Retraite anticipée
Les crimes parfaits n’existent pas. C’est une loi absolue qui est respectée dans tous les cas. Ils n’existent pas, parce que les criminels accomplissent des crimes imparfaits : trop de précipitation, d’inefficacité, de manque de maîtrise de soi. La plupart des bandits sont des amateurs et se font prendre à cause de leur bêtise incommensurable. Pendant leurs années de prison, ils font l’inventaire des erreurs de débutant qu’ils ont commises, des indices qu’ils ont laissés maladroitement derrière eux et qui ont mené la police sur leur trace, le procès et l’incarcération. Avec le temps, ils finissent par bien cerner leur affaire et considérant le tout, ils ne manquent pas de conclure, avec raison, qu’en s’y prenant autrement, jamais ils n’auraient été attrapés. Et c’était vrai. C’est pour ça que les criminels, voleurs à la tire et autres braqueurs sont systématiquement des récidivistes. Dès leur sortie, ils préparent un nouveau coup, qui lui, sera parfait. Si c’est vrai qu’au cours du deuxième méfait, ils ne reproduisent pas les premières erreurs, ils en commettent d’autres, à cause de leur insondable bêtise, et ils retournent en prison méditer sur le crime parfait. En voilà un criminel ! Certes, ce n’est pas un amateur, et la bêtise n’est pas son fort. Le type doit approcher la cinquantaine. Ce n’est pas son physique qui est remarquable, il est
plutôt ordinaire. Rien de particulier n’accroche, ce qui est un vrai atout quand on veut faire carrière en marge de la loi. Un seul défaut dans cette carapace d’insignifiance : ses yeux et son regard. Il sait bien qu’il doit se méfier de cette partie de son corps. Souvent, il porte de fausses lunettes pour détourner l’attention. On ignore d’où il vient, lui-même ne le sait pas exactement. Il fait partie de ce lot d’enfants qui ont été les victimes innocentes des guerres d’Europe centrale et qui se sont un jour retrouvés à l’ouest, ballottés de familles d’accueil, en foyers de la DASS. Il s’en est mieux sorti que d’autres, à force de volonté et de coups. À quinze ans, après une fugue, il s’est retrouvé chez celui qui allait lui apprendre son métier d’aujourd’hui. Il a beaucoup de reconnaissance pour celui dont les conseils lui ont permis d’éviter la déchéance et la prison. Le vieux est mort depuis longtemps. Mais avant de partir, il lui a donné ce qu’il avait, et même son propre nom. Évidemment, tous ses papiers sont des faux, mais il est devenu impossible de le prouver. De son enfance déchirée, sale et désespérée, il ne garde presque aucun souvenir. Il ne lui reste qu’un prénom, Boris, et des conditionnements de survie : être toujours sur ses gardes, ne se lier à personne, ignorer la pitié et survivre à tout prix. Il est dans une berline ordinaire qui se dirige vers
Saint-Pierre. On dit toujours qu’il fait beau quand il y a du soleil. Le type qui conduit n’aime pas seulement le soleil. Chez lui, quand il neige le matin et qu’il se réveille entouré de flocons qui tombent au ralenti sur le sol, il se dit que c’est une belle journée et qu’il fait beau. Quand il neige, il ne veut pas que ça cesse tout de suite. Il aime les flocons et la pluie aussi, quand elle tombe à grosses gouttes. Il aime que le climat soit plein de surprises et de changements, qu’il ne soit pas toujours identique. Ici, il n’a pas de chance. La seule chose qui change vraiment, c’est la température. Entre les bas et les hauts, il peut y avoir des dizaines de degrés de différence. On passe, en moins d’une demi-heure, d’une chaleur insupportable à une température presque fraîche. Là, il traverse L’Étang-Salé, sans faire d’excès de vitesse. On est sur la côte, les vitres sont baissées pour ne pas avoir à mettre en marche la climatisation. Il n’a pas un pouce d’alcool dans le sang. Quand il travaille, il boit de l’eau. Il lui est parfois arrivé d’être obligé de prendre un peu de vin, pour ne pas détonner au cours d’un repas où il guette sa victime. Dans ces cas-là, il s’esquive discrètement, va aux toilettes et vomit tout ce qu’il a ingurgité : nourriture solide et liquide. Celui-là est un professionnel. Ce qu’il a fait hier en est un exemple, du grand art. Boris travaille peu, une ou deux fois par an, et il se fait payer très cher. C’est
