ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME I

Philippe

SOMMAIRE DU TOME I

Philippe. Malheureusement, les autres avaient eu le temps de le lire avant. Et ils avaient de la mémoire, en ce temps-là. Comme je savais que je ne pouvais plus maîtriser la diffusion des écrits, je les ai noyés sous un tombereau de témoignages. Ils étaient tous plus farfelus les uns que les autres. J’en ai été pour mes frais. En deux siècles, ils avaient trié tout le grain et dispersé l’ivraie. La contagion a gagné. Malgré les lions des cirques et autres bêtes sauvages auxquels on les livrait, la secte prospérait. Rien n’y faisait. Je ne maîtrisais plus la situation. Heureusement, il était devenu presque impossible de remonter jusqu’aux enfants. Ce qui m’a abîmé, c’est ce qui s’est passé avec la jeune fille. On était en juillet, je crois. Elle était douce et tendre. Cette fille ne marchait pas, elle dansait, sa voix était plus douce que le chant des jeunes oiseaux et elle était si belle qu’on aurait dit qu’elle brillait. C’était une âme magnifique. Quelle injustice de la

voir au milieu du cirque, entourée de quarante de ses amis, avec la foule qui hurlait atrocement, le visage déformé par la haine la plus abjecte. Quand j’ai vu les lions, je les ai fait se coucher. Le taureau, lui, était dans un coin, il attendait de la lacérer toute rage fumante et toutes cornes dehors. Je l’ai tenu à distance. Alors, comme rien ne fonctionnait, ils ont décidé de la griller, comme on le fait pour un morceau de viande. Et la fille au milieu de ce chaos, qui répétait avec une voix si pure : « Je suis chrétienne ; il ne se fait point de mal parmi nous. » J’ai craqué. Je suis entrée en elle, je l’ai apaisée et rendue heureuse ; ensuite, sans qu’elle s’en rende compte, j’ai brûlé son cerveau. Je me suis détournée du reste et je ne m’en suis plus jamais occupée. Ces sales gosses auraient dû être punis plus sévèrement. C’est ce dont je suis convaincue, mais je ne dirai jamais cette vérité à mon amie, quand le temps sera venu pour elle de sortir de son sommeil.

Encore une erreur de programmation, un énième bug ! Plus jeune, je pestais contre les imbéciles malhonnêtes qui commercialisaient des produits imparfaits. Et puis, comme tout le monde, je m’en suis accommodé. J’ai intégré ça dans le déroulement des choses. Maintenant, quand ça arrive, je mets les procédures en place pour recommencer, en espérant que le temps d’attente ne me pèsera pas trop. Parfois, les erreurs sont infimes. On arrive avec un jour de différence ou à quelques kilomètres du point prévu. Il faut s’en accommoder, se déplacer ou attendre un peu. Par contre, aujourd’hui, je suis en rogne. L’erreur de date est trop importante, je vais perdre cinq jours. J’ai atterri en plein désert. Il fait très chaud, même si le soleil a commencé son déclin dans le ciel. Le sol est brûlant, c’est lui qui me fait me mettre debout plus vite que je ne l’aurais voulu. En regardant vers le nord, je vois la colline que j’ai identifiée comme point de repère principal. Tout se déroule normalement, jusqu’à maintenant. J’ai endossé une tenue passe-partout, qui me permettra de me fondre dans la population sans me faire remarquer. Je ne me suis pas rasé depuis une semaine et la barbe me pique un peu dans les plis du cou. Je me suis pourvu d’un bâton, à la fois pour la marche et aussi pour me défendre éventuellement, contre les

gredins et autres canailles qui doivent pulluler dans ces parages. Je me dirige vers la colline, comme prévu. Je sais que derrière elle, je découvrirai ma première destination, l’ancienne ville d’Ascalon. Normalement, on doit se trouver en août 1099. À la veille du siège de la ville par les Croisés de Godefroy de Bouillon. Je veux étudier les éléments de civilisation qui ont été échangés, même involontairement, par les belligérants. J’ai déjà mené des recherches poussées sur le sujet et je maîtrise bien les langues en usage dans la région. Arrivé en haut de la colline, je me rends compte du problème. Cela ne peut pas être Ascalon. J’ai devant les yeux une forteresse et une bourgade inconnues. Je ne reconnais aucun des éléments répertoriés. Je suis sûr de la géographie des lieux. Je les ai bien mémorisés avant de venir : la colline, la mer, la situation générale, tout semble conforme, sauf que ce n’est pas l’Ascalon que j’aurais dû découvrir. Je m’assieds pour analyser le problème dans lequel je suis empêtré. À l’évidence, s’il s’agit bien de la Samarie, je ne suis pas arrivé à la bonne date, et manifestement, on est très loin d’elle. Encore une erreur dans le programme. L’âge m’a appris à accepter tout ça avec philosophie. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive avec ce logiciel, pourtant réputé. D’habitude, je me raisonne, je déclenche la balise de rappel et je mets à profit les

