ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME I

La tranchée

SOMMAIRE DU TOME I

L’explosion a été gigantesque. J’ai reçu des paquets de terre. Une motte plus grosse que les autres a failli me faire tomber. Je rêve, c’est sûr, je suis en plein délire. Quelqu’un, en bas, tire sur mes vêtements. Il hurle. J’imagine qu’il hurle, à voir sa bouche démesurément ouverte et son visage déformé par un cri muet. Je suis parfaitement sourd et l’autre juste en dessous de moi, qui me tire en bas. Je le regarde à nouveau. Je ne comprends pas. Il tire de plus en plus fort, avec ses deux mains maintenant. Je suis comme statufié. Seule ma tête bouge. Elle regarde en bas et ensuite en haut. On ne voit rien. Le paysage est vide. Les champs labourés par des trous, impressionnants. Çà et là, des geysers silencieux soulèvent la terre, en milliers de mottes de boue épaisse, qui semblent monter jusqu’au ciel avant de retomber, comme à regret. C’est une aube verdâtre. Tout cela ne me concerne pas. Ce qui me perturbe, c’est celui qui me tire vers le bas et ses cris muets.

— Baisse-toi, merde, baisse-toi ! Je le regarde encore, sans le reconnaître ni rien comprendre. Qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce qui se passe ? Je reste debout sur l’échelle en regardant l’autre, en bas, qui me tire vers lui. Je suis sans réaction. Incapable de bouger. C’est seulement quand j’ai cette

douleur au bras et que je vois le sang qui s’échappe d’une grande estafilade, près de mon épaule droite, que je me baisse brutalement. Comme l’autre tire aussi comme un beau diable sur mon manteau, je tombe lourdement à la renverse, au fond de la tranchée. La chute est si douloureuse que pendant un instant, je ne sens plus la blessure au bras. C’est juste à ce moment-là que j’entends le vacarme infernal qui nous entoure. Je récupère mon audition peu à peu : des bruits d’explosions gigantesques, des coups de feu, des cris et des hurlements. Alors seulement je réalise qu’on m’a tiré dessus, que j’ai été blessé par une vraie balle. Je m’assieds, péniblement. L’autre dit :

— T’es fou ou t’es con ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Bouge pas, je te pose une compresse. Le type parle un allemand très grossier. Il me bande le bras, pour empêcher le sang de couler trop fort. Ensuite, c’est lui qui monte à moitié sur mon échelle et tire un nombre incalculable de fois. Puis le bruit infernal se calme. Les explosions s’espacent. Après un dernier tir, le type sur l’échelle descend. On n’entend plus que les gémissements des blessés et les appels de ceux qui tentent de les soigner. Et moi, je suis là, assis dans la boue à me demander ce qui se passe. Quelques instants plus tôt, j’étais à mon bureau, je finissais un long article sur la nécessité d’une réglementation et d’une surveillance mondiale des

échanges financiers. Je suis journaliste. Pas soldat. Même la langue que j’entends autour de moi est bizarre, comme archaïque. Je suis parfaitement bilingue. Ma mère était allemande et j’ai appris avec elle la langue de Goethe. Je suis souvent allé en Allemagne, pour mes études ou pour le journal, et toujours on m’a pris pour un véritable Allemand. La langue que j’entends dans cette tranchée a comme un accent très marqué.

— Je vais chercher l’infirmier. Reste là sans trop bouger, OK ? Je ne réponds pas, je reste seul, hébété. Je regarde autour de moi. Je suis dans une tranchée. Je ne comprends pas ce qui se passe autour de moi. Je vois des soldats partout. Il y en a qui sont au sol et d’autres sur des échelles, comme celle d’où je suis tombé. Ils ont des jumelles d’observation. Quelques- uns se tiennent sur des postes surélevés et s’occupent de mitrailleuses. Je me regarde. Je suis comme eux. J’ai un casque, une grande vareuse épaisse, des godasses de soldat. Il y a aussi à ma ceinture, une gourde, des munitions. Un fusil est posé à côté de moi. Je suppose que c’est le mien. Je suis un soldat et manifestement un soldat au front. J’en rirais, tellement tout cela est ridicule. Mais mon bras me fait très mal. Je bouge un peu les doigts