un « tueur à gages », comme on dit. Mais cela fait belle lurette qu’il ne travaille plus au fusil à lunette, au revolver ou au couteau, comme on le voit dans les films. Il a fait ça, comme tout le monde, quand il était plus jeune et qu’il débutait dans le métier. Aujourd’hui, les clients sont devenus exigeants, ils ne veulent à aucun prix être accusés d’avoir commandité un crime. Ils veulent une mort « naturelle ». Fini le temps où on se contentait d’un travail à la Oswald. Cela avait été facile d’éliminer un président des États-Unis à soixante mètres, mais le type s’était fait prendre, et il avait fallu ensuite un autre tueur pour le liquider. Tout ça fait désordre. Si l’on veut utiliser un fusil, il faudra, par sécurité, des distances considérables pour tirer, garantir la fuite et l’évacuation de l’arme. Il faut donc des fusils spéciaux. Ceux qui sont capables de ces performances sont très complexes à monter et seul un petit nombre de spécialistes dans le monde peuvent en fabriquer. Ils ne les montent que sur commande. On récupère un engin forcément encombrant, qu’on ne peut pas déplacer facilement, et qui a laissé des traces et trop de témoins, pour considérer que toutes les conditions de sécurités sont réunies. Au final, la mort de la cible n’aura rien de naturel et si on sait bien comment commence une enquête de police, on ne sait jamais comment elle va finir. Le type, dans la voiture, ça fait bien plus de vingt
ans maintenant qu’il a abandonné ces méthodes vieillottes et périlleuses. Boris n’a jamais été repéré, ni par les polices des pays où il opère, ni par les bandes et autres gangs dont il a éliminé le leader. Aucun soupçon ne pèse sur lui, nulle part. C’est pour cette raison que ses services sont hors de prix. Aujourd’hui, il choisit ses clients, étudie la cible et finit par accepter ou refuser le contrat. On le paye d’avance. Lui, il garantit que le travail sera fait dans les trois mois qui suivent la commande. Il n’y a pas de discussion possible. Les employeurs sont contents, toujours, et jamais il n’y a eu de reproche. Le boulot de la veille était compliqué. Il avait longtemps hésité avant de dire oui. Une île avec peu de liaisons aériennes, c’est en soi un problème. Avant d’accepter, il était venu une dizaine de jours pour s’imprégner de l’ambiance, faire des repérages et étudier la cible. Boris avait fini par dire oui, quand il avait trouvé le mode opératoire adapté. Tout s’était déroulé comme prévu. L’objectif était mort dans un accident de voiture et on ne prouverait jamais qu’il s’agissait d’un assassinat. On s’en tiendrait au charabia habituel, quand on ne sait pas quoi dire, et on évoquerait simplement une défaillance mécanique ou une faute de conduite. Comme on aura trouvé des traces d’alcool dans le sang de la victime, la famille se tiendra tranquille. C’était un contrat assez difficile, il s’était fait payer encore plus cher que d’habitude. Une île, c’est
un vrai cul-de-sac et il est compliqué de passer inaperçu. Maintenant, pour finir le travail, Boris doit continuer à jouer au touriste. Dans le programme qu’il s’est imposé, il ne doit pas quitter les lieux du crime trop rapidement. Sa petite voiture et son comportement ne le distinguent en rien des autres vacanciers qui séjournent ici. Il se fond dans le paysage. Il est même sorti une fois en « boîte », pour faire comme tout le monde, même s’il déteste ça. Boris s’est mis dans la peau du touriste de base, comme prévu, mais, en même temps, il s’est pris au jeu. Il voit bien qu’il n’est pas indifférent aux charmes de l’île. Il en apprécie vraiment les paysages et constate avec un certain trouble que la beauté des femmes y est envoûtante. Il sait bien que ce n’est qu’une question d’éducation de l’œil. Lui, il est habitué aux canons européens, et là-bas, il sait distinguer les belles des moins belles, mais ici, son œil est moins aiguisé, il les voit toutes magnifiques. Ça lui plaît et en même temps, il n’aime pas se voir entraîner sur des pentes qu’il ne maîtrise pas. Il sait bien qu’au bout de quelques années passées ici, son œil et son sens critique reprendraient le dessus. En attendant, il en profite, se laisse aller. Il n’a pas aimé ce contrat, dont il garde un goût amer. Boris se dit qu’il a fait une faute. Oh, bien sûr, les commanditaires seront pleinement satisfaits, mais lui- même ne l’est pas.