cinq jours d’attente forcée pour me documenter et enrichir ma culture générale. Dans cinq jours exactement, je serai de retour au laboratoire. Entre-temps, il faut vivre, manger, et souffrir le moins possible. On voyage dans le temps sans vrais problèmes, parce qu’on ne peut pas y mourir. On ne meurt que dans la vraie vie. Quand on est dans le passé, dès que les fonctions vitales cessent, il y a un mécanisme de rappel automatique qui vous ramène à votre époque. Par contre, la souffrance ne vous est pas épargnée. Qui aime la douleur ? Pas moi ! Surtout que dans ces époques reculées, ils sont capables de vous faire disparaître à petit feu, ça peut durer cinq jours, et c’est très long si on souffre. Ça peut même ressembler à une éternité. Je ne peux pas rester sur la colline ou dans le désert et attendre l’échéance. J’ai quelques provisions et un peu d’eau dans mon sac, mais cela ne suffira pas pour survivre pendant cinq jours. Sous ces latitudes, on se déshydrate vite, on meurt de soif et ce n’est absolument pas réjouissant. Assez rapidement, je prends la décision de descendre. Je connaissais la ville quand elle était plus grande, je me débrouillerai bien à l’intérieur alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, qu’un embryon, un village.

Je maîtrise les langues en usage dans le pays, je suis convaincu de pouvoir m’en sortir. J’ai une ceinture qui renferme, entre l’assemblage de ses deux lanières, de petites et très fines pièces d’or pur. Pour pouvoir mieux les échanger, elles ne portent aucune effigie de roi ou d’empereur. Seulement un cèdre sur une face et un olivier sur l’autre. C’est pareil dans mes sandales. Sous des dehors que je veux anodins, je garde sur moi une petite fortune. Je me remémore ce que j’ai emmené dans mon sac et qui va plus que jamais m’être utile. Je descends de la colline vers le village, d’un pas léger. Il faut longer la mer sur une certaine distance. Je suis à deux kilomètres de la ville. Je marche un moment, je vois devant moi une demi-douzaine de barques que l’on a remontées sur la grève. Il ne me reste qu’une centaine de mètres à parcourir, je suis presque arrivé. Je ne résiste pas à la tentation de tremper mes pieds dans cette eau qui a baigné tant de drames et tant d’espérances à la foi. Je ne l’aime pas vraiment, cette mer Méditerranée. Elle a engendré tous les délires et toutes les folies. Au moins, pour une fois, elle est utile, elle rafraîchit mes extrémités endolories par cette marche sur un terrain caillouteux. Mes sandales ont tenu le coup, mais ce sont mes pieds de sédentaire qui n’ont pas suivi. Au loin, je vois une barque qui s’approche. Je m’assieds pour la regarder arriver et pour reposer

mes pauvres jambes, qui ont été habituées à des traitements plus doux. J’attends en respirant à pleins poumons cet air naturellement pur, dont je suis privé dans mon vrai univers. Pendant un instant, je connais comme une extase. Rien que pour ce moment-là, je n’en veux plus aux crétins qui ont permis un tel bug dans leurs programmes. Quelques femmes, avec des paniers sur la tête et des enfants sont arrivés, entourés d’une bande de chiens. Les porteuses arborent des robes aux couleurs vives et sous le dernier éclat du soleil couchant, le tableau vaut tous les repos. Tout le monde s’assied autour des barques restées sur la plage. Ils sont assez loin de moi et me jettent des regards inquiets et bientôt curieux. Des jeunes s’amusent en se courant après. Un, puis deux chiens viennent tourner autour de moi, sans agressivité. Deux enfants s’approchent en jouant et se plantent devant moi. Je leur dis bonjour, ils s’enfuient en riant. Au bout de dix minutes environ, les hommes accostent et tirent la barque sur la plage avec de grands cris. C’est une barcasse assez large avec une voile triangulaire, des rames, et ils sont quatre à la manœuvrer. Les femmes prennent leurs grands paniers et y entassent la pêche du jour. Les hommes, aidés des enfants, tirent la barque sur le sable et commencent à ranger leur matériel.

