Une mère
une mère alsacienne. À un moment, il avait bien songé à regagner l’Allemagne, après la fin de la guerre, mais il s’était rendu compte que physiquement, il n’était plus le même. Que personne ne l’aurait reconnu et qu’il aurait été accusé d’avoir voulu usurper l’identité d’un disparu, et que tout ça aurait mal fini. Si jamais il avait retrouvé sa femme et ses enfants, qui devaient le croire mort depuis longtemps, il aurait été rejeté et dénoncé comme imposteur. Il avait préféré, pour leur bien et pour le sien, ne pas réapparaître. Il était resté ici, sur le chantier, et n’avait plus jamais bougé. Peu à peu, les ouvriers s’étaient détournés de lui, et les gens avaient commencé à murmurer que de mauvaises âmes avaient envahi le fond du ravin. Il avait survécu avec quelques poules et plusieurs cabris, qu’il vendait régulièrement à des clients, qui en retour lui ramenaient ce dont il avait besoin pour vivre. Il s’était construit cette cabane en songeant en secret à la grandeur de l’Allemagne et pour venger son humiliation. La guerre de 39 était passée en l’oubliant. Il était resté ce qu’il avait toujours été, un Allemand, et pour toujours, son vrai nom était Karl Schmidt. Il n’avait plus jamais connu de femme. Il attendait la mort depuis si longtemps que maintenant qu’il la voyait
approcher à grands pas, il la regardait venir comme une délivrance. Il disait qu’il avait connu le chantier à son dernier jour. Que ce jour de l’an 1917, l’explosion avait tué les neuf ouvriers. Le problème, c’est que sur les lieux, on n’utilisait pas d’explosifs. Et personne n’avait jamais su comment la détonation avait pu se produire. Il y avait eu une grève et le chantier avait été déserté. Plusieurs enquêtes avaient été commanditées et aucune d’entre elles n’avait pu permettre d’élucider l’affaire de l’explosion. On avait juste identifié l’explosif. C’était celui qui était utilisé pendant la guerre de 14-18 pour remplir les obus. Dès la fin de l’enquête, la direction, en accord avec le gouverneur, avait convenu de détruire toutes les pièces. Et c’est ce qui avait été fait. Ce qui n’avait pas pu être endigué, c’était la rumeur. Une explosion sans explosifs, un obus alors qu’il n’y en a aucun dans la région, une enquête qu’on étouffe. Rapidement, l’endroit avait été désigné comme maudit et peu recommandable. Tout le monde s’était efforcé d’oublier cette affaire qui ne répondait à aucune explication rationnelle. Ne s’en souvenaient que les faiseurs de contes maléfiques et autres sorciers. Je suis revenu le voir plusieurs fois. J’emmenais à manger et du café. Il déclinait à vue d’œil. Dès ma troisième visite, il s’est alité pour ne plus se relever.
On a encore échangé quelques mots. Le vieux avait un visage apaisé, serein presque, souriant alors même que la mort l’attendait. Il était tendre avec moi.
— Je t’attendais depuis si longtemps. J’avais peur de mourir avant que tu ne viennes. Je suis si content de partir maintenant que je t’ai presque tout raconté et tout donné. Il ne cessait de dire qu’il était heureux. Je voyais bien qu’il déraillait. Que faire ? J’ai écouté son délire sans rien dire. Le lendemain, quand je suis revenu, il était mort. J’ai averti les autorités. Le corps a été inhumé dans le cimetière du village le plus proche. J’ai payé la concession et les frais des funérailles. Au bureau, les collègues se sont étonnés. J’ai dit que j’avais trouvé le corps, sans préciser que je connaissais le vieux. Ils ne comprenaient pas pourquoi je m’étais occupé de son inhumation. Ils mettaient ça sur le compte de ma sensiblerie. Je laissais parler. J’étais tellement bouleversé et malheureux que je laissais faire et dire.
* * *
Ce qui m’avait anéanti, c’est le gouffre qui s’était ouvert sous mes pieds. Après la mort du vieux et son inhumation, j’avais pris un moment pour regarder de près ce qu’il m’avait laissé. Cela m’avait détruit.