Il n’était pas prévu que dans la voiture, il y ait également le gosse. Et le petit est mort dans l’accident. Quatre ans ! Il n’est pas un tueur d’enfants. Il se dit que c’est un signe, qu’il devrait peut-être s’arrêter plus vite, et tout ça le préoccupe. C’est peut-être la raison pour laquelle il n’a pas remarqué que depuis son hôtel de Saint-Gilles, une voiture le suit. Elle est bien trop loin pour que l’on puisse en distinguer la marque, on sait seulement que c’est une automobile puissante et qu’elle le suit. On peut même parier que la voiture se rapprochera de la sienne dès qu’il entrera dans la ville, que l’on commence à deviner au loin. Dans la petite voiture, pour l’instant, Boris ne se rend compte de rien. Il pense au gosse et ça occupe son esprit. Par trois fois déjà, il a regardé dans le rétroviseur, par réflexe de professionnel. Il a vu la voiture deux fois, mais ça n’a pas encore fait tilt dans sa tête. Il continue de se focaliser sur l’enfant qui était dans la voiture de son père, alors qu’il aurait dû se trouver à l’école ce jour-là. Aujourd’hui, il a 50 ans. Il n’y aura personne pour lui souhaiter un bon anniversaire, sauf peut-être le personnel de l’hôtel. C’est très bien comme ça. Il s’est fait payer très cher, cette fois-ci. Parce que c’était une île, mais aussi parce qu’il savait, intérieurement, que le temps était peut-être venu de terminer une si longue carrière. Il aurait voulu prendre encore quelques contrats,
mais à cause du gosse, celui-là sera sans doute le dernier. L’argent ramassé depuis des dizaines d’années par une trentaine de meurtres va lui permettre de se tenir à l’abri du besoin, pendant une période qui excède sa durée de vie. Des propriétés, un petit vignoble, de multiples actions, quelques tableaux aussi, lui procurent une aisance financière tout à fait satisfaisante. Sur cette route du bout du monde, il avale une grande goulée d’air, parce qu’à cinquante ans, il vient de décider d’arrêter. C’était la dernière fois. Boris sourit en songeant qu’il est au premier jour de sa retraite. Il est vraiment devenu un touriste. Ça y est, il a repéré la voiture dans le rétroviseur. Pour l’instant, il n’en est pas conscient, mais dans sa tête, une petite mécanique s’est mise en marche, qui fait le boulot toute seule. Brusquement, il comprend, regarde encore, et il sait. On le suit. Ça lui fait un choc énorme. L’unique fois où cela lui était arrivé, c’était au début, lors d’un de ses premiers contrats. C’était au Canada. À cette époque-là, non seulement il avait tué le type qui le pistait, mais il avait aussi descendu l’employeur véreux six mois après, et il s’était arrangé pour que l’on sache d’où venait le mauvais coup. Ce ne pouvait être que son employeur actuel, qui le faisait pister et voulait le descendre. Celui-là avait dû oublier ce qu’il s’était passé il y a si longtemps et on ne l’avait pas mis en garde.