J’imagine qu’ils interrogent les femmes sur les raisons de ma présence et qu’elles disent ne rien savoir. Ensuite, tout ce petit monde se dirige vers le village. Je les suis de loin. Je ne veux pas entrer dans la forteresse et devoir m’expliquer avec les soldats. Ils se dispersent dès les premières maisons situées en bas des murailles. En avançant au milieu de la rue principale, je peux voir qu’il y a encore beaucoup de jardins dans cette ville naissante. Des légumes, aussi bien que des fruits, sont cultivés par ces apprentis citadins. Les habitations n’ont pas d’étage. Elles sont construites avec ces briques cuites, faites de terre et de paille mélangées, que l’on trouve dans toutes les régions du Moyen-Orient. De temps en temps, il y a une bâtisse plus grande et montée avec des pierres. Je suis au milieu du village. Il y a peu de monde à cette heure de la journée où le soleil ne va pas tarder à se coucher. Quelques soldats attendent à la porte du fort, le moment de rentrer après leur tour de garde. Je vais dans le sillage de celui des pêcheurs qui semble en être le chef. Rapidement, il se retourne et vient vers moi. Après m’avoir détaillé de haut en bas pendant un long moment, il me demande qui je suis et ce que je veux. Je comprends ce qu’il dit, mais son langage m’apparaît comme fruste, mal dégrossi. Je lui dis que mon nom est Philippe et que je suis Grec. J’ai choisi d’être grec par prudence, les Grecs

n’ayant pas eu de conflit connu avec la Palestine depuis longtemps. Je vois bien qu’il me comprend, mais que tout en moi l’intrigue. Je demande un refuge pour la nuit. Il me dit s’appeler Nathan et me fait signe de le suivre. On traverse deux rues que je ne reconnais pas. Vu le côté rustique de tout ce qui m’entoure, et si cette ville est, comme je le crois, l’ancêtre d’Ascalon, je me dis que le programme m’a sans doute transporté entre l'an 30 et 40 après J.C, plutôt qu'en 1099, comme prévu. Des enfants jouent et crient. On s’arrête devant une habitation qui doit être la sienne. C’est comme un gros cube de briques, en tout point semblable aux autres demeures. La maison est blanchie à la chaux. On entre. À l’intérieur, il n’y a qu’une seule pièce qui sent le poisson et le renfermé. Pas de fenêtres, la seule lumière provient de la porte de derrière que l’on a laissée ouverte. Nathan, qui n’a pas dit un mot de plus, pose son matériel de pêche dans un coin. Sa femme, que j’ai vue sur la plage quand elle attendait la barque, est dans un autre coin de la pièce et s’occupe des poissons qu’elle a ramenés. Elle ne me regarde même pas. Des lits sont disposés le long des murs. On voit qu’ils sont de facture fort grossière. Nathan me fait asseoir sur un tabouret et je dépose mon sac de toile à mes pieds. Il dit quelques mots à sa femme. Un instant plus tard, elle me donne comme une galette et

de l’eau. Nathan appelle. Un enfant sale et habillé de lambeaux de tissus déboule alors dans la pièce. Le pêcheur lui parle dans un patois que je ne connais pas. Le môme file comme une flèche. Quelques minutes plus tard, il revient, dit quelques mots et disparaît. Celui que je crois être son père me demande de le suivre en m’expliquant qu’on va voir le rabbin. Dans un sens, c’est ce qui me convient. Je n’aurais pas aimé qu’il m’emmène voir les soldats dans la forteresse. Il me sera plus facile de me faire comprendre et accepter par un rabbin. On part, entourés de gamins et de chiens qui aboient joyeusement. En quelques rues, on arrive devant une grande bâtisse de pierre avec une porte en bois, des gonds et une serrure en métal. Ce doit être le temple. Nathan frappe sur un portail juste à côté. Une vieille femme ouvre. On la suit. Le rabbin est assis dans un genre de fauteuil, il est très âgé. Il me fait signe de m’asseoir et Nathan part. Je donne à nouveau mon nom, j’explique encore d’où je viens, et je dis que je veux me rendre à Jérusalem. Je le comprends mieux que lorsque je parlais avec Nathan. Le rabbin possède quelques notions de latin et quand je bute sur un mot, je passe d’une langue à l’autre. Lui aussi a de la peine à bien se faire comprendre.

