La panne
La nuit, ce n’est pas que l’absence de jour ou de lumière. La nuit, c’est l’envers du décor, ou peut-être est-ce le contraire, et que le jour est le véritable « envers du décor », la face ignoble de la nuit.
Ça faisait un moment que j’observais mon unique voisin. L’homme était accoudé au bar de cette boîte de nuit dont le renom dépasse le cadre étriqué de ce petit village sans grand caractère. Si dehors, c’est plutôt l’agitation qui règne, une effervescence de campagne un jour de marché, ici, à l’intérieur de la boite, tout est agréable, la température, les couleurs, le cadre. La localité doit compter un millier d’âmes dispersées autour de l’église. Il y a un hôtel, un bar qui fait aussi salle de jeux et alimentation générale, enfin il y a cette boîte.
Ceux qui y viennent sont des étrangers à la recherche de dépaysement. Souvent, on y emmène des amis inavouables. Voilà donc un endroit qui n’est fréquenté que parce qu’il est loin de tout, et que le risque de faire des rencontres non souhaitées est plus faible qu’ailleurs. Mon voisin broyait du noir. Je me demandais pourquoi il restait là. Ce n’est pas un endroit pour se remonter le moral. C’est un bout du bout du monde. Il n’y a que trois échappatoires possibles : l’habitude, l’indifférence et le suicide. Ce bled paumé a tenu pendant longtemps le record de suicides par nombre d’habitants. Les gens s'en vont en avalant des insecticides agricoles. C’est la mode. Avant de partir, on souffre mille morts parce que le produit vous ronge les entrailles un bon moment avant de vous laisser inanimé. Parfois une heure, parfois plus. Il suffit de voir ça une fois pour être dégoûté à jamais du suicide et des produits chimiques.
Paradoxalement, cette longue agonie attire le chaland. Exactement comme si, avant de mourir, on voulait se sentir vivre une dernière fois, même au prix des souffrances les plus atroces. Il y en a bien quelques-uns qui choisissent une bonne grosse corde mais ils sont plus rares. Encore une fois, au lieu de s’élancer de haut et de mourir d’une rupture des vertèbres cervicales, ici on choisit un tabouret pour avoir les pieds qui flottent à vingt centimètres du sol. On meurt par étouffement et on se débat plusieurs minutes avant d’agoniser la bave aux lèvres. On dit aussi que cela donne une ultime érection. Enfin, ce n’est pas ce mode opératoire qui attire le plus les locaux. La pendaison n’a pas vraiment la cote. Je regardais à nouveau le type. Il était déjà un peu ivre. J’étais pourtant sûr qu’il allait conduire. Il serait prudent. C’était le genre de gars qui savait qu’il était saoul et qui faisait gaffe.
Cet homme, nul ne savait qui il était, et on pouvait raisonnablement penser que tout le monde s’en moquait. Contrairement à ce qui se passe durant le jour, les noms ne sont que peu de choses quand le règne de la nuit vient. Le soleil s’est maintenant effacé à l’horizon. Avec le soir venu, l’ambiance du bar a changé. Il y a plus de clients et ils sont plus bruyants. La musique aussi est montée de plusieurs crans, comme si elle voulait couvrir le bruit des conversations. Il n’y aura pas trop de monde ce soir. En semaine, c’est comme ça. Le type était toujours là, bien calé sur son haut tabouret. Il vidait son verre avec une lenteur remarquable. Au vu de son absence de réaction et de son immobilité, il était très certainement ailleurs, il avait fui dans un autre monde. Il n’était pas avec nous, mais les choses ne se passaient pas forcément mieux là où il s’était évadé. À coup sûr, si quelqu’un lui avait parlé à ce moment-là, il serait resté sans réaction, et si on l’avait touché pour attirer son attention, il
aurait eu un grand sursaut, un atterrissage brutal. On devinait que tout en lui était tendu. Depuis un moment, il m’était venu comme un pressentiment. Plus j’observais ce type et plus je savais que des choses allaient se passer cette nuit. C’est rare que ces éclairs me viennent, mais quand ils sont là, ils se vérifient toujours. J’ai encore regardé le type et il m’a fait pitié. Je ne pouvais rien pour lui. J’étais un peu triste. Je viens ici de temps en temps. Parfois, un touriste demande un coup de main, un renseignement. Je fais ce que je peux pour le dépanner, ça me distrait. Je suis à la retraite et parfois je m’ennuie un peu. Je viens trainer ici avec le patron, un copain de classe. Je ne paye jamais et lui, il profite des fruits sur ma propriété quand c’est la saison. De temps en temps, je lui donne des poules. Une fois par an, on tue un cochon et il remplit son congélateur.
