ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME II

La maison sur la colline

SOMMAIRE DU TOME II

Le vendredi matin, je fais quelques courses pour le week-end. On a beau essayer de tout prévoir, finalement il manque toujours un petit quelque chose. La plupart des gens s’en accommodent, moi, je retourne acheter ce que j’ai oublié. Et puis, j’en profite pour ramener d’autres bricoles. C’est vrai que j’ai mon temps pour moi. C’est alors que je rangeais dans mon sac une boite de pâtes pour lasagnes que je reçus un coup de téléphone. Je ne reconnus pas le numéro appelant. Un instant, je me demandai si j’allais répondre. Déjà, je m’en voulais d’avoir oublié de mettre l'appareil sur silencieux, et il avait fallu en plus que la chose me dérange. Je ne décrochai pas. Si c’était important, la personne laisserait un message et je le consulterais plus tard, et s’il

n’y en avait pas, c’est que ce n’était pas important. Dès la fin de la sonnerie, je mis le téléphone portable sur le mode silence et j’achevai mes courses en oubliant l’incident. Ce n’est que dans l’après-midi, après la sieste, en buvant un café que je me souvins de l’appel. J’écoutai le répondeur. C’était un homme, il disait qu’il était notaire et que son étude était outre-mer. Il me demandait de le rappeler concernant une affaire de succession. Je pensai immédiatement à une erreur, mes parents étant décédés depuis longtemps, et je me désintéressai de l’appel. Le lendemain, à peu près à la même heure, il y eut un second appel, du même homme. Il laissa à peu près le même message. Cela m’ennuyait. J’attendis quelques heures, et je rappelai. Je tombai sur l'annonce d'un répondeur confirmant qu'il s'agissait bien du téléphone d'un notaire.

Je raccrochai, et mis mon appareil en mode sonnerie. Une heure plus tard, le type rappelait. Il me redonna ses noms et qualités, et me demanda de passer à son étude pour régler une affaire de succession. Un grand-oncle du côté de mon père, une vague histoire de terres en indivision. Il dit qu’il était à ma recherche depuis une dizaine de jours, que je n’avais pas à craindre les frais de déplacement, les sommes dont j’allais hériter étant assez importantes. Il ne voulut pas m’en dire plus. Je notai ses coordonnées. Un long moment je me posai des questions, puis je me servis à boire. J’allai sur Internet et je vérifiai dans l’annuaire la réalité de ce cabinet de notaire. J’appelai le standard de l’étude, et pas le numéro qu’il m’avait communiqué. En quelques instants, le doute était levé. Je me dis que le monde était définitivement injuste. Je vivais déjà sur un héritage, et j’allais en toucher un deuxième.

Je me décidai. Je pris l’avion et je débarquai un matin vers dix heures dans une île de l'océan indien dont je ne savais rien. Quand je sortis de l’aéroport avec ma valise, j’eus deux impressions contradictoires. Il faisait chaud, trop chaud pour moi, et le paysage était terriblement vert. D’un vert cru, comme on n’en voit jamais en Europe. Je compris pourquoi les peintres étaient fascinés par les couleurs des tropiques. Elles sont plus pures, plus brutes, comme artificielles. Parfois plus atroces. J’ai toujours aimé peindre, pour m’amuser, pas pour en faire mon métier. J’ai tout de suite aimé les couleurs de cette île, et je sus que je repartirais avec regrets. Et fait, j’y restai. Je cherchai à me loger, avec les difficultés que tout le monde connaît. Au début, je restai quelques jours dans un hôtel confortable, le temps de régler les affaires avec le notaire.

Les choses se passèrent avec une grande simplicité et en une demi-heure. Je suis ressorti de l’étude avec un gros chèque. J’avais écouté d’une oreille distraite le détail des comptes qui m’étaient lus sans hâte. Je n'avais aucune attache sentimentale avec celui qui était décédé, et je n’avais pas l’esprit de famille. J’étais libre et je pouvais me laisser vivre en faisant juste un peu attention. Je rentrai à l’hôtel avec la voiture de location. Sur la route, je passai devant un rocher que les gens du coin appellent « l’enfant perdu ». C’était le chauffeur de taxi qui m’avait dit ça le premier jour en me conduisant de l’aéroport à l’hôtel. Il n’était pas très bavard et s’exprimait dans un français approximatif. Moi-même, je ne voulais pas parler. Je ne me souviens plus de son visage, mais je me souviens bien de « l’enfant perdu ». C’est en regardant le rocher que je sus que j’allais rester dans cette île.

Avec patience, je pris le temps d’éplucher la presse et la documentation des organismes de tourisme pour trouver un meublé en attendant de m’installer de façon plus stable.

Cela fait maintenant trois mois que je suis arrivé dans l’île, et je ne veux plus revenir dans les plaines glacées d’Europe. Je me sens bien ici. J’ai bien essayé de vivre sans voiture, mais c’est impossible. Je ne pouvais louer un véhicule indéfiniment. J’ai fini par acheter une guimbarde d’occasion version diesel. Elle tiendra bien encore quatre ans. J’aime me promener à pied, seul, de préférence à la tombée de la nuit. Il fait moins chaud, et l’esprit vagabonde plus facilement. Je suis un rêveur impénitent. Quand je marche, et que rien, ni pluie, ni soleil, ni créature, ne vient me perturber, ma conscience me quitte et m’emmène dans des régions mentales inconnues. Je perds toute notion de temps, d’espace et pendant ces instants, je m’oublie.

C’est une sensation douce et agréable. Quand je repense à ces moments de plénitude, je me dis en moi-même qu’ils sont devenus comme une drogue. Je vois bien que si, dans la journée, je ne peux pas profiter de ces moments-là, je ressens comme un manque, je suis irritable, je dors mal. Mes évasions ne durent pas longtemps. Trop de soleil ou un peu trop de chaleur empêchent mon esprit de vagabonder, et si la nuit est totalement tombée c’est la même chose, tout s’arrête. Il faut se concentrer sur ce qu’il faut voir pour ne pas chuter ou se faire mal, et le charme est alors rompu. C’est pendant l’une de ces balades du crépuscule que je remarquai cette petite maison, adossée à la colline et faisant face à la mer. Je ne sais plus par quoi, au cours de cette mémorable flânerie solitaire, je fus sorti de ma rêverie. Je crois que c'est la maison elle-même qui voulut que je la regarde. Parfois, un rien me « réveille ».

Une rue à traverser, un bruit, un chien qui aboie. Ce jour-là, je ne sais pas ce qui s’est passé, le fait est qu’arrivant à la hauteur du portail de la propriété, je m’arrêtai pour observer fixement la maison, ce que je n’avais jamais fait avant, et qui m’apporta une sorte de paix intérieure. Je ne crois pas savoir que l’endroit porte un nom, ou alors je l’ignore. C’est une jolie petite maison, presque neuve, qui regarde inlassablement la plage de Boucan. Un simple écriteau indiquait qu’elle était à louer ou à vendre, et l’on devinait qu’il y avait plus bas le numéro de téléphone d’une agence. Le petit panneau était de travers, et les lettres passablement vieillies. Le premier soir, je n’y prêtai que peu d’attention. Mais il faut bien constater qu’à dater de ce jour, je ne modifiai plus jamais mon itinéraire de balade, contrairement à mes habitudes. Avant, je changeais de circuit chaque soir. Après la rencontre avec la maison, si les détails du parcours pouvaient évoluer, je remarquai que, systématiquement, mes pas me

ramenaient devant la résidence que j’observais avec toujours plus d’intérêt. Il me revint l’une des rares paroles du chauffeur de taxi qui m’avait pris en charge à mon arrivée dans l’île. En passant sur la route en contrebas, il avait marmonné quelque chose sur les touristes et la plage, et sur le mal qui s’était emparé de ces espaces aux rochers noircis. Je n’avais pas compris grand-chose, si ce n’est qu’un de ses parents était un prêtre, et qu’il s’appelait Alcide. Il avait aussi parlé d'une certaine Gladys qui était sa cousine. Je ne comprenais pas le quart de ce qu'il disait. Il avait fini par se taire.

Non seulement je passais tous les jours devant la maison sur la colline, mais désormais je m’arrêtais à chaque fois. Plus grave, dans la deuxième partie de ce qui était devenu comme un pèlerinage, une fois la maison dépassée, l’enchantement était brisé.

Mon esprit n’était plus libre, mais contraint par la demeure qui monopolisait toute mon attention. Rapidement, même la partie de la balade qui me menait vers elle ne provoquait plus de magie. Le soir venu, je me rendais directement devant la maison parce que mon esprit était obnubilé par elle. En moins d’un mois, elle m’avait envahi. J'en étais amoureux. Je pensais à elle à chaque instant, du lever au coucher. J’étais perturbé. Je ne trouvais un peu de paix qu’en face de la maison, si bien que désormais je m’y rendais tous les soirs en voiture, pour être plus vite près d’elle. Je me garais juste devant le portail et je la regardais. Un soir, je pénétrai dans les jardins, sans aucune autorisation. Et cela ne suffit pas. Désormais, je voulais entrer dans la maison. Cela devint une obsession. Quand j’étais près d’elle, je ne me contrôlais plus. Je crois que c’est ce qui me décida à téléphoner. Je savais que si je ne visitais pas

cette habitation légalement, je finirais par y entrer par effraction. En moi-même, j’étais désespéré. Je me disais bien qu’elle serait hors de prix, de toute façon, et pas compatible avec ma bourse. Mais c’était décidé, le lendemain je prendrais contact avec l’agence.

C’est pendant cette nuit-là que le rêve fut le plus clair. Pendant la période qui avait précédé ma décision d’appeler, je dormais assez mal et je faisais un rêve, toujours sur la même trame. On aurait dit qu’il se complétait chaque soir un peu plus. Je rêvais à chaque fin de nuit de ma marche quotidienne, et je croisais une femme devant la maison. Bizarrement, il faisait presque nuit au moment où je la croisais. Or, je ne marchais jamais la nuit. Au fil de ces songes renouvelés, sa silhouette s’affinait, je finis par distinguer clairement ses vêtements et son visage, même si tout baignait dans une atmosphère brumeuse.

Elle ne marchait pas, elle glissait et même quand je me concentrais sur ses pieds, je ne les voyais pas. Je finis par l'appeler la « femme sans pieds ». Elle ne me regardait jamais. Au moment où l’on se croisait, elle me disait à chaque fois quelques mots, toujours les mêmes. Au début, je ne comprenais rien. Et puis un soir, j’ai compris un mot, puis un autre, en trois nuits j’avais compris ce qu’elle disait.

Toutes les nuits depuis une dizaine de jours, la femme du rêve disait : « Rentre chez toi ». J’étais un peu perturbé par ce rêve hors norme, mais le matin venu j'oubliais vite la « femme sans pieds ». Je suis un oisif, un rentier. À trente ans, j’avais hérité du travail d’un père que je n’ai pas connu, d’une fortune à laquelle je ne peux avoir accès que sous forme de mensualités. En un sens, c’est heureux. Je crois que le bonhomme était méfiant, et il avait eu raison.

J’aurais très vite tout dilapidé. Je vis donc avec quelques moyens. Même si on ajoutait les revenus du deuxième héritage, celui qui m’avait fait venir ici, ce ne serait pas suffisant pour habiter une maison aussi bien placée, près de la plage, et dans cette île où le foncier est si cher. Je savais bien que je n’y arriverais pas. Je téléphonai quand même. La secrétaire qui me répondit eut comme un moment de doute et me fit préciser deux fois la villa que je voulais louer, ce qui m’exaspéra un peu. Je lui demandai le montant des mensualités, et je crus à un gag, tellement la somme était dérisoire. Incroyable ! Je dis à la secrétaire que je passerais le matin même pour régler les formalités. Un coup de chance formidable, que je ne voulais pas me voir passer sous le nez ! Je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles.

Il fallut que j’entende le directeur de l’agence me confirmer le montant du loyer pour que je commence à y croire vraiment.

L’individu était jovial et sympathique, mais je remarquais qu’il esquivait toutes les questions concernant la maison. Il n’avait qu’une seule réponse aux demandes de précisions : « Le mieux, c’est de visiter les lieux, si on veut s’en faire une bonne idée ». Il dut répéter cette phrase au moins dix fois dans des formes différentes. Moi, ça ne me gênait pas d’avoir à visiter l’endroit, bien au contraire. Pour de sombres raisons de compression du personnel, auxquelles je ne crus pas une minute, il me confia les clefs de la villa avec un état des lieux très précis. Je devais rappeler l’agence si je notais, en visitant la maison, des discordances entre ce que je pouvais constater et la fiche qu’il m’avait donnée. Le procédé me parut étonnant, mais tout occupé à l’idée d’entrer et d’habiter cette maison qui me fascinait littéralement, je n’accordai pas d’importance réelle à toutes ces bizarreries et ces cachotteries. Enfin, j'allais visiter la maison !

C’était le début de l’après-midi. J’étais euphorique. J’entrai dans les lieux comme on entre en religion. Je sus tout de suite que, plus jamais, quoi qu’il arrive, je ne quitterais cet endroit. Tout m’enchantait. Je voyais bien qu’il n’y avait objectivement rien d’extraordinaire, que tout était normal, mais les lieux étaient comme baignés d’une atmosphère à la fois apaisante et excitante. Je remarquai que la maison était partiellement meublée, ce qui ne figurait pas dans l’inventaire. J’en vins à croire qu’il y avait anguille sous roche. J’étais peut-être un « débarqué » dans l’île, mais j’en savais assez pour ne pas ignorer que la villa, dans l’état où elle était, pouvait se louer deux à trois fois plus cher. J’essayai, par jeu, d’imaginer les problèmes qui pouvaient à ce point en faire baisser la valeur, même les plus absurdes. Une ligne de chemin de fer au-dessous ou à côté, une autoroute, les nuisances d’une usine. Rien !

Je cherchai et ne trouvai pas. La maison était propre, la tentation de rester dormir trop forte. Je passai une très bonne nuit dans un très bon lit, heureux et fier de moi. Le rêve revint, mais moins fort, il s’était comme estompé. Je n’ai jamais été très à l’aise avec les choses incohérentes, pourtant, je me désintéressai rapidement de savoir pourquoi cette magnifique villa, confortable, bien située, pouvait être louée à un prix aussi bas. Tout ce qui m’importait était de pouvoir y vivre. Ma première journée fut très chargée. Il fallait tout remettre en route, les équipements ménagers, réfrigérateur, congélateur, faire les démarches pour le téléphone, l’eau, l’électricité... Je pestai en fin de matinée contre l’agence qui ne m’avait pas aidé d’un pouce à résoudre toutes ces paperasseries. Je me démenai si bien qu’en fin d’après-midi, après avoir fait quelques courses en ville, essentiellement pour acheter de la nourriture,

je m’installai dans le pliant de la véranda en sirotant un bon whisky. Je me disais que j’étais verni, et que le tableau était digne de figurer sur une carte postale. J’étais bien. Je pensai en souriant que j’en étais devenu amoureux, et que le mariage avait finalement eu lieu. C’était bête, mais j’étais persuadé que la maison, elle aussi, m’aimait. Je me disais que c’est elle qui avait fait le premier pas, en attirant mon attention avec ses parures et son air bien mis. Ma seconde nuit se passa aussi bien que la première. Mon songe quotidien semblait s’effacer, je croisai encore la « femme sans pieds », elle répéta les mêmes mots que d’habitude, mais ils étaient brouillés, comme les premières fois où j’avais rêvé d’elle. Sa silhouette se mêlait un peu plus au brouillard qui nous entourait, et je ne vis pas bien son visage.

Je ne le savais pas encore, mais c’était la dernière fois que je la voyais, et que venait ce rêve. Pendant quelques jours, par ennui, j’espionnai un peu ce qui se passait aux alentours. Mon voisin le plus proche était marié, père de deux petites filles assez jolies, et n’avait d’autre passion visible que celle d’entretenir son jardin avec méticulosité. Moi, de ma « cour » comme on dit ici, je m’en moquai. Un matin, on se croisa, je lui dis bonjour et j’essayai d’engager une conversation. J’en fus pour mes frais. Le bonhomme ne connaissait du langage parlé que « oui » et « non ». J’en conclus que j’étais indésirable, et me contentais désormais d’un bref salut lors de nos rares rencontres. Quand je croisais sa femme, je la saluais tout aussi brièvement. Elle ne me rendait jamais mon bonjour. Elle ne me voyait pas. J’étais transparent. Je me demandais pourquoi ces gens-là ne m’aimaient pas. Normalement, on répugne à

voir inoccupée la maison qui est à côté de la vôtre. Ça attire les squatters, et toute une faune de gens indésirables. Je me faisais l’impression d’être un « plus » dans le paysage du quartier, mais ce n’était pas le cas. Les autres voisins étaient finalement aussi froids, voire grossiers.

Je finis par me dire qu’ils nourrissaient tous des vues sur la villa, qu’ils attendaient que, faute de locataires, les prix tombassent encore pour l’acheter et réaliser une bonne affaire. Un jour, je vis que le chauffeur de taxi qui m’avait pris en charge à mon arrivée était garé devant la maison des voisins. Je vis ensuite qu’en les quittant il les embrassait. J’en conclus qu’ils devaient être de la même famille. Dans ces îles, les familles sont très étendues, et l’on garde le contact de loin en loin. Comme j’étais bien dans cette maison ! J’étais si bien que je ne crois jamais avoir tant dormi de ma vie.

J’avais renoncé à faire fonctionner le téléviseur et la radio, si bien que je me couchais avec le soleil qui tombe vers dix-neuf heures et je ne me réveillais qu’en milieu de matinée. J’ai toujours été un peu enveloppé. En fait, pour tout dire, je traîne une dizaine de kilos de trop depuis longtemps. Je crois que je les perdis en un mois. Tous mes vêtements flottaient sur moi, ce qui m’inquiéta un peu. Pour être franc, je commençai aussi à avoir des problèmes. Je faisais des cauchemars qui me prenaient au milieu de la nuit et qui ne me lâchaient qu’au matin. Des rêves atroces !

Moi qui, avant, ne me rappelais jamais de mes rêves… Ces cauchemars-là restaient intacts jusqu’à ce que je me réveille complètement. Cependant, il y avait quelques zones d’ombre qui m'empêchaient de comprendre le sens global du cauchemar. Par ailleurs les

séquences dont je me souvenais précisément n’étaient pas ordonnées. Je mis cela sur le compte de la chaleur, du temps, mais, malgré moi, je sentis peu à peu une angoisse sourde m’envahir. Il faut dire que chaque nuit, exactement le même cauchemar se reproduisait. Dans ses moindres détails, ses plus petits replis, et dans toute son horreur. Le téléphone se refusant à fonctionner, malgré mes appels répétés à l’agence, je me résolus à sortir de mon antre pour aller voir un médecin. Il m’examina longuement avec courtoisie et gentillesse, me questionna encore plus longtemps. Je lui apportai bientôt les analyses qu’il m’avait recommandées. Rien. Il me prescrivit des vitamines et autres placebos, et déclara que je ne souffrais d’aucun mal connu de lui. Je me résolus alors à lui raconter mes cauchemars. Il resta un long moment silencieux et me conseilla, non pas d’aller voir un psychologue comme je le pensais, mais de rentrer chez moi

en Métropole et, pour le moins, d’abandonner cette maison. Je le quittai assez fâché.