Le vieux m’avait donné une vieille photographie à laquelle je n’avais pas prêté attention. Quand il était apparu, ce jour de 1917, il ne lui était resté de l’instant d’avant, dans les tranchées, que sa chemise, ses sous-vêtements et une photo enrobée d’un papier brun qu’il gardait contre sa poitrine. Il disait qu’on pouvait y voir sa femme et ses deux enfants. Il me l’avait donnée en me disant qu’il voulait que je la regarde et que je la conserve pour toujours. Il m’avait également donné une bourse en cuir, aussi vieille que lui, qui contenait une dizaine de pièces en or et en argent. Il disait que c’était ce qu’il avait économisé et que je devais m’occuper de ses funérailles. J’avais pris les pièces. De temps en temps, je les regarde, je ne sais pas quelle peut être leur valeur. Pas grand-chose, j’imagine. Un millier d’euros, peut-être. J’ai fait restaurer et agrandir la vieille photo. Je la regarde tous les jours, tantôt avec tendresse, tantôt avec effroi. La femme en question, c’est ma grand-mère et l’un des deux enfants est ma propre mère. Je le sais parce que cette photo, elle est dans l’album de famille que ma mère m’a laissé avant de mourir. Voilà pourquoi je raconte tout ça, et pourquoi l’histoire de ce demi-pont et de ce demi-fou me hante à ce point.
Je suis bouleversée et malheureuse. Je tombe des nues. C’est vrai que je n’avais pas surveillé les enfants depuis un certain temps, mais on ne peut pas toujours les couver non plus. Il faut bien qu’ils grandissent et deviennent autonomes. C’est la base. Comment leur apprendre à faire par eux-mêmes un usage raisonné de la liberté, si on est sur leur dos tout le temps ? Mon idéal d’éducation, c’était ça. Leur donner les moyens d’être libres de leurs choix. Et tout se passait bien. C’est ce que je croyais. Jusqu’à ce fameux matin, où j’ai vu ce qu’ils fricotaient tous ensemble depuis quelque temps.
— Qu’est-ce que vous avez fait ? On n’a pas le droit de s’amuser comme ça, vous êtes devenus fous ? Je ne sais pas quoi faire, je n’arrive même pas à envisager tous les problèmes qui vont nous tomber dessus. Quand je regarde tout ça de plus près, mon cœur se glace. Je n’arrive pas à garder mon calme.
— Vous avez vu la tête de la pauvre gamine, vous avez vu son âge ? Elle est enceinte, alors qu’elle est encore vierge !? Vous voulez la rendre folle ! Et si elle se suicide ? Hier encore, je me serais attribué un satisfecit pour l’éducation que je leur ai donnée. Je vois combien je
me suis trompée. Je suis si malheureuse, et pour eux et pour moi.
— Ah, oui ! Bien sûr, il y a un archange, avec des ailes, et tout, et qui va lui expliquer ! Ben voyons ! Vous êtes complètement cinglés, ou quoi ? Je pleure et je n’arrive pas à m’arrêter. Quand j’ai découvert la suite, j’ai commencé à perdre les pédales.
— Vous savez ce qui va se passer ? Les parents de la fille, ils vont dire quoi ? Regardez bien la mère, vous ne voyez pas qu’elle est déjà assommée par la misère, vous croyez qu’il faut en rajouter ? Et vous avez vu le père ? Le Joachim, c’est une brute. Il va la battre ! Je suis hors de moi, et plus ils me racontent les détails, plus je découvre l’ampleur du drame. Heureusement que tout n’est pas venu d’un seul coup, j’en serais morte.
— Une étable, parce qu’il n’y avait plus de place à l’auberge ! C’est vraiment du grand n’importe quoi ! Une bergerie encore, j’aurais mieux compris, mais non, il va falloir que je boive le calice jusqu’à la lie. Même dans un délire, comment ont-ils pu imaginer que cela se passe dans une étable ? Je suis incapable de me calmer. Et l’étable ! On se demande comment elle tient encore debout. Elle est complètement déglinguée. C’est à peine si on arrive à en fermer la porte, tellement elle a été mal montée. Il
y a des courants d’air partout, parce que les planches ne sont pas droites et les jointures mal bouchées.