Je connais tous les gens du patelin. Il y en a beaucoup de gentils, quelques-uns sont plus bêtes et puis il y en a avec qui il ne fait pas bon se fâcher. Ici, c’est une terre d’exil depuis longtemps. Les premiers habitants vivaient avec la nature et avaient des contacts avec elle qu’on a oubliés. Si, dans le village, il y en a une qui sait de quoi je parle, c’est bien ma sœur, Martine. Dès son plus jeune âge, elle était fourrée dans les jupes de grand-mère, et ensuite dans celle de ma tante, et je sais bien que les deux vieilles lui transmettaient des savoirs que je n’avais pas à connaître. On imagine mal le pouvoir des anciens savoirs. Le type est resté longtemps encore, et puis il est parti dans une petite voiture. Il était tard. Il a pris la route sans être complètement ivre.
Cette soirée lui a laissé un goût de cendre dans la bouche. Il a bien essayé de dissiper ce trouble dans le bar du village, mais il n’a fait que ressasser en boucle son malaise.
Il ne sait pas que, quelque part dans le village, quelqu’un avait pris une décision et qu’il faisait partie intégrante de cette résolution. Le chemin qu’il emprunte pour rentrer chez lui part du plateau et monte vers le sommet. Il est long et sinueux. On peut dire que c’est une route de montagne typique avec ses lacets et ses petites lignes droites, où l’on ne peut doubler que si le véhicule juste devant vous ralentit et serre le bas-côté. En fait, il est impossible de dépasser si l’autre ne le veut pas. Quand il fait nuit, c’est pire et si en plus il y a du brouillard, comme maintenant, on peut facilement dire que c’est une route dangereuse. On ne la ferme pas parce qu’il n’y a pas d’autre itinéraire. C’est une vraie nuit d’encre avec de la pluie. La petite voiture qui monte semble avoir toutes les peines à avaler le chemin qui lui reste avant d’atteindre le sommet.
Dans le balayage des phares, les tournants et les platanes se succèdent, tous semblables et interchangeables. On se demande bien ce qu’elle fait là, cette voiture, et à cette heure.
Ce n’est pas un véhicule adapté à la montagne et il allait bientôt être minuit. Une fois parvenu là-haut, tout redeviendra d’une facilité déconcertante, la route descend en pente douce tout au long des plaines, se redresse, s’élargit, ce sera un jeu d’enfant. Pour l’instant, il faut juste se concentrer sur la conduite et arriver au sommet. Mais ce qui est proche pour les uns peut se révéler inatteignable pour les autres.
L’homme qui conduisait, regardant fixement devant lui, le corps légèrement penché sur le volant, était seul dans la voiture. Il aurait préféré ne pas être là. Il faisait un peu froid dans l’habitacle, mais c’était mieux comme ça, on était sûr de ne pas s’endormir. La soixantaine, sans doute.
Il était petit et maigrichon avec une tignasse épaisse et encombrante. Le genre de personne qu’on imagine mal utiliser la force. C’était la dernière fois qu’il faisait ce parcours. Il venait de rompre avec une de ses amies. Une de celles qu’il rencontrait régulièrement grâce aux réseaux sociaux. On devinait, malgré l’obscurité, qu’il était vaguement anxieux, parce qu’il avait le front plissé. Assis à côté de lui, on aurait partagé la même inquiétude. Mais peut-être n’était-il pas aussi perturbé qu’on le croyait, concentré pour mieux voir la route et se focaliser sur la conduite. La femme qu’il quittait définitivement l’avait déçu. C’était toujours comme ça depuis un certain temps. Soit il leur manquait un supplément d’âme, soit leur inexpérience des choses de la chair était telle qu’il préférait fuir. Cette femme-là, il lui en avait coûté de s’en séparer.