Décidément, lui et la « femme sans pieds » n'avaient que cette injonction à la bouche ! Dans le bus, en rentrant de la ville, je fis la connaissance d’un pêcheur. On sympathisa très vite. Comme je lui expliquais combien j’avais eu de la chance de trouver ma maison, je fus assez mécontent contre lui quand il m’abandonna sans autre forme de civilité à la station suivante, bien avant celle où il devait s’arrêter. Il marmonna, à l’intention des autres voyageurs, quelques mots de créole que je ne compris pas, et la moitié des gens descendirent du bus avec lui en me regardant à la dérobée. Depuis ce jour, je ne sortis plus de la maison que pour de rares courses de ravitaillement à la supérette du quartier. Quelque chose m’avait toujours intrigué dans la construction de l’habitation.

Je ne suis ni architecte ni spécialiste en bâtiments, mais il me paraissait évident que le sol de la maison cachait un niveau inférieur, une sorte de cave. Des jours durant, je sondai les parois et le plancher de la maison. Les cauchemars se faisaient de plus en plus réels, à tel point que j’envisageais parfois, surtout au réveil, de suivre les conseils du médecin. Je ne sais pourquoi, mais avant de me décider à partir, je tenais à découvrir ce qui se trouvait sous la maison, car depuis quelques jours, j’étais certain qu’il y avait une pièce cachée. J’eus bientôt la certitude absolue que dans ma chambre, sous mes pieds, vivait une chose qui avait un rapport avec mes cauchemars. Une entité qui se nourrissait de moi. J’avais perdu beaucoup de poids et je fus effrayé de me voir dans la glace du lavabo. Je ne me reconnus pas tant mon visage s'était émacié. Une fatigue sans nom me terrassait toute la nuit et une grande partie du jour.

Les quelques moments de lucidité qu’elle me laissait, je les employai à m’hydrater et à chercher la porte secrète. Je savais maintenant que l’entrée de la pièce se situait dans un des murs de ma chambre. Je croyais même savoir qu’elle se situait tout contre le lit, mais je n’arrivais pas à déclencher le mécanisme de l’ouverture. Les cauchemars se firent de plus en plus vrais, j’arrivais parfois à douter qu’ils ne soient que de mauvais rêves. Je croyais même qu’il n’en était rien, et que je les vivais réellement avec cette créature qui était sous mon lit. J’étais persuadé que tout se déroulait vraiment et que la chose me faisait mourir en se nourrissant de moi. J'étais sûr qu’à peine les yeux fermés, je me déplaçais, je trouvais le mécanisme d’entrée et que, dans une espèce de somnambulisme, je rejoignais la chose qui buvait ma vie. La créature savait donner du plaisir. Après avoir bu mon existence, cette horreur me récompensait et me faisait baigner dans une joie ineffable pour que je reste.

Mais ça ne durait pas. Quelques minutes peut-être. Dans mes rares moments de lucidité, j’essayais de reconstituer le puzzle de ces cauchemars, mais je n’y arrivais pas. J’étais sûr qu’en dormant je savais ouvrir la porte secrète. J’en savais beaucoup sur la créature, elle avait peur de moi lorsque j’étais réveillé, j’en étais persuadé. Je vivais et je m’endormais désormais avec une terreur sans nom. Hier, je tentai de fuir. La chose le sut, la porte de la chambre resta fermée. Au premier jour, j’aurais eu la force de la fracasser, mais maintenant, j’étais trop faible. J’étais prisonnier. La chambre était un garde- manger dont j’étais la nourriture. Je savais confusément que d’autres avant moi avaient subi le même sort. Je savais que dès lors, ils avaient été intégrés à l’entité originelle et qu’eux aussi avaient faim de ma vie. Si je ne triomphais pas de la bête immonde, j'en ferais, moi aussi, bientôt partie.

Il fallait que je trouve le mécanisme caché de la salle souterraine pendant mes rares périodes d’éveil et tant qu’il me restait encore un peu de force.

C’était ma seule chance de ne pas finir dans la chose. Ceux d’avant moi avaient mal, parce qu’ils avaient toujours faim. J’entendais leurs gémissements quand venait l’heure du sommeil et qu’ils m’attendaient. Tout à coup, je compris. La porte n’était pas dans la paroi, la porte, c’était le lit. Avec le peu de forces qui me restaient, je pris des allumettes et je mis le feu au lit. La chose hurla, me supplia, me menaça. J’allais mourir asphyxié ou brûlé, qu’importe, je ne voulais pas finir dans la créature immonde qui était dans la pièce d’en bas. La chose sortit des flammes. Elle lança ses tentacules vers moi, j’allai me réfugier à l’autre bout de la chambre, mais elle était trop petite, et la créature me toucha au bras, se colla contre moi et but.

Je cassai la vitre avec mes mains, et coupai le tentacule qui se nourrissait de ma vie. La chose hurla, et hurla encore, j’essayai encore une fois d’ouvrir la porte de la chambre : mon Dieu, elle s’ouvrit ! Je courus comme un fou, je sortis et tombai. Je m’affalai dans les mauvaises herbes du jardin dont je n’avais jamais voulu m’occuper. La maison flambait.

J’avais mal au bras, je regardai : le bout de tentacule y était encore fixé, et il me buvait et grossissait. Je luttai contre lui. Je perdis. Plus il buvait mon sang et plus je devenais lui.

C’était fait, j’étais lui, j’étais le tentacule, et je buvais et c’était bon. Que c’est délicieux et doux, la vie qui coule. Désormais, il fallait que je me cache. Une grosse souche de tamarin rongée par les carias trônait au fond de la cour.

Je m’installais dans le trou. J’eus faim, et j’attendis qu’une vie passe pour la boire. J’avais mal. Les jours suivants, je lançai des appels le plus loin possible. Quelques-uns répondaient. Le plus souvent, c’était des femmes, elles venaient, mais elles ne restaient pas. J’avais mal, mais je savais que tôt ou tard, quelqu’un viendrait à moi, une première fois et puis une deuxième et qu’il finirait par rester. Je deviendrais fort, et on pourrait m’entendre au-delà des montagnes. Un soir, le voisin vint, il voulut mettre le feu à la vieille souche qui m’abritait. Je hurlai de terreur, il eut peur et il s’enfuit. Je savais aussi que la chose avec qui j’avais fusionné avait eu très peur un jour, il y a longtemps. Un homme, un prêtre, était venu. Un exorciste remarquable. La chose, pour survivre, avait dû alors pousser un cri qui s’était étendu au-delà des océans.

Moi j’étais encore trop faible pour pousser ce genre de cri, et il fallait que je sois prudent. Mon voisin ne reviendrait plus. Je sais ce qui l’animait contre moi. Depuis quelques nuits, je voyais sa femme à la fenêtre de leur chambre, elle regardait dans ma direction. Lui voyait sa femme s’éloigner, et il était devenu jaloux. Il avait raison parce que désormais c’était à moi qu’elle pensait chaque jour et chaque minute. Il fallait quand même que je lutte. Elle était ferrée, mais elle se débattait et je luttais fermement. Je fis des efforts considérables, mais je savais qu’elle était déjà à moi. Ce n'était plus qu'une question de temps. L’épouse était à ma portée, je savais que j’allais me battre encore un peu et qu’elle se joindrait à moi, à nous. Encore quelques jours à attendre.

L’exorciste du diocèse, c’était le père Clément. Un jésuite qui devait avoir une

cinquantaine d’années, mais qui paraissait sans âge. Plus jeune, il avait été enthousiaste, il avait longtemps voulu évangéliser les païens. Peu lui importait l’endroit du monde où on l’enverrait. Mais cela ne s’était pas fait. Il avait été contacté par le père Alcide, un jésuite aussi, parce que comme lui il avait été à l’université grégorienne de Rome pour apprendre la théologie. Tous les deux avaient décroché une licence puis une maîtrise. Ensuite, ils avaient, à vingt ans de distance, opté pour la Sorbonne. Le doctorat de philosophie en poche, ils étaient passés par l’Institut catholique de Paris pour décrocher une licence en sciences sociales. Il moisissait dans une officine à Rome quand le père Alcide l’avait appelé. Il avait dit oui tout de suite. Pendant quelques années, il avait secondé l’exorciste en plus de ses obligations paroissiales.

Naturellement, à la mort d'Alcide, il l’avait remplacé. Le père Clément hésita longtemps avant de faire ce déplacement vers Saint Gilles. Il hésita tellement qu’un soir il se confia un peu à l’évêque, alors qu’il avait toute latitude dans son domaine et dans ses fonctions pour agir seul. Mais là, se présentait un cas spécial et il hésitait. D’une part, il fallait bien combattre tous les démons et autres succubes qui déferlaient sur le pauvre monde, pour autant, on ne pouvait pas faire n’importe quoi et se substituer aux traitements psychiatriques. Pour tout dire, il avait peur aussi. Pour une vraie possession, combien de malades mentaux que la médecine avait échoué à guérir de leur folie ? Le prêtre connaissait la nature humaine, ses merveilles et ses travers. Il était prudent parce qu'il savait qu'une fois sur mille, on était en face du démon et qu'on pouvait y laissait sa vie et parfois même son âme.

Il n’en parla qu’en termes vagues à l’évêque, et ce dernier ne devina rien, trop absorbé par la peopolisation de sa fonction. Plus jeune, le père Clément avait vu de ses yeux comment un exorciste, pourtant confirmé, s’était fait prendre par une créature du mal. Le père Alcide pensait avoir affaire à une petite histoire de folie ordinaire, et s’était déplacé pour rendre service plus que pour exercer son art. Quand il avait vu la bête, c’était trop tard. Il n’avait pas les instruments ni les bonnes prières. Il s’était suicidé peu après. Avant de partir, le père Alcide lui avait confié une lettre dans laquelle il lui recommandait de tenir informé un père jésuite du Vatican de tout ce qui se passerait après sa mort et qui aurait un lien avec elle. Depuis, le nouvel exorciste du diocèse avançait contre le mal à pas comptés. Depuis plusieurs mois, un couple le harcelait.

Le curé de la paroisse les soutenait ouvertement. C’était des notables, chrétiens et croyants. L’histoire qu’ils racontaient était perturbante. Pour les aider, il fallait qu’il aille sur place et il n’aimait pas ça. Cette histoire le mettait mal à l’aise, il sentait que quelque chose n’allait pas, qu'il y avait anguille sous roche. Et puis, tout ça se passaient dans les mêmes parages qui avaient été fatals au père Alcide. En même temps, il se disait que peut-être il vieillissait et qu'il manquait de courage. Il hésita. L’évêque lui avait recommandé la prière et c'était la seule chose sensée qui lui avait été dite le jour de cet entretien. Il y avait aussi ce chauffeur de taxi qui accompagnait souvent le couple. Il disait qu’il était un neveu du père Alcide. Tout cela respirait les problèmes. Peu à peu, la lumière se fit dans sa tête et il sut qu'il ferait le déplacement. Un vendredi matin, il suivit le couple sur les décombres d’une maison brûlée.

Il voulait faire une simple visite en se tenant éloigné de la maison dont on lui avait parlé. Il avait emmené tout son matériel et s’était préparé longuement en se disant que, sans doute, le père Alcide s’était fait avoir de cette façon, par une affaire simple en apparence qui avait mal tourné. Le chauffeur de taxi l’emmena sur les lieux, il était dix heures du matin.

Quand il en fut revenu, il compta qu’il était resté sur le site presque dix-sept heures de suite sans boire ni manger. Sur le chemin du retour, tandis que le chauffeur de taxi le raccompagnait, il se dit que contrairement au père Alcide, lui au moins avait pu disposer de quelques outils.

Malgré la fatigue, ce soir-là, le père Clément ne trouva pas le sommeil. Il se rendit compte, pour la première fois, que sa connaissance du mal était restée livresque et qu’en réalité, il n'avait été confronté au malin qu'une seule fois dans sa

vie, et que cette rencontre s’était produite le matin même. Plus jamais, il ne voulait que cela se répète. Il était vieux et n’avait plus les forces nécessaires. Au moment de la charge, le matin même, il avait été terrassé par une force invincible. Il comprit pour la première fois les raisons du suicide du père Alcide. C’était la seule solution que le vieillard avait trouvée pour ne pas livrer son âme au Mal. On ne pouvait pas résister. C’était trop fort. Même deux ou trois exorcistes confirmés se seraient fait emporter. Comment avait-il survécu ? Il ne le savait pas. Le père Clément savait seulement que le Mal était entré en lui et qu’il n’y aurait personne pour le sauver. Il savait maintenant pourquoi le père Alcide ne s’était pas confessé à l’évêque. Il se souvint aussi qu’avant son suicide le père était allé voir un prêtre du sud de l’île, qui était en délicatesse avec l’Église officielle pour

ses pratiques jugées déviantes par la hiérarchie catholique. Lui aussi irait voir ce prêtre pour savoir ce qu’Alcide avait raconté et pour lui dire ce qu’il savait. Ensuite, il prendrait le même chemin qu’Alcide. Il savait bien que l’Église condamnait le suicide et les suicidés, mais le père Clément comprenait aussi que c’était là le seul moyen de ne pas répondre à l’appel de la bête infernale qui vivait dans la souche. Non seulement le Tout Puissant lui pardonnerait d’avoir mis fin à ses jours, mais il était convaincu que Dieu lui serait reconnaissant d’avoir enlevé une âme, la sienne, au diable. Qu’importe ce que pouvait bien penser cet évêque fonctionnaire ! Il ne pouvait pas comprendre. Son boulot, c’était de gérer administrativement le diocèse. Un point c’est tout.

Le prêtre de Saint-Joseph reçut longuement le père Clément.

Il l’écouta longtemps à distance, puis peu à peu se rapprocha quand il se rendit compte que le père Clément ne pouvait pas lui nuire. Il racontait la même histoire que celle du père Alcide. Que de naïveté chez ces pères ! Ils étaient, eux aussi, inscrits dans les codes de cette société moderne qui prétendait tout savoir sur tout, et ils s’étaient fait avoir. Le premier par imprudence et routine, le second par présomption et orgueil. Le mal était en eux et ils n’avaient plus de vrai choix. Le choix était simple : renforcer le mal ou le suicide. Ils devaient partir. Le vieux prêtre de Saint-Joseph lui donna l’ordre de mettre fin à ses jours, et lui offrit l’absolution pour ce péché mortel. Il avait fait de même avec le père Alcide. Ici, au bout du bout du monde, les anciens n’étaient pas aveugles aux forces en œuvre ici- bas.