pour voir s’il n’y a pas de dégâts nerveux. Je ne sais pas ce que je fais ici. Je n’ai même pas fait le service militaire, il avait déjà été supprimé. Je n’ai pas de passion pour les armes, je vis dans un pays en paix depuis longtemps et je me répète que je suis un journaliste, pas un soldat. Je n’ai jamais couvert de conflits. Je bosse dans un hebdomadaire sur des questions d’actualités politiques ou économiques. J’ai deux enfants, je suis marié, je paye mes impôts, et comme tout le monde, je peste contre ceux qui nous gouvernent, mais sans excès. Un vrai Français ! S’il n’y avait pas la blessure qui me fait un mal de chien, je me croirais en train de rêver. La balle n’est pas entrée dans mon corps, elle m’a seulement fait une assez grande entaille au bras. Je saigne, mais comme la blessure n’est pas trop profonde, je ne m’affole pas trop. Un peu après, tout se calme. Il y a encore des coups de feu de temps en temps ou des cris déchirants, et l’on entend toujours le bruit sourd des canons, mais c’est devenu sporadique. Un infirmier arrive avec sa blouse blanche maculée de boue et sa grande croix rouge. Un type très gros, mais agile et rapide. Il transpire beaucoup. Ça m’étonne parce que moi, j’ai froid. Il ne dit rien, ne parle pas, n’a même pas un regard pour moi. Il me fait enlever mon manteau et ma chemise. Il nettoie sommairement la blessure, répand une poudre grise

sur la plaie et me bande le bras très serré pour arrêter l’hémorragie. Je le regarde faire, sans un mot. Je suis tétanisé par le froid. Le type qui m’a tiré vers le bas tout à l’heure m’aide à me rhabiller. En partant, celui qui m’a soigné lance à mon compagnon :

— On ne pourra pas l’évacuer, il va rester ici. Il faut desserrer la bande dans un quart d’heure.

— Merci, Frantz. Essaye de repasser ce soir ! L’autre ne répond même pas. Je reste prostré. Je ne sais pas vraiment contre qui on se bat, ni pourquoi, ni où on est, ni qui je suis. Mon sauveur a l’air d’un brave type. Il m’a peut- être sauvé la vie en m’empêchant de rester sur l’échelle. En plus, il m’a soigné et il est allé chercher quelqu’un pour qu’on s’occupe de moi. Je le regarde avec reconnaissance. Il est sale et hirsute. Il doit avoir une quarantaine d’années. On voit qu’il lui manque plusieurs dents malgré son épaisse moustache. Ses vêtements sont entièrement maculés de boue. Il se roule une cigarette avec une dextérité de virtuose, l’allume et me la donne. Je la prends sans broncher, pourtant je ne fume pas. Je n’ai pas voulu repousser son offre. Je fais semblant de fumer. Cela me réconforte un peu. Il fouille dans une des poches de ma vareuse ; un instant, je suis inquiet. Il en sort une petite flasque à alcool et m’en sert un bouchon.

— Bois, ça va te réchauffer et te remettre debout ! Je bois. Je ne sais pas comment m’y prendre avec lui. Il a été gentil, mais n’a pas l’air très futé. Je ne sais pas ce qui arrive, je suis perdu, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ici, je peux mourir. Je ne veux pas finir dans ce trou à rats, et je ne veux pas souffrir. Il me revient en tête les images de ces films qui reconstituent les guerres, avec leur cortège d’amputés et de « gueules cassées », des hommes affreusement défigurés. Je regarde autour de moi. Sans être un spécialiste, il est assez facile de deviner que nous sommes en pleine guerre de 14-18. Je vois aussi que nous ne sommes pas dans une tranchée française, mais que je suis chez les combattants allemands.

— Pourquoi t’es resté planté là-haut ? Je le regarde, les yeux et la tête vides.