— Et vous allez l’installer où, quand il naîtra ? Je vous le donne en mille : ils veulent le mettre dans la mangeoire, sur de la paille ! Ces enfants sont détraqués. La mangeoire est d’une saleté repoussante, les bêtes ont tellement rongé le bois qu’on se demande comment elle tient encore. Et puis la paille !
— Vous ne savez pas ce que c’est la paille, vous vous imaginez qu’elle est comme on la voit dans les livres, dorée et douce. Mais la paille, c’est dur et ça pique : même pour un adulte, ce n’est pas confortable. Et puis la paille, ça donne des allergies. Quand on se réveille le matin, on a le visage gonflé et les yeux rouges. C’est ça, la paille ! Ils n’ont jamais eu d’enfants, ils ne s’imaginent pas ce que c’est qu’un petit enfant. Les bébés, ils sont malades pour un rien, tout faibles et si fragiles, et comment on a beau faire et comment on a toujours peur pour eux.
— Ce sera un nourrisson, un bébé ! Vous savez ce que c’est, un bébé ? Ce n’est pas le petit d’une vache ou d’une brebis, c’est un être humain, et vous allez le faire naître dans une étable, sur de la paille ! Tout est sale, sale, vous savez ça ? Il va en mourir. Vous allez le tuer. Et puis, je repense à la mère, et je la regarde
mieux. Pour le moment, elle est dans un coin. Assise sagement, toute droite. Elle pleure. Elle a une grande tunique blanche, bien propre, qu’elle a dû prendre dans son coffre le matin même. On distingue aussi sa ceinture de lin, mais pas ses sandales. Elle n’en a pas. Je ne vois pas ses yeux inondés de larmes, elle les cache dans son voile de coton bleu. C’est une pauvre fille qui ne doit pas avoir plus de seize ans, elle est enceinte et pas de ce vieillard. Elle a cru à ce que disait l’archange, mais elle sait aussi que personne ne la croira. Ils vont la tuer. La fille, elle est tellement triste. Le vieux, elle n’aurait jamais voulu lui faire ça. Il a toujours été gentil et depuis qu’il s’occupe d’elle, elle n’a plus jamais eu faim. Je ne sais plus quoi dire ni quoi faire. Pendant que je perds la tête, il y en a qui continuent à mettre en place les éléments de cette histoire de fou. Je les vois bien dans leur coin. À peine s’ils m’entendent et en tout cas, ce que je leur dis les laisse froids. Ma colère, ma désespérance même, ça les laisse insensibles. Je ne les reconnais pas, ils sont devenus comme des étrangers avec moi. Le petit est né. De toute manière, ça, on ne pouvait plus l’empêcher.
— Vous êtes gentils, il faut tout arrêter maintenant
et essayer de reprendre ce qui peut être sauvé. Je vais vous aider. Cela nous fera des victimes innocentes en moins. Vraiment, depuis quelque temps, je vous ai tout laissé faire, je croyais que vous aviez grandi, mais je me suis bien trompée, vous ne faites que des bêtises ! Je ne peux pas tourner le dos sans que vous m’en fassiez voir de toutes les couleurs. J’ai commencé à me calmer et à essayer de comprendre ce qu’il fallait faire dans cette situation. Sotte que j’étais ! Je croyais pouvoir encore faire quelque chose, intervenir pour minimiser les dégâts. Quand ils m’ont parlé des animaux, j’ai reçu comme un coup sur la tête, je me suis assise. Je crois bien que j’ai hurlé. C’était le bouquet ! Un âne et un bœuf ! Pour le coup, j’aurais préféré être sourde, plutôt que d’entendre ça dans la bouche de mes propres enfants.
