service, on vous apprenait à ne pas avoir des idées aussi saugrenues. Mais j’étais acculé. La fin de l’année approchait, et comme tous les ans, il y aurait la cérémonie des vœux et un buffet bien arrosé. L’année dernière, tout ça s’était terminé à plus de deux heures du matin. Le jour venu, le directeur a fait son discours, qui
m’a semblé identique à celui de l’année précédente, et tout le monde est passé aux petits fours. J’ai bien fait attention à ne boire qu’un seul verre : pour ne pas détonner en refusant toute boisson alcoolisée et pour me donner le petit plus de courage qui me manquait. Au cours de la soirée, je me suis débrouillé pour m’approcher de mon directeur. Je l’ai observé du coin de l’œil. J’ai attendu un long moment, pour m’assurer que plusieurs whiskies avaient eu le temps de produire leur effet décontractant. Dès que les signes de son euphorie sont apparus, je lui ai demandé s’il savait pourquoi les travaux du pont avaient été arrêtés. Ce type devait avoir une cinquantaine d’années, c’était un bon chef. Je n’ai pas été déçu. Pour la première fois, quelqu’un faisait avancer mon enquête. Il m’a dit qu’il y avait bien un dossier sur le sujet, qu’il n’était pas aux archives du sous-sol, mais dans les siennes, dans son bureau. Je me suis permis de lui demander s’il m’autorisait à venir le récupérer. Il était déjà bien imbibé, il a accepté en riant un peu trop fort, comme le font tous les ivrognes mondains. Le lendemain, je me suis pointé dans son bureau. L’alcool ne circulait plus dans ses veines. Il m’a désigné une armoire d’un air grincheux. J’ai pris la boîte qu’il m’indiquait, et l’ai remercié. Il ne m’a pas répondu et je suis sorti. Manifestement, il regrettait de m’avoir dit oui dans les brumes de la soirée, mais s’interdisait de revenir
sur une parole donnée. Pour mon bonheur, j’avais fait un malheureux. J’en riais. Je me suis plongé dans le contenu du dossier. Il était complet sur les études, mais je n’y ai trouvé aucune explication un tant soit peu cohérente, quant à l’arrêt des travaux. Techniquement, on démontrait que le pont était la meilleure solution, et que financièrement, les coûts d’entretien et d’aménagement de la route du long de la falaise plaidaient d’eux-mêmes pour la construction de l’ouvrage. Tout était bon dans le dossier : les études de sols, les calculs de force, tout avait été bien fait. Et pourtant, le pont avait été enterré à mi-chemin de son parcours. La fin se concentrait sur deux lignes d’un rapport, où il était dit que le chantier avait été interrompu le premier janvier 1917. Je m’étais un peu lié d’amitié avec le gardien des locaux. Il était toujours là le soir, quand je rentrais à mon studio, et j’avais observé que j’étais l’un des rares à le saluer à mon arrivée et à mon départ. Je désapprouvais cette bêtise de caste, qui consistait à rendre transparents les gens qui ne faisaient pas partie de votre monde. Il est vrai qu’on aurait déjà dû virer le fameux gardien depuis un moment, parce qu’il ne dessaoulait jamais, même pendant ses heures de travail. Enfin, il était là. L’administration est « bonne fille », elle ne rejette pas les pauvres gens dont elle a mangé toute la
vie. Dans le privé, le gardien aurait disparu de l’entreprise depuis longtemps. Ici, c’était l’un des plus anciens employés et les patrons successifs attendaient son départ sans faire de vagues. C’est en apprenant ce détail sur son ancienneté, au cours d’une pause-café où les autres se moquaient de lui et de ses bouteilles, que je me suis décidé à le questionner sur le pont. Le lundi soir suivant, je suis passé à l’attaque. Je me suis arrangé pour quitter les bureaux en dernier, il devait être 20 heures. J’ai pris le chemin de la sortie et avec le gardien, je me suis lamenté amèrement sur un dépit amoureux imaginaire et sur la bouteille de champagne que je tenais en main. On devait boire cette bouteille ensemble, mais la belle, en un coup de téléphone, m’avait éconduit. Bref, j’étais malheureux, et seul avec la bouteille. Je lui ai proposé de l’ouvrir. Il a accepté après m’avoir expliqué que c’était exceptionnel, qu’il ne buvait pas de champagne et pas pendant les heures de service, et que vraiment, c’est parce que j’étais pitoyable qu’il boirait avec moi. On est passés dans le petit salon de son logement et on a bu. À une heure du matin, après avoir terminé le champagne et entamé largement sa bouteille de whisky, j’ai attaqué la question du pont. Il a refusé net de m’en parler. J’ai vanté ses mérites, je l’ai flatté, pris par les sentiments.
