Émilien
Je m'appelle Émilien, je travaille à l'usine d'abattage de porcs. Celle qui est à l'autre bout du village, sur la grand-route après la ferme. Les gens sont toujours étonnés quand je leur dis ça. Ensuite, ils me regardent avec un drôle d'air embarrassé. Et pourtant, il faut bien qu'il y en ait, des gars comme moi, pour faire le sale boulot. S'ils veulent bouffer des côtelettes ou du jambon, c'est logique de penser qu'il y a des gars comme moi qui les zigouillent, les porcs, non ? Alors, la première fois qu'on se rencontre, je leur explique. Ils disent qu'ils comprennent et ça change un peu leur regard sur moi. Mais, je sais qu'au fond d'eux-mêmes, ils détestent ce que je suis et ce que je fais. Surtout les femmes ! Je ne prête plus attention à tout ça depuis longtemps.
On dit qu'en Asie, les bouchers et ceux qui travaillent la viande appartiennent aux castes inférieures et sont mis au ban de la société. On considère que ce sont des métiers impurs. Moi, je suis le plus impur d'entre eux, puisque je tue les animaux. Au début, quand j'ai commencé à travailler, je ne disais pas ce que je faisais. Ce n'est pas que j'avais honte, non ! C'était pour ne pas avoir à souffrir des regards gênés que les autres posent sur moi. Ce que je me dis toujours, c'est que ce n'est pas moi qui les tue vraiment. C'est le type qui est au poste juste après moi. Grog. C'est son nom, en tout cas c'est comme ça que tout le monde l'appelle. Même le patron dit Grog. Je n'ai jamais su si c'est son métier de tueur qui l'avait déformé ou si c'est parce qu'il n'était pas normal qu'il était devenu exterminateur. Il est laid et difforme. On dit qu'il a eu un accident de voiture quand il était plus jeune. Le fait est qu'avec son crâne déformé, sa barbe clairsemée par les
cicatrices et son boitillement prononcé, il n'inspire ni la sympathie ni la confiance. Il est un des rares plus anciens que moi dans l'usine. Il ne vieillit pas. Je ne sais pas s'il a une femme. Je ne sais rien, personne ne sait. Moi, j'ai une femme. Elle ne se préoccupe plus de ce que je fabrique depuis bien longtemps. Ce qu'elle veut, c'est voir ma paye tous les mois. Pour ne pas faire d'histoires, j'ai demandé aux secrétaires, dans les bureaux, de verser mon salaire sur le compte de mon épouse. Cet argent-là, je n'en touche pas une miette. Si je veux sortir ou boire un canon avec Lucien, il faut que je travaille en plus ou ailleurs. Et là, tout ce que je ramasse, c'est pour moi. De temps en temps, il y a des paysans qui veulent tuer leur cochon, des familles qui vivent à l'ancienne. Ils ont de grandes cours de ferme, bien abritées des regards indiscrets. C'est interdit, maintenant, l'abattage sauvage. Les vieux, ils s'en moquent et le droit, ils le prennent, nom de Dieu ! Les cochons qui sont
livrés à l'usine sont calibrés, standardisés pour les consommateurs de la ville. Les vieux qui ont leur cochon, ils attendent que l'animal soit à maturité et bien gras pour que la viande ait du goût. Alors ils passent à l'usine, comme ça, pour dire bonjour. On se donne rendez-vous pour le samedi matin. Le jour dit, à cinq heures, j'arrive avec mes outils. C'est un travail long. Il faut assommer le cochon, c'est ça le plus dur. Si on est un professionnel, on se met en arrière, on frappe. L'animal est assommé. On redonne un « coup pour rien ». C'est surtout pour ce savoir-faire-là qu'on vient me chercher. Il y a des jeunots qui s'y essayent, ils frappent au mauvais moment, au mauvais endroit. Ils s'y reprennent encore. L'animal hurle et se débat et c'est affreux. Avec moi, on peut continuer à dormir dans la ferme. Un seul coup, et ensuite encore un, et on le saigne tout de suite. Le travail continue, il faut enlever les soies, suspendre, vider.