— Tu me réponds ? Je lui dis que j’ai perdu les pédales et qu’il faut qu’il m’aide à retrouver mes esprits. Il répond juste qu’il comprend, que c’est déjà arrivé à d’autres dans cette tranchée, que ça ne durera pas longtemps et qu’il va bien m’aider. Il me promet de répondre à toutes mes questions, même si elles sont idiotes. J’ai peur qu’il me prenne pour un fou, ou plus grave, pour quelqu’un qui fait le fou dans l’espoir de se faire réformer. Je ne veux pas non plus qu’il

s’imagine avoir affaire à un espion. Je me promets de bien calibrer mes questions. Je ne sais pas ce qu’il se dit dans sa tête, mais il me répond sans état d’âme. Il dit qu’il s’appelle Ludwig, qu’il vient de Bavière et qu’il est employé agricole. Il dit aussi qu’on est en 1916 et que ça fait trois mois qu’on est ensemble dans cette tranchée. Il dit qu’il va m’aider, parce que je partage mes colis avec lui, et que sans moi, il serait encore plus faible ou malade. Il n’a pas de famille et n’a jamais de colis. On est dans une tranchée allemande, et on se bat contre ces maudits Français. Tous les deux, on est des militaires, mais moi je suis un soldat de première classe, alors que lui, comme il ne sait pas lire et écrire, il n’est que soldat. Il dit aussi que je m’appelle Karl. Tout ça, c’est du n’importe quoi ! J’habite dans le centre de la France et ça fait belle lurette que la guerre avec les Allemands est finie et que nous avons construit l’Europe avec eux. Je ne veux pas m’en prendre au soldat qui m’a aidé et trop le malmener. Je me tais. Ma blessure me fait mal et me rappelle à la prudence.

— Là, maintenant, quand je parle, tu me comprends bien ?

— Ben oui, Karl, mais tu as dû avoir un sacré coup sur la tête, parce que tu parles bizarrement.

Qu’est-ce qui m’arrive, merde ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis Français. Je suis né en 1950 et je m’appelle Louis Martin. Je ne connais pas le maniement des armes, j’ai perdu mon index droit sur la machine à bois de mon père à 15 ans, du temps où, pendant les vacances, je l’aidais. Je regarde ma main, mon index, il est là. Une belle main complète, mais qui n’est pas la mienne. Je ne reconnais même pas la forme de mes autres doigts. Ce n’est pas ma main. Je suis devenu fou. Un temps, mon esprit s’arrête de fonctionner, je ne pense plus à rien. L’affluence d’informations contradictoires a provoqué comme un bug dans mon cerveau. Il n’arrive pas à assimiler et à traiter les nouvelles données qui l’assaillent. Je regarde dans le vide. À un moment, il me revient une phrase, d’un de mes enseignants, quand j’étais encore à l’école de journalisme. On devait produire des articles tous les jours, comme dans un vrai quotidien et c’était difficile, et on n’y arrivait pas. Il disait à chaque fois : « Les problèmes se gèrent par ordre d’urgence ». Je ne sais pas pourquoi cette phrase a éclaté tout à coup dans ma tête, mais c’est elle qui me permet d’avancer et de ne pas sombrer. À partir de cette maxime et en considérant ma blessure bien réelle, il faut admettre que je vis dans un monde vrai. Que ce monde est en guerre et que je

dois donc, comme tout bon soldat en pleine bataille, d’abord et en priorité, me concentrer sur ma survie. Je dois me garder vivant, en dehors de toute autre considération. Ludwig a desserré mon bandage. Maintenant il se rase la barbe, ce qu’il n’a pas dû faire depuis longtemps. Un instant, la scène m’amuse, parce que nous sommes tous sales, couverts de boue et imprégnés de transpiration. On va peut-être mourir avant la nuit et lui, il se rase ! Il doit se rendre compte de l’intérêt que je lui porte.

— Ce soir, c’est le 31 décembre, Karl, tu te rappelles ? Ce soir, tout le monde fait la trêve, même ces saletés de Français. On va bien manger et boire, il y aura un dessert.

— Ludwig, tu me prêteras ton miroir, quand tu auras fini ? Évidemment, je ne pense pas à me raser. J’ai une autre idée qui me trotte dans la tête depuis que je l’ai vu avec son miroir.

