Simulation
Je déteste les règles et en général toutes les contraintes que je ne me suis pas imposées à moi-même. Avec ce mode de fonctionnement, on est obligé de vivre seul. Plus jeune, j'ai eu beaucoup de mal à échapper aux interdits que je contestais et j'ai payé cher mes écarts. Devenu adulte et indépendant, j'ai réussi à me soustraire à un fatras de préjugés et je me suis extrait du bain de « moraline » dans lequel barbotent avec complaisance mes concitoyens. Je menais ma vie comme je l'entendais. Je travaillais dans une boîte qui vendait du matériel informatique pour les entreprises. J'en étais le comptable et je faisais tout pour qu'en fin de mois, ma paye tombe. Je m'étais donné comme contrainte d'effectuer mon boulot sans que jamais on ne puisse me faire de reproches. Au bureau, j'étais un employé normal.
À midi, je déjeunais vite et peu. En dehors des temps de déplacement, on disposait en moyenne de trois quarts d'heure, parfois d'une heure de pause. Pour moi, ce temps mort, c'était mon vrai temps de vie. Je le consacrais à ce qu'il y avait de vraiment important dans la journée de travail. Après avoir avalé un sandwich, quelquefois une barquette, je me précipitais dans les bistrots où il y avait des simulateurs et des jeux électroniques. On était tout un petit groupe à fonctionner sur ce mode-là. Le midi, c'était la course pour s'emparer le premier de la meilleure machine du moment. Ensuite, tout était réglementé. Au premier échec, on devait laisser la place à quelqu'un de notre groupe. Les autres clients ne pouvaient pas accéder à la machine sur laquelle nous avions jeté notre dévolu pendant toute l'heure du déjeuner. Il y avait parfois quelques frictions avec d'autres consommateurs, mais sans que jamais rien ne dégénère.
En général, tout le monde prenait un café, parfois un déca, plus rarement de la bière. Tous les midis, c'était la guerre, toujours recommencée, jamais achevée. C'était à qui inscrirait son nom au palmarès. Quand sonnait l'heure du départ, le couperet tombait. L'un d'entre nous sortait en laissant son pseudo écrit en lettres de lumière sur la machine, et pas les autres. Les quelques fois où cela m'était arrivé, j’avais ressenti une émotion si forte qu'elle valait tous les triomphes en Coupe du monde. Gagnant ou perdant, on enfilait nos masques d'employés modèles et on reprenait les codes en usage dans nos professions. On revenait travailler, soit avec le réconfort de la victoire, soit avec la certitude que le lendemain, il y aurait une revanche, que les choses changeraient, que la chance serait avec nous. Tout le monde le sait, la chance, il en faut bien un peu. On dit souvent que les hommes sont de grands enfants. Les autres, je ne sais pas, mais pour moi, c'était plus que vrai. Enfin, c'était
surtout vérifiable entre midi et treize heures trente. En dehors de ce créneau, j'accumulais tous les défauts que l'on peut imaginer quand on pense à quelqu'un qui vit dans les chiffres. J'étais irréprochable, compétent, prétentieux et arrogant avec les autres. Toujours de mauvaise humeur. La plupart de mes collègues n’auraient pu concevoir quel personnage différent je pouvais devenir. Au bureau, je jouais un rôle capital : celui du comptable. Je le connaissais par cœur et je pouvais me lancer dans des improvisations qui étaient toujours tournées contre les autres employés. Je m'amusais beaucoup intérieurement. Ma vraie nature, on pouvait la voir nue quand j'entrais dans une salle pour jouer. Il ne s'agissait pas d'argent. On devait dépenser en moyenne cinq francs par jour, parfois un peu plus, selon les machines. Dans tous les cas, il n'y avait aucun autre gain envisageable que celui de la gloire.
On se retrouvait toujours à une petite dizaine. C'est dire qu'au fil du temps, nous étions devenus des spécialistes, des virtuoses. Il y avait là deux types d'une boîte concurrente, les autres travaillaient dans des branches qui n'étaient pas la mienne. On ne se rencontrait pas ailleurs. Je ne savais rien d'eux et c'était réciproque. J'ignorais ce qu'ils faisaient exactement. Je n'avais jamais cherché à le savoir. Une seule chose comptait vraiment : seraient-ils là le lendemain ? Soit pour les battre encore une fois, soit pour la revanche à laquelle j'avais droit. Les rares fois où, en attendant mon tour, j'avais bavardé un peu trop avec un des membres du groupe, m'avaient vacciné. En dehors de leur fidélité aux règles que nous nous étions créées, de leur assiduité et de leurs réactions dans la victoire ou dans la défaite, ces gens-là n'étaient pas intéressants. Je me gardais bien, désormais, d'aller plus loin. Je n'étais pas là pour me plonger dans la routine des malheurs qui secouent l'humanité.
Cette heure n'était pas faite pour ça, et ces endroits-là non plus. Cet instant, en milieu de matinée, était comme un temps à part dans nos vies professionnelles. Une parenthèse pour chacun d'entre nous. On pouvait souffler et pour un moment redevenir nous-mêmes. De temps en temps, une ou deux fois par an, la meute se déplaçait vers un autre bistrot. On y découvrait de nouvelles machines et d'autres défis. Ça se passait comme ça, sans tellement de discussions. À un moment donné, chacun avait fait le tour des plaisirs et des surprises de l'endroit habituel. Quelqu'un parlait d'un lieu, d'un autre horizon et le rendez-vous du lendemain finissait par y être fixé. Une page se tournait parce que le charme s'était usé et que nous étions tous avides de sensations neuves. On ne revenait jamais dans un même bistrot, sauf si de nouveaux jeux y étaient installés. Je n'étais pas encore marié. Aucune femme ne m'en avait donné envie.
Je vagabondais entre les brèves rencontres et les longs moments de solitude. Elle ne me pesait pas. Les réseaux sociaux et les chaînes de télévision meublaient mes soirées. J'avais eu, quelques années auparavant, une relation qui avait duré un an. Les concessions et les arrangements avaient fini par nous séparer. On dit « vivre en couple », mais moi ce que j'avais connu, c'était une vie « pour » le couple. En quelques mois, j'avais été obligé de me dissoudre dans une entité dont je n'étais même pas la moitié. J'étais désagrégé. Je comprends, c'est ce que beaucoup de gens recherchent, je ne leur en veux pas. Il y a beaucoup de handicapés sociaux, qui ont un besoin vital de règles, d’être guidés. La plupart des gens ne sont pas autonomes, ni en pensée, ni en parole, ni en action. Vivre en commun leur donne le moyen de se fondre, de disparaître et comble leur besoin de se fuir eux-mêmes. Inexistants dans l'intimité de leur couple, ils n'en sortent que pour mieux se dissoudre dans les organisations sociales, le club, la religion, la
prison, les partis et autres machines à décérébrer. Ce n'était pas ma tasse de thé. Je n'avais aucun mérite et je ne me sentais pas supérieur. Simplement différent. Les week-ends, je restais chez moi. Pas de promenades, d'excursions et autres pique-niques qui prétendument font la joie des familles. Une seule sortie en ville le matin, pour les commissions de la semaine. Après les avoir ramenées à mon appartement, je partageais mon temps entre Internet, les jeux vidéo et la télévision. Plus rarement, je sortais à nouveau, poussé par le démon du jeu. Par nostalgie, je me laissais aller. Je revenais dans un des anciens bistrots du midi, retrouver une machine qui m'avait été favorable et pour laquelle je gardais comme une petite tendresse. Pas pour l'objet lui-même, bien sûr, mais pour la force des souvenirs qu'il me faisait remonter en mémoire. Les appareils électroniques n'ont pas d'âme, sauf dans les poésies, mais ils sont comme des
photographies : dès qu'on les regarde, un flot d'évènements passés, bons ou mauvais, vous assaillent. Ce dimanche-là après les courses, j'allai rendre une visite à une vieille amie qui m'avait donné plusieurs fois la victoire. Elle était à l'époque installée dans un bar pas franchement huppé. Je n'aimais pas ce quartier sans âme et sans fantaisie. S'il n'y avait pas eu ce bar et cette machine, je n'y serais jamais retourné. Je n'étais pas revenu depuis longtemps, et rien n'avait changé. Sauf le personnel ! Le nouveau patron était un vrai squelette maussade et rebutant. La serveuse d'avant, celle dont nous aimions tous la gentillesse et que l'on gratifiait d'abondants pourboires, avait été remplacée par une autre femme. Elle était aussi squelettique et revêche que celui qui trônait derrière la caisse. Je saluai tout le monde, arrivé au comptoir, commandai un café et me retournai vers la salle.
Tout de suite, je vis que ma vieille complice avait disparu. Ça me fit un choc. Je m'étais déplacé pour rien ! J'avais si souvent triomphé avec elle. Je me demandai ce qu'il advenait de ces machines qui se démodaient. Peut-être trouvaient-elles une nouvelle vie dans des pays plus pauvres où la main- d'œuvre pour les réparer et les restaurer ne manquait pas. Le plus vraisemblable, malheureusement, c'était que par paresse, on se contentait sans doute de les envoyer à la casse. J'en étais à ces tristes constats quand mon café fut servi. J'y touchai à peine. À l'emplacement de celle qui m'avait tant donné de satisfaction, il y avait une nouvelle machine. Énorme, prétentieuse et rutilante ! Je n'avais jamais vu d'appareils semblables. Je finis ma tasse et allai voir ce que c'était. Je tournai et retournai ma mémoire dans tous les sens et comme il se confirma que c'était la première fois que je voyais un tel modèle, je me demandai par quel miracle
l'ultra modernité avait fini par échouer dans ce bistro oublié. On aurait dit une moitié de coquille d'œuf avec des hublots. C'était conçu pour représenter un poste de pilotage d'avion et même de près, l'ensemble n'était pas si mal réussi. Tout de suite, j'en eus envie. Je regardai à nouveau dans la salle pour évaluer la situation et découvrir s'il n'y avait pas de clients susceptibles de venir me voler « mon » tour. Pas de risques ! Je ne vis qu’un vieil alcoolique qui achevait de s’empoisonner, et une dame d'un certain âge qui semblait attendre quelqu'un en lisant le journal. Je commandai une limonade que sans doute je ne finirais pas et un verre d'eau dont je bus le contenu entier. Je revins à la machine, j'en ouvris la porte. On aurait vraiment dit, en plus petit, une de celles que l'on voit dans les gros porteurs. Je m'installai sur le siège du pilote.
Pour la première fois, j'eus le sentiment de ne plus être dans le coup, d'avoir vieilli. Tout était ressemblant. Je n'avais jamais vu un tel niveau de sophistication auparavant. Dans aucune machine !
À l'extérieur, on annonçait que le vol coûtait dix francs. Ce n'était pas excessif compte tenu de ce que je voyais là. Restait à savoir si le fonctionnement serait à la hauteur de ce que je découvrais. Ce n'était jamais le cas. C'était comme pour tout. On vous fait croire un tas de fariboles sur l'emballage ou dans les publicités, on achète et pour finir, on est amer et déçu. Pour autant, je voulais absolument essayer ce simulateur. Il était éteint. Le vieux squelette était un grippe-sou, il débranchait ses appareils quand il n'y avait pas de clients. Rien que de très normal compte tenu du cadre minable. Tout à coup, alors que j'étais dans le siège du pilote, je fus pris d'un doute affreux.
Et si la machine était en panne ? Je sortis, bus la moitié de ma limonade en gardant un œil sur le simulateur. Ensuite, je demandai au patron s'il pouvait allumer l'appareil et me donner des pièces de francs en échange de mon billet de cent. Il me regarda avec ennui et sans rien dire, il me fit de la monnaie puis alla vers la machine. Il actionna un mécanisme que je n'avais pas vu et le tout s'illumina à grand renfort de bruitages divers. Je le remerciai, entrai et m’installai dans le fauteuil. Je refermai la porte du cockpit. Le spectacle était vraiment admirable. Tous les cadrans étaient allumés. Un véritable arbre de Noël ! J'examinai la planche de bord. Tout y était. Je connaissais un peu ces environnements. Quand j'étais plus jeune, j'avais acheté plusieurs jeux de simulation par ordinateur. Certains étaient si réels, si bien faits, qu'on les utilisait au début des leçons dans les écoles de pilotage pour que les apprentis disposent d'une formation de base, sans trop dépenser en heures de vrai pilotage.
On disait aussi que pour commettre les attentats du 11 septembre, les terroristes avaient affiné leurs apprentissages sur des jeux vidéo. Au lieu d'un écran, il y en avait six. Autant que de hublots. On était cerné. Devant, sur les côtés. Des écrans partout ! Je regardais, fasciné. Les paysages autour de moi étaient si réels. On était dans un aéroport et je découvrais de tous les côtés un environnement plus vrai que vrai. Les instruments de navigation, les détails des niveaux… Tout était comme dans la réalité. Je me disais qu'il était facile d'abuser les profanes, mais qu'un véritable pilote n'aurait sans doute pas reconnu les instruments de bord reproduits pour la circonstance. En fait, je n'en savais rien ! Je regardai le mode d'emploi. Il y avait plusieurs prix. De dix à cent francs. Je restai un certain temps à l'intérieur, pour bien comprendre ce qui justifiait les différences de prix entre les niveaux.
Dix ou cent francs, ce n'est pas la même chose ! Je ne voulais pas mettre autant d'argent. Cent francs, c'était une somme, quand même ! Je savais bien comment fonctionnaient les jeux. Entre la partie de base et la plus chère, il n'y avait pas grande différence. Je lus et relus le mode d'emploi et plus je me documentais, plus je savais comment tout cela allait finir. Je devinais que malgré moi, contre mon gré, j'allais introduire les dix pièces de dix francs. Étais-je fou ? Oui, ça m'arrivait ! C'était sans doute pour compenser toutes ces heures où je jouais mon rôle de comptable à la perfection et où je m'opposais vigoureusement à toute dépense qui n'était pas justifiée au centime près. Devant les jeux, le décalage entre la raison et les envies devenait si ténu que je finissais toujours par céder à l'enfant qui veillait en moi.
Après avoir longtemps réfléchi aux excuses que je pourrais inventer pour justifier ce qui était une petite folie, je me décidai, en riant de plaisir, à accomplir mon destin. Je pris les dix pièces et les introduisis dans la fente. Je mis les écouteurs et tout de suite les choses prirent une tournure qui me sidéra. La voix nasillarde que j'entendais était en tout point conforme à celle que l'on pouvait écouter dans les documentaires qui reproduisaient des situations de pilotage. Bruitages et parasites compris. On me dit de prendre des lunettes spéciales qui se trouvaient dans un petit compartiment que je n'avais pas vu. Je les mis. C'était fou ! Dès qu'on les portait, l'espace s'agrandissait. Je me retrouvai dans une vaste cabine avec un copilote à mes côtés. Je les enlevai. Bien sûr, tout avait disparu. Incroyable ! Je remis les lunettes et ne les quittai plus. J'étais aux anges.
Jamais je n'aurais cru qu'un truc comme ça pût exister, et je me demandais si mes amis du midi en avaient entendu parler. Je me promis à ce moment-là de leur faire découvrir cette machine, même s'il n'y avait ni score affiché, ni record à battre. Ce qui m'étonnait le plus, c'est qu'une telle merveille ait pu se trouver dans un endroit aussi peu reluisant. Il y avait un écran, au milieu du tableau de bord, très lisible, qui indiquait les manœuvres à effectuer et des clignotants s'allumaient autour des manettes et autres boutons au moment où il fallait les actionner. Je suivis minutieusement les consignes de pilotage qui apparaissaient sur l'écran de contrôle. Je roulai sur la piste en respectant les indications de la tour. Il n'y avait pas beaucoup de trafic et j'y parvins sans trop de mal. Le décollage, c'était ce qu'il y avait de plus facile.
Je respectai en tous points la procédure en essayant de faire exactement ce que l'on me demandait et je me retrouvai en l'air. Pendant un long moment, je volai sans faire de bêtises, ce qui n’était pas trop difficile parce que je suivais pas à pas les manœuvres dictées par l'écran du milieu. Je me disais que je ferais tout comme convenu jusqu'à l'atterrissage, pour me familiariser avec les commandes, mais que je m'en affranchirais complètement dès la prochaine fois pour qu'il y ait du piment dans l'aventure. Je mis le pilote automatique et regardai autour de moi. Tout me paraissait captivant, ahurissant de réalisme. Le seul point raté – il est vrai que c'était une difficulté –, c'était le copilote. Il était assez terne, presque immobile et finalement inutile. Et puis une voix, dans l'Interphone, m'annonça que nous avions 210 passagers à bord. Pourquoi pas ! Je m'amusais comme un fou. Enfin, il fallut bien que je rentre pour finir mon vol et réussir un bel atterrissage.
La jauge de carburant indiquait nettement que le voyage ne tarderait pas à prendre fin et une alarme commença à retentir dans le cockpit. Elle était désagréable. Je débranchai le pilotage automatique, fis virer l'avion dans le couloir aérien que l'on m'indiquait et inclinai le nez de l'appareil pour amorcer la descente. L'alarme carburant avait cessé. Quelques secondes plus tard, la tour me donna le numéro d’une piste vers laquelle je devais me diriger et m'annonça de mauvaises conditions climatiques. Tout cela était vraiment incroyable de réalisme. Il y eut de forts soubresauts, comme on en subit pendant les trous d'air ou quand l'avion traverse des turbulences. Je ne voyais pas la piste. Quand la tour de contrôle me demanda d'interrompre les procédures d'atterrissage et d'effectuer une rotation d'attente, je fus stupéfait de voir combien on avait respecté ce que je supposais être la réalité.
Je ne répondis pas. Il ne fallait pas exagérer… Mais la voix insistait. Ça m'énervait. J’étais rebelle aux injonctions. À chaque fois qu'on me donnait un ordre, je baissais la tête et j'essayais toujours de saboter l'opération commandée sans me faire repérer. Je restais dans la boîte où je travaillais actuellement parce que mon chef ne fonctionnait jamais comme un donneur d’ordres. Il demandait toujours ce dont il avait besoin comme un service qu’on lui rendait. Il expliquait pourquoi, argumentait, vous considérait comme un partenaire. Tout se passait bien avec lui. Je n’étais jamais resté aussi longtemps dans une entreprise. Parfois, comme tous les patrons, il trichait avec les stocks, les impôts, etc. Mais à moi, il ne racontait pas de bobards. À ce jour, j'avais toujours agi dans son intérêt, et en mobilisant toutes mes ressources, parce que ce type avait toute mon estime. De son côté, il me laissait tranquille et fermait les yeux sur mon caractère de cochon.
Quand je regardai de nouveau la cabine, j'eus vraiment l'impression que tout était réel. Dehors, on ne voyait plus rien. De violents éclairs déchiraient la nuit. Je commençais à avoir peur. J'enlevai les lunettes. Le copilote disparut, mais pas son siège. Tout restait aussi réel qu’avec les lunettes. Je voulus sortir du cockpit, mais je ne pus même pas me lever. Ma ceinture refusait de s'ouvrir. Les alarmes résonnaient de tous côtés. Je me sentais mal. Je repris les commandes en essayant de faire tout ce qui m'était demandé. Je stoppai la descente et entamai un tour d'attente. Peu à peu, le calme revint et les alarmes cessèrent leur bruit infernal. Je tentai encore de quitter ce maudit siège, mais j'y étais solidement attaché. La tour m'appela de nouveau. Pour m'indiquer une nouvelle piste. J'entamai les procédures. Tout cela ne me plaisait plus. Je détestais le stress dans lequel on m'avait plongé et auquel je ne pouvais pas résister.