On s'arrête un instant, les femmes nous apportent du café et elles commencent à préparer le boudin. Nous, on boit une grande cafetière et on rajoute dessus un coup de gnole. Ensuite, c'est la découpe. Et puis c'est fini. Le plus gros travail, c'est les femmes qui vont le faire. Saucisse, saucissons, jambons, grattons… Tout ça, c'est elles, et sans arrêter jusqu'au déjeuner. Moi, je ne reste pas, je bois un coup, on me donne un peu d'argent et un ou deux kilos du cochon. On se quitte et tout le monde est content. Je donne la viande au patron du bistrot et ça me fait des canons d'avance. Il y a des périodes, en fin d'année surtout, je tue un cochon toutes les semaines, parfois deux. Pour rendre service, je travaille même le dimanche si je suis déjà pris le samedi. Ma femme ne s'inquiète pas de la façon dont j'occupe mon temps. Ça fait une éternité qu'elle ne m'aime plus, et c'est réciproque. On ne se touche pas depuis
des années, même pas pour se dire bonjour ou au revoir. On ne dort plus ensemble. Ça s'est fait comme ça, petit à petit. Le sexe, elle n'a jamais trop aimé, et moi, progressivement, je n'en ai plus eu envie. Plus jeune, je ne pensais qu'à ça. Le sexe m'a pourri la vie. Enfant, je travaillais bien à l'école, j'aimais ça, mais mes parents s'en moquaient. Pour eux, l'école, c'était la garderie, un moyen de ne plus m'avoir dans les pattes. Et puis j'ai grandi, j'ai regardé les filles et tout a basculé. Je n'avais plus de goût au travail. Les autres étaient comme moi, mais en rentrant à la maison, ils trouvaient des parents qui les vissaient aux études et ils étaient bien obligés de continuer à travailler, même s'ils avaient la tête ailleurs. Moi, dès que j'ai pu m'enfuir de l'école, je l'ai fait. J'ai travaillé, surtout au noir, pour avoir de l'argent et sortir avec des filles. Le sexe m'a mangé ma vie, je ne pensais plus qu'à ça.
Aujourd'hui, je suis débarrassé de cette maladie et j'en suis bien content. Je me consacre à mon travail. L'usine est bien conçue. Les équipes qui ont fait le plan et construit le projet, c'étaient de vrais professionnels ! Aujourd'hui encore, après tant d'années, la chaîne est toujours fonctionnelle. Bien sûr, on change les machines, les outils et tout est régulièrement modernisé, mais on n'a jamais touché à l'organisation générale et elle n'a jamais été modifiée. C'est à croire qu'à l'époque, ils avaient mené des études poussées, à tous les postes de la chaîne. C'est sûr, il faut leur tirer notre chapeau. Moi, je suis au commencement de la chaîne, sur le premier poste. Pour plaisanter, je dis souvent que je travaille à l'accueil. D'abord, je pousse gentiment les porcs dans le grand couloir. Ils avancent, et comme progressivement ça se rétrécit, ils finissent tous et sans bousculade en file indienne.
Tout est fait pour qu'il n'y ait pas de stress, ça gâche la qualité de la viande. On diffuse même de la musique classique. La musique pour les cochons, je n'y crois pas trop, mais grâce à eux je suis devenu un spécialiste. Commence-t-on à la radio ou à la télé une musique de Bach, de Mozart, de Verdi, que je suis capable de siffloter la suite. Je ne pourrais pas toujours dire de quel compositeur il s'agit, ni le titre, mais je suis capable de reconnaître des centaines d'airs. Après l'accueil, les cochons vont jusqu'au bout du couloir et quand ils ont été abreuvés de musique de grands maîtres, Grog les attend et les électrocute avec un pistolet spécial. Il se penche sur l'animal, pose le pistolet sur la tête, appuie sur la détente et le cochon tombe, le corps et les pattes secoués de tremblements. C'est drôlement bien fait, parce que celui de derrière à ce moment-là ne voit pas ce qui s'est passé devant lui. Il entre dans le sas où il va mourir, sans savoir ce qui va se passer.
À l'étape suivante, on les saigne, puis on les pend par les pattes de derrière, on les brûle pour éliminer les soies, enfin on les ouvre et on vide les intérieurs, les organes. Tout le monde passe un moment en chambre froide et puis on débite les carcasses. Ensuite, on les coupe en deux et chacune des moitiés est séparée en morceaux prêts à partir en boucherie. On fait entrer des porcs sur pattes ; il sort du bacon, des saucisses, des échines. Moi, j'aime bien mon boulot et je suis bien noté dans l'entreprise. Le patron m'a à la bonne, parce qu'en plus de mon travail bien fait, je suis un spécialiste du méchoui. Je tiens ça du temps où je travaillais pour une petite entreprise de traiteur, qui préparait ces prestations pour sa clientèle. La boîte a fermé quand le patron est parti avec la caisse. C'est là, après cette fermeture frauduleuse, que Monsieur Zibel m'a embauché.