— T’en as un dans ta poche intérieure droite, regardes ! Avant même de le prendre, je sais que ce ne sera pas mon visage que j’y découvrirai. Je suis terrifié, je vois flotter dans le miroir une tête que je ne connais pas. Un visage de Slave ou de Nordique, avec des cheveux abondants et blonds. Des yeux bleus, un visage comme on peut en voir dans les

pays de l’Est. Maintenant, je sais. J’aurais préféré ne pas savoir. « Les problèmes se gèrent par ordre d’urgence ». Je me répète plusieurs fois la phrase à haute voix. Je me raccroche à ma survie. Si seulement ma tête pouvait fonctionner, uniquement avec son cerveau reptilien. J’ai l’impression que mon crâne va éclater sous la pression. Je me raisonne petit à petit. Peu m’importe mon visage, ce qu’il faut, c’est que je me sorte de cette boue. On n’entend plus rien. Je regarde autour de moi, la tranchée est étayée de chaque côté avec des planches et des madriers ; plus loin, on devine une baraque qui doit servir aux officiers. Il y a comme un petit ruisseau au milieu. Il coule, on ne sait vers où. Par-dessus, il y a comme un caillebotis grossier qui permet de se déplacer sans avoir à marcher dans cette eau sale et froide. Ce n’est pas un site provisoire, il est en fonction depuis longtemps. Ça me donne de l’espoir, on ne doit pas être trop près des lignes ennemies et on doit se trouver dans un secteur du front relativement calme. Le soldat de base, comme moi, c’est de la chair à canon pendant la Grande Guerre. J’ai froid, tout est humide et plein de boue. Décidément, dans mon malheur, j’ai eu quand même la chance de tomber sur Ludwig. Il s’occupe bien de

tout. Il revient les bras chargés. Il a deux gamelles qui sont remplies de je ne sais trop quoi, des bouteilles d’un alcool dont je ne connais pas le nom et des petits paquets qui doivent contenir les desserts. Ludwig arbore un grand sourire, c’est un jour de fête pour lui. Il partage les rations et commence à manger, « parce que c’est chaud », dit-il. Ce n’est pas un bavard, ça m’arrange. Par contre, il fait attention à moi et il répond du mieux qu’il peut aux questions que je lui pose. Il me traite comme si j’étais un malade. Il a raison, je suis malade ou fou. Je n’ai pas faim. Frantz, l’infirmier, est revenu. Il refait mon pansement. Je lui demande :

— Tu veux ma gamelle, Frantz ? L’infirmier me regarde, pour la première fois. Son boulot, c’est de soigner les blessés, pas de faire des rencontres. Je vois ses yeux, ils sont bleus et vides. Il ne sait pas quoi penser. Il interroge Ludwig du regard. Un signe de tête, et Frantz comprend que la proposition est réelle.

— Si tu me la donnes, c’est sûr que je la mange. Il s’assied et avale tout sans un mot. Ce type est un fantôme, ou plutôt un animal. Il fonctionne sans penser. Il a quelques moteurs internes qui le font survivre dans cette horreur. Son cerveau marche à bas régime. Il n’est que silence et indifférence. Je le regarde et d’une certaine façon, je l’admire.

Si je ne deviens pas rapidement comme lui, je suis foutu. Une fois qu’il a fini et qu’il part, Ludwig me dit :

— Déjà, quand t’avais ta tête, t’étais un type bien, mais maintenant que tu l’as perdue, t’es resté pareil. T’as bien fait d’être gentil avec Frantz, il n’était pas obligé de revenir. Tout est calme, pourvu que ça dure. À droite et à gauche de nous, il y a tous les cinq ou six mètres des soldats comme nous, organisés deux par deux. Je fouille dans mes poches. Il y a un portefeuille, je regarde ce qu’il y a à l’intérieur. Une lettre de ma mère, qui n’a jamais su écrire, et qui est signée « Frida ». C’est la mère de l’autre, forcément. Une photographie, Karl et sa femme, je suppose, belle, plus belle que la mienne, peut-être. Il y a aussi deux enfants beaux et mignons. Je pense à mes deux petits et ça me pince le cœur. Un instant, mon esprit s’évade et se promène autour des jours heureux où nous étions tous ensemble. C’est en regardant à nouveau les enfants sur la photo que je me rends compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Quand je comprends pourquoi, je recommence à paniquer, et un instant, mon esprit se tétanise. Je me hurle à moi-même : « Les problèmes se gèrent par ordre d’urgence ». Comme si ce qu’il m’arrive n’est pas suffisant, il faut en plus que les deux enfants sur la photo soient les miens. Je les reconnaîtrais entre mille.