— Vous n’avez rien dans la tête ? Vous déraisonnez complètement, bientôt il faudra vous enfermer ! Vous savez ce que c’est qu’un âne ? Tout ce qu’il y a de bien, chez un âne, ce sont les oreilles qui bougent, c’est tout. Un âne, c’est grand, gros, bête et têtu. On ne pourra pas le contrôler, les histoires de carottes, c’est dans les films. Et l’autre, c’est quoi encore ? Ah oui, bien sûr, c’est un bœuf. Voilà ! Une vache, j’aurais pu faire semblant d’essayer de comprendre, à cause du lait, mais un bœuf, ça bave continuellement, ça rumine, et ça peut être méchant quand il voit rouge. Pourquoi vous avez
fait ça ? Pourquoi ? Je n’aurais jamais dû m’absenter si longtemps, jamais je n’aurais dû les laisser seuls en croyant qu’ils se tiendraient bien. Quand ça arrivait aux autres, je me disais que s’ils s’étaient un peu mieux occupés de leurs enfants, ils n’en seraient pas là. Dès que des enfants faisaient des bêtises un peu trop grosses, je rangeais leur père et leur mère dans la catégorie des mauvais parents.
— Pourquoi vous me faites honte ? Et l’hygiène, vous avez pensé à l’hygiène ? Les animaux, c’est plein de maladies ! Une rage épaisse et lourde m’a envahi la tête. Si ce n’était à l’encontre de ma nature profonde, je les aurais frappés. Mais je n’en suis pas capable, je ne l’ai jamais fait, et puis ça n’aurait rien résolu. Un moment, je suis restée abasourdie. Je ne pouvais plus bouger. C’est quand j’ai bien regardé le père, assis sur un mauvais tabouret, recroquevillé dans un coin, tout rabougri sous sa longue barbe, avec son bâton sur ses jambes, que ma colère est revenue.
— Et puis le père, vous avez vu le père ? Il est déjà vieux et il est fatigué. Bientôt, il va commencer à douter de sa femme, elle est trop jeune pour lui, sa femme. Vous avez vu comment il la regarde ? Vous avez vu ses yeux ? Pauvre petit vieillard ! C’est comme si c’était écrit,
bientôt on verra comment la tristesse va envahir le regard du vieux charpentier. Un brave type, qui a trimé toute sa vie pour pouvoir mourir tranquillement chez lui, qui s’est mis avec une petite femme pour qu’elle s’occupe de lui durant ses vieux jours. Et voilà ! Maintenant, il sera obligé de s’enfuir sur les routes, dans la poussière et la fatigue, avec une femme et un enfant dont il n’est même pas le père. À son âge, il ne supportera pas le voyage. Je suis d’accord avec les enfants sur un seul point, mais je ne le leur dirai pas. Le vieux, c’est peut-être le seul homme dans tout le pays qui s’occupera du petit en sachant pertinemment qu’il n’est pour rien dans sa venue. La fille était censée être vierge. Ils ne s’étaient pas mariés pour avoir des enfants et fonder une famille ! Lui n’en avait jamais voulu. Elle, elle aurait bien le temps devant elle, après la mort du vieux, pour trouver quelqu’un avec qui fonder une vraie famille. Non, on s’était arrangé avec les parents de la fille et ils avaient accepté. Lui, il garantissait une vie bonne et digne à sa femme, le temps de mourir paisiblement ; elle, elle sortait de cette sordide misère où elle était née et où elle avait grandi, pour s’occuper des derniers jours du vieux. À sa mort, elle toucherait l’héritage, qui n’était pas mince, pour l’avoir accompagné et lui avoir permis de partir dignement.