Parfois le week-end, s'il reçoit du monde chez lui, c'est à moi qu'il demande de venir faire le méchoui. Le patron de l'usine, il ne mange pas de porc. Il s'est arrangé avec un ami qui lui fournit des moutons en échange de ses cochons. Quand Monsieur Zibel veut faire une soirée, il me prévient la veille. Après le travail, je prends une camionnette de l'usine, j'embarque une carcasse de cochon, je vais chez son ami et je reviens avec un mouton prêt à cuire. Un méchoui, c'est long et ce n'est pas si facile qu'on croit. Il faut vraiment apprendre et ça prend du temps. Avant moi, le patron avait un autre type qui faisait les soirées, mais il en a eu marre. Monsieur Zibel dit qu'on doit passer à table entre huit et neuf heures. Avec celui d'avant, le mouton n'était jamais cuit. Avec moi, tout est prêt à huit heures et à partir de là, le méchoui est au chaud et il attend tranquillement le signal.
Je commence à travailler en tout début d'après-midi et le soir à huit heures, j'en ai terminé de la cuisson. Le patron, selon l'ambiance, décide du moment où il faudra partager les morceaux de l'animal. Il me fait un signe, on soulève chacun de notre côté la grande broche et on dépose le tout sur une grande table à découper. À ce moment-là, c'est le patron qui officie, qui coupe et qui sert. Il aime ça. Moi, je me retire, je commence à remballer et à nettoyer. Je suis un spécialiste méthodique. En travaillant, je jette un œil sur les invités. Je vois les femmes qui rient trop fort, les hommes qui boivent trop sec. Tout ce spectacle me désole. Le patron, il fait ça pour la boîte. On vend beaucoup de viande aux restaurants scolaires, on en vend aussi à l'hôpital de région. Tous ces clients qui font marcher les affaires, le patron les soigne. Je remarque aussi qu'il est très présent avec leurs femmes. Elles
ont toujours un petit cadeau de bienvenue. Un parfum, un foulard… Toujours quelque chose de chic et elles sont très contentes de lui. Moi, ce qui m'intéresse, c'est l'argent liquide. Celui-là, il est pour moi tout seul. Le plus âgé des invités, avec sa chevelure d'argent, vient toujours avec sa femme. C'est l'ancien patron de l'usine, celui qui m'avait embauché quand j'étais jeune. Il est bien vieux, maintenant. Il vient toujours me voir et bavarder un peu, prendre des nouvelles. Il ne se la joue pas, celui-là. Sa femme parfois nous rejoint, elle m'embrasse. À l'usine, elle embrassait tous les employés. C'est une femme simple qui n'a jamais montré son argent ou son pouvoir. Elle et son mari, ce sont des gens de la terre qui savent la valeur des choses et se comportent avec respect. Monsieur Zibel est toujours prévenant avec eux, toujours gentil. On dit dans les bureaux que c'est le vieux qui a choisi Zibel pour le remplacer.
Si c'est le cas, il n'a pas eu tort. Zibel lui en est reconnaissant, même après toutes ces années, et il dirige l'entreprise du mieux possible. Au début, quand je poussais tranquillement les porcs dans le couloir au bout duquel on allait les tuer, j'avais du chagrin, parce que je voyais leurs yeux. Maintenant, ça ne me fait plus rien. C'est vrai aussi que je ne les regarde plus, même si je sens bien qu’eux, quémandent mon regard. Ce n'est pas si facile qu'on croit, ce boulot- là ! Et puis j'ai des responsabilités. C'est à moi qu'il revient d'éliminer, dès le début, les animaux blessés ou visiblement malades. Il faut avoir l'œil. Dès que j'en repère un, je ferme la porte du couloir et ça ouvre une autre sortie qui le fait passer dans le parc d'attente. Le vétérinaire vient tous les jours vers quatorze heures pour décider de ce qu'on fera des animaux que j'ai refoulés. Je suis très bien noté, j'ai le bon œil. Depuis hier, je suis dans les ennuis. Le patron va peut-être me virer.