Je reste sans réagir. Je remets de l’ordre dans mon esprit. D’un côté, je range les informations utiles à ma survie, de l’autre, les données qui seront à traiter plus tard. Mon plus gros atout, c’est Ludwig. Il m’aime bien, il est gentil avec moi et ne croit pas que je sois un simulateur. Je ne fais rien de ce qu’il faut. Il doit tout me dire et même quand je devine ce qu’il y a à exécuter, je n’y arrive pas. Je ne sais même pas charger le fusil, encore moins le nettoyer. J’oublie de me mettre au garde-à-vous quand le chef passe, je ne sais rien faire.

— Ludwig, on a combien de lignes de tranchées ?

— Au moins trois. La nôtre, en première ligne ; cent mètres derrière nous, il y a la deuxième tranchée et deux kilomètres plus loin, la troisième. Pour le reste, je ne sais pas.

— Combien de temps il nous reste à faire en première ligne ?

— La relève arrive après-demain. On va sur la troisième ligne, dix jours, et après repos, dix jours. Moi, je préfère pas y penser, le temps passe plus vite. On est le 31 décembre et tout à l’heure, ce sera une fête. Moi, je ne me plais pas dans le costume du boche. Ce soir, je vais passer de l’autre côté, ça m’est venu d’un seul coup. Demain, on sera le 1 er janvier 1917 et la guerre va durer encore plus d’un an. Je ne

veux pas pourrir dans cette boue et y mourir. En France, je ne serai pas envoyé au feu et tout ce qui m’arrivera ne pourra pas être pire que ce qui m’attend ici, dans ce bourbier. Je ne dirai rien à Ludwig, il ne mérite pas ça. J’ai noté son nom sur le petit calepin que j’avais dans une de mes poches, avec son adresse à Munich. Le feu a complètement cessé. Dans la tranchée, on nous a encore distribué de l’alcool. J’ai tout donné à Ludwig, comme pour me faire pardonner de l’abandonner, lui, un si brave type. Les soldats chantent et boivent. Puis le chef dit qu’il est minuit et tous s’embrassent en chantant plus fort encore. Moi, je fais semblant de m’amuser comme les autres. Ils ont l’air de bien me connaître et de bien m’aimer. Ils disent que ma mère est alsacienne et me taquinent gentiment parce que je sais parler français. La nuit est fraîche, beaucoup de soldats dorment. Personne ne s’occupe de moi. Je monte d’abord sur l’échelle, à moitié, comme on le fait de temps en temps pour observer ce qui se passe et ne pas être surpris par une attaque. J’attends un instant. Personne ne bouge. Je monte jusqu’en haut et je sors de la tranchée. Je reste un moment pour voir s’il y a des réactions en bas. Rien ! Je commence à ramper. J’ai emmené le fusil avec moi parce que je ne veux pas laisser croire que le soldat dont j’occupe le corps a déserté. Ce serait catastrophique pour Ludwig et pour la famille de

Schmidt. En plus du déshonneur, il y aurait sans doute aussi des représailles. Je ne veux pas de tout ça. Je rampe et j’ai mal. Je n’avance pas vite à cause de mon bras. Je ne m’inquiète pas. J’ai plus de quatre heures devant moi. Les débuts sont pénibles. Il y a deux lignes de barbelés à franchir en silence. Pour la première, je passe facilement. La deuxième me cause des soucis. Je fais du bruit et je m’immobilise plus de dix minutes pour éteindre les inquiétudes de ceux qui auraient entendu les premiers grincements métalliques des barbelés. Enfin, je passe ! Un peu après, je me dis que je ne risque plus de me faire tirer dessus par les Allemands. Je suis déjà trop loin. Je me relève et marche vers les lignes françaises le plus silencieusement possible. Il fait nuit noire. J’ai toujours eu un bon sens de l’orientation et le chemin est simple à suivre : tout droit. Il y a des trous partout, à cause des obus. Certains sont gigantesques. Je suis obligé de les contourner. Il y a des corps un peu partout, ils sont gelés et à moitié recouverts par la terre projetée par les explosions. Arrivé à la ligne de barbelés des Français, j’abandonne mon fusil et toutes mes munitions, et je recommence à ramper. Mon bras me fait un mal de chien. Encore une fois, je me débrouille bien pour passer. J’avance encore sur une cinquantaine de