On ne lui avait pas demandé son avis, à la gamine, et si on l’avait fait, elle aurait dit oui. Il fallait bien partir, le charpentier avait un regard doux et s’il la battait, vu son âge, ce serait toujours moins fort que son père qui était encore jeune. Voilà comment tout était arrangé. Maintenant, tout est chamboulé. Le vieux s’est assis à la table sur un banc qu’il a fabriqué de ses mains, quand il pouvait encore travailler. Il ne dit rien. Jamais il n’a songé à répudier Marie et à la faire lapider, comme c’était son droit. Jamais ! Cette fille est douce et c’était comme le dernier rayon de soleil de sa vie. Là, il est triste pour toujours. Une tristesse silencieuse. Il va accepter tout ça, je le vois dans son regard. Depuis qu’il sait, il s’est renfermé et il n’y a plus que ses yeux qui parlent. Malgré la rage et le déshonneur, il sait qu’il pardonnera tout dès que l’enfant paraîtra. Ça aussi, on le voit dans ses yeux, il protégera le petit contre vents et marées. Les autres, tous les autres, auraient puni la femme selon la loi et auraient fait périr l’enfant. Sur le choix du « père », disons que les enfants avaient marqué un point. Je me doute bien qu’ils ont dû chercher longtemps et qu’ils se sont donné de la peine, à moins que ce ne soit le résultat du hasard. Peut-être même que c’est parce qu’ils ont trouvé ce vieillard
improbable que l’idée leur est venue, qu’ils ont construit toute cette histoire à partir du charpentier. Pauvre vieux, il ne sait pas encore que son temps touche à sa fin. Il va mourir bientôt à cause des soucis et de la fuite. Il ne tiendra pas le coup. Quand j’ai vu les moutons, les brebis, les agneaux et les bergers, je n’ai rien dit. Ce n’était plus un accouchement, les enfants montaient un spectacle dans un zoo ! Et puis les pasteurs, ils puaient, c’était une véritable infection. Des hommes frustes, sales et grossiers, remplis de parasites et de pustules. À peine des humains ! La fréquentation des bêtes les avait ramenés à un état sauvage. Ils étaient vraiment allés chercher les derniers des derniers, dans les coins les plus reculés des montagnes de Palestine. Enfin, ils seraient mis à bonne distance, on ne les laisserait pas toucher au petit.
— Et puis, c’est quoi cette nouvelle absurdité ? Des Rois mages avec des cadeaux et sur des chameaux ! C’est la meilleure idée qu’on puisse avoir pour signaler la cachette du bébé à tout ce que le pays compte de voyous et de soldats véreux ! C’est une très bonne idée pour les faire repérer plus vite, et qu’ils soient détroussés, même en pleine journée. Je m’emportais, mais j’avais déjà abandonné. J’avais désormais compris que les enfants ne m’écoutaient plus, quelque chose s’était brisé entre
nous. Ils étaient devenus grands avant l’heure et moi je n’étais plus leur maman, mais une mère. J’étais comme spectatrice de leur vie, alors que depuis toujours, même du temps où ils n’avaient pas encore vu le jour, j’étais eux et ils étaient moi. Le pire est à venir. Ce qui m’a fait le plus de mal, même si je suis devenue comme indifférente à la douleur, c’est l’étoile. Autant dire que dès lors, le petit n’avait plus aucune chance de s’en sortir, il était condamné lui aussi. Il y a des centaines de gens dans le pays et ailleurs, capables de lire le ciel et de remarquer une étoile qui n’a rien à y faire. Bien sûr qu’ils en viendront tous à la même conclusion. Évidemment qu’ils vont en parler et que les soldats rappliqueront pour mettre fin à ce désordre. Je ne réagis même plus quand je vois les anges autour du berceau. Les enfants ont mis en marche une mécanique qui va leur échapper et on ne peut plus rien faire. Dans une autre contrée, peut-être que les choses auraient pris une tournure différente, mais dans cette province-là, le destin ne se laissera pas voler son dû. Dans ces pays de désert, où la chaleur broie tout et où le vent dessèche les cœurs, tout est bon pour prophétiser. De la moindre coïncidence, on fabrique un miracle et tous finissent par y croire. Le plus petit lapsus, on le transforme en parole divine et tous psalmodient à en perdre la tête. Le pays est traversé
de sauveurs, de messies et de magiciens en tout genre, tous aussi sales qu’affamés. Les femmes les entretiennent, parce que dans l’incertitude, il vaut mieux les croire que de les renvoyer. Les hommes les écoutent parce que cela nourrit leur exaltation et achève la fermentation de tout le mal qu’ils ont en eux. Le pire est à craindre dans cette Palestine peuplée d’esprits en perpétuelle surchauffe. Le petit n’a aucune chance et s’il s’en sort quand même, ce sera au prix de quelles souffrances ? Toute cette histoire va mettre le feu à des âmes naturellement incandescentes. Je ne comprends plus ce qu’ils font ! J’essaye encore d’intervenir, mais je sais bien que ça ne sert à rien. Pire, je sais maintenant que tout ce que je dis va les éloigner de moi. Et pourtant, je ne peux pas m’empêcher de leur parler encore.