S'il ne l'a pas encore fait, c'est parce qu'il pense à ses soirées et qu'il ne sait pas qui va faire griller les moutons quand il m'aura foutu à la porte. Je lui ai expliqué, au patron, ce qui s'était passé, mais il ne me croit pas. Les autres aussi se figurent que je raconte des bobards, alors je ne dis plus rien à personne. Le patron n'a pas appelé la police, parce qu'il pense à ses méchouis, j'en suis bien certain. Ça s'est passé hier vers neuf heures. Lucien, un employé d'une ferme d'à côté, est venu livrer des cochons. Je le connais depuis longtemps, le Lucien. On a grillé une cigarette pendant le déchargement. Lucien, c'est le champion pour rouler les cigarettes. Il les fait remplies, dodues, bien tassées. À chaque fois que je le vois faire, je suis ébahi. Et rapide avec ça ! Toujours il me roule la mienne, et il m'en fait une ou deux d'avance.
Ce type, c'est un champion. Il dit toujours qu'il a appris ça avec un vieil adjudant de l'armée. Le patron, lui, il s'en fout qu'on ait l'air de flemmarder, qu'on fume, qu'on soit mal habillé, pourvu que le travail soit bien fait et qu'il n'y ait pas de retard. Là, on avait le temps parce que les animaux étaient peu nombreux et comme la route n'avait pas été longue jusqu'ici, les cochons n'étaient pas en état de stress. Ça arrive parfois, quand les conditions de transport sont trop précaires et qu'ils sont trop entassés. Si le voyage a été trop difficile, alors ils paniquent au déchargement, ils se piétinent. C'est bien rare qu'après, on ne soit pas obligés d'en éliminer plusieurs de la chaîne d'abattage parce qu'ils sont trop blessés. Cette fois, les cochons sont allés tranquillement dans le parc d'attente où ils ont droit à une heure de calme. Avec Lucien, on a causé. Quel farceur, celui-là ! On a bu un coup de rouge qu'il garde toujours dans sa cabine.
Il dit qu'il boit pour oublier qu'il emmène des animaux à l'abattoir, ensuite il rit. Lucien, il raconte toujours des histoires et de préférence sur le sexe. Moi aussi, j'en racontais des blagues à ma femme, mais c'était au début ; maintenant, on ne se parle plus. On s'est planqués, parce que le patron ne veut pas qu'on boive du rouge pendant le travail. Il a raison, des ouvriers qui picolent, c'est pas bien, surtout s'ils ont le gosier en pente. Mais nous, on connaît nos limites et je ne bois qu'avec Lucien quand il livre. Et encore, pas plus de deux verres. Avec les autres chauffeurs, c'est pas pareil. Ils se croient supérieurs parce qu'ils conduisent ces énormes engins, avec plein de remorques. Ils se donnent des airs de gens importants, alors avec eux, c'est boulot-boulot. Y a que Lucien qu'est sympa. On a discuté boulot. Cette année, l'usine a moins travaillé. Je le vois bien au poste où je suis qu'il y a un peu moins d'activité.
Pour Lucien, c'est pareil, il est venu deux fois par mois alors que certaines années, il venait une fois par semaine. L'élevage est en difficulté dans toutes les fermes. Son patron a licencié un employé et c'est partout la même chanson. Les maladies, les coûts de la nourriture et la baisse des cours du porc ont sérieusement ralenti le rythme des élevages. C'est mauvais pour tout le monde. Quand Lucien est reparti, je suis allé comme prévu jeter un coup d'œil sur les bêtes dans l'enclos de repos. Les cochons, c'est bizarre, mais on dirait qu'ils savent ce qui va arriver. Ils ont tous l'air inquiet et résigné. C'est l'impression que j'ai depuis que je travaille avec eux. Ils sont toujours en tas dans un angle, alors qu'ils pourraient se disperser et se dégourdir les pattes. En plus, il faut les pousser pour qu'ils entrent dans le couloir.
Moi, je le fais toujours avec douceur, à cause de leurs yeux qui me regardent. J'en ai vu des fournées de cochons depuis quinze ans. On ne sait pas pourquoi ils se tiennent toujours le plus loin possible de l'entrée du couloir. Un jour, j'ai demandé au patron pourquoi ils faisaient ça. Il m'a répondu que c'est parce qu'ils avaient l'instinct grégaire. Pour moi, ce n'était pas une réponse, ça, parce qu'ils auraient pu, de temps en temps, être grégaires devant le couloir. Ça, c'est jamais arrivé. Jamais ! Donc, dès que Lucien est parti, j'ai regardé les bêtes et ça m'a frappé tout de suite. Il y avait comme toujours le tas de cochons dans l'un des coins de l'enclos, et au milieu du parc, il y avait un cochon assis qui me regardait fixement. Un cochon tout seul, ça arrive, mais il se met lui aussi dans un coin et pas au milieu. Et un cochon assis comme un chien, j'avais jamais vu ça. Et puis le regard : j'étais comme fasciné par le regard de ce cochon-là.