Tout à coup, l'écran principal, celui qui depuis le début me guidait dans toutes les manœuvres, s'éteignit. En quelques secondes, tout bascula dans le cauchemar. Le manche se mit à vibrer, sans discontinuer les haut-parleurs m'assenèrent une alerte de décrochage imminent. Je baissai le nez de l'avion et remis les gaz, comme on le fait dans ces cas-là. L’appareil se redressa et l'alarme se tut. Je n'eus pas le temps de soupirer que celle concernant le niveau de carburant prit le relais. La tour me signala en même temps que j'étais trop bas, que mon approche n'était pas bonne et me demanda de faire un tour complet pour un nouvel essai. Je n'avais plus de kérosène. Ce fut à ce moment-là que j'entrevis la piste. Elle n'était encore qu'une tache sur le pare- brise, mais c'était bien elle. Je fis voler l'appareil, autant que je le pouvais, pour essayer d'atterrir. J'en étais certain, c'était encore possible. L'alerte de décrochage recommença.
Je n'en tins pas compte. Il y eut comme un grand trou d'air et je vis des arbres de chaque côté de l'avion. Je remis les gaz, mais c'était trop tard. Il y eut une série de chocs de plus en plus forts, et je perdis connaissance.
Quand je repris mes esprits, j'étais allongé par terre à quelques mètres d'une carcasse fumante. J'avais été éjecté de la cabine et de mon siège pendant l'accident. Plus loin, la queue de l'appareil était en feu. On sentait l'odeur âcre du kérosène. J'avais mal aux jambes. Je me traînai hors de portée des flammes. Ce fut seulement en m'asseyant que j'entendis les cris déchirants des survivants. C'était insupportable. La situation tournait au cauchemar. J'avais maintenant une douleur abominable à la poitrine. Je m’évanouis.
Dès que je repris conscience, j’entendis les sirènes de l'ambulance hurler dans mes oreilles. Il y avait des gens autour de moi qui me branchaient à des appareils et un type me dit qu'il était médecin. Il me demanda mon nom. Je savais bien que c’étaient des questions que l'on posait dans ces cas-là pour voir si l'autre disposait encore de ses facultés mentales. Je ne répondis pas. J'étais comme broyé et si fatigué. La dernière chose que j'entendis fut : « Attention, bon Dieu ! On est encore en train de le perdre ». Ensuite, je regardai tout ça de loin. Il n'y avait plus de bruit. Je les vis s'échiner sur mon corps et tout cela me laissa indifférent. Je m’éloignai d'eux. Quand je me retournai, il y avait là-bas une lumière, comme je n'en avais jamais vu. Chaude, brillante et rassurante. J’allai vers elle.
Dès le lendemain, une rumeur commença à courir sur le marché forain. Elle se propagea ensuite jusqu’à la gare. Le soir même, elle avait gagné toute la commune. Le lendemain, elle envahissait l'île. Elle se fit si insistante que le procureur ouvrit grand son parapluie en déclenchant une enquête préalable. Le lundi matin suivant, quand la police arriva dans le bar tenu par les deux squelettes, le simulateur avait disparu. À sa place, on pouvait trouver une très ancienne machine, un flipper des années quatre-vingt. Le patron s'étonna de cette affaire compte tenu du fait que son établissement était fermé le dimanche. Une jolie serveuse confirma en tous points les déclarations de son employeur.
Un peu après, ailleurs, un squelettique tenancier de bar engagea une discussion très technique avec une serveuse revêche à propos des réglages des machines de jeu.