ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME II

Le cochon qui rit

SOMMAIRE DU TOME II

Quatre petits cochons dans une boîte rectangulaire, à chacun son compartiment et au milieu, les dés. Dans chacune des boîtes, se trouve le corps du cochon et, en vrac, ses pattes, ses yeux verts, sa queue. Chacun en prend un. Quatre petits cochons, mauve, vert, rouge et bleu, avec une bonne bouille. Et puis un godet pour jouer chacun à son tour dans le sens des aiguilles d'une montre. On lance les dés et selon le résultat, on récupère des éléments du cochon. Celui qui a réussi à reconstituer le premier un animal au complet gagne la partie. Un jeu de société assez ancien, mais qui conserve un public important. Les enfants devenus grands en achètent à leurs enfants qui à leur tour en offrent aux leurs.

Il faut d'abord faire un six pour choisir un corps de cochon et parfois on enrage de voir les autres joueurs compléter leur animal alors que soi-même on n’a même pas de quoi commencer. Plus jeune, j'y jouais avec Papa. Les enfants uniques, c'est comme ça, ils utilisent les parents pour jouer. On jouait aussi au Jeu de l'oie. Plus grande, je me suis beaucoup amusée au Monopoly, sauf que ça durait trop longtemps. De tous ces jeux de société, c'est celui du cochon pour lequel je garde la plus grande tendresse. Quand mes premiers enfants ont eu deux ans, j'ai acheté un jeu. Autant pour eux que pour moi. Ils étaient bien trop jeunes, évidemment, pour jouer. Sur la notice, on annonce « à partir de cinq ans ». C'est moi qui ne pouvais plus attendre. De temps en temps, on essayait de faire une partie. Je jouais beaucoup avec les enfants.

Même quand j'étais éreintée, je leur accordais une dizaine de minutes s'ils en faisaient la demande. Au début, on ne finissait pas les parties, mais vers leurs quatre ans, on a réussi à terminer la première. J'étais contente, c'était comme s'ils avaient passé un cap et je me reconnaissais aussi dans leur énervement, leur joie, leur tristesse. Ces cinq premières années sont passées sans problèmes graves. À part mon épuisement. Ils étaient quatre, en bas âge. Je n'en pouvais plus. Je me faisais l'effet d'un zombie. Je n'avais même plus le courage de me réagir.

J'étais devenue une coquille vide. Pourquoi les quatre enfants aiment-ils à ce point le jeu des quatre cochons ? Au début, en tant que mère, j'étais contente de les voir jouer en silence. C'était pour moi la preuve qu'ils pouvaient vivre en société.

C'est bien ce à quoi doivent servir les jeux, non ? Accepter les règles, perdre dignement, ne pas tricher et gagner sans triompher. Et puis j'étais fière, parce qu'à 4 et 5 ans, il est rare de voir des enfants jouer seuls à des jeux de société. Après mes études de lettres, j'avais voulu travailler, mais les opportunités étaient réduites. Mon père connaissait quelqu'un au rectorat et après quelques contacts, je suis allée le rencontrer. Il m'a dit qu'il allait me faire travailler comme remplaçante dans le primaire, qu'il me faisait « une fleur », qu'il avait beaucoup d'estime pour mon père qui l'avait aidé, il y a longtemps de ça. De nos jours, la richesse n’est plus matérielle, elle se mesure à nos relations, à notre réseau. Je me suis évertuée à travailler sans relâche pour montrer que je valais mieux que ça, et mes efforts ont payé. Mes qualités professionnelles étaient unanimement reconnues. Quand mon père est mort, il a eu la satisfaction de me voir casée et de savoir que

sa fille n'avait pas gaspillé ce qu'il avait obtenu pour elle. Ma mère était partie plus tôt encore. Je ne pensais pas trop à tout ça. Cela me faisait encore trop mal et me rendait triste. C’était donc avec un regard de professionnelle que j'observais la maturité, un peu prématurée, de mes enfants. Quelle mère s'en plaindrait vraiment ? Deux fois, j'ai eu des jumeaux et par deux fois, ce furent de « faux jumeaux », un garçon et une fille. Oui, j'étais fière d'eux, mais aussi terriblement fatiguée. Quand on les avait vus la première fois à l'échographie, j'étais tellement heureuse. Je voulais des jumeaux. Je ne l'avais dit à personne, mais je priais tous les soirs. Mon vœu avait été exaucé. J'étais si heureuse. Une grossesse sans problèmes et un accouchement « sans douleur ». Tout s'était bien passé. Nés en bonne santé, ils avaient grandi en nous préservant des gros soucis liés aux maladies infantiles.

Au début, j'avais trinqué, mais mon mari était là et j'étais forte. Quand j'ai su que j'étais à nouveau enceinte, j'ai été surprise, totalement ! Je suis tombée des nues. Mon mari et moi, on avait fait en sorte que mon corps n'ait pas à encaisser des grossesses si rapprochées. Au début, j'avais vraiment cru que le médecin se trompait. J’étais allée le voir pour une visite de routine et lui, il m’avait annoncé ça comme ça ! Dès qu’il m’avait vue, il avait commencé à poser des questions très précises qui montraient bien qu’il avait la puce à l’oreille. On avait fait un test, un deuxième d’une autre marque. La messe était dite, j’étais enceinte. Deux mois, avait dit le médecin. J’en avais été profondément perturbée. C’était comme si un séisme ’m’emportait. Tout de suite, j’avais appelé mon mari. Lui aussi avait cru à une blague, mais il avait vite compris que c’était vrai. Il m’avait aidée à

me calmer et j’étais rentrée sans encombre à la maison.

Les enfants dormaient. ’À peine arrivée, je m’étais mise à pleurer. C’était plus fort que moi. Je ne voulais pas pleurer, c’était idiot ! Mon corps, lui, voulait verser des larmes et s’était vidé. Après la crise, on avait parlé avec mon mari. Il m’avait dit que lui, il accepterait mes choix. Qu’il voulait bien m’aider à voir plus clair en moi, pour bien savoir ce que je voulais vraiment, mais qu’il ne voulait pas intervenir dans la décision finale. On en avait parlé pendant plusieurs jours. Il avait insisté sur les contraintes et les inconvénients mais il m’avait aussi permis d’imaginer toutes les joies nouvelles. Peu à peu, je m’étais convaincue que je voulais le garder. Deux autres mois avaient passé.

J’éprouvais les mêmes sensations que pour la première grossesse. Pas d'alerte particulière, donc. Avec mon mari, nous étions allés voir mon gynécologue pour faire le point sur cette grossesse et pour une échographie. Le sexe de l'enfant importait peu. Nous avions déjà tout à la maison. Ce qui importait, c'était la bonne santé du fœtus. Le médecin m'avait fait allonger, Puis avait enduit mon ventre de sa glu froide et j'avais regardé l'écran. On ne comprenait rien. Le manque d'habitude, sans doute. Tout de suite, le praticien avait retiré l'appareil de mon ventre. Il s'était reculé et nous avait dit : « Je dois vous dire tout de suite que nous avons là une bonne nouvelle et une moins bonne. Vous êtes encore enceinte de jumeaux ». J'étais effondrée. J’avais pleuré, pleuré. Le gynécologue ne savait plus comment me consoler. Mon mari aussi était désemparé.

« Officiellement, on ne peut plus faire machine arrière, mais si c'est votre choix et compte tenu de votre état, je peux trouver une solution ». J'avais dit non tout de suite. Je pleurais et je disais non. L'arrivée d'un troisième enfant m'avait perturbée. Encore des jumeaux, cela me détruisait. J'avais déjà l'impression de ne pas y arriver, de me dissoudre complètement dans la fatigue et les soins à leur apporter. Deux autres, c'était tout simplement impossible. Pourtant, je ne voulais pas entendre parler d'avortement. Cette idée m'était insupportable.

Dans le premier duo, c’est ma fille qui avait pris rapidement le dessus. J'en retirais une secrète et répréhensible joie. La deuxième fois, ce fut le garçon. J’étais heureuse aussi pour l'homme que j'aimais, en pensant qu'au fond de son cœur, il devait y voir secrètement un signe de sa virilité réaffirmée. Parfois, on se taquinait gentiment sur le sujet, mais au fond, ce qui nous mettait en

joie, c'était que ces quatre beaux enfants étaient les nôtres. Ils étaient les plus adorables des enfants de la terre. Mais ils m'épuisaient. J'étais usée.

Je les ai eus à un an d'intervalle, ce qui fait jaser les commères du village. Deux fois des faux jumeaux, c'est si rare que cela fait immanquablement un bon sujet de conversations et de médisances pour des voisins désœuvrés. « Cette fille est gentille, mais elle a tout faux ». Et puis, on entendait aussi : « Ça sera peut- être vrai la troisième fois… ». J'en passe et des meilleures. C'est le problème dans les campagnes, les gens s'y morfondent et pour se distraire, disent du mal des autres. Ce n'est pas par méchanceté, mais par ennui et envie. Il faut s'y faire sinon ça peut vous pourrir la vie. Moi, je suis blindée d'origine, et mon mari, c'est un char d'assaut.

On vit très bien au milieu des tartuffes, si on n'y prête qu'une attention anthropologique. Bien sûr que j'aime mon « prochain », mais moins que moi-même et si je devais m'oublier, ce serait d'abord pour mes enfants et ensuite pour mon mari. Il est à craindre que mon prochain soit sur la liste d'attente. J'aime mon mari, c'est la personne avec qui je voulais vivre et pour qui je suis prête à beaucoup de sacrifices. Il m'aide du mieux qu'il peut, mais il n'a pas la « fibre ». Moi, je l'ai peut-être trop. Je me dis que les enfants m'ont dévorée. Christian, je l'avais rencontré sur les bancs de l'école et on ne s’était jamais perdus de vue. Il est arrivé qu'on s'éloigne l'un de l'autre, c'est la vie, mais toujours on finissait par revenir ensemble. Ces derniers jours, il s'est absenté pour un mois, des affaires à New York. Je n'ai rien dit, c'est son travail et les difficultés qui vont avec. Je me rappelle, au début, quand il devait voyager, il était tout feu, tout flamme. Il aimait

les avions, les aéroports, les trains, les voitures de location, les chambres d'hôtel… Et puis, peu à peu, il a eu moins d'entrain. Maintenant, si on lui demandait quel était le principal handicap de son métier, il placerait sans hésiter la question de ces déplacements mensuels et parfois bimensuels au top du classement. En revanche, Christian est très bien payé. On vit sans vraiment compter. Peut-être me trompe-t-il parfois, avec quelques poules rencontrées dans des bars louches des mégapoles. Peut-être aussi s'est-il payé de ces escortes, que l'on loue à l'heure ou à la nuit. Je n'en sais rien, et ne veux rien savoir. Je l'aime. Un mois sans femme, je ne l'en crois pas trop capable, mais tout est possible ; il vieillit, lui aussi. De toute façon, je dois reconnaître que je ne suis plus aussi portée sur le sexe qu'avant. Quand j'étais plus jeune, j'adorais ça. Je n'aurais jamais imaginé que l'on puisse vivre sans ces plaisirs.

Maintenant, j'envisage plus nos rapports charnels comme l’ultime corvée avant la nuit réparatrice que comme un moment de plaisir. Je n'aime plus rien, parce que je n'ai plus d'énergie. Les enfants m'ont bue entièrement. Je suis vide.

Si Christian a le marché, on changera d'appartement pour un quartier plus résidentiel et un logement plus grand. Ce sera bien pour les enfants. Ils jouent. Depuis plusieurs jours, comme c'est les vacances, je dois les gronder pour les arracher à leurs jeux. Sinon, ils en oublieraient de s'alimenter. Et puis il y a l'attrait de la nouveauté. À chaque fois c'est pareil, ça les fascine. Ils jouent à en perdre toute notion des choses, et puis le temps passe, et après une période d'accalmie, ils se découvrent un nouveau centre d'intérêt, et tout recommence. Je n'aime plus les vacances. Quand j'étais encore une enfant, c'était un mot magique. Sans hésiter, je l'aurais classé en troisième

position dans mon classement des mots préférés de la langue française. J'aurais mis Papa et Maman, et juste après j'aurais mis vacances. Depuis un moment, non seulement ils sont tombés bien bas dans le classement, mais en plus, je crois que je me suis mise à les détester. Les vacances, c'est pour la joie des enfants, pas pour celle des parents. Entre les lessives, le repassage, la vaisselle, le ménage, la cuisine… je ne vis que pour eux. Ils mangent ma vie. Bout par bout, petit à petit. Les jumeaux, c'est vraiment particulier et deux paires de faux jumeaux, c'est encore plus étrange. On croirait parfois qu'ils sont quadruplés. Tout se passe comme si les plus grands freinaient légèrement leur croissance physique et mentale pendant que les deux plus jeunes mettent les bouchées doubles pour les rattraper. Au final, ils sont tous au même point d'évolution. Ils se sont débrouillés, à coup de maladies imaginaires pour les uns et de

surpassement pour les autres, pour se retrouver dans la même classe. Comme ils travaillent bien et ne posent pas de problèmes de discipline, jamais personne n'a songé à les séparer. Ils fonctionnent à la manière des bancs de poissons et cette osmose est parfois difficile à gérer. Plus jeune, je me disputais souvent avec mon frère et plus encore avec ma grande sœur. Des disputes d'enfants, pleines de férocités cruelles, et puis c'étaient les pleurs, la punition pour le responsable et finalement l'oubli. Je n'ai pas aimé mon enfance à cause de ces disputes. On ne s'imagine pas à quel point un enfant peut en faire souffrir un autre. Les souffrances et la douleur ne sont pas proportionnelles à l'âge. Grand ou petit, on éprouve parfois des douleurs sans nom.

J'étais tellement contente de voir mes enfants grandir à l'abri de ce que j'avais connu.

Depuis plusieurs jours, la nouvelle folie, c'est donc le Cochon qui rit, et cette fois, leur engouement prend des proportions si considérables que la nuit, je dois cacher la boîte de jeu pour être sûre qu'ils dorment vraiment dans leur chambre. Bientôt, il faudra songer à séparer les garçons des filles, ils grandissent vite. Je m'inquiète un peu. À cet âge, c'est devant la télé que je devrais les trouver, ou avec des consoles de jeux. Il ne leur manque rien, ils ont tout ce que la technologie peut offrir à des enfants de leur âge. Pendant longtemps, ils ont fait comme tous les autres. Les choses ont totalement changé quand le Cochon qui rit est arrivé dans la famille. Mon mari et moi gardions une tendresse particulière pour ce jeu qui avait bercé notre enfance…

Les enfants sont couchés.

Ça a été difficile ce soir, ils voulaient encore et encore faire une dernière partie. Maintenant, ils dorment. Je me suis assise dans le salon. Cette journée a été si fatigante. Depuis quelques jours, j'ai un début d'angine et je suis épuisée. Je devrais me lever et faire du repassage, mais je décide de me ménager. J'ai pris un verre d'alcool, ce que je ne fais presque jamais. Je reste là un moment, juste pour ne rien faire et ne penser à rien. Je regrette tellement les soirées d'avant les enfants, quand je pouvais avec Christian dormir, sortir, m'occuper de moi et de nous. Je me dis que j'ai de la chance qu’ils n’aient pas de gros problèmes de comportement. Qu'ils vont grandir, être de plus en plus autonomes et que ce que je vis maintenant n'ira qu'en s'améliorant. Et c’était déjà vrai ! Je me souviens avec une vraie terreur de leurs premières années. J'étais à mi-chemin entre la folle et le zombie. Aujourd’hui, j’avais repris un peu le dessus.

J'ai pris la boîte, je l'ai regardée attentivement. Ce n'est qu'un jeu. Rien à signaler, vraiment. J'ai bien tenté à plusieurs reprises de les intéresser à autre chose, je n'y suis pas arrivée. À part une écoute polie et un semblant d'attention, tous les quatre n'avaient en tête que de précipiter la fin de ce qu'on avait commencé. J'attends le retour de Christian pour y mettre bon ordre, c'est malsain de jouer à la même chose pendant des jours et des jours – c'est ce que je crois. Christian me manque, pas seulement à cause de ce problème de jeu qui devient un peu trop obsessionnel, non, il me manque parce qu'il fait partie de moi et de mon histoire. J'ai besoin de lui, de savoir qu'il est là. Le jour de notre mariage était quelconque, je ne suis pas de ces femmes qui veulent absolument y voir le plus beau jour de leur vie. Moi, ça me faisait suer tout ce cérémonial archaïque et tous ces gens dont il faut

s'occuper alors que tout ce que je voulais ce jour-là était qu'on s'occupe de moi et de nous. On s'est mariés en cachette. Le plus beau jour de ma vie, il y en a eu deux. Les naissances de mes enfants. Ça, c'est important et les jeunes couples feraient mieux d'économiser sur leur mariage pour investir dans la fête qui devrait entourer les naissances. Ce matin, je n'ai pas voulu leur rendre le jeu. Ils sont restés dans leur chambre et j'ai entendu les conciliabules. Mais comme toujours, quand on a quatre enfants et qu'on est seule, on se réjouit qu'il n'y ait pas de disputes et on se contente de ça. Vers neuf heures, c'est Clara qui est sortie acheter le pain et les croissants. C'est souvent elle qui est déléguée par les autres quand il s'agit d’expérimenter de nouvelles choses. C'est la plus débrouillarde. En douce, elle a acheté une autre boîte de jeu. Ça faisait plus d'une heure que je n'entendais rien et j’espérais qu'ils lisent. Je suis entrée brusquement dans la chambre, j’ai vu le jeu du Cochon qui rit et les quatre

enfants dans la même attitude que depuis plusieurs semaines. Je pense d’abord qu'ils ont découvert la cachette où j'avais mis le jeu, mais le petit Nicolas avoue tout, sous le regard réprobateur de ses frères et sœurs. Je confisque le jeu à nouveau. Je n'aurais peut-être pas dû. Toujours est-il que les enfants, à l'heure de la sieste, entrent dans la chambre et dérobent les deux jeux. Je les gronde au réveil. Ils pleurent tellement et demandent que je leur rende les boîtes. On croirait que c’est une question de vie ou de mort. Cela m'attendrit. Les enfants se font un monde de choses qui ne sont que des bêtises. Je cède, je suis trop faible avec eux. Heureusement, Christian ne tardera plus maintenant ; il m'a téléphoné tout à l'heure. Ce n'est plus qu'une question de jours. S'il réussit, nous irons en vacances une semaine dans les hauts, et là, pas de Cochon qui rit. C'est sûr, j'aime de moins en moins les voir assis par terre à jouer tous les quatre aux

mêmes places. Ça ressemble de plus en plus à un rite malsain.

Ce matin, je me suis surprise à les espionner. Je ne crois pas qu'ils aient deviné ma présence. Et là, j'ai vu qu’ils ne jouaient pas. C'est, en fait, encore plus grave que je ne le pensais. Quand je dis qu'ils ne jouent pas, je veux dire qu’ils ne jouent pas au Cochon qui rit. J'y ai joué moi aussi quand j'étais petite fille, et ces quatre-là ne « jouent » pas au cochon, c'est une certitude absolue. Ils utilisent les éléments du jeu, mais je ne peux deviner à quoi ils jouent. Je comprends maintenant l'origine de ma gêne et de mon malaise. Ce qui est effrayant, ce n'est pas tant le fait qu'ils y jouent à longueur de journée, mais bien qu'ils jouent sans aucun bruit, sans aucune parole. Presque sans aucun geste. Et puis ils sont assis par terre dans la position des yogis hindous, le corps très droit ; je crois même qu'ils ferment les yeux.

Les enfants me font peur. J'ai téléphoné à Christian ce soir, je lui ai tout raconté de ce que je voyais, ce qu'ils faisaient, mes peurs et mon anxiété. Il a vraiment tenté de me rassurer. Il n'a rien compris, il a tout minimisé. Il doit croire que je suis trop fatiguée. Je lui ai raccroché au nez. Ça m'a quand même servi de leçon. Ce que j’ai vu n'est pas dicible, peu crédible, et je dois le garder pour moi seule, jusqu'à ce que Christian revienne et voie tout cela de ses propres yeux. J'attends son retour, mais je fais d'horribles cauchemars la nuit. Les quatre petits cochons et les quatre enfants se mêlent et ne forment plus qu'une monstrueuse entité, qui me terrorise jusque dans ma chambre et dans mon sommeil. Je ne veux plus dormir, j'ai trop peur maintenant de rêver à cela. J'ai dû boire un litre de café ce matin, et je n'ai pas mangé. Je n'ose même plus entrer dans la chambre des enfants.

La dernière fois que j'ai essayé, ils m'ont regardé avec des yeux si méchants que je n'ose plus aller les voir. Et pourtant je ne me résous pas à les laisser seuls. Depuis ce matin, le téléphone est en dérangement et la porte d'entrée est bloquée. Pendant une heure, j'ai cherché la clé. Puis j'ai réfléchi. Ce ne peut être que les enfants qui l'ont cachée quelque part. Pas question de fuir par la fenêtre, huit étages, ce n'est pas possible. C'est alors que j'entends les grognements. Je m’approche de la porte des enfants et je regarde par le trou de la serrure. J'en reste hébétée. Il y a quatre petits cochons dans la pièce avec des pattes, des oreilles et une queue en tire-bouchon, chacun avec sa couleur, arborant deux petits yeux inexpressifs et lugubres. Il n'y a plus d'enfants, rien que quatre cochons qui grognent, quatre petits cochons grandeur nature, qui bougent, se lèvent et se

dirigent à quatre pattes vers la porte – vers moi. Je cours comme une folle me cacher dans la chambre que je verrouille à double tour. Derrière la porte, je les entends qui grognent. Je réussis à déplacer le lit et à le coincer contre la porte. L'horreur qui est derrière renifle, tâte, se concentre, fait bouger un peu la poignée, sans résultat. J'ai peur, atrocement peur. Je brise la vitre de la chambre et je hurle, hurle pour que l'on me vienne en aide. La fenêtre d'à côté s'ouvre et un des petits cochons me regarde avec ses yeux verts de porcin. Je recule pour ne plus voir cette horreur. Puis, je réalise que sur l'armoire de la chambre, il y a le revolver de Christian. Il l'utilise pour ses stages d'officier de réserve. Je sais aussi que dans le tiroir de son bureau, qui donne directement dans la chambre, il y a près de ses dossiers une boîte de munitions. Christian a toujours voulu que les deux choses soient distantes l'une de l'autre. Un

jour, après avoir fait l'amour, il m'a expliqué comment m'en servir. Je me précipite sur le tabouret que je pousse contre l'armoire, je prends le revolver et je le charge à fond. Quand je remets la tête à la fenêtre, il y a encore un petit cochon qui me regarde. Je prends le pistolet et je tire. Un instant après, je jette un œil pour voir. Il y a du sang sur les montants de la fenêtre du salon. J'ai moins peur. Je m’assieds, transie d'effroi sur le lit. Dans la pièce d'à côté, on entend des hurlements entrecoupés de grognements. Il y a un moment de calme, puis j'entends du bruit à la fenêtre. Je bondis, le revolver en main. Et je me penche un peu pour voir. Cette fois-ci, c'est le petit cochon vert qui essaye de parvenir de sa fenêtre à la mienne par la margelle étroite qui longe l'immeuble. Je tire jusqu'à ce qu'il tombe. Je ne sais pas combien de fois. Il n'en reste plus que deux.

Dans la presse du lendemain, on peut apprendre que la veille, une mère a assassiné sauvagement deux de ses enfants à coups de revolver. On précise aussi que c'est grâce à l'intervention des voisins que les deux autres enfants ont pu être épargnés. La mère s'est livrée à la police et a été hospitalisée. Les survivants se portent bien. En l'absence du père, en voyage au moment des faits, ils ont été placés dans une famille d'accueil. Les tuteurs disent que les deux enfants sont gentils et qu'ils se comportent normalement. Ils se nourrissent bien et comme tous les enfants de leur âge, ils jouent. La femme précise qu'ils apprécient particulièrement le jeu du Cochon qui rit…

Christian me secoue, il me parle gentiment. Je le regarde avec un air de folle. Il me caresse les cheveux.

— Sabine, tu as fait un cauchemar, tu as hurlé si fort que j'ai eu peur. Ça va ? Calme- toi, tout va bien !

— Christian, s'il te plait, promets-moi de jeter le jeu du Cochon qui rit ! Je veux que tu me promettes de le faire tout de suite !

— Ne crie pas si fort. Oui, je ferai comme tu veux, ce matin, tout à l'heure. Ça fait longtemps que les enfants n'y jouent plus, ils ne se rendront compte de rien. D'habitude, je me lève la première, mais ce matin-là, je n'y arrive pas. Christian regarde si j'ai de la fièvre en posant sa joue sur mon front. Il pique un peu. Ensuite, il me dit que tout va bien, que ce n'est que de la fatigue. Il se lève et m’apporte un café. On croirait que c'est dimanche. Il y a comme une force implacable qui me colle au lit. Je me redresse un peu, on boit et bavarde. Peu à peu, je reprends le dessus. Je réussis à me lever et à faire ma toilette. Christian est parti et peu à peu les enfants se sont levés. J'ai posé tout le nécessaire sur la table dans la cuisine et ils sont venus se servir au fur et à mesure. Ils sont jeunes, mais ils font beaucoup de choses seuls ou en s'aidant les uns les autres.

On ne peut pas faire autrement quand ils sont quatre. Quand le dernier termine le petit déjeuner, la salle de bains est libre pour lui et moi je range la cuisine. Et puis ce sera le tour de la salle de bains, des chambres, du salon. Ensuite, il faudra s'occuper du linge. Je suis éreintée. On est six dans la maison. C'est le deuxième jour de vacances, j'en suis venue à haïr ces jours de congés. Heureusement, les enfants grandissent et jouent paisiblement dans la chambre. Je me dis que je n'ai pas à me plaindre : de mois en mois, ils se font plus légers sur mes épaules. Hier, j'ai été tranquille toute la journée. Bien sûr, il y a le ménage, mais les enfants n'ont pas crié, il n'y a pas eu de disputes. J'ai repensé à cette saleté de cauchemar. J'ai essayé de le repousser le plus loin possible, mais maintenant j'y pense tout le temps. D'habitude, quand je fais le ménage, le repassage, je ne pense à rien et le temps passe plus vite.

Aujourd'hui, quelles que soient mes activités, le cauchemar envahit ma tête. Parfois, c'est une chanson qui vous agace, de préférence une chanson bête, on se surprend à la fredonner et on s'en veut. Mais on n’y peut rien, on lutte une journée, deux jours, et puis ça passe. Ce cauchemar, ce n'est pas une chansonnette, il me terrorise. J'ai assassiné mes enfants. Je n'en reviens pas de voir que mon cerveau a pu imaginer une telle fantasmagorie. J'ai peur de ma tête. Si elle peut délirer à ce point quand je dors, il est probable qu'elle dysfonctionne aussi la journée, dans la vraie vie. Je découvre une partie de moi-même qui m'écœure et que je ne reconnais pas.

Je pense aux enfants. Je pense au cauchemar. Mon esprit est comme un métronome fou. Je ne les entends pas. Je dois mettre fin au pas de deux qui gouverne ma tête. Je dois aller les voir, les espionner même.

Je résiste quelques temps à cette tentation et en même temps, je sais bien qu'elle finira par triompher pour que je puisse m'apaiser. Je laisse le fer à repasser et les chemises en plan et je vais voir. Je sais qu'ils sont dans la chambre, mais je n'entends rien. Hier, toute la journée, c'était comme ça. Il fallait les bousculer un peu pour tout. Pour qu'ils s'habillent, pour le dîner. J'entrouvre la porte et je regarde. Ils sont assis par terre, en silence. Je suis mal à l'aise. Ils sont presque immobiles. Devant eux, une boîte rectangulaire, des dés et quatre petits chevaux.