— Vous êtes fous ! Le petit ne survivra pas et vous en serez entièrement responsables. Vous avez fait du mal à ces gens et tout ne fera qu’empirer. Vous savez ce qui se passera plus tard ? On n’a pas le droit, et ils le savent, on ne peut jouer avec les primitifs des planètes, si on n’a pas de permis, c’est interdit. Il faut déposer un projet précis pour intervenir dans ces mondes-là. Il faut des avis et le soutien de spécialistes, ensuite on obtient une autorisation provisoire et on est contrôlé du début à la fin. C’est ce que l’école aurait dû leur apprendre et
j’aurais dû m’en assurer. Jamais je n’aurais pensé que le danger viendrait de là. Moi, il faut bien que j’aille prévenir le service de surveillance. Si ça se trouve, ils sont déjà au courant.
— Vous allez être punis, je ne peux plus rien faire pour vous. Si ce que vous avez fait ne marche pas — et ça ne marchera pas ! — il y aura une amende. Vous allez être verbalisés, pour tout le mal que vous avez fait ! Si votre père était encore là, il vous aurait lui aussi puni. Tout est de ma faute. Je n’ai pas pu les élever comme il fallait. Avec leur père, je me sentais capable, j’aurais pu réussir, mais seule, je n’y suis pas arrivée.
— Bien sûr, que je pleure ! Les services de surveillance vont arriver, je vais avoir tellement honte. Non, je ne vous crois pas, vous dites toujours ça : « On ne recommencera pas, Maman, promis, juré ». C’est toujours la même histoire. Si je ne vous dénonce pas cette fois, c’est moi qu’ils vont venir chercher. Maintenant, ils changent de registre, ils n’en sont plus à vouloir nier la faute, ils en sont à vouloir m’expliquer qu’ils se sont arrangés pour que personne ne s’en aperçoive. Ils affirment qu’ils sont entrés dans les logiciels de surveillance et qu’ils les ont neutralisés. Ils me racontent tout ça avec des mots que je ne comprends pas.
— Vous êtes sûrs qu’on ne peut pas vous localiser ? Moi, j’abandonne.
— Vous m’avez fait du mal, vous allez me rendre vraiment folle un de ces jours ! Je ne dis plus rien et je pars. Je sais que l’autre, ce taré d’Hérode le Grand, qui a déjà fait assassiner Mariamne, sa femme, et tué ses deux fils sans hésiter, réglera encore une fois cette affaire dans le sang. S’il ne retrouve pas la mère et le bébé rapidement, il fera tuer tous les bébés de Bethléem sans fléchir. Il ne manquera pas de conseillers pour le presser de faire son devoir et permettre l’accomplissement de la prophétie de Jérémie, qui avait prédit le « Massacre des Innocents ».
* * *
Heureusement, mon amie est là. Dès qu’elle a su que j’étais si mal, elle est arrivée comme l’éclair. Je lui raconte tout, avec elle je n’ai pas de honte. Depuis toujours, nous nous confions l’une à l’autre et tout ce que nous nous disons est comme scellé dans la tombe du secret. Elle m’écoute sans rien dire. Ensuite, elle me laisse seule, appelle les enfants et se fait tout expliquer dans le détail. Moi, je vais m’endormir pour oublier et reprendre mes esprits, s’il m’en reste. Plus tard, quand je me réveille, mon amie est à
côté de moi. Je lui souris et puis tout me revient dans la figure, comme une grande claque, et je recommence à pleurer. Elle me console, me dit de me calmer et de l’écouter attentivement.
— Tu vois, tu as raison sur un point, ils ont fait une très grosse bêtise, et les histoires de Rois mages et d’étoile compliquent encore les choses. Mais par ailleurs, ils s’y sont plutôt bien pris. Le vieux va user de ses dernières forces pour les cacher tous et les autres ne retrouveront pas l’enfant. Ce qui nous donne un peu de marge. Je ne suis pas rassurée. J’ai comme la certitude que cette histoire va mal se terminer. Ils en ont trop fait. On sait très bien que sur ces planètes là, tout est bon pour broder, inventer et prophétiser. Et pour finir, c’est le bain de sang. Avec deux phrases, ils font des livres et avec un tour de magie, ils créent une religion. Que va devenir l’enfant ? Forcément, quand il va grandir, il va se comporter d’une façon étrange et ça va se voir, se savoir, et tout ça va prendre des proportions insensées. Mon amie semble, quant à elle, persuadée que les choses vont rentrer dans l’ordre. Elle s’est résolument rendue aux explications des enfants.