Quelle faute de l’évêque, d’avoir par deux fois exposé aussi imprudemment deux excellents pères !

Lui qui naviguait entre la com et les médias, le voilà qui était revenu sur terre, les pieds dans cette glaise qui avait forgé la chair de l’homme. Confronté au Mal, l’évêque avait nié la réalité des faits et finalement, par peur, avait écrit à Rome, informant sa hiérarchie de la nécessité de remplacer l’exorciste du diocèse. Le père qui s’était attelé à cette tâche avait fait valoir ses droits de retrait sur ce poste, avait demandé une affectation dans une paroisse pour ne pas éveiller l’attention et s’était suicidé. Juste avant sa mort, il avait envoyé une lettre volumineuse à un prêtre jésuite du Vatican, et un résumé très expurgé pour l’évêque. Une nouvelle fois, ce dernier alerta la hiérarchie romaine. Il fut bien surpris, quelques jours plus tard, de recevoir en même temps que le nom du nouvel exorciste, un mot du pape, qui ne voulait rien dire en soi, puisqu’il s’agissait de vagues encouragements, mais qui voulait tout dire sur la puissance du personnage à accueillir.

Et puis, une lettre manuscrite du pape, il n’en avait jamais reçue. Il ne connaissait personne capable de dire qu’il avait eu en main une vraie missive papale. Il la fit encadrer sur l’heure, et elle trône depuis lors dans son bureau, bien visible pour les visiteurs.

Un soir, la femme vint, comme ça. Je ne fis aucun effort de plus. Elle céda tout à coup. Je l’absorbai tranquillement, et je me sentis bien. Fort et apaisé. Je sus que je pouvais désormais attendre longtemps avant d’avoir encore faim. Je sus aussi que je devais disparaître un temps, et qu’attirer l’attention était une mauvaise chose. Jusque-là, j’avais su résister aux attaques, mais je sentis que la dernière était dangereuse. Je savais aussi que certains hommes pouvaient me tuer, alors je devais me tenir à l’écart. J’avais déjà décidé de quitter la vieille souche.

Je n’y étais resté que pour attendre la femme. Désormais, plus rien ne me retenait.

Après avoir lu la lettre que le père Clément lui avait envoyée avant son suicide, le père Benoit s’enferma dans sa chapelle privée et pria pendant plusieurs heures. Le domestique qui tenait sa maison finit par s’inquiéter, et entra pour s’assurer que l’autre n’avait pas eu de malaise. Mais non, il était à genoux et priait ! De longues heures plus tard, le jésuite se retira dans son bureau, sans rien boire ni manger. Il rédigea une longue missive. Le père Benoit en ressortit profondément épuisé. On lui servit à boire et il dîna sans enthousiasme. Quelques jours plus tard, un facteur apporta, tout ému, un recommandé. C’était une volumineuse lettre écarlate en provenance de Rome. Le jésuite s’enferma encore de longues heures, et en sortant de son étude, demanda au domestique de faire ses valises.

Toujours les mêmes, une pour ses quelques vêtements et une plus petite dans laquelle on enfermait une dizaine de vieux grimoires entièrement restaurés et dont les cuirs luisaient faiblement. Une petite fortune avait été consacrée à leur restauration. À une époque, il avait consenti à s’en séparer quelques semaines quand la bibliothèque du Vatican s’était chargée de les remettre à neuf. Quelques jours plus tard, il débarqua dans une île dont il ne connaissait presque rien. L’évêque reçut le père Benoit formellement. Il était jaloux de ce prêtre aux relations si puissantes, et il se sentait fautif de n’avoir pu empêcher les troubles récents dans son diocèse. Deux exorcistes suicidés ! C’était deux de trop. Le père Benoit était inquiet. Depuis de longues années, le pape avait donné une mission à un petit groupe dont il faisait partie.

Il ne connaissait pas les personnes qui composaient le groupe, en revanche il connaissait exactement la consigne du pape. Il avait un temps été son collaborateur quand il n’était encore qu’un jeune prêtre, et que l’autre était déjà cardinal. Ce qui les avait réunis à l’époque, et les avait maintenus ensemble depuis toutes ces années, c’est la lutte contre le Mal.

Il savait que le pape avait eu entre ses mains l’original du manuscrit envoyé par feu le père Clément. Quelque chose se passait dans cette île, et quelqu’un devait y aller. Une fois installé, le jésuite se plongea dans la relecture de certains passages de ses manuscrits et dans la prière. Le père Benoit savait que les temps viendraient où il faudrait être prêt à tout.