On parle lentement. Je lui demande le nom de celui qui règne en Samarie. Au fur et à mesure, je comprends qu’il n’y a pas de roi, que c’est une province romaine et que le préfet se nomme Ponce Pilate. J’entends aussi que l’empereur Tibère règne depuis vingt ans. C’est pour ça que j’ai eu tant de difficultés à reconnaître Ascalon dans ce village ! Cette cochonnerie de programme s’est trompée de plus de mille ans. Je suis moyennement enchanté. La période est dangereuse et constamment perturbée par des émeutes et des révoltes. Si je compte bien, dans tous les cas de figure, Jésus est mort. Je ne lui en parle pas, parce que le Christ a fortement contesté l’autorité des rabbins et qu’en retour, ces derniers ne l’aimaient pas. Le vieux me questionne, lui aussi. Personne ici n’apprécie les étrangers, on les soupçonne d’être des espions romains. Il y a aussi toutes sortes de prophètes et de magiciens qui battent la campagne et qui, contre quelques tours, gagnent le gîte et le couvert. Je suis Grec, je parle grec, je connais les écritures, tout cela le rassure. Je ne suis pas un envoyé des occupants ni un prédicateur errant. Il se fatigue assez vite. La vieille nous apporte à manger. Une galette et du poisson frit, des olives et de l’eau. Il me donne une grande couverture et lui- même se retire dans une autre pièce. Juste avant de le voir disparaître, je lui demande à

quelle période de l’année on se trouve. Il me répond que dans quelques jours, ce sera Yom Kippour. On est donc en septembre ou en octobre. Dans le secret de la nuit, je prends une pièce d’or de ma ceinture pour la lui donner au moment de mon départ. Le lendemain, la vieille femme me réveille. Le rabbin est là. Je me lève, récupère mon sac et je lui donne la pièce d’or qu’il regarde dans tous les sens. Il finit par l’empocher avec un air satisfait. Je demande quelle direction je dois suivre pour aller à Jérusalem. En sortant, on peut voir qu’il y a plein de gens dans les rues. Des enfants m’accompagnent jusqu’à la grand-route. Ils crient et courent autour de moi, le visage souriant. Ils me laissent seul à la sortie du village. Je commence mon parcours avec entrain et curiosité. Il y a du monde sur la route. Parfois, je dépasse une famille, et plus rarement, on me double. Au début, je me renseigne, avec ce qui semble être un marchand, dont la mule est chargée de tissus. Il me dit que lui-même va aussi à Jérusalem. En arrivant à la limite de la Samarie, il y a un comme un poste de douane. Le commerçant me dit qu’en entrant en Galilée, il faut se déclarer et payer des taxes sur les marchandises. Il explique que l’argent va ensuite au roi Hérode Antipas. On s’arrête. Le marchand attache sa mule et on se

dirige vers le poste. Un fonctionnaire l’interroge sur ses produits et réclame une certaine somme. Ils discutent un moment, se mettent d’accord et le commerçant paye. Le fonctionnaire s’adresse à moi. Il veut savoir qui je suis. On parle un moment. Tout de suite, le courant passe entre nous. Rapidement, il appelle un des employés pour le remplacer. Je quitte le marchand avec les politesses requises. Le fonctionnaire m’entraîne vers la pièce qui est à l’arrière, on boit de l’eau et on mange des olives. Il dit qu’il s’appelle Lévi, mais qu’on l’appelle aussi Matthieu. Je le regarde autrement. Je lui demande s’il a été, auparavant, en poste à Capharnaüm. Quand il acquiesce, je sais que je n’en veux plus au bug qui m’a coincé cinq jours dans cette contrée reculée du monde et perdu dans le passé. Je le regarde longtemps. J’ai en face de moi, celui qu’on appellera un jour saint Matthieu, l’un des auteurs des quatre Évangiles. Je suis comme statufié. Lui, il veut savoir comment je connais ce détail de sa vie. Alors, je lui dis que je sais aussi qu’il a quitté son poste, parce qu’un nommé Jésus le lui a demandé. Il me regarde en silence. Je lui dis que je veux du temps pour parler avec lui, que j’ai des choses à lui raconter et que lui aussi peut m’en apprendre.

Il appelle son remplaçant, lui donne une pièce et on part. Un peu plus loin sur la route, il y a une maison. On entre et on va s’asseoir dans la cour. Une femme nous apporte de l’eau.

— Matthieu, à partir de quand as-tu suivi Jésus ?

— Je suis resté avec lui, depuis Capharnaüm et jusqu’au pied de la croix. Pourquoi me demandes-tu ça ? Ce n’est pas un secret par ici.

— Tu as commencé à écrire son histoire ? Il me regarde d’un air étrange.

— Oui, mais j’ai arrêté, je n’ai pas le temps et c’est un long travail qui me prendrait des années. Comment se fait-il qu’un étranger comme toi soit au courant de ce que j’ai voulu faire en secret. Tu es un mage ?

— Non, je ne suis pas un mage, mais je sais des choses. Je sais que tu dois écrire son histoire. Matthieu avait envie de parler. Il avait gardé tant de choses enfouies dans son cœur depuis si longtemps, qu’il fallait maintenant qu’il raconte tout. L’étranger n’étant lié à personne, il n’y avait donc pas beaucoup de risques qu’il le dénonce.

— Parfois, je ne veux plus en entendre parler de tout ça, justement ! Regarde où j’en suis maintenant, dans ce trou perdu ! Avant de rencontrer Jésus, j’étais bien vu par mes chefs et bien payé. Les Romains me respectaient. Une fois, j’ai même été dans le palais de Ponce Pilate. Aujourd’hui, ils me soupçonnent de

faire partie de ceux qui complotent pour libérer la Palestine et je suis mal vu. À la moindre incartade, j’irai en prison. J’avais une femme, des enfants, ils ne veulent plus de moi. Voilà où cette histoire m’a mené. Bien sûr, je ne regrette pas ce que j’ai fait, mais j’ai payé très cher le fait de l’avoir connu. Matthieu était triste, et plus il racontait, plus les larmes lui venaient aux yeux.

— Tu ne l’as pas vu, sur la croix, tu ne peux pas savoir comment tout cela était infiniment triste. Et ce maudit soldat romain, quand on lui a demandé d’abréger les souffrances de Jésus, comment il nous a regardés d’un œil cupide, et combien de pièces il a fallu trouver. Et comme on n’avait plus assez d’or, au lieu de donner un seul coup, bien net, il s’est amusé à retourner la lance dans la poitrine de Jésus. Tu n’as pas vu tout ça ! Et avant, quand la foule voulait le lyncher et que les soldats la repoussaient si mollement, que son pauvre corps était comme peint en rouge de la tête aux pieds, tellement son sang coulait de partout ; tu crois que je ne souffrais pas ? Même que la croix, à la fin, elle n’arrêtait pas de lui échapper des mains, tellement elle était devenue glissante avec le sang qui recouvrait tous ses montants ! Tu crois que je n’ai pas le droit à un peu de repos, maintenant ? Tu n’as pas vu, toi, comment il a embrassé sa mère et serré Madeleine, et ensuite avec quels yeux il les a regardées de là-haut, les bras en croix, avec ses pupilles, que la sueur et le sang

brûlaient. Je ne veux plus penser à tout ça ! Maintenant, tout est fini ! Quand je l’ai vu ressuscité, je me suis enfui, comme nous tous. Seules les femmes sont restées. Les douze, on s’est dispersés. Je n’ai jamais revu les autres.

— Matthieu, tu dois écrire, les autres ont commencé à le faire. Plus vous serez nombreux à raconter et plus il vivra.

— Tu crois que je n’ai pas assez payé ? Matthieu, un an après la Passion, est un type détruit, en lambeaux. Socialement, il vit une déchéance, et spirituellement, il n’est toujours pas arrivé à surmonter les épreuves des derniers jours. Il me donne un endroit pour passer la nuit. Le lendemain, on se parle à nouveau. Je ne veux rien savoir de Jésus, tout ce qui doit être dit l’a été. Par contre, on ne sait presque rien des apôtres. On est assis à table. En regardant la pauvreté des meubles qui m’entourent, je lui demande :

— Matthieu, si tu voulais raconter et écrire, tu aurais les pièces pour acheter les parchemins et les plumes ? Il m’observe longtemps et il dit :

— Puisque tu sais tout, tu dois savoir aussi que je n’ai pas ce qu’il faut !

— Dis-moi où je peux en trouver.

— Même si tu m’en amenais, je n’écrirais rien !