Plus encore que d’habitude. Il y avait quelque chose en elle qui demandait sa protection, il avait eu l’impression de manquer de courage, de l’abandonner, et il s’était senti moche. Que faire d’autre ? Partir sans rien dire, inventer un mensonge ? Au moment où il était entré dans sa voiture, il avait surpris son dernier regard. Bizarrement, il avait eu peur. On peut dire qu’il s’était enfui. Il avançait lentement, très lentement. Il ne le savait pas encore, mais dans moins d’un demi- kilomètre, il serait en panne. Premier hoquet du moteur, plus que trois cents mètres. Il était comme saisi. Qu’est-ce qui se passait ? Il espérait une poussière dans l’essence, un incident sans gravité. Encore cent mètres, les hoquets se multipliaient, les à-coups aussi, brusques et violents. Le kilomètre se termina sur une petite aire de repos où il se gara.
Et voilà. C’était la panne la plus bête du monde, et par une nuit noire, à des kilomètres de toute habitation. Plus d’essence ! Maudite voiture, jamais il n’aurait dû écouter le vendeur de pacotille qui lui avait refilé cette caisse. Il pesta à la fois contre cette carcasse qui le laissait là et contre son imprévoyance. Le genre de panne dont on a honte pour le restant de sa vie et qu’on ne pourra raconter à personne. Grâce au démarreur, il avança de quelques mètres encore pour bien se garer sur l’espace libre. Au moins, il éviterait un accident avec un autre véhicule. Il avait dans la tête ces documentaires que l’on peut voir à la télévision et qui détaillent avec une précision chirurgicale les enchaînements d’événements anodins, qui conduisent finalement aux pires catastrophes. Il resta assis un moment pour réfléchir et ne pas ajouter de faute à un événement somme toute ordinaire.
Un moment après, il se décida à attendre le passage de la prochaine voiture. L’homme sortit du véhicule, et ne put s’empêcher de flanquer un grand coup de pied dans la roue arrière, si bien que désormais il boitait. Première erreur ! Il ouvrit le capot, non pas pour réparer, mais par automatisme. La mécanique et lui, c'était fini depuis bien longtemps. Plus jeune, il avait eu une 4L Renault. Il pouvait démonter, nettoyer et remonter le moteur en une seule journée. Il connaissait la voiture par cœur. Il en avait changé le châssis, customisé la carrosserie, amélioré l’intérieur. Depuis l’introduction de l’électronique, il avait perdu pied. Et puis, sans outil et sans lumière, que faire ? Une fois qu’il eut mis de l’ordre dans ses idées et qu’il n’y eut plus de pression, la vérité éclata dans son crâne comme irréfutable. La panne d’essence n’était pas de son fait. Il s’agissait forcément d’une fuite. Il avait fait le plein de la petite berline le matin même, et il
était tout à fait impossible que la totalité du carburant ait pu être consommée. Il en était tellement persuadé qu’il estima inutile d’aller voir sur la route les éventuelles traces d’une fuite qui ne lui paraissait pas contestable. La question de savoir comment un tel incident avait pu se produire sur une automobile presque neuve resta en suspens. Ce qui était certain c’est qu’il ne pouvait rien faire pour la réparer. Comment trouver le tuyau d’alimentation ou le joint défectueux ? Cela ne pourrait se faire qu’avec le réservoir rempli. Alors, on pourrait repérer la fuite et changer la pièce défectueuse. Il se dit que de toutes les façons il ne paierait rien, la voiture ayant moins de six mois et étant encore sous garantie. Le capot laissé grand ouvert, c’était juste pour signifier à d'éventuels passants qu’il était en panne. Il enfila sa casaque fluo rendue obligatoire et alla poser un peu plus loin son triangle pour que tout le monde ralentisse et repère le véhicule en détresse.