Rien ! Il ne voulait pas répondre. Je me suis obstiné. Il était deux heures lorsqu’il a consenti à me dire ce qu’il savait. Il m’a parlé en me faisant jurer mille fois de tout garder pour moi, et mille fois j’ai juré. Je n’ai jamais autant juré de ma vie ! La seule chose que le bonhomme a pu me raconter, c’est qu’il y avait quelqu’un qui vivait là, sous le demi-pont, depuis toujours, et que ce type connaissait toute l’histoire. Le vieux gardien a ajouté que l’habitant était peut-être mort, mais que ce n’était pas certain. Je l’ai quitté poliment et suis rentré chez moi un peu amer. Le lendemain matin, parfaitement dessaoulé, le gardien avait sa mine des mauvais jours. Il avait fait une erreur, la veille, en révélant la présence du vieux sous le pont. Il avait bien juré de je ne jamais en parler et jusqu’à maintenant, il avait tenu. Il se disait qu’il vieillissait. Vers dix heures, il était allé s’asseoir dans le fauteuil du salon avec un grand verre de whisky. Il en avait bu la moitié. Tout était crasseux dans cet appartement. Il s’en moquait. Enfin, il se décida à prendre le téléphone et à composer un numéro. Il dit qui il était et il raconta en quelques phrases comment un jeune ingénieur l’avait fait boire et parler. À l’autre bout du fil, on lui
demanda les coordonnées de celui qui l’avait questionné. L’autre interlocuteur dit aussi qu’il signalerait le problème et qu’on s’en occuperait. Le vieux raccrocha. Il était bien content d’avoir rempli son verre et de n’en avoir bu que la moitié. Il le vida en deux gorgées. Toute la journée, il resta là, incrusté dans ce mauvais fauteuil, l’esprit embrumé.
* * *
À l’inauguration d’un nouveau tronçon de route auquel je participais, j’ai rencontré un journaliste assez âgé, que sa rédaction envoyait couvrir ce genre d’évènements et qui, comme moi je suppose, subissait ces mondanités sans passion. Il m’a pris en sympathie et m’a raconté quelques épisodes amusants ou étranges de mon service au cours de périodes plus anciennes. Je me suis aventuré à le questionner. Il m’a raconté ce qu’il savait. Pas grand-chose ! Il y avait eu un très grave accident et des ouvriers étaient morts. Il m’a conseillé de venir au journal consulter leurs collections de l’époque. J’y suis allé l’après-midi même. Il y avait en tout et pour tout un article, de quelques dizaines de lignes. On y disait que des ouvriers, neuf exactement, étaient morts au cours du creusement de l’un des piliers du pont. Une grève avait été déclenchée. L’article se terminait là-dessus. Le vieux journaliste est arrivé. Il m’a dit qu’il
devait lui-même effectuer une recherche sur un autre sujet. Il s’est assis, m’a demandé ce que j’avais appris au cours de mes recherches. Je lui ai montré les quelques lignes du journal. Il m’a confirmé qu’il pensait bien à cet article quand il m’avait conseillé de venir aux archives du journal et qu’il n’y en avait pas d’autres, ni ici ni ailleurs. À cette époque, il n’y avait qu’un journal. Je lui ai raconté ce que m’avait dit le vieux. Il a tout démenti avec conviction. Il n’y avait jamais eu personne sous le pont. Il a dit qu’il y était allé lui- même quelques années auparavant. Que les accès étaient difficiles, qu’il n’y avait rien à voir d’autre que des broussailles. À son avis, le concierge déraillait et avait voulu se rendre intéressant. Il m’a raconté ça avec une certaine véhémence, qui m’a paru suspecte. Je l’ai remercié en lui disant que grâce à ses connaissances, il m’avait évité une expédition inutile. Évidemment, j’étais plus déterminé encore à descendre au fond du ravin. Le lendemain, j’ai prétexté une visite de chantier pour aller voir le pont. Il m’a fallu presque deux heures de trajet. Je me suis garé sur un des bas-côtés. J’ai cherché un moyen de descendre. Il n’y avait ni chemin ni sentier. Il m’a fallu un long moment pour trouver une solution. J’ai cru discerner un ancien itinéraire dans la végétation et je suis descendu, en m’accrochant tantôt aux arbres, tantôt à des poignées d’herbes.
En arrivant en bas, j’étais trempé par la rosée et je commençais à avoir froid. J’ai inspecté les piliers, un à un. Ils étaient bien faits, irréprochables. Sur l’un d’eux, il y avait une plaque à la mémoire des ouvriers et la liste de leurs noms. En comptant mes pas, j’ai retrouvé l’endroit où avait dû se dérouler la fouille pour le dernier pilier, celui qui n’avait jamais vu le jour et où s’était produit l’accident. À la place, il y avait un épais buisson. C’est en regardant à travers l’amas de piquants que j’ai distingué une sorte d’excavation, un trou assez grand. J’ai écarté les branches et me suis avancé vers le trou. On ne pouvait rien voir. J’ai fait le tour du buisson et là, j’ai vu la cabane. Une vieille case avec un toit en chaume. Une antiquité comme on en voit sur les photos d’archives. Jamais je n’aurais pensé que ce type de maison puisse encore exister. Une légère fumée s’élevait d’une petite cuisine, construite séparément. Devant l’entrée du boucan, il y avait un tabouret et un vieillard assis. Je suis resté sur place, tétanisé. J’étais gêné de mon intrusion, dans ce qui était manifestement l’espace de vie du vieux bonhomme. Il me regardait, sans rien laisser deviner de ses états d’âme. Bêtement, j’ai appelé, comme on le ferait devant le portail d’une maison. Le type a levé la main et je me suis avancé. On s’est salués. Jamais je n’avais vu quelqu’un d’aussi vieux et parcheminé. Je lui ai expliqué qui j’étais. Que je cherchais des
renseignements sur le pont et sur la raison pour laquelle les travaux avaient été arrêtés. Il m’a écouté, m’a proposé un café, que j’ai accepté. Il est allé le chercher en se traînant sur ses vieux os et on a bu en silence. Au bout d’un long moment, il m’a dit qu’il n’avait jamais raconté à personne ce qu’il savait. Il m’a raconté aussi qu’il allait mourir bientôt et qu’il voulait maintenant témoigner de son histoire. Il m’a demandé de revenir avec de quoi écrire. Il m’a prié aussi de venir seul. Il ne voulait pas d’autres témoins. Je l’ai quitté, partagé entre l’excitation de savoir enfin la vraie histoire du demi-pont et le regret d’avoir à attendre. Le lendemain, je devais inspecter des travaux sur un chantier dans le sud. J’y suis allé très tôt le matin et vers dix heures, j’avais terminé. J’ai repris la route en direction du pont. En chemin, je me suis arrêté au dernier village et je suis allé boire un café dans le petit commerce en face de l’église. On trouvait de tout dans la vieille case en bois. De l’alimentation, un peu de quincaillerie, et un bar avec une table et quatre chaises en fer. Tout était antique ! Le type qui tenait la boutique était un Chinois entre deux âges. Il m’a servi un café et il est retourné devant la télé. J’ai regardé les rayons, les étals, les sacs de grains posés à côté de moi. Tout était propre, mais usé. Le bois que les années avaient rendu gris ressemblait à
ces vieillards en fin de vie. C’était l’habitude qui les tenait encore debout. Les planches mal équarries, avant si vigoureuses, s’abandonnaient maintenant à la vieillesse, vaincues par les mites et les carias. C’était peut-être pour le Chinois, qu’elles avaient vu grandir, qu’elles tenaient encore les unes aux autres. Le magasin était hors du temps, en suspension. Seule la télé vous ramenait à notre époque. Je suis resté assez longtemps. Deux clients sont venus : une femme qui est repartie avec du riz et une paire de savates, et un type qui a bu un rhum et qui est reparti sans dire un seul mot. En le voyant entrer, le Chinois l’avait servi sans paroles. J’étais bien, comme un peu engourdi. Je me suis levé malgré moi, comme au sortir d’une nuit particulièrement douce. J’ai pris des biscuits. En payant, j’ai demandé au Chinois s’il savait pourquoi le pont n’avait pas été fini. Il m’a regardé sans répondre. J’ai attendu. Rien ! Je me suis retourné pour partir.
— Il ne faut pas aller là-bas !
— Ah bon ! Pourquoi ?
— Il y a de mauvaises âmes.
— Pourquoi la construction du pont a-t-elle été arrêtée ? Le type est retourné devant sa télé. Je suis reparti, un peu stupéfait. Je sais bien que les gens ont besoin de l’irrationnel pour comprendre ce qui les entoure.