— Je suis ton amie, j’ai fait le maximum, on ne peut pas tout maîtriser, mais je les ai obligés à mettre un terme à cette bêtise. Ils ont accepté. Normalement, c’est fini.
Tout ça, c’en est trop pour moi. Les enfants partent avec mon amie, moi je vais prendre quelque chose pour dormir et ne plus penser à tout ça. Le lendemain, je commence à avoir les idées plus claires. Je crois que, peu à peu, les choses peuvent rentrer dans l’ordre. Mais je me trompe. Je vais voir où ils en sont. En sortant de la pièce, je suis comme morte. Le petit a grandi, tout se passe à peu près normalement. Le vieux est mort sans bruit et la mère élève son enfant avec amour. Mais tout cela est trop tranquille. Les enfants ont rendu la vue à un aveugle. Et puis ça continue, il y a un deuxième, puis un troisième miracle, et ils n’arrêtent plus. Le petit s’est mis à prophétiser. Il n’y a pas grand- monde pour l’écouter. Les enfants ont rassemblé une petite bande autour de lui, très soudée et très organisée. Pas des traîne-savates, comme les fameux bergers du premier jour ; non, cette fois, ce sont des artisans, des fonctionnaires, des gens qui savent manier la langue et la plume. Ils multiplient les provocations et finissent par se faire connaître. Les autres, les gens établis vont réagir. Ils passent leur temps à maintenir la distance entre ces enragés d’esséniens et Pilate, ce petit préfet d’une province perdue de l’empire, qui s’étouffe d’orgueil. Il est évident que le petit va apparaître comme une nouvelle source de troubles et qu’il faudra l’éliminer. Les élites de Palestine ne peuvent pas se permettre de
faire capoter ces fragiles équilibres qu’elles s’évertuent à sauvegarder. Les pharisiens préservaient leurs intérêts et celui des Romains. Il n’était pas question que des traîne- savates se mettent en travers de leur route. En quelques heures, ils ramassent un petit magot et le font distribuer efficacement. Je vois bien comment, dès la fin de la matinée, le vin coule. Il faut voir comment une cinquantaine d’agitateurs bien placés peuvent retourner une foule. C’est fou de regarder comment cette bêtasse de peuple se fait prendre et, on le voit chaque heure davantage, s’emballer pour cette crapule de Barabbas, qu’il aurait étripé avec joie la veille. Oh, les consignes sont strictes, il ne s’agit pas de décrier le petit, ça ne marcherait pas. Il s’agit juste de faire passer Barabbas pour un patriote qui se dresse contre les Romains. Tout ça m’est insupportable, ça baigne dans le soleil, la poussière, les cris, la fureur et le sang. Quelque part en moi, il y a une brisure irréparable. Je suis allée dénoncer mes enfants. Quand tout a été fini, je suis entrée dans une vie végétative et je ne veux plus en sortir. Régulièrement, on me ramène de cette demi-vie pour me demander si je veux continuer ou revenir. Ma réponse est toujours la même. Dans ces rares moments programmés où on m’oblige à reprendre
contact avec la réalité, je dois recevoir une visite. C’est la loi. C’est mon amie qui vient. Une fois, elle m’a demandé pourquoi j’avais fait ça. Je lui ai répondu :
— Les enfants, ils l’avaient crucifié ! Tu n’as pas vu le chagrin de la mère qui regardait ses pauvres yeux à lui, et comment il s’était traîné jusqu’en haut de la colline. Même qu’à la fin, quand il n’a plus réussi à marcher, ils l’ont porté, lui, avec sa croix qui servait de brancard. Crucifié, tu imagines ? Et le fracas des mauvais marteaux sur les vieux clous, arrondis à force d’être utilisés chaque fois qu’on accroche une victime. Les pointes ne tiennent plus les coups, alors elles glissent sur la chair et les os. Tu ne les as pas entendus craquer, se fendre et percer la peau, dans les pleurs redoublés et les cris de haine contre ces soldats maladroits et leurs mauvais outils ? Et puis, quand on les a laissés décrocher cette carcasse efflanquée couverte de sang noirci, il a bien fallu la nettoyer. Tu imagines ? On ne voyait même plus son visage ! Laisse-moi !
* * *
Franchement, je n’ai pas eu le courage de lui dire toute la vérité. Ses enfants, c’étaient de sales gosses ! Je ne crois pas qu’on se lie d’amitié pour entendre des vérités. Je pense au contraire que dans les bulles communes, les cocons construits ensemble, la vérité n’a pas sa place. À l’intérieur de ce petit monde où
on se comprend, où on est bien, où on s’accepte, on doit aussi se taire pour conforter le nid commun. Le seul endroit sûr, c’est quand on est avec soi- même. C’est difficile de fabriquer quelque chose à deux. Les enjeux de l’amitié, c’est de créer des espaces communs, et pas d’accéder à la vérité. Je ne lui ai pas dit que ses enfants avaient été punis. Pourtant, la sanction a été légère, ils sont si jeunes. Je ne lui ai pas dit que son sacrifice à elle avait sauvé ses enfants. Je le lui dirai un jour, quand le temps sera venu. On n’est pas pressé ici, le temps ne compte pas. Par contre, je ne lui dirai jamais ce que ses enfants ont fait après avoir crucifié le gamin. Moi-même, je n’en reviens pas. Trois jours après, ils l’ont ressuscité et ils l’ont promené chez les membres de la bande. Les femmes sont devenues hystériques et les hommes sont tous devenus fous. Quand j’ai vu ça, je suis intervenue pour que les enfants ne soient pas plus lourdement condamnés. J’ai réussi à disperser la bande aux quatre coins du pays. J’ai cru à un moment que le feu était éteint ; c’était mal connaître la braise qui consume ce pays depuis toujours. Après quelques années de calme, il y en a dans la bande qui se sont mis à écrire. J’ai eu beau disperser les rouleaux, les manuscrits, rien n’y a fait. Le mal était solidement planté dans une terre féconde et fertile. Une fois, même mon propre envoyé s’est fait
attraper par cette peste mentale. Il travaillait bien pourtant. Il les persécutait à tour de bras, les arrêtait et les jetait en prison, et les malmenait suffisamment pour que je me mette à espérer un retour au calme. Le Paul, je l’avais laissé grand persécuteur en Palestine. Je m’absente un instant et je le retrouve à Damas, baptisé et prêchant furieusement avec encore plus de zèle que tous les autres réunis. En plein désert, il s’était mis à avoir des visions, avait été terrassé par elles, et de ce jour-là, non seulement il n’avait plus pourchassé les déviants, mais il était devenu l’un des leurs. Je ne savais plus comment l’arrêter. D’une seule écharde, je l’ai rendu infirme, deux fois je l’ai cassé avec des pierres bien placées, j’ai coulé son navire. Je n’arrivais à rien, toutes mes tentatives pour l’arrêter ne servaient qu’à faire briller ses paroles encore un peu plus. À chaque étape, chaque port, chaque bourgade, il écrivait des lettres de plus en plus longues, je n’arrivais plus à les disperser. Plus je le faisais souffrir et plus son enthousiasme grandissait. Il se nourrissait littéralement des châtiments que je lui faisais subir. Il prenait les autres à témoin de ses souffrances et la foule s’inclinait avec respect. Une fois, je l’ai entendu qui disait : « À quelles souffrances n’ai-je pas été exposé à Antioche, à Icone, à Lystre ? Quelles persécutions n’ai-je pas supportées ? Et le Seigneur m’a délivré de toutes. »
Dès lors, je l’ai laissé tranquille. Ce type raisonnait hors de mon champ de pensée et je ne savais pas m’y prendre avec lui. Pendant ce temps-là, les autres, la bande des quatre, avait aussi écrit et c’était trop tard. J’en ai bien détruit quelques-uns, de leurs maudits rouleaux, et j’ai même réussi à faire totalement disparaître le premier, celui du dénommé