* * *
Maintenant, Boris se ressaisit. Il déjeune tranquillement dans un restaurant qui donne sur un genre de croisette. Il n’a pas voulu prendre de plat. Une entrée seulement. Il ne veut pas avoir le ventre vide et n’aime pas se sentir diminué pas les effets de la digestion. Il fait traîner les choses, prend un café, et puis longtemps après, un déca. Il attend quatorze heures. Le moment venu, il paye l’addition, laisse un pourboire. Il songe, en s’en amusant, que son poursuivant a dû déjeuner d’un mauvais sandwich, acheté à la va-vite, dans un des camions-bars qui sont installés le long de la promenade, sur le front de mer. Il fait quelques pas vers les quais du port, s’attarde pour voir les pêcheurs remonter les canots et décharger les filets maigrement remplis. Boris entre dans la poste qui est en face, envoie une carte, reste un moment plongé dans les pages de l’annuaire téléphonique, appelle un numéro, parle un instant et raccroche. Il prend sa voiture, examine la carte routière de l’île et part sans hâte vers la route des Plaines. Personne ne pourrait noter la moindre marque de stress sur ce visage lisse et immobile. Il roule à vitesse moyenne. La pluie fait son apparition à mi- hauteur et pendant un temps, la visibilité est amoindrie. Il ralentit par prudence et pour permettre à son poursuivant de ne pas le perdre de vue. Il ne veut pas semer celui qui le suit, parce qu’il veut s’en
débarrasser, définitivement. Un peu plus haut, c’est le brouillard qui fait son apparition et qui s’installe lui aussi. Il ralentit encore. « Une filature facile » doit s’imaginer celui qui conduit la grosse berline. Au kilomètre 21, Boris s’arrête sur le bord de la route et entre chez un menuisier-ébéniste. Il se fait reconnaître. C’est lui qui a appelé il y a moins d’une heure. Il voudrait un grand sac de sciure de bois pour sa femme, qui veut faire du compost pour ses fleurs. L’employé le lui donne, bien content de se débarrasser de ces déchets encombrants qui sont la rançon de son métier. Le gros sac bien calé dans le coffre, la voiture reprend sa lente montée. En arrivant dans le dernier village, juste avant la longue descente de l’autre côté de l’île, il s’arrête à une station. Boris fait le plein, demande un gros bidon d’huile, un jerrican qu’il remplit de dix litres d’essence pour, dit-il au pompiste, faire fonctionner le groupe électrogène de la maison de vacances qu’il vient de louer un peu plus bas. Personne ne se souviendra de lui après une visite aussi transparente. Il repart et s’assure, après quelques centaines de mètres, d’être toujours dans la ligne de mire de l’individu qui le suit depuis la fin de la matinée. Juste après la dernière grande ligne droite, au moment où l’on va tourner pour basculer dans la longue descente, il aperçoit les phares de l’autre qui pointent au loin.
Tout va bien. À peine le virage terminé et une fois qu’il a disparu du champ de vision de son poursuivant, Boris appuie sur l’accélérateur et entame une course effrénée vers les bas. On voit tout de suite que c’est un très bon pilote. Pendant plusieurs minutes, il descend les lacets à une telle vitesse, qu’il devient évident qu’il a dû suivre de nombreux cours de pilotage. Dans l’un des derniers tournants, il s’arrête brusquement, sort de la voiture et au pas de course, prend le bidon d’huile et le vide sur la route à l’endroit où la voiture suivante sera la plus vulnérable. Il a terminé depuis une trentaine de secondes quand il entend le rugissement de la voiture suiveuse qui approche. L’autre ne s’est pas rendu compte tout de suite que celui qu’il suivait si facilement avait accéléré. Ce n’est qu’après le deuxième virage qu’il a réalisé que l’autre descendait pied au plancher. Lui aussi a accéléré, mais il n’est pas aussi bon pilote. Sa voiture est très puissante, beaucoup plus que celle de celui qui était devant lui, mais la puissance dans les lacets, en descendant, est vaine sans le savoir-faire. Quand il déboule dans l’avant-dernier virage, il a juste le temps de comprendre qu’il y a de l’huile sur la route avant de décoller. Le bolide s’écrase quelque cent mètres plus bas, après avoir pulvérisé les quelques arbres qui n’ont pas réussi à l’arrêter.