Il s’assit sur l’aile avant et essaya de réfléchir sainement à la situation. Une heure durant, il guetta une hypothétique voiture qui circulerait dans un sens ou dans l’autre et qui lui permettrait de passer la nuit ailleurs que sur un siège de voiture. Son esprit vagabondait du coq à l’âne. Il se souvint de ses années d’armée, de marche forcée. À cette époque, il était un athlète accompli et ceux qui se fiaient à son allure de gringalet en étaient souvent pour leur frais. À l’armée, on l’appelait Al. Son nom, c’est Albéric, mais la plupart du temps, par paresse, on l’appelle Al. Un prénom comme ça lui avait évité d’être affublé de sobriquets navrants, si bien qu’avec le recul, il s’était pris à aimer son prénom malgré son aspect suranné. Il s’installa dans la voiture, recula son fauteuil, l’inclina en arrière et s’étira comme il put. Il aurait mieux fait de rester avec la femme.
Est-ce qu’elle avait pleuré quand il avait tourné le dos pour toujours ? Il n’en savait rien, il espérait que non. Dans une autre vie, l’homme se dit que peut- être il connaitrait l’amour, sans devenir un prédateur. Il n’avait pas voulu tout ça. Pourquoi mélange-t-on sexe et amour ? Dans son monde idéal, les deux étaient séparés. Et puis, pourquoi rester si naïf sur les choses du corps ? En général, on dit que « tout s’apprend »et les gens acquiescent. Mais, quand on parle de sexe, il n’y a plus personne pour l’admettre. Oui, pour faire comme les animaux, nul besoin d’apprendre ! Mais lui s’était éloigné considérablement de sa condition animale pour élever le sexe au rang d’art. Il était devenu un libertin.
Quand il rentra dans la voiture, ayant abandonné tout espoir d’être pris en stop, il
était transi de froid, et commençait à avoir peur, vraiment. Quelques années auparavant, des touristes étaient morts dans leur véhicule à cause des basses températures. Personne ne s’imagine que sous les tropiques, il puisse faire aussi froid dans les hauteurs des montagnes. Il avait deux solutions devant lui. Rester dans la voiture, attendre le lendemain où de nombreux transports ne manqueraient pas de passer, ou quitter les lieux, abandonner l’auto et marcher vers le plus proche village. Il décida presque tout de suite de rester là. Un moment, il mit le chauffage, mais il savait que la batterie s’userait vite et que le peu de chaleur qu’il obtiendrait repartirait bientôt. Tout était glacé autour de lui. Il avait tellement froid aux mains qu’il s’alluma une pipe, juste pour ne plus avoir les doigts engourdis. Le résultat ne se fit pas attendre, l’intérieur de la voiture fut si enfumé, qu’il dut ouvrir grand les vitres pendant un instant pour ne pas être asphyxié.
Et puis, sa décision fut prise. Il poussa la manette de chauffage à fond, s’installa à l’arrière et essaya de dormir. Quand le froid le réveillerait, il se serait reposé quelques heures, le jour viendrait vite et il pourrait alors sortir de ce piège. Il avait vu juste, il dormit rapidement et se réveilla beaucoup plus tard. Il y avait bien longtemps que le chauffage s’était éteint, faute de batterie. Une épaisse buée recouvrait les vitres et l’on aurait dit que dehors le jour se levait. Il avait froid, de sa main il essuya l’un des coins d’une vitre et regarda. On ne voyait pas grand-chose de ce côté, si ce n’est que le jour commençait à poindre. Il était gelé, et voulait quitter la voiture. Il sortit. Un instant, il resta comme figé par la température et bien plus encore par la stupeur muette qui se dessina sur son visage.
Au même moment, Martine elle aussi s’était levée. Elle aussi somnolait. Depuis le départ
d’Albéric, elle n’avait pas vraiment dormi. Ils s’étaient rencontrés sur un site spécialisé. Il était courtois, gentil, et semblait comme elle, chercher une stabilité affective. Ils s’étaient vus assez vite. Elle avait remarqué que quand la rencontre réelle se faisait attendre, la gêne augmentait. Ils s’étaient rencontrés dans un café. La conversation était agréable. Elle se plaisait bien avec lui. Elle ne voulait plus vivre seule et voulait quelqu’un pour partager cette dernière partie de sa vie. Le sexe, elle s’en éloignait pas à pas. Par contre, elle avait de plus en plus faim de douceur, de tendresse, d’attentions. Toutes les rencontres qu’elle avait faites jusque-là l’avaient déