ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME II

Le soldat perdu

SOMMAIRE DU TOME II

Un type marche sur le bas-côté de la route. Il a encore neigé cette nuit. Les deux bords de la chaussée sont recouverts d'une épaisse couche de flocons. Vingt, peut-être trente centimètres de poudreuse. La voie a certainement été salée très tôt ce matin. Pas de traces blanches. Seulement de l'eau sale et un peu boueuse. Une voiture passe de temps en temps, dans un sens ou dans l'autre. C'est une petite route de campagne perdue. En une heure, on n'a compté que trois voitures. Le type n'a pas froid. Il est chaudement couvert. Ce sont des vêtements de militaire. Ils sont usés et décolorés. On ne distingue pas bien les contours de son visage en partie couvert par un gros bonnet de laine ainsi qu’une barbe épaisse parsemée de petits glaçons qui lui ronge la face.

Qui peut savoir d'où il vient et dans quel trou il a dormi ? Les trois conducteurs des véhicules qui l'ont croisé ou dépassé ont été étonnés. En rase campagne, à des dizaines de kilomètres du premier village, cet homme sur cette chaussée, ce n'était pas normal. Ils ne se sont pas arrêtés par prudence, mais plusieurs kilomètres plus loin, ils y pensaient encore.

Parmi eux, deux femmes, qui se sont surtout demandé s’il ne fallait pas faire quelque chose. Si on était dans un film américain, elles auraient prévenu le shérif qui aurait enfilé son blouson, pris son chapeau et serait allé identifier l'intrus qui entrait dans son comté. Mais la vie n'est pas un film américain et on n’était pas dans l'ouest sauvage. Comment téléphoner à une gendarmerie, pour dire qu'il y a quelqu'un qui marche sur la route ?

Les trois chauffeurs ont poursuivi leurs occupations habituelles.

Le type est sur la route depuis des heures et il faudrait des évènements particuliers pour qu'il reprenne contact avec la réalité. Cela arrive parfois. Il n'est absolument pas perturbé par tout ce froid et cette neige. Ce qui le « réveille », c'est une voiture qui passe trop près, qui klaxonne ou qui l'éclabousse avec toute cette eau sale. La faim et la soif aussi le tirent du vide dans lequel il est enfoncé depuis longtemps.

C'est un soldat. Il s'est engagé après le bac et une maîtrise d'informatique. Il a postulé pour un emploi à l'armée et il a été recruté. Ça lui a plu. Les efforts physiques demandés ne l'ont pas gêné. La discipline l'a rassuré et il a toujours aimé le sport. Le maniement des armes l'a distrait et son calme lui a valu de nombreuses formations comme tireur d'élite. Tout se passait bien. Les camarades, la caserne, pour un enfant qui a toujours été solitaire, c'est comme un asile délicieux.

Dès le début, il a été soumis comme tout le monde à une batterie de tests et on l'a affecté dans une école d'officiers. Diplôme en poche, il a été placé dans une unité opérationnelle, au service des communications. Il avait aimé l'armée et on y avait apprécié son engagement. Et puis le premier conflit avec l'Irak est arrivé. Le lieutenant n'avait jamais pensé qu'il serait un jour confronté à la guerre. Il n'avait vu dans l'armée qu'une belle carrière. Depuis plusieurs semaines, au mess, les plus gradés des officiers évoquaient l'engagement du bataillon. Tous disaient que des opérations étaient décidées, que l'unité serait mobilisée en priorité. C'est comme ça que ça se passe. Un jour, juste après le déjeuner, tous les officiers sont convoqués dans la salle de commandement. Le colonel donne l'ordre de départ. Tout le bataillon, comme prévu, est embarqué pour ces opérations à l'autre bout du monde. Lui n'a pas d'états d'âme. Ses chefs ont expliqué les consignes. Il les a exécutées. En

quelques minutes, il a bouclé ses affaires personnelles, pris le paquetage réglementaire et il s'est ensuite concentré sur l'emport du matériel de communication. Le bateau colore toute cette expédition d'un air de fête. Comment penser à la guerre avec une mer aussi calme et un ciel si pur ? Tout le monde est confiant et le moral trône au beau fixe. Et puis, le temps se gâte. Le mal de mer déchire les organismes et jette comme une ombre sur les hommes. La tristesse envahit le pont et les niveaux inférieurs. Mais à force de médicaments, le mal recule après avoir amaigri les corps et cassé les courages. Chacun à son rythme reprend le dessus. Au moment du débarquement en Arabie, les soldats ont retrouvé leur bonne humeur et la foi en leur destin. La chaleur est accablante et elle a vite dressé les organismes à prendre le bon tempo. Dans ces pays, s'agiter vous épuise et on paie parfois de sa vie les dépenses d'énergie inutiles. Il faut fonctionner à bas régime.

Les semaines passent. Une routine de camp s'est installée, interrompue par les marches et autres exercices militaires. Parfois, le vent aussi se lève et le sable envahit tout. Ces jours-là, il faut boire plus encore. Le lieutenant fait partie de la troupe des invisibles. Jamais il ne se fait remarquer et il fait exactement ce qu'on lui demande, avec intelligence. Les officiers supérieurs, qui tentent de maintenir la troupe opérationnelle, font de leur mieux, mais la chaleur les accable, eux aussi. Un matin comme les autres, tout ce calme s'évanouit. On embarque les hommes dans les véhicules de guerre prévus à cet effet et tout le monde se dirige vers la frontière koweïtienne.

Le lieutenant qui erre quelques années plus tard sur un chemin dans une campagne enneigée n'était pas destiné à participer aux combats.

Il était positionné juste en arrière du front pour assurer le bon fonctionnement des transmissions. De là où il était, on entendait bien les bruits de la guerre, mais ils étaient amortis par la distance. C'était comme un brouhaha. Parfois, il avait même honte de ne pas vraiment s'exposer comme les autres. Mais dans une guerre moderne, si l'on n'a pas de bons systèmes de communication, on perd. Il se sentait utile, il se savait indispensable, mais il ne se battait pas. Les consignes pour lui, comme pour les autres, étaient strictes, il avait donc son fusil- mitrailleur réglementaire à portée de main ainsi que son sac. Le sac, lui, n’était pas réglementaire, ou alors il avait été sérieusement amélioré. Il était aussi devenu beaucoup plus solide. À chaque inspection, et elles étaient presque journalières, on le réprimandait pour le sac, il expliquait qu'il n'avait ajouté que des renforts. Personne n'insistait, tout ce qui avait été fait sur le sac était utile et raisonnable. Les cadres de l'armée n'étaient pas dépourvus

d'intelligence et tous finissaient par fermer les yeux sur une entorse aussi utile. En théorie, il devait se tenir prêt à combattre à tout instant. Il avait tout. Les odeurs, les bruits, la tension. Il a tout, sauf la vraie guerre. Les troupes françaises auxquelles le lieutenant appartient se sont déployées et effectuent un mouvement tournant vers la droite, en parallèle au corps d'armée des États- Unis qui porte l'essentiel de la charge. La mission est claire : empêcher qu'une attaque se produise sur les flancs de l'assaut principal. Toute la troupe est sur le qui-vive, aux aguets. On ne parle pas. La tension est palpable. Les soldats sont jeunes, en pleine possession de leurs moyens physiques. Ils sont formés et ils seront dangereux au combat. Au premier coup de feu, ils se transformeront en machines de guerre, mais là, entassés dans les véhicules, dans l'attente du baroud qui peut arriver à tout moment, ils ont des visages d'enfants hagards.

Tous ont les nerfs à fleur de peau, tout le monde est aux aguets. Il n'y aura jamais de vraie menace ni d'attaque latérale. Alors qu'ils viennent de s'installer pour la nuit, quelque chose explose au milieu du camp. Juste à côté de la centrale de communication. La tente est soufflée. Une dizaine de soldats sont blessés gravement et tout le monde se met à courir dans tous les sens. Le bruit assourdissant de l'explosion laisse peu à peu la place aux cris, aux hurlements. Le lieutenant a juste le temps de prendre son fusil et son sac avant de disparaître. Il n’aura jamais entendu la deuxième explosion. On n'a jamais su s'il s'agissait de tirs « amis », si des munitions avaient pris feu, ou si c'était une attaque de l'armée irakienne. Les services de secours étaient intervenus avec du retard puisqu'ils avaient eux-mêmes été touchés. Peu à peu, l'ordre était revenu et on avait fait le décompte des troupes.

On n'avait pas trouvé trace du lieutenant. Le soir même, le camp avait été levé et le lieutenant officiellement porté disparu.

Depuis l’explosion, il ne cessait de voyager. D’abord, il avait tant voyagé qu’il s’en était senti tout à fait déboussolé. Juste après l'explosion, il s'était retrouvé dans une chambre, mais cela n'avait pas duré. Tout de suite après, il errait dans sa ville natale où il ne pouvait retrouver ni la maison de sa famille, ni ses parents. Encore après, il était dans Koweït City en pleine débâcle iraquienne. Puis dans le désert. Encore dans le camp. Toutes les deux minutes, il voyageait. Parfois, c'était bien, comme ces deux fois où il s'était retrouvé dans son lit, mais le plus souvent c'était atroce. À peine arrivé, il fallait se battre, tirer, tuer pour survivre. Trois fois, il aurait dû mourir, mais il avait voyagé à temps. Ce n'était pas lui qui maîtrisait le moment des départs ni les lieux d'arrivée.

Ça se passait comme ça. Et puis, les transferts s’étaient espacés et étaient devenus moins dangereux. La plupart du temps, il se retrouvait on ne sait où dans le désert ou dans un quartier de Dijon qu'il connaissait bien. Il avait pu commencer à réfléchir un peu à ce qui arrivait. Mais ça n’avait servi à rien. Il n’avait trouvé aucune explication logique, alors il s’était concentré sur les moyens de sa survie. Il avait nettoyé son arme, l'avait rechargée. Avait vérifié les grenades à main. Il s'était alimenté et avait bu un peu dans l'attente du prochain transfert. Au fil des voyages, les provisions avaient diminué et l'eau avait déserté sa gourde. Il avait perdu son fusil au cours d'un séjour. Il avait l’arme déposé à ses côtés et il était parti sans elle. Son sac dans son dos ne le quittait jamais. Après l'épisode du fusil, il l'avait tourné vers son ventre et le tenait toujours serré contre lui.

Des tribus qui nomadisaient dans le secteur avaient fini par récupérer le lieutenant à des centaines de kilomètres au sud, loin de tout conflit. On l'avait retrouvé en lambeaux. Muet et errant comme un fou dans le désert, sans eau ni nourriture. Il avait été remis à des soldats britanniques puis transféré au commandement français. Les forces françaises l'avaient rapidement identifié et comme on n’avait rien pu en tirer, il avait été rapatrié et abruti de drogues dans un hôpital militaire. Plusieurs mois avaient passé. Le lieutenant ne reconnaissait ni ne parlait à personne. Il était ailleurs. Ni violent ni hystérique. On avait arrêté les médicaments, il avait été démobilisé et placé en maison de repos. Au bout de trois mois, il avait disparu un matin et on ne l'avait plus retrouvé. Son signalement avait été donné aux forces de police. Sans plus. On ne pouvait pas empêcher un citoyen de se déplacer, si rien n'avait été retenu contre lui.

Il était parti le jour où il avait parfaitement compris que, désormais, il était seul au monde.

Depuis, le lieutenant erre sur les routes de France. De temps en temps, on lui donne à manger. Un soir, un chien s'est couché à ses côtés pendant son sommeil. Le lendemain, il s'est levé et il a repris sa route pour nulle part. Le chien l'a suivi. Il ne l'a pas pourchassé. L'animal mange ce qu'il peut, ce qu'il trouve le long des chemins. Souvent, ce n'est pas grand-chose, mais il survit. Un soir, il faisait froid, le lieutenant lui a donné un restant de nourriture. Lui non plus ne s'alimente pas toujours suffisamment. S'il y a des poubelles, il mange, mais dans beaucoup de villages ou même de villes moyennes, les camions ne passent que deux ou trois fois par semaine, voire une seule. Les jours de ramassage, quand les poubelles sont sorties, sont les seuls où il s’alimente correctement.

Quand il est dans une campagne, il essaye d'amasser un peu de nourriture pour les autres jours. S'il y en a trop, il la jette au chien. Avec le temps, il en donne au chien même s'il n'en a pas assez pour lui. Un soir avant de dormir, il a regardé l'animal. Vraiment regardé, en faisant attention à ce que ses yeux voyaient. Un long moment est passé comme ça. Lui, les yeux sur le chien et l'animal, les oreilles baissées, la tête contre le sol, qui essayait de se rendre le plus petit possible. Le lieutenant n'a rien dit. Il a caressé le chien. De jour en jour, il fait plus attention à l’animal. Maintenant, c'est systématique, quand il va chercher à manger, il essaye de trouver quelque chose pour que le chien puisse s'alimenter correctement. Il n'aime pas les villes. C'est pourtant là où l'on mange à sa faim, mais on n'y dort jamais tranquille. On est agressé par d'autres, plus pauvres que vous ou plus envieux. Depuis des mois maintenant, il marche.

La première fois qu'il voit la femme, c’est au milieu d'une grande ligne droite. Au début, on ne distingue qu'un renflement sur la route avant de deviner qu’il s’agit d’une voiture garée sur le bas-côté non loin d’une silhouette blanche et rouge qui attend. Plus près encore, il devient facile de comprendre qu'il s’agit d'une femme. Arrivé à sa hauteur, le lieutenant voit la roue, le cric et la manivelle par terre. C'est le pneu avant droit qui est crevé. La femme parle, mais il n'entend que le bruit qu'elle fait avec sa voix. Il s'est approché de la manivelle, a desserré les quatre boulons. Il engage le cric dans la gorge sous le châssis et monte la voiture. En dix minutes, la roue est changée. Pendant tout ce temps, le chien est assis et le regarde faire. On entend aussi les bruits de la femme, mais moins. Elle s'est éloignée du véhicule et semble téléphoner. Y a-t-il dans cette campagne un

réseau pour les téléphones portables ? Rien n'est moins sûr ! La réparation terminée, il reprend son chemin. Quand il se trouve à une certaine distance, la femme prend la roue crevée, la met dans le coffre avec les deux autres outils et démarre. Quelques centaines de mètres plus loin, elle dépasse le lieutenant et le chien. Il n'y a que l'animal qui la voit.

Deux jours plus tard, la femme de la voiture sort de la boucherie du village, celle qui est en face du square. Au moment où elle ouvre la porte arrière de l'automobile pour déposer ses achats, elle voit ce type qui l'a dépannée avec son chien.

Ils sont tous les deux assis dans le square à regarder dans le vague.

La première fois, elle avait eu peur. Elle attendait une voiture pour qu'on l'aide. Personne ne venait. Son téléphone ne captait aucun réseau.

Quand elle avait vu les deux silhouettes dans le lointain, elle avait pensé à un joggeur, mais rapidement elle s'était rendu compte que c'était un clochard et son chien. Elle avait eu encore plus peur. Les médias se complaisent à vous abreuver de ces meurtres commis par des vagabonds sur des personnes isolées. On a beau savoir que tous ces faits sont surexposés, instrumentalisés, ils existent cependant bel et bien. Quand on a peur, on ne change ni de lessive ni de gouvernement ! La femme qui était en panne avait essayé de prendre du recul, de se faire une opinion, mais on n'échappe pas si facilement aux conditionnements dans lesquels on baigne. Elle avait donc contourné la voiture, au fur et à mesure que le vagabond s'approchait, de manière à toujours être séparée de lui par le véhicule. Le type avait l'air un peu soigné. Grand et athlétique, avec une veste militaire comme on en vend dans les marchés.