Je me suis déplacé, en faisant comme si je n'avais rien vu. Il me suivait des yeux. J'en ai eu froid dans le dos. Quand je raconte tout ça à Monsieur Zibel, il me croit jusqu'à ce moment-là. Je lui dis pourtant toute la vérité. Qu'on a bu un coup de rouge, qu'on a fumé. Je lui dis tout, pour qu'il voie que je parle sans mentir. Mais malgré mes aveux, il ne me croit pas. Quand je raconte ce qui s'est passé après, il pense que je suis fou ou menteur. Même Lucien, je suis pas sûr qu'il me croie, mais comme on est suffisamment copains, il fait tout pour que je sois persuadé de son soutien. Ce qui s'est passé ensuite, je comprends que l'on ne veuille pas y croire. Parfois, je me dis que si on m'avait raconté ça, je ne l'aurais pas cru moi non plus. C'est pourtant bien ce qui est arrivé.
Le cochon du milieu s'est levé, il est venu droit vers moi, s'est arrêté à mes pieds, s'est
assis et, en me regardant bien droit dans les yeux, m’a dit :
— Émilien, je ne veux pas entrer dans le couloir ! Sur le coup, je me suis retourné pour voir si personne n'était dans le coin. J'ai voulu continuer mon chemin et faire celui qui n'avait rien entendu, mais le cochon m'a suivi le long de l'enclos. Là, j'ai bien entendu distinctement le cochon répéter en levant ses yeux vers moi :
— S'il te plaît, Émilien, je ne veux pas entrer dans le couloir !
— Comment ça se fait que tu parles, toi ? C'est fou de faire la conversation à un cochon ! Eh bien, vrai de vrai, je lui ai parlé. Le pire, c'est qu'il m'a répondu, et je jure que c'est vrai !
— Mets-moi dans l'enclos des bêtes malades, Émilien, s'il te plaît ! Je ne savais pas quoi faire, quoi dire au cochon qui parle. Même à la télé, j’avais jamais vu des choses pareilles. Qu'est-ce que je pouvais faire, hein ?
Je n'ai plus écouté, plus parlé, j'ai fait celui qui n'avait rien entendu et je l'ai mis là où il voulait aller, dans l'enclos des bêtes malades. Toute la journée, je n'ai pas arrêté de penser à cette histoire idiote. J’ai commencé à regretter ce que j'avais fait. Vers treize heures, j'étais à peu près sûr d'avoir rêvé. Bien sûr, c'était ma tête ou mon imagination qui m'avaient joué un mauvais tour. Je suis allé dans l'enclos des bêtes malades qui n'iraient pas sur la chaîne aujourd'hui. Dès que je suis entré, le cochon a couru vers moi, comme l'aurait fait un chien.
— Merci Émilien ! Je l’ai regardé sans rien dire, sans bouger.
— Sois gentil, Émilien, dis un mot au vétérinaire, sinon il va me renvoyer sur la chaîne demain.
— Pourquoi tu parles, toi, tu es quoi ?
— Émilien, s’il te plaît, dis un mot à Martial pour moi, sinon je vais mourir ! J'ai tout laissé en plan et je suis sorti complètement chamboulé. Comment il
pouvait connaître mon nom et celui du vétérinaire ? Je ne pouvais pas oublier ses yeux, on aurait dit le regard d'un être humain, d'un enfant même. Je ne suis pas un salaud. Je ne suis pas un tueur d'enfants. Je suis entré à nouveau dans l'enclos et encore une fois, il est arrivé en courant et s'est planté devant moi avec ses grands yeux pleins de questions et d'espoir.
— J'ai réfléchi. Si tu veux t'en sortir, t'as qu'à lui parler toi-même, au véto. Et s'il me demande quelque chose, je dirai que je t'ai aussi entendu parler et que c'est pour ça que je t'ai mis à l'écart de la chaîne alors que tu n'es pas malade. Moi, je ne veux pas supporter tout seul le poids de cette affaire. Il a baissé la tête, ses oreilles sont tombées sur ses joues et il m'a tourné le dos pour se réfugier dans un coin. Moi, je suis sorti et si j'avais été un cochon, j'aurais eu moi aussi les oreilles en berne.
Le vétérinaire est arrivé. C'est Martial, je l'aime bien. C'est un gars du coin qui a bien réussi. Ses parents, c'étaient des gens modestes, on était presque des voisins. On peut dire que les parents s'étaient sacrifiés pour élever leur enfant. Jamais de sorties, jamais de vacances, tout passait dans les études du gosse. Lui, il faisait son boulot. C'était un enfant travailleur et discipliné. Pas du genre qu'on aurait pu surprendre à faire des farces, même le premier avril. Quand c'était carnaval, il se déguisait en prof ou en diplômé, comme on en voit à la télé dans les écoles d'Amérique. C'était pas un marrant, mais il était serviable et gentil. Il était parti loin faire ses études et puis un jour, il est revenu au pays avec ses vrais diplômes. Il a ouvert un cabinet et le patron s'est mis avec lui pour les contrôles sanitaires. Il est toujours resté le même, Martial. Bosseur et pas fier.
À chaque fois, il a un mot pour moi en arrivant et en partant. Il va d'abord examiner les bêtes que j'ai éliminées et ensuite il va sur la chaîne. Quand parfois, il ne comprend pas pourquoi j'ai retiré un animal du couloir, il vient me voir, on va dans l'enclos et il écoute ce que j'ai à dire. Si on n'est pas d'accord, c'est lui qui décide. Il fait toujours un rapport qui précise qu'au moment de sa visite, le cochon était rétabli. Jamais il ne m'a accusé d'incompétence ou de négligence, au contraire. Martial, dès le début, il m'a dit :
— Je compte sur toi, Émilien. Tu sais, on n'apprend pas tout dans les écoles. Toi, tu fais ça depuis longtemps, tu connais ton métier et il y a des choses que je ne sais pas. Les rares fois où il a décidé de réintégrer le jour même un animal dans la chaîne d'abattage, c'était après m'avoir écouté.
Comment allait réagir le véto quand il verrait ce que j'avais fait au débarquement des porcs ?
Éliminer de la chaîne un animal en parfaite santé, jamais ça ne s'était produit avant. À coup sûr, le Martial, il allait s'en rendre compte. J'étais malade d'inquiétude. Je ne craignais pas le patron, je redoutais le jugement du vétérinaire sur mon travail. À sa façon, il me respectait parce que moi aussi, j'étais un professionnel. Et c'est sûr qu'en sortant, il aurait un regard différent sur moi, parce que ma faute était évidente, grossière. Ou alors le cochon lui aurait parlé, à lui aussi, et tout s'arrangerait. Si le cochon lui adressait la parole, moi j'étais dédouané et ce serait maintenant à lui de prendre les décisions. Pourvu qu'il parle ! J'étais sûr que l'autre, il parlerait, il voulait trop vivre pour se taire. Je me suis posté à la sortie pour attendre Martial. Pour un seul cochon, il en prenait du temps ! Cinq minutes suffisent normalement ! Au bout d'une demi-heure, il est sorti. J'en étais certain, ils avaient eu une discussion.
Ce jour-là, il est parti sans rien me dire, sans me voir. J'étais décontenancé et puis j'ai repris espoir. J'ai pensé qu'il allait débouler dans le bureau du patron et tout lui raconter. Mais je suis resté sans voix. Il a pris sa voiture, a démarré en trombe, sans même laisser son rapport comme il se doit ; pire, il n'a même pas inspecté la chaîne d'abattage et de découpe. Il s'en est allé, presque en cachette, comme honteux. Le secrétariat du patron allait bientôt m'appeler pour me demander son rapport. Moi, j'ai poussé un grand soupir quand il est parti. Le cochon avait parlé, au moins j'évitais un mauvais point venant de Martial. Sans trop y croire, j'ai croisé les doigts pour prier le ciel qu'il revienne et assume une discussion. Enfin, j'avais un sursis, je m'en contenterais. Je suis allé dans l'enclos. Le cochon du matin était devant la porte, comme s'il m'attendait. J'étais à peine arrivé à sa hauteur que je l'ai entendu dire :
— Émilien, je ne veux pas finir ici, fais-moi sortir !