— Matthieu, tu m’as accueilli chez toi et j’ai mangé à ma faim. Je ne suis pas pauvre. Laisse-moi te donner de quoi écrire et si un jour tu en as envie, tu auras tout sous la main. Et si pour finir tu n’écris rien, tu pourras toujours revendre le tout à un marchand. Je veux juste que tu me dises où je peux trouver des rouleaux. Il ne répond pas. Simplement, il se lève et il parle avec la femme dans cette langue que je ne comprends pas. La femme sort un instant et ramène un gamin d’une dizaine d’années.

— Suis le gosse, il va te conduire.

— Matthieu, je te remercie de me permettre d’accomplir les volontés du Seigneur ! Je suis l’enfant à travers plusieurs chemins et on marche environ une heure jusqu’au village suivant. Le gosse me montre un temple et j’entre. Il y a là un rabbin. Je le salue et je lui dis que je cherche un grand rouleau de parchemin. Il veut savoir qui je suis et ce que je veux écrire. Je lui réponds que j’agis pour le compte d’un tiers, pas pour moi, et que je ne sais pas ce qu’il désire écrire. Je me méfie des rabbins et manifestement, il ne me croit pas. En voyant les pièces d’or, il se décide. Après quelques minutes d’absence, il revient avec plusieurs modèles de rouleaux. J’en achète trois. En revenant, je flâne un peu dans la rue principale, mais

comme je suis assez chargé, je rentre chez Matthieu. Je confie les rouleaux à sa servante et je ressors. Dès que je mets les pieds dans la rue, je suis toujours entouré de gamins, qui semblent m’attendre et pour qui je constitue manifestement une attraction. Ils n’osent pas m’approcher et se contentent de me faire, comme une haie bruyante. Il y a aussi une ribambelle de chiens qui, ravis de cette agitation, mènent une joyeuse sarabande. Ils ne me gênent pas, j’ai toujours aimé les enfants. Je les regarde, tous sales, quelques-uns couverts de petites plaies et de croûtes, d’autres déjà estropiés, mais tous souriants. Au milieu de ce gentil désordre, je ne passe pas inaperçu. Il y a de plus en plus de brise. Je n’aime pas le vent, je suis de ceux que le vent rend fous. Pas fou furieux, mais je suis perturbé, irascible et presque agressif. Mais cette fois, c’est différent. Le vent est brûlant, mais il m’apaise. Alors que je dois rejoindre Matthieu qui est à son poste de douane, sur la route principale, je dévie irrésistiblement vers le désert. Seuls cinq ou six enfants me suivent, les plus grands, surtout. Il y a quelque chose qui me pousse et j’en ai tellement envie. Je marche, mais déjà je ne suis plus là. Un moment passe. Je ne sais pas évaluer le temps qui s’écoule. Je

me sens bien. En phase avec cet environnement sec et vide. Il y a comme une force énorme qui s’est emparée de moi et je jurerais que je rayonne, que si la nuit tombait, on me verrait briller dans la pénombre. Je me mets à genoux et je regarde droit devant moi. Mes yeux sont ouverts, mais je ne vois pas. Ma vue se perd dans l’infini. Je me sens plus léger. Tellement immatériel que mon corps se met à flotter sur le sable. Je m’allonge face contre terre ; cependant, je ne la touche pas. Ce n’est pas mon visage et mon corps qui se consument sur le sol brûlant, c’est l’énergie qui se dégage de moi qui consume la poussière. Peu à peu, je suis aspiré par l’horizon, de plus en plus vite. Je n’ai pas peur, je vis une transe bienheureuse. La force qui m’attire s’affaiblit et me dépose dans la montagne. Doucement. Je reviens à moi. Je suis assis. Ma peau est desséchée et il m’est difficile de garder les yeux ouverts. Je reste là, en souhaitant que ce moment dure et ne cesse jamais. Mais, tout à coup, je redeviens chair, et je ressens une fatigue irrésistible m’envahir violemment. J’en perds l’équilibre. En même temps, je sais que je dois me relever, me mettre à genoux. À peine me suis-je redressé qu’une voix formidable retentit dans ma tête. Ce n’est pas un bruit ou des ondes sonores, c’est plutôt comme un chant intérieur, mais démesurément fort, et il entre en moi avec bienveillance et fermeté.