Le chien ne l'avait pas effrayée. Ce n'était pas un molosse. Encore moins une de ces bêtes de combat dont s'entourent les bandes de jeunes routards paumés que l'on voit de plus en plus dans les villes et qui n'ont, en dehors du regard des animaux, plus rien pour se sentir considérés. Ce chien, c'était un bâtard ordinaire avec une bonne tête et pas trop maigre. Le type n'avait pas l'air de la voir, elle avait trouvé ça inquiétant. Puis elle avait pensé qu'il passerait son chemin et elle avait commencé à se rassurer. Quand il s'était arrêté, son sang s'était figé dans ses veines. Elle avait pris son téléphone et avait fait semblant d'appeler. Le type avait changé la roue, sans jamais la regarder. En revanche, elle avait entendu les bruits du cric, de la manivelle. En se déplaçant un peu sur le côté, elle avait vu que le chien ne le quittait pas des yeux et suivait tous ses gestes. Et puis, ils étaient partis. Sans se retourner, sans un mot. Elle avait poussé un immense soupir de soulagement.

Elle était tellement contente qu'il ne lui soit rien arrivé. Elle se connaissait bien maintenant. Elle savait qu'en cas d'agression, elle ferait partie de ces gens qui non seulement ne se battent pas, mais sont incapables de fuir. La violence la paralysait. Un sourire scotché sur le visage, elle avait tout rangé et avait repris la route. Ils lui avaient tiré une sacrée épine du pied. Quelques centaines de mètres plus loin, elle les avait doublés en s'écartant plus que de raison. Elle s'était enfuie. Elle avait eu si peur, parce qu'elle était seule sur une route perdue et que le type se comportait d'une façon étrange. Même le chien s'était conduit anormalement. Un animal ne peut pas s'intéresser aussi intensément à un changement de roue. Longtemps, elle les avait regardés dans le rétroviseur et quand ils avaient disparu, tout de suite, elle avait eu honte d'elle-même. Le lendemain en se réveillant, elle s’était reproché encore son manque de gratitude

envers un pauvre hère qui lui avait donné de son temps et s'était sali les mains pour elle. Elle s’était dit que c'était ce type de conduite qui, multiplié à l'infini, rendait ce monde invivable. Elle s'en voulait d'avoir elle aussi contribué à fabriquer ce monde qui rendait les personnes invisibles et transparentes.

Quand elle le voit dans le square, sa décision est immédiate. Elle va lui offrir quelque chose pour soulager sa conscience, pour réparer le mal. Elle ne veut pas être mêlée de près ou de loin à la production d'indifférence généralisée. Une seconde chance lui est donnée, elle ne la ratera pas. Pourvu qu'il reste dans le square encore quelques minutes ! Elle range ses commissions et cherche vingt euros dans son sac. Elle les a, mais en pièces. Elle repart chez le boucher qu'elle connaît de longue date, lui demande un billet de vingt et lui explique comment le type dans le square l'a aidée. En s'approchant du clochard, elle constate encore une fois que le type se tient aussi bien

qu'on peut se tenir quand on vit sur les chemins. Elle bredouille quelques phrases pour dire qui elle est et pour le remercier et lui tend le billet. Il ne la regarde pas et ne prend pas l'argent. Malgré la peur, elle glisse le billet entre ses doigts. L'homme tressaille et le chien se lève. Elle recule. Le type l'observe d’un air étrange. Doux et étonné. Elle n'a plus peur. Il voit sa main, et le billet. Il dit merci et le met dans sa poche. Il la regarde partir. Le chien aussi. Elle rentre dans sa voiture presque tremblante. Pas par peur du type, il a les yeux trop doux pour être méchant. Elle frémit parce que la situation était troublante et qu'on ne l'a pas habituée à s'adresser à des inconnus pour leur offrir de l'argent. Elle est aussi envoutée par les yeux de ce type et tellement contente d'avoir lavé sa

conscience en rendant un peu de ce que l'autre lui a donné. Et puis elle essaye de ne plus penser à cet épisode de sa vie qui lui a pourri ces quelques derniers jours.

Le lieutenant a reconnu la voix. C'étaient les mêmes bruits que la femme de la voiture. Il a vu l'argent, l'a mis dans une poche. Il a regardé la femme s'éloigner et a reconnu la voiture au pneu crevé. Les poubelles de la boucherie ont commencé à sortir. Ce soir, il aura à manger. Mais il faut attendre. Les gens n'aiment pas qu'on fouille dans leurs ordures et détestent encore plus voir des gens se nourrir de ce qu'ils ont jeté. Il guette le bac de la boucherie. On y trouve toujours de quoi faire un bon repas. Peu après, quelqu'un s'approche de lui et dépose un plat de charcuterie et du pain sur le banc en lui souhaitant bon appétit. C’est la femme du boucher. Il la remercie fort poliment.

L'assiette en carton est jaune avec des fleurs, elle est jolie. Il sourit et mange lentement les rondelles de saucisson, la tranche de jambon et le morceau de boudin. Il mastique consciencieusement. Il ne mange pas, il s'alimente. Le chien, assis, attend. De temps en temps, le lieutenant lui donne un morceau et l'animal l'avale en un éclair. Le chien mangera plus tard les restes des poubelles. Ce soir-là, le lieutenant met dans un coin de sa mémoire le nom du village.

Le lendemain matin, il est sur la route. Toujours marchant dans une absolue ignorance de l'endroit où le mèneront ses pas. Les lignes droites succèdent aux larges tournants. Vers treize heures, il voit la voiture sur le bas-côté et la femme qui attend. Il s'approche, répare la même roue, entend les mêmes bruits de voix, mais plus près, et part. Quelques kilomètres plus loin, le lieutenant conclut qu'il a eu affaire à la même femme que

la veille et que c'est elle aussi qui lui a donné le billet.

La femme en aurait hurlé de rage. Deux crevaisons en deux jours. Elle est convaincue que le garagiste a mal effectué les réparations. C'est tout à fait improbable que la même roue crève deux fois sur ces routes de campagne qui sont bien entretenues. Quand elle avait vu le clochard et le chien, elle n'avait plus eu peur. Seulement un peu d'appréhension devant cette avalanche de coïncidences. Tout s’était passé comme la veille, dans le plus profond silence. Et toujours ce chien qui ne perdait rien des gestes de l'autre ! Elle aurait vraiment récompensé le bonhomme, cette fois, mais elle n'avait que sa carte bancaire sur elle. Le type est parti.

Elle démarre et fonce chez son amie. Elle est en retard. L'autre comprendra. Elle lui explique tout et on met ça sur le compte des

coïncidences. Ensuite, comme toujours, elles bavardent et elles rient beaucoup. Elles se connaissent depuis le collège et n’ont pas vingt-cinq ans. Toutes les deux enseignent, mais elles ne travaillent pas dans la même école. Toutes les deux sont célibataires par défaut, parce que dans ces campagnes-là, on trouve difficilement quelqu'un qui vous convient.

Le lendemain, Emma repense encore au clochard qui a des yeux si doux. Le soir, elle va dans le chef-lieu avec Isabelle pour dîner et assister à un spectacle. Du théâtre d'après-guerre, comme on dit, mais avec une mise en scène moderne. Les deux filles arrivent en ville vers six heures trente. Elles trouvent facilement une place pour se garer, regardent quelques vitrines, entrent dans un magasin et il est déjà sept heures. Elles veulent dîner tranquillement, sans être bousculées. Le théâtre est tout à côté. Elles ont le temps jusqu'à vingt heures quinze.

Juste avant de rentrer dans le restaurant, elle voit le type sur un banc en face, avec son chien. Il ne l'a pas remarquée. Après la commande, Emma montre à Isabelle le clochard à travers la vitre. Toutes les deux commencent à s'inquiéter de ce cumul de coïncidences. En quittant la brasserie, il n'est plus là. La pièce était bien mise en scène, bien jouée. Suffisamment pour que les deux filles soient entraînées très loin de leur quotidien pendant tout le spectacle. Et puis en sortant, elles vont boire un grog, il fait froid, et elles papotent sur ces deux clochards magnifiques qui attendent toujours Godot et depuis si longtemps. Elles sont contentes. Un jour peut-être, ce sera au bras d'un amant délicat qu'elles finiront une telle soirée. Elles sortent. Il fait nuit. Comme les autres, elles serrent contre elles leur sac à main. Les voitures sont là, à côté. Tout se passera bien.

Ce qui est remarquable chez le lieutenant, c'est son sac.

Un tube épais avec des poches en relief et une lanière d'une largeur respectable. Il vient de l'armée, comme le reste de ses vêtements. Quand on le regarde, on a l'impression qu'à l'intérieur tout est rangé, plié au carré. Et l'on ne se trompe pas. C'est un sac qui attire le regard parce qu'on n'en verra jamais d'autres comme ça. Les poches externes ont été rajoutées par le lieutenant quand il était en Irak et qu'il fallait bien meubler les temps morts. Pendant quelques jours, ils s'étaient installés tout près d'un village, il y avait là un vieil artisan avec une machine à coudre le cuir. Tout le sac est doublé à l'intérieur, mais ça ne se voit pas. Ce qui se remarque, ce sont les renforts en peau de buffle qui courent le long des coutures sur le fond et le côté. La lanière aussi est en cuir. Son prénom est gravé. Bruno. Évidemment que Bruno a vu la fille à la voiture entrer dans le restaurant. Elle parlait et riait fort. Tout de suite, il a identifié ce bruit.

Ce soir-là, il l'attendait. Il surveillait aussi la sortie des poubelles du restaurant. Depuis quelques jours, Bruno sent que quelque chose change en lui. Il commence à regarder autour de lui. D'abord, il s'est concentré sur le chien, longuement. Il a pris peur et s'est couché. Ensuite, il a vu les gens. Parfois, il réfléchit aussi. Hier, il a rêvé à la guerre, aux médicaments qu'on lui faisait prendre, soi-disant pour lutter contre les armes chimiques de Saddam Hussein. Le matin même, il s'est dit qu'il aimerait trouver un trou et s'installer. Ne plus marcher, poser son sac. Revoir la fille qui fait ce bruit agréable.

Le lendemain très tôt, il se dirige vers la route où par deux fois il a réparé la roue de la fille. Il trouve facilement le village du boucher. Il se repose dans le square un moment. C'est le matin, il fait froid. Ça ne lui fait pas peur, il ne sent plus le froid comme avant. Son corps grelotte parfois, mais c'est comme si ce

n'était pas lui. Il se lave dans l'eau des ruisseaux ou des fontaines publiques même en hiver. La femme du boucher sort et il a un grand bol de café chaud et sucré. Il boit tout. Un peu après, le fils du patron arrive. Il lui demande s'il est un ancien soldat, s'il a été en Irak. Bruno dit que oui. L'autre est ému. Lui aussi a trinqué pendant cette sale guerre et il a dû avaler toutes ces saloperies. S'il n'y avait pas eu ses parents en rentrant, il n'aurait pas refait surface. Bruno ne dit rien, mais écoute et regarde avec ses yeux doux. L'autre part. Pour la première fois, Bruno se rend compte qu'il ne voyage plus sans le vouloir. Toute la journée, il réfléchit. Par petites tranches. Il ne sait plus faire fonctionner sa tête en continu, mais par séquences, oui, il y arrive.

Il sait qu'il s'appelle Bruno, qu'il était un lieutenant en Irak, qu'il y a eu une explosion et

qu'ensuite il n'a cessé d'être déplacé dans toutes sortes d'endroits. Les voyages se sont espacés. Au début, quelques minutes au même endroit, à la fin, cela pouvait durer une journée. Il a constaté aussi que le stress accélérait les transferts. Pendant ces premiers jours où il n'avait cessé de voyager, il n'avait pas pu dormir parce qu'une fois sur trois, il devait se battre pour sauver sa peau. Il avait résisté tant qu'il avait pu et à un moment, il s'était écroulé dans le désert. Si on l'avait récupéré vivant, son esprit, lui, était vaincu. Il avait calculé que pendant les jours qui s'étaient écoulés entre sa disparition et l'extraction par les Anglais, il avait été déplacé plus d'un millier de fois. Ensuite, c'était fini. Plus de voyages. Mais sa tête avait cédé. Il sait qu'il a été interné et qu'il a marché sur les routes pour se nourrir. Il sait aussi que dans son sac, il y a plusieurs choses importantes.

Il sait qu'il y a de l'argent au fond. Des dollars, ils étaient dans une chambre, sur un lit, empaquetés dans un sachet. Il a pris le paquet et tout de suite après, il est arrivé dans le désert. Il s'est assis, a vu l'argent dans le plastique, l'a mis dans son sac. Quelques minutes plus tard, il s'est retrouvé dans une rue de Koweït City, avec des soldats irakiens qui s'agitaient dans tous les sens. Il s'est caché. Et tout a continué. Dans le fond du sac, il y a aussi deux barrettes d'or d'un kilo chacune. Il ne sait plus comment elles sont arrivées là, mais le fait est qu'elles sont bien au fond de son sac. Il y a aussi un disque mou. Un peu de la taille des anciens quarante-cinq tours. Il l'a trouvé sur son bureau dans un sachet de plastique noir. Il ne savait pas ce que c'était. On pouvait le plier en quatre. Cela faisait comme une part de pizza et c'était chaud. Il l'a mis dans sa poche de treillis. Juste après, il y a eu cette explosion.

Il s'est précipité pour prendre son fusil et son sac, et les voyages ont commencé. Au début, il était terrorisé. Il n'était pas préparé à la vraie guerre. Entre de rares séjours au calme, c'était systématiquement l’horreur. Parfois, il réussissait à se cacher, mais le plus souvent, il fallait se battre. En quelques heures, il était devenu, par la force des choses et de l'expérience, un redoutable guerrier. Comme il arrivait toujours par surprise, il avait à chaque fois l'avantage. C'est ce qui lui avait permis de s'en sortir. Une fois, entre deux voyages, il y avait eu une pause plus longue d'une vingtaine de minutes ; c’est là qu’il avait enlevé le disque de sa poche pour le mettre dans son sac.

C'est le chien et la femme qui ont peu à peu réveillé sa conscience. Il sait maintenant qu'il peut voyager, quand il en éprouve le besoin. Il l’a compris pour la première fois le soir où il voulait entendre encore le bruit de la femme et qu'il s'était retrouvé sur le banc en face du restaurant.

Sur le moment, il a été content de la voir. Ensuite, il s'est concentré sur la sortie des poubelles. Le plus étrange, c'est qu'il avait fait voyager le chien avec lui.

Quand l'autre soldat revient, il lui demande s'il veut prendre une douche. Il se lave et se rase. Dans la salle de bains, il fouille dans le sac en prenant bien soin de ne pas y mettre le désordre. Il prend des vêtements propres. Au fond du sac, il voit les dollars. Quatre liasses de cinq cents billets de cent. Il sort de la salle de bains, méconnaissable. Propre, rasé et pour la première fois depuis longtemps, avec des yeux vivants. Il remercie l'autre. Il voit bien que lui aussi, on l'a abîmé. Il aura sa famille pour essayer de revivre. Bruno s’en va avec dans sa poche un gros paquet de billets. En sortant, il passe à la banque qui est juste au coin. Il change quelques milliers de dollars, ouvre un compte et y dépose le reste.

Le type de la banque avait suivi toutes les opérations militaires en Irak. Alors, il aide le lieutenant du mieux qu'il peut, lui donne des adresses, le conseille et l’aide à faire les bons choix. Dans la journée, il lui trouve un studio meublé et Bruno s'y installe avec le chien. On lui fait payer deux mois d'avance. Pour la première fois depuis qu'il a quitté l'armée, il range ses affaires dans une armoire. Il laisse le reste des billets dans le sac avec les barrettes d'or et le disque. Il sort un instant pour acheter à manger à la supérette et range le tout dans le meuble et le frigidaire de la kitchenette. Le chien est tout heureux. Le lieutenant prend un long temps pour le nettoyer sous la douche et l'animal n'arrête pas de jouer et de le mordiller. Ensuite, il lui donne une boîte d'aliments et le chien dort. Bruno aussi. Un lit depuis si longtemps ! Au réveil, il sait exactement ce qu'il veut. Il a envie de revoir la fille de la voiture.

Deux fois, voyage encore avec le chien jusqu'à l'endroit où elle a eu sa première panne. En vain. La troisième est la bonne. Il reconnait la voiture de très loin.

Quand la distance s'est réduite, il lui fait signe de s'arrêter. Arrivée à sa hauteur, elle ouvre la vitre à moitié, il lui sourit.

— Je m'appelle Bruno, c'est moi qui vous ai dépanné deux fois, vous vous souvenez ?

— Oui, montez, je vais vous déposer ! Vous allez où ?

— C'est que je suis avec le chien !

— Ce n'est pas grave, j'en ai un, moi aussi, faites-le monter à l'arrière ! Le chien entre tout de suite, Bruno met son sac sur la banquette et s'installe à côté de la fille. Il sourit sans y penser. L'intérieur est doux et chaud. Il se tait et sourit. Le paysage autrefois hostile ou indifférent, il le regarde maintenant et tout l'émeut. Cette neige qui recommence à tomber, c'est comme une nouvelle virginité qui est redonnée au monde.

Pour la première fois depuis si longtemps, il a l'esprit complètement opérationnel. Emma n'en revient pas de se voir faire tout ça. S'arrêter en pleine campagne, embarquer un inconnu avec un chien. Elle aussi s’est tue. Elle s'étonne d'être aussi bien avec le vagabond. Insensiblement, elle ralentit. Un long moment, ils se taisent et regardent la route en souriant pour eux- mêmes.

— C'est la première fois que je prends un inconnu. Je m'appelle Emma !

— Le soir devant le restaurant, je vous ai reconnue à votre rire !

— Je croyais que vous ne m'aviez pas vue. J'allais au théâtre voir une pièce de Brecht ! Qu'est-ce que vous faites sur cette route ? Votre sac a beaucoup maigri et je vois que vous êtes rasé.

— J'ai pris un studio meublé en ville. En fait, depuis ce matin, je vous attendais. Je vous cherchais, je ne savais pas où vous alliez, alors je suis venu ici. Vous voulez boire un café la prochaine fois qu'on verra un bar sur la route ?

Emma rit pour cacher sa gêne. Lui aussi rit parce qu'il adore entendre le bruit qu'elle fait. Quelques kilomètres plus loin, on les retrouve à une table avec quelque chose de chaud entre les mains. Ils bavardent un peu de tout. Il n'y a pas beaucoup de clients aujourd'hui. On est en semaine. La serveuse leur apporte la commande, Bruno paye. Elle lui dit qu'il a changé en quelques jours. Que sans barbe, il est mieux, qu'il a eu raison de s'installer dans cette région, qu'on n’y est pas plus mal qu'ailleurs et que l'été, tout est pétillant de vie. Il dit qu'il doit aller au chef-lieu, à la caserne, pour qu'on l'aide à trouver un emploi. Qu'il est un ancien militaire et qu'il était en Irak, sans plus. Elle l'aime déjà. Le soir, ils dînent ensemble dans le restaurant qui est tout près du théâtre. Ils parlent un peu de Brecht, mais pas trop. Ils sont tous les deux gênés par le destin des deux personnages qui attendent quelqu'un qui ne viendra jamais.

Tous les deux croient qu'à peine le rideau tombé, Godot est arrivé, ou mieux encore, quelque chose leur a rendu l'espoir et l'envie de vivre. Elle le raccompagne. Ils s'embrassent sur la joue et se quittent. Le lendemain en fin d'après-midi, ils doivent aller au cinéma, mais finalement ils vont chez lui et boivent du café. Il n'a pas envie d'elle. Pas encore. Il sait que ce moment viendra et il l'attend sans hâte. Elle voudrait bien le serrer dans ses bras parfois, mais quelque chose la retient. Il est tendre, mais comme froid.

Ils se voient tous les jours maintenant. De temps en temps, Isabelle les accompagne et ils sortent tous les trois en riant. La caserne le rappelle, on lui indique une place éventuelle chez un opérateur de téléphonie mobile. Le type qui le reçoit, deux jours après, a un neveu qui s'est aussi engagé et qui a été blessé en Afrique. Les diplômes et la formation du lieutenant correspondent au poste.

Il est recruté. Tout se passe bien. Bruno retrouve les comportements d'avant la guerre, ceux qui l'avaient fait apprécier de ses chefs. Quand il travaille, le chien attend à la maison. Il lui a aménagé une sortie entre le jardin et le studio. Un soir, Emma passe, ils dînent, elle reste, ils font l'amour. Ensuite, il pleure. Elle le console sans lui demander la raison de ces pleurs. Elle n'a rien pour la nuit ; en sortant de la douche, elle enfile une de ses chemises de l'armée, ils rient. Elle ne sait pas comment et pourquoi il est devenu sans-abris et comment il s'en est sorti. Il n'en parle jamais, elle non plus. Tout ce qu'elle sait, c'est qu'il est doux, attentionné, qu'il travaille avec sérieux et qu'elle se sent bien dans ses bras. C'est déjà beaucoup.