— Pourquoi tu n'as pas parlé à Martial ?
— Bien sûr que je lui ai demandé de me faire sortir. Au début, il était comme toi, il ne voulait pas écouter, mais il a bien été obligé de répondre, c'est son éducation qui fait ça. Il n'est pas courageux. Il a peur du patron et de sa réputation. Il dit que ses parents et lui ont fait trop de sacrifices pour se permettre de tout gâcher avec une histoire de cochon qui parle. Voilà ce qu'il a dit, Émilien. Tu te rends compte ? Il ne me reste que toi, tu es mon seul espoir, fais-moi sortir, je ne veux pas mourir ! Je suis resté là à le regarder, longtemps. J'ignorais ce qu'il fallait faire ou penser. Mes idées étaient troubles et je ne savais plus à quel saint me vouer. Mon esprit était comme déchiré et mon corps tétanisé. Sans réfléchir, je lui ai dit de la fermer et je me le suis aussitôt reproché.
Je n'arrivais pas à raisonner correctement parce que j'étais hypnotisé par ses grands yeux, où l'on pouvait lire la tristesse et la peur. Le cochon m'a parlé, encore et encore. J'ai écouté, mais je n'ai pas répondu. Enfin, je me suis enfui lâchement. Un peu après, revenu à mon poste, j'ai essayé de me persuader que j'avais rêvé, pour ne pas avoir à imaginer que j'étais devenu fou. Le soir, je suis resté le dernier. Je l'ai fait sortir et entrer dans ma camionnette. Le cochon n'arrêtait pas de me dire merci. C'était vraiment un enfant, un vrai gamin !
C'est là que j'ai été pris sur le fait par un vigile. C'était un nouveau, ils changent tout le temps, il n'a rien voulu entendre. Il a fait un rapport et m'a accusé de vol. Le lendemain, le patron m'a convoqué dans son bureau. J'y entrais pour la deuxième fois. La première, c'était pour l'embauche. Je lui ai tout raconté et je lui ai dit que je lui paierais le prix de la bête s'il le voulait. Zibel avait été un ouvrier au début de sa vie. Il avait repris un peu ses études grâce à
l'héritage d'une tante restée sans enfants et il avait trouvé du travail comme cadre dans une boîte en province. Un jour, un client, l'ancien patron de l'usine d'abattage de porc, lui avait proposé son poste. Il était devenu patron. Il n'était pas le seul à décider des grandes orientations, mais dans l'usine, il était celui qui décidait de tout. Par fidélité à sa jeunesse, il avait tout fait pour être le plus humain et le plus juste possible, mais le conseil d'administration voulait se partager de gros bénéfices en fin d'année et il avait fallu constamment jongler entre la satisfaction des uns et les conditions de travail des autres. Cette année avait été mauvaise Il m'a mis à la porte. Pour l'exemple, qu'il a dit.
Ce matin, ça fait deux mois que je suis au chômage. J'ai piqué le cochon qui m'avait fait renvoyer d'une aussi bonne place et qui depuis ce jour n'avait plus rien dit.
Il était redevenu comme un porc normal. Même quand je l'ai saigné, il n'a fait que grogner. Cochon de porc ! J'en ai donné un bout à Lucien. J'ai vendu le reste. Depuis cette triste histoire, je ne mange plus de porc. J'ai des poules dans la cour, ça m'aide en fin de mois. J'ai aussi quelques moutons. Quand ils ont la bonne grosseur, je prépare des méchouis pour les gens qui le veulent. Le patron ne m'a plus jamais rien demandé. Il m'avait promis de me chercher un boulot auprès de ses connaissances, mais il ne m'a jamais appelé. Je m'en doutais un peu. Celui qui m'a fait le plus de peine, c'est Martial. Il ne m'a plus jamais adressé la parole. Quand on se croise au village, il fait un petit salut de la tête et il se sauve. Il a honte. De quoi ? Je ne sais pas ! Parfois, je me dis que peut-être le cochon lui a parlé à lui aussi et qu'il n'a pas eu le courage de l'entendre et de faire ce que l'autre voulait.
Je survis avec les aides sociales. Je ne me plains pas.
Ce matin, il s'est passé quelque chose avec les moutons. Quand je les ai appelés pour boire, il y en a un qui n'a pas voulu. Il est resté dans un coin, s'est assis comme un chien, m'a regardé avec un drôle d'air et m'a suivi des yeux…