C’est la vie. On en a moins besoin maintenant parce que la science donne beaucoup d’explications suffisantes à toutes sortes de phénomènes. Mais pour les domaines nombreux où le savoir fait défaut, l’irrationnel ouvre des espaces infinis. Tout cela me laissait indifférent. J’ai repris la route. Je ne pensais à rien. Je me suis garé au même endroit, j’ai repris le même sentier improvisé. Mais cette fois, j’avais des bottes et un genre de vêtement imperméable, et je suis arrivé en bas presque sec. C’est au troisième pilier que j’ai vu un sentier qui débouchait. C’était sûrement par cette voie que le vieux se faisait approvisionner. Je ne le voyais pas se déplacer par lui-même, ailleurs qu’autour de la case. Je me suis approché, j’ai appelé, il est sorti de la cuisine. Je me suis assis à côté de lui. Il paraissait encore plus vieux et fatigué. J’ai pris mon cahier et un stylo. Ses premiers mots ont été qu’il ne me demandait pas de le croire, mais de noter. Il a répété la même chose sous des formes différentes, au moins trois fois. Après s’être assuré de ma bonne compréhension de ce qu’il désirait, il a parlé sans s’arrêter pendant environ une heure. Assez lentement, pour que je puisse prendre des notes précises sans être sous pression. Il m’a dit qu’il avait grandi et vécu en Allemagne
jusqu’à l’âge de 20 ans, qu’il avait eu une femme et deux enfants, et qu’ensuite il ne les avait plus jamais revus. Il avait fait la Grande Guerre et le dernier souvenir qui lui restait de tout ça, c’était une tranchée, la veille du Nouvel An, le 31 décembre 1916. Les Français avaient déclenché des tirs d’artillerie très importants. Lui, il se battait contre ces maudits Français, avec Ludwig, un bon compagnon et un bon soldat. Tout le monde s’était terré pendant le pilonnage, mais il fallait bien que chacun, à son tour, aille voir si une offensive d’infanterie allait suivre. Plus on voyait les fantassins arriver de loin, plus on avait de chances de repousser l’assaut et de survivre. Celui qui allait voir en profitait pour tirer, on ne manquait pas de munitions et ça pouvait être utile. Son tour était venu, Ludwig était descendu et il était monté sur une petite échelle. Il fallait faire attention, mais on devait bien sortir la tête pour voir ce qui se passait et tirer. On était vulnérable dans ces moments-là. Il se souvenait d’une énorme explosion juste à côté.
— Donne la main, je vais te tirer de là ! Donne la main ! Il était à moitié enterré et un type qu’il ne connaissait pas lui parlait. Il avait de la terre dans la bouche, dans le nez et il toussait, crachait pour pouvoir respirer. Il entendait des cris, des appels, des hurlements. Un obus avait dû exploser dans la
tranchée. Maintenant, le type le tirait par le bras. Il avait mal, mais il était trop faible pour protester et il fallait bien sortir de cette tombe, ne pas finir enseveli vivant, comme cela était déjà arrivé. En sortant du trou, il avait vu qu’il n’était pas dans la tranchée, qu’il y avait des arbres et que les hommes autour de lui ne portaient pas de vêtements militaires ni de fusils. Il avait aussi réalisé qu’ils parlaient tous français. Il pensait être mort, puis s’était dit qu’il rêvait, mais en quelques heures, il avait bien fallu ouvrir les yeux. Il n’était plus en Allemagne, il n’y avait pas de guerre et on était en France. C’était un chantier. On construisait un pont. Il y avait eu une explosion et des ouvriers étaient morts. Lui et quelques autres avaient survécu. Rapidement, il avait découvert que ce n’était pas son corps et il avait pris la décision de se taire. On l’avait hospitalisé et soigné. Il n’avait pas peur des autres, mais il était terrorisé par ce qui lui était arrivé. Ses compagnons de chambrée lui disaient que la nuit, il parlait allemand et qu’il hurlait. On s’habitue à tout. Il s’était fait une raison et avait essayé de vivre. Hormis quelques fractures sans importance, il n’avait rien. On lui dit qu’il s’appelait Saint-Fidèle, qu’il était un ouvrier spécialisé en maçonnerie. Tout ce qu’on lui racontait de sa vie ne trouvait aucun écho dans sa mémoire. Il s’était
renfermé sur lui-même et n’avait jamais raconté la vérité sur son histoire à personne, de peur d’être interné dans un asile. Il parlait le français, ayant été élevé par