Un matin vers six heures, on sonne à sa porte. Il se lève vite en pensant que c'est Emma qui est venue lui faire une surprise. En

même temps, il espère qu'il ne s'est rien passé de grave. Il est vaguement inquiet. Il ouvre. C'est un militaire qui est sur le palier. Un colonel. Le type lui dit bonjour, lui demande de confirmer son identité et s'il peut entrer. Bruno l'installe sur la chaise de la petite table du studio et prépare un café. L'autre lui dit qu'il a obtenu son adresse par les services de la caserne. Pendant que le café coule, le colonel lui demande de ses nouvelles, s'il est content de son poste dans la boîte où il travaille. Bruno répond, mais comme il ne sait pas pourquoi l'autre est là, il en dit le moins possible. Le colonel goûte le café, rajoute du sucre.

— Bruno, ce café est juste comme je l'aime. On le fait toujours trop fort ou trop transparent, celui-là me convient tout à fait. Je vous remercie d'autant plus que ce matin, je n'en ai pas bu. C'était trop tôt pour les services de l'hôtel. Je vais donc vous dire maintenant ce qui m'amène et je ne resterai pas plus longtemps.

Je suis ici pour récupérer quelque chose qui nous appartient et qui est actuellement en votre possession. Nous savons très bien que ce n'est pas le produit d'un vol, mais je dirais qu'il est avec vous à la suite d'un incident qui a provoqué en chaîne une cascade d'évènements que nous n'avons plus maîtrisés. En bout de course, vous étiez au mauvais moment au mauvais endroit. Vous me comprenez ?

— Vous parlez du disque mou ?

— Exactement. Il ne vous aura causé que des ennuis. Et nous devons le récupérer, parce qu'il n'aurait jamais dû se trouver entre vos mains. Nous sommes prêts à vous indemniser pour cela. Dans ma mallette, j'ai un chèque de cinq cent mille euros à votre ordre. Vous me donnez le disque et ils sont à vous. Je compte sur vous pour que tout se passe bien. Nous ne pouvons pas laisser cette chose dans la nature. Bruno se lève, prend le disque dans le fond du sac et le tend au colonel.

Ce dernier met des gants noirs et ouvre une autre pochette en plastique noire. Il attrape le disque du bout des doigts et le range dans le sac. Il enlève ses gants délicatement, avec des gestes comptés, il les fourre dans un autre sac noir et en referme l'ouverture.

— Bruno, comme vous le savez déjà, votre capacité à vous déplacer n'est plus liée depuis longtemps à la présence du disque. Le fait de l'avoir gardé, à côté de vous, sur vous, a modifié profondément quelque chose dans votre métabolisme. Bruno, je vous le dis dans votre propre intérêt, ne voyagez plus, vous allez vous abîmer. Il faut bien comprendre que vous ne voyagez pas seulement dans l'espace, Bruno ! Vous voyagez aussi dans le temps. Jusqu'à maintenant, vous avez fait d’infimes déplacements, mais à chaque fois, vous prenez le risque de débarquer dans un autre espace- temps. Un jour, quelque chose se grippera et vous allez vous retrouver dans un univers parallèle légèrement différent.

À ce moment-là, vous vous rendrez compte que vous avez perdu pour toujours ceux que vous aimez. Votre femme sera mariée avec quelqu'un d'autre, vous n'aurez plus la même maison, ou pire, plus de domicile du tout. Ne jouez pas avec ça. Vous méritez mieux. Ne parlez de tout ça à personne. C'est votre silence qui vous a sauvé. Si vous aviez parlé, je serais venu en civil avec un revolver et un silencieux, j'aurais laissé traîner de la drogue et on aurait conclu à un règlement de compte entre dealers. On vous aime beaucoup, Bruno. Soyez prudent ! Le colonel part en laissant le chèque sur la table et une carte avec un numéro de téléphone et un prénom.

— Officiellement, c'est pour vous indemniser des dommages que vous avez subis. Évidemment, personne n'a jamais reçu un tel montant. Bonne journée et beaucoup de bonheur avec Emma ! Bruno comprend pourquoi, après son retour, il n'a retrouvé ni ses parents, ni la maison familiale. À l'époque, il a cru qu'il était devenu fou.

Il ne sait pas pourquoi le chien voyage avec lui, ni si le colonel le sait. Bruno ne veut plus voyager, il a déjà perdu ses racines comme ça, il ne veut pas perdre Emma. Ils ont décidé d'appeler le chien Fox. Ça semble lui plaire. Le seul problème, c'est que le chien a pris goût aux voyages.

Il commence à s'embourgeoiser, comme son maître, et ne souhaite rien de plus que de rester avec lui dans la maison. Mais comme tout le monde, il aime la facilité. Un jour, Bruno le regarde dans son panier couleur sable. Fox dort. Il se souvient avec tendresse de ce jour où il l'a observé pour la première fois. Fox ouvre un œil, s'étire et disparaît. Comme ça, d'un coup ! Bruno se lève et il le voit qui boit l'eau de sa gamelle contre le mur du petit jardin. Bruno est décontenancé et inquiet. Allez donc expliquer à un chien qu'il ne faut pas voyager dans l'espace-temps !