mètres, avant de buter sur le parapet en sacs de sable. J’attends, immobile, pour essayer de deviner ce qui se passe dans la tranchée. À peine si j’entends quelques ronflements. Je cherche un créneau et je descends le plus discrètement possible. Personne ne m’a vu, ils sont aussi saouls et endormis qu’en face. Je m’assieds pour attendre le matin. Sans m’en rendre compte, je finis par m’endormir, tellement je suis épuisé. Un violent coup de pied dans les côtes me tire de mon sommeil. Cinq ou six soldats français m’entourent et me menacent de leurs fusils ; l’un hurle des mots que je ne comprends pas. Je lève les bras. Ils m’attachent les mains et les pieds. D’autres viennent et m’embarquent à l’arrière d’une voiture pétaradante. On roule un peu, une dizaine de minutes peut-être, et on me dépose à l’entrée d’un camp militaire, fait de baraquements de bois. Les soldats qui me prennent en charge me bousculent, mais comme à l’évidence je ne suis pas un espion, puisque j’ai été attrapé en uniforme de l’armée allemande, ils savent qu’ils ont entre les mains un déserteur. Ils n’aiment pas les lâches, mais ils sont contents de les voir. Le traître, c’est la preuve vivante des problèmes que connaît l’ennemi d’en face. J’attends dans une pièce, sous la surveillance de

deux soldats. Ils discutent entre eux, j’écoute. Je comprends à peu près, mais eux aussi parlent une langue avec un accent et un vocabulaire de paysans qui rendent la compréhension difficile. De toute manière, j’ai décidé, depuis la tranchée allemande, de ne pas révéler que je parle aussi le français. Sauf en présence d’un officier. En fin de matinée, un lieutenant arrive pour m’interroger. Ce qui me frappe tout de suite, ce sont ses vêtements. Il porte un uniforme propre et bien coupé. Il a une tête ordinaire. Il s’assied sur la table qui est au milieu de la pièce, on m’installe en face de lui. Il me propose une cigarette, je refuse et je comprends qu’il s’agit d’un officier qui parle allemand, comme moi. Un allemand très académique, très pur. Il a les papiers que les soldats m’ont pris. Il commence son enquête, qui dure tout le reste de la matinée. Je sais que je ne peux pas lui dire la vérité, qu’il ne me croirait pas. D’autres viennent et me frappent durement. Ils veulent des renseignements sur les tranchées d’en face et je suis bien incapable de leur fournir la moindre information valable. Ils pensent que je mens et en même temps, ils savent que je ne suis pas un espion. On m’enferme pour la nuit dans une cellule avec une couverture, du pain et une soupe froide. Je dors,

mais d’un mauvais sommeil. Je me réveille tantôt à cause du froid, tantôt à cause de cauchemars. Au matin, un infirmier vient et me soigne. Il est Alsacien et parle assez bien l’allemand. Je lui dis en français que je ne suis pas un espion et que je veux rentrer en France, chez moi. Maintenant, les autres, ils ne savent plus trop ce qu’il faut croire. On me sort de la cellule pour me ramener dans la salle d’interrogatoire. Cette fois, le lieutenant est déjà là. Il me demande, en français, si je confirme que je parle cette langue. Je réponds oui. Je trouve que lui aussi a un fort accent du terroir. Il me demande les raisons de ma présence de l’autre côté. Je lui raconte une histoire vraisemblable. Je dis que ma mère est allemande, mais que j’ai vécu et grandi en France. Qu’au moment de la déclaration de guerre, j’étais en vacances chez mes grands-parents et que je n’ai pas pu rentrer. Qu’on m’a incorporé de force dans les armées allemandes. Je dis aussi que je viens d’être affecté sur le front et que je n’ai fait que deux mois à l’arrière, et que c’était mon premier jour dans cette tranchée. Je raconte comment je me suis enfui quand j’ai compris que tout le monde dormait ou était ivre, et que ce devait être la même chose de l’autre côté. Enfin, je dis qu’en tombant dans la tranchée française, je me suis endormi. Je ne sais pas s’il me croit, mais au moins, il a une explication.