La voix dit : « Écris ! » Je m’effondre et je dors. Quand je me réveille, le soleil se lève, il fait frais. J’ai mal aux pieds, mais rester sur place, dans cette montagne, c’est mourir, et tout en moi veut que je vive. Je marche vers le nord des heures durant. Je souffre tellement que je ne me rappelle plus comment on m’a retrouvé et sauvé. Je reprends connaissance dans la maison de Matthieu. C’est le matin. J’ai des douleurs dans tout le corps, je gémis. Sa servante arrive, me donne un peu d’eau et me laisse. Je reconnais ensuite Matthieu et le rabbin qui m’a vendu les rouleaux. Je les entends murmurer, mais je ne comprends pas. La femme revient souvent, pour me donner de l’eau et un genre de soupe. Parfois, elle me donne aussi comme un médicament très amer. Je me rétablis peu à peu. Un soir, je vais mieux, je m’assieds. Tout de suite, Matthieu s’approche.

— Tu m’entends, tu me comprends ? Je fais oui de la tête.

— Tu as été malade longtemps, mais maintenant tu vas bien, le rabbin dit que tu seras bientôt rétabli. Tu as faim ? Je ne veux pas manger, pas trop, je dis quand même oui ! Je sais bien qu’il faut que je reprenne des forces. La femme vient et j’avale quelques cuillérées

de cette soupe, avec laquelle elle m’alimente depuis le début. Ça n’a pas beaucoup de goût, mais elle est épaisse et semble nourrissante. Une fois que j’ai terminé, elle se lève et Matthieu revient à côté de moi.

— Les enfants, ce sont eux qui nous ont prévenus. Ils ont dit que tu étais parti dans le désert. On est allés te chercher, il a fallu trois jours. Les enfants ont dit aussi que tu volais. Je ne sais quoi dire, je suis si fatigué. Je ferme les yeux et m’endors. Le lendemain, je pense avoir récupéré toutes mes facultés intellectuelles. J’essaye d’analyser la situation avec calme. Elle est plus que complexe. Il faut tenter de raisonner à froid et de sérier les difficultés. J’ai beaucoup de peine à faire le tri de façon rigoureuse. Je suis troublé et mon cerveau est en surchauffe. Je me calme, je respire, je fais comme s’il ne s’agissait pas de moi, mais d’un tiers. Au bout du compte, je réussis à regrouper tous mes problèmes en deux familles de questions, aussi cruciales l’une que l’autre. D’abord, la question du dysfonctionnement de ma balise. Paradoxalement, c’est, semble-t-il, le plus simple à appréhender. J’ai actionné ma balise de rappel depuis bien plus de cinq jours et je suis toujours là. Je n’ai

pas été rappelé. Nous n’avons jamais entendu parler d’un tel problème ni moi ni mes collègues, et pourtant, nous sommes des professionnels des voyages. Je suis pourtant bien certain de l’avoir actionnée. Ce n’est pas une manœuvre qu’on accomplit par habitude et que l’on peut oublier aussi facilement. C’est un peu comme le parachutiste, quand il ouvre son « ventral » parce que le parachute principal n’a pas fonctionné, ce qui est rarissime ; il s’en souvient. Ce ne sont pas des choses qui s’oublient. Avec toute mon expérience, je n’ai activé la balise qu’une fois avant celle-là. Je recommence donc la manœuvre. Par principe. Mais il est évident que je suis confronté à un problème majeur de programmation. Ensuite, les questions liées à ce qu’il faut bien appeler « une expérience mystique ». Je suis très perturbé par tout ce qui est arrivé. Le témoignage de Matthieu, même s’il reste très partiel, puisqu’il ne concerne que le début et la fin de mon « expérience », me tracasse. Le fait est que ces deux moments posent une multitude de questions. Les dires des enfants rejoignent ce que j’ai vécu. Comment disparaître ainsi trois jours, alors qu’on est à votre recherche et que vous ne connaissez pas les lieux ? Et puis, pour terminer, que faire de ce que j’ai entendu dans la montagne ? Je ne me pose pas la question longtemps.

Le lendemain, je demande à Matthieu les rouleaux et les plumes, et je commence à écrire l’histoire de Jésus. Je couche d’abord pendant quelques jours les grandes étapes de mon travail. Si la balise me rappelle, Matthieu aura une trame intéressante et cela réveillera peut-être son envie. Si la balise est en panne, ce que je crois maintenant, je compléterai au fur et à mesure les pages, dont je n’ai posé que les têtes de chapitre. Comme le prochain rappel automatique interviendra au plus tard dans environ vingt jours, cela ne me laisse pas beaucoup de temps.

* * *

La balise ne fonctionne pas. Je ne me pose plus de questions, je m’oublie dans le travail. Cela m’empêche de me concentrer sur des sujets pour lesquels je n’ai pas de solutions. L’écriture me procure beaucoup de paix, malgré les efforts que je dois faire pour rassembler mes souvenirs de chercheur et de chrétien baptisé. Je me lève le matin avec le soleil, je fais ma toilette, je bois de l’eau et je travaille sous un genre de véranda, que Matthieu a aménagé pour ne pas avoir à vivre enfermé dans la maison ou sous le soleil. La véranda est un bon compromis. Vers dix heures, la servante de Matthieu m’apporte

de la soupe, du pain, parfois des olives. Je déjeune et j’écris jusqu’à seize heures. C’est l’heure où Matthieu rentre du travail. On bavarde quelques minutes, on mange tous les deux des galettes, des fruits et rarement de la viande. Ensuite, il s’occupe de ses affaires et moi je me remets à l’écriture, jusque vers dix-neuf heures. Le soir, je suis obligé de m’arrêter parce qu’il n’y a plus de lumière et que les lampes à huile sont trop faibles. Je me retire dans un coin et je médite sur l’organisation de mon travail du lendemain. J’ai décidé de relater la vie de Jésus dans l’ordre chronologique, c’est ce qu’il y a de plus facile et de plus sûr. Ce sont des journées harassantes et le soir, je m’endors comme une masse. Je suis tout entier dans les écritures. Sa servante s’occupe de tout, j’ai du linge propre et je mange. Matthieu, qui me considère comme un genre de mage ou de prophète, me regarde avec étonnement parce que je ne prie pas. Pas aussi souvent que lui. Et je ne parle presque plus. Je n’existe que pour écrire. Je vois bien que j’accomplis ce que m’a ordonné la voix du désert, mais je ne peux m’y soustraire sans ressentir malaise et frustrations. Je ne vis et ne survis que par cet impératif d’écrire. Je ne suis pas un esprit, et à peine un corps. Je ne suis plus qu’une main qui tient une plume et cela suffit à remplir ma vie. Je n’actionne même plus ma balise. Au contraire,

maintenant, j’ai peur de rentrer avant d’avoir accompli le travail pour lequel je suis venu. Matthieu vient de temps en temps, il lit au-dessus de mon épaule et ne dit rien. Une fois par semaine, le rabbin vient lui aussi lire ce que j’ai écrit ; ensuite, il parle avec Matthieu pendant des heures. Je ne crains pas le rabbin, c’est un homme juste et bon. Il s’interroge sur le courroux toujours possible de Dieu. Dans ces cas-là, je me retourne et je lui dis ce que j’ai appris au catéchisme, que Dieu est amour et qu’il a envoyé son fils pour nous sauver. J’ai fini mon œuvre. Je suis content d’avoir raconté tout ce dont je me souviens. Le lendemain matin, je demande au rabbin de me dire combien de jours se sont écoulés depuis mon arrivée. Il réfléchit un moment, va voir Matthieu, me dit qu’ils ont calculé et que cela fait exactement soixante-dix jours. La limite fatidique des trente jours, celle qu’on n’a jamais réussi à franchir, même d’un point de vue théorique, a été plus que doublée. Le soir venu, j’embrasse Matthieu, sa servante et le rabbin. Je m’endors, bercé par une volupté pure et ineffable.

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Je me réveille dans le module de transfert. On me sort péniblement de la capsule, tellement je suis amoindri. Ils s’affolent en me voyant dans cet état de fatigue, et je suis hospitalisé et branché à toutes sortes de machines. Je dors. Deux jours, ils disent. Quand je reprends un peu mes esprits, je demande pourquoi la balise de rappel n’a pas fonctionné. Ils n’ont pas l’air de comprendre. Tous me disent qu’elle a parfaitement rempli son rôle et que cela ne fait que cinq jours que je suis parti. Tout en moi se révolte, mais je ne dis rien. Je suis convaincu d’être resté bien au-delà de ça ! Le rabbin et Matthieu disaient soixante-dix jours. La preuve de ce que j’ai vécu est inscrite dans mon délabrement physique, qui n’aurait jamais pu intervenir en quelques jours. Je vais sur le Net, consulter les articles sur les Évangiles. On y évoque ce qu’on appelle « l’hypothèse du diacre Philippe ». On lui attribue un premier récit de la vie de Jésus, un « Évangile primitif » qui aurait été écrit sous le patronage de Matthieu. Cet « Évangile primitif » serait donc la source commune de tous les autres. Je ne m’attarde pas. Les méandres du temps sont complexes et je ne suis pas courageux.