Le conducteur est mort bien avant le choc final, déchiqueté par les branchages. Boris ne jette même pas un œil en bas. Après le vol plané de celui qui le suivait, il étale rapidement la sciure sur la route pour la rendre à nouveau praticable. Ce scénario est au point depuis ses premiers repérages. Il a failli l’utiliser pour anéantir la cible principale. Mais il a dû renoncer à cette solution, parce que son contrat ne se rendait pas assez souvent à sa résidence secondaire de la Plaine des Palmistes, et que quand il finissait par y aller, c’était toujours avec femme et enfants. Maintenant, Boris descend à faible allure vers Saint-Benoît. Il est 23 h quand il se pointe à la réception de son hôtel à Saint-Gilles. La fille qui le reçoit est vive et lui donne sa clé rapidement avec un grand sourire. Elle s’appelle Marine. C’est ce qui est inscrit sur son badge. Ils échangent quelques banalités sur l’heure tardive et le temps. Il s’en va. Il aurait aimé continuer à bavarder, mais il ne veut pas se faire remarquer. Il est persuadé d’avoir capté dans l’œil de la fille un petit quelque chose, qui lui dit qu’elle n’est pas indifférente à sa personne. Cela fait deux fois qu’il se surprend à l’observer d’une façon plus intense. Il se connaît bien. Il sait que cette fille l’intéresse et que sans doute c’est réciproque, mais il ne sait pas pourquoi. Ce qui est sûr, c’est que cette fille n’est pas dans une démarche d’un soir. Il a
vu dans ses yeux qu’elle est seule et qu’elle voudrait reconstruire quelque chose de sérieux. Il s’endort tranquille en se promettant de lui parler plus longuement le lendemain. Marine, il a bavardé un peu avec elle très tôt dans la matinée et il ne la revoit qu’au moment où il est en « check out ». Ils échangent quelques regards et il part le cœur lourd. De ce point de vue aussi, il est devenu un vrai touriste. Entre eux, il y a eu quelque chose de tout simple et d’éminemment humain : un coup de foudre. Elle ne peut s’empêcher de souffrir un peu, de ce qu’elle vit comme une petite déchirure.
* * *
Quelques mois plus tard, son employeur indélicat se suicide dans une villa de la Côte d’Or. Dans certains milieux, on apprend la nouvelle et l’on sait lire entre les lignes.
* * *
Boris est maintenant à la retraite. Il a laissé les mois passer pour faire exactement le point sur son attirance pour Marine. Un matin, il s’est levé, a pris un billet d’avion pour le soir même. De taxis en train, il est arrivé à l’aéroport deux heures avant l’embarquement. Après les formalités d’enregistrement, il a ouvert son portable et a fait les réservations dans l’hôtel où elle travaille.
Dès son arrivée, il la cherche du regard. Elle n’est pas là. « Ne travaille pas ce jour-là, sans doute ». Boris s’installe dans sa chambre. Elle est la copie conforme de la précédente. Sans attrait, juste fonctionnelle. Sans plus attendre, il revient à la réception.
— Bonjour, vous pouvez me dire si Marine est là, si elle travaille aujourd’hui ? Je dois lui remettre quelque chose.
— Je ne pourrais pas vous répondre, je ne connais pas tout le personnel. Je suis en poste dans cet hôtel depuis seulement une semaine. Je suis désolée ! Si vous voulez bien patienter, je vais me renseigner.
— Je vous en prie ! Je vais lire le journal en attendant. Quelques minutes plus tard, la jeune femme revient. Elle lui demande de patienter encore un peu, le temps que le concierge se libère. Il est avec un groupe de touristes sur le départ.
— Bonjour, vous m’avez demandé ? Je suis le concierge de l’établissement. Mais je vous reconnais ! Vous étiez avec nous il y a quelques mois, n’est-ce pas ?
— Oui, bonjour ! Vous avez raison, c’est mon deuxième séjour. Je vous félicite pour votre mémoire des visages !
— On va dire, Monsieur, que cela fait partie de mon travail. Par contre, je vous dirais que je n’ai pas
la mémoire des noms. Comment puis-je vous aider ? Boris lui explique qu’il désire voir Marine.
— Je vois très bien qui c’est. C’est une cousine éloignée. Elle a été employée pendant deux ans à la réception. Mais cela fait plus d’un mois qu’elle ne travaille plus ici.
— J’ai quelque chose pour elle, vous savez comment je pourrais la trouver ?
— Je ne sais pas exactement, mais il me semble que maintenant, elle travaille à la réception de l’hôtel qui est un peu plus loin, sur la droite, le Lagon Bleu. Quelques centaines de mètres plus loin, il la retrouve. Il lui sourit, lui dit qu’il est revenu pour l’inviter à dîner. En riant, elle répond que cela fait maintenant plusieurs mois qu’elle attend et qu’il est en retard. Le soir même, ils dînent, bavardent longuement, et quand ils se séparent, chacun sait au fond de lui-même qu’il passera un grand pan de sa vie avec l’autre. Ils ont donc tout le temps d’apprendre à se connaître.
* * *
Quand j’ai vu Boris pour la première fois, c’était dans l’hôtel où travaille mon cousin. En réalité, c’est un cousin de ma mère. J’aimais bien l’hôtel et le cousin aussi, mais j’ai préféré partir à cause du directeur. Quand il m’a fait des avances la première fois, j’ai
ri et j’ai fait comme si, je n’avais pas compris. Je me suis ensuite arrangée pour ne plus me retrouver en tête-à-tête avec lui. Un soir, il m’a trouvée à l’accueil et il a été suffisamment précis pour que je ne puisse pas ignorer ce qu’il voulait. Je n’ai pas dit non, je ne suis pas folle ! J’ai dit que je voulais bien, mais qu’il fallait me laisser du temps. En réalité, le lendemain même, j’ai commencé à démarcher d’autres hôtels. Dans mon métier, si on a de l’expérience dans de grands établissements, on arrive à trouver du travail. En une semaine, j’avais une proposition intéressante. Dans le même quartier. Je serais payée un peu moins, mais j’avais la promesse de retrouver mon ancien salaire au bout de deux mois. Je suis allée voir le directeur, je lui ai dit que je partais à cause de ses avances, que je ne voulais pas d’histoires, mais que ma démission devait être immédiatement acceptée. Il n’a rien dit et a fait profil bas. Je suis partie. C’est vrai qu’à ce moment-là, j’ai pensé à la vague promesse de ce client, Boris. Je sais bien qu’il ne faut jamais se laisser accrocher avec ce genre de bla-bla. Mais je me suis fait prendre quand même. Ce type, il me plaisait bien. J’étais à l’aise avec lui. J’aimais sa façon de parler, de marcher, de me regarder. Oui, j’étais un peu amoureuse. Comme je n’étais plus une enfant, je maîtrisais cette inclination pour qu’elle n’envahisse pas ma vie. Je savais que je réussirais à éteindre le début
d’incendie et que j’aurais même raison des dernières braises. Mais quand mon cousin m’a téléphoné pour me dire que quelqu’un me cherchait et que le type était un ancien client de l’hôtel et qu’il s’appelait Boris, j’ai su à l’instant même que le feu m’emporterait. J’ai remercié mon cousin, tout en lui disant que je ne voyais pas de qui il s’agissait. Une demi-heure après, Boris était là. Je l’ai taquiné un peu, mais je n’ai pas pu ni voulu lui cacher que j’étais à lui. Je savais qu’on prendrait notre temps. Qu’on allait faire ensemble un bout de chemin et qu’il allait compter dans ma vie. Je ne croyais plus au grand amour éternel depuis longtemps. Je savais qu’au mieux, on pouvait espérer trois ou quatre grandes histoires dans une vie, mais que bien souvent, c’était une ou zéro. Boris serait une grande page.
* * *
Arrivé pour 15 jours de vacances, Boris reste six mois. Un an plus tard, il revient définitivement pour épouser Marine, cette femme dont il aime la beauté et la douceur de caractère. Elle est parfaite, mais stérile. De longs mois, ils cherchent le moyen de réparer le dysfonctionnement, mais sans résultats. Ensuite, ils abandonnent, ne gardant qu’une morne tristesse et leur amour. Au bout de trois ans, elle lui demande s’il
accepterait d’adopter un enfant. Il dit oui. Elle pleure de joie. Elle dit aussi qu’il faut compter au moins sept ans, et que rien au bout n’est sûr. Boris la prend dans ses bras, la rassure. Le lendemain, il reprend l’avion pour l’Europe. Après une dizaine de coups de fil, il prend le train vers l’est, puis loue une voiture qui sillonne pendant deux semaines les confettis de l’ancienne Yougoslavie. Il s’arrête de rouler de temps en temps. Quelqu’un vient le voir, ils se serrent dans les bras, longuement. Ils discutent. En général, Boris revient le lendemain au même endroit, et souvent on lui donne quelques documents. Il repart. Il dort dans les hôtels qui se trouvent sur son parcours. Tous les soirs, il appelle Marine, lui dit que tout va bien et il raccroche. Presque un mois passe. Son périple s'organise entre les routes chaotiques et les rencontres d’un autre âge. Un jeudi matin, à six heures, il avale un café au bar de l’hôtel où il a passé la nuit. Mica a appelé hier dans la nuit, lui a donné rendez-vous ce matin. Il s’arrête dans la cour d’une vieille ferme. Il fait froid. Boris y est déjà venu quelques jours plus tôt. Mica sort et lui fait signe d’avancer. Dans la cuisine, ils boivent un café chaud.
— J’ai à peu près ce que tu m’as demandé. Mais il y a un problème…
— Tu as fait vite, Mica. Dis-moi tout !
— Tu as dit « orphelin, sans famille, encore bébé ». Tout ça, c’est OK. La mère est morte, une fille de seize ans qui s’est fait engrosser par des soldats au moment des troubles à la frontière avec le Monténégro. La mère elle-même était une enfant recueillie, on ne sait rien de ses véritables parents. Ceux qui l’ont adoptée sont morts pendant que la fille était violée.
— C’est quoi le problème, Mica ?
— Le problème, c’est que la fille a eu des triplés. Le pope du village a pris les enfants avec lui depuis un mois, c’est une paroissienne qui s’en occupe. Il ne veut pas les séparer et dans les environs, personne n’a les moyens d’élever trois enfants.
— Tu as une photo, Mica ?
— Il n’y en a qu’une, tiens !
— Le pope peut attendre un peu ? Dans moins de quatre jours, je te téléphone pour te dire si c’est oui ou non. Et si c’est oui, je suis là dans moins de dix jours. Tu pourrais contacter Tibor pour le prévenir qu’il y aura des papiers à mettre en règle ?
— Ne t’inquiète pas pour le pope. Il sait qu’il faut garder les enfants en attendant que je l’appelle.
— Je te donne cette enveloppe, je te laisse régler les frais avec le pope et faire une avance à Tibor pour qu’il commence à travailler. Le reste est pour toi. Boris reprend l’avion le soir même.
Le lendemain matin, vers dix heures, Marine l’attend à l’aéroport. C’est elle qui conduit. En chemin, il lui explique la situation, sans entrer dans aucun détail inutile. Elle dit oui tout de suite. Elle veut voir la photo. Il lui fait croire un moment qu’elle est dans la valise, puis il lui demande de se garer sur le bas-côté. Elle observe la photo et pleure. Il ne l’a jamais vue pleurer. Il est gêné et gauche. Il la laisse tranquille en la tenant doucement dans ses bras. Elle se console et elle rit. Lui aussi. La jeune femme redémarre pendant que Boris fait les réservations pour le soir même. Le lendemain, il installe sa femme dans un hôtel parisien, où elle ne manquera de rien. En la quittant, vers neuf heures, il ne lui laisse que sa carte d’identité et emmène son passeport. Il reprend l’avion, le train, une voiture, et disparaît dans les vastes plaines qui s’avancent jusqu’en contrebas des Carpates. Vers vingt heures, il est chez Mica. C’est ce dernier qui conduit jusqu’à ce village perdu dans les montagnes.
* * *
Huit jours plus tard, Boris réapparaît à l’aéroport de Varsovie, pour rentrer en France par avion, avec ses enfants et une assistante maternelle, dont il a loué les services. Elle est Polonaise, ne parle pas le français, mais c’est une vraie professionnelle. Dans l’avion, il l’a aidée de son mieux à s’occuper des
bébés. Ils n’ont pas trois mois, et il faut les nourrir et les changer régulièrement. Même les hôtesses leur ont prêté main-forte. À Paris, Marine, qui les attend à l’aéroport, se jette dans ses bras et le serre tellement qu’il la regarde ensuite avec étonnement. Jamais il n’aurait pu imaginer que cette femme disposait d’une telle force. Elle prend les enfants dans ses bras, un par un. Il y en a trois. Trois petits orphelins qui par des moyens, somme toute, illégaux, sont devenus tout à fait légalement leurs enfants. Les réseaux que Boris a gardés de son passé ont réglé la question en quelques semaines. Il avait exigé que les enfants ne soient ni volés ni extorqués à de pauvres gens. Il voulait un orphelin, abandonné et sans famille. Il savait qu’il serait obéi. Les triplés sont bien élevés par le couple. Quelques années plus tard, quand on leur demande la profession de leur père, ils répondent « retraité ».
* * *
En bas de l’un des virages de la route qui mène de La Plaine des Palmistes à Saint-Benoît, il y a toujours la carcasse rouillée d’une voiture de grosse cylindrée, entièrement cabossée et recouverte d’une végétation dense. Il n’y a ni route ni sentier à proximité. Il faut se frayer soi-même un chemin dans les hautes herbes, et les amas d’arbres et de broussailles
pour arriver à côté des restes du véhicule. Les rares personnes à avoir approché les lieux par hasard n’ont jamais eu l’envie ni le courage d’avancer jusqu’au bas du précipice, pour écarter la végétation et regarder à l’intérieur. Un jour, en fin d’après-midi, un paisible retraité entasse dans une boîte les débris humains qui se trouvent à l’avant du véhicule. Il les dépose ensuite dans un trou, qu’il vient de creuser. Le vieux a fêté ses soixante-dix ans le matin même. Il incline la tête et devant cette tombe improvisée, récite le Notre Père. Boris, comme tous les ans depuis vingt ans, à chacun de ses anniversaires, se rend très tôt à la petite église de ce village, et là, dans le silence absolu du matin, il pleure sur le gosse. C’est le seul jour de l’année où sa femme ne sait ni où il va, ni ce qu’il fait. Elle n’a jamais rien dit. Plus les années passent, et plus le vieux a de la peine à se remettre de ce pèlerinage. Il prend chaque fois un peu plus de temps pour se recomposer un visage normal, avant de revenir vers Marine et les enfants pour reprendre sa vie. Pour lui non plus, le crime parfait n’existe pas. Certes, il ne l’a pas payé de sa liberté, mais cela lui a abîmé l’âme pour toujours.