Je suis renvoyé en cellule, mais les soldats ne me battent plus. Ils ont tout entendu dans la salle et hésitent à me classer entre le salaud sur qui on peut taper, et un bon Français, qui aime son pays et qui s’est enfui du piège boche. En attendant de se faire une idée, et dans le doute, ils me donnent une soupe chaude et une deuxième couverture. « Les problèmes se gèrent par ordre de priorité »… Je ne sais plus ce qui est prioritaire. Dans ce camp, ma survie est à peu près assurée. J’ai à manger, on me frappe de moins en moins, je dors. Je suis plus en sécurité que dans la tranchée, c’est sûr. On est une dizaine de prisonniers allemands dans le camp. En fait, on occupe le bâtiment réservé aux punitions disciplinaires en temps de paix. Je ne communique pas beaucoup avec les autres. On m’a mis à part dans l’attente de savoir si j’étais un gentil ou un méchant. En réalité, personne n’a le temps de s’intéresser à mon cas. Et comme je ne revendique rien… Le temps passe. Je suis séparé des autres Allemands par une simple cloison de bois, et dans la cour, par un grillage. Je les entends discuter, rire, jouer. Vivre, quoi ! La plupart du temps, je ne sais pas de quoi ils parlent. De l’Allemagne, je ne connais bien que la langue et la leur est presque incompréhensible.

Pour la France, je suis un criminel et pour le camp d’en face, un déserteur. Pendant plusieurs semaines, je reste prostré. Je ne trouve aucune issue à ma situation. Je commence à être complètement déséquilibré mentalement. On m’a enfermé dans une baraque en isolement.

* * *

J’ai des éclairs de conscience, sur des choses qui se sont passées avant, du temps où j’étais Français et journaliste. Je sais que j’ai tué ma femme et que j’ai été condamné à perpétuité. Je ne me rappelle pas le procès, ni ce qui s’est passé avant, ni ce qui s’est produit après. Je sais qu’un jour, quelqu’un est venu me voir dans ma cellule et qu’ensuite, je l’ai revu dans le bureau du directeur de la prison. Un type avec des lunettes. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il a dit que j’allais être exécuté le lendemain et que si je signais certains papiers, je ne serais pas guillotiné. J’ai dit oui. Il m’a fait signer quantité de papiers, et je sais qu’ils ont un rapport avec ce que je suis devenu aujourd’hui. Ce matin, je sais quelles sont les priorités. Tout est devenu clair dans ma tête. Quand l’infirmier vient, je lui demande s’il accepterait, quand la guerre sera

finie, de poster une lettre en Allemagne. Il me dit oui. Je lui donne une enveloppe, avec dessus l’adresse de Ludwig. Je sais que je ne reverrai jamais ma famille. Je suis coincé au début de ce siècle et je ne pourrai pas m’en sortir.

* * *

Du côté de Verdun, les champs sont couverts d’une moisson stérile. Des centaines de milliers de croix blanches, une pour chaque mort au combat, jonchent l’infini de la plaine. Dans un endroit un peu retiré, il y a un espace réservé aux soldats allemands, qui, faits prisonniers, sont morts en France pendant les hostilités. Certains sont enterrés ici à cause de maladies, d’autres parce qu’ils ont été exécutés. Sur l’une de ces croix, on peut lire : Première classe Karl Schmidt, 1887-1917. Dans les archives du camp, on peut trouver le dossier du soldat. Y est indiqué la date de sa capture, et qu’il s’est suicidé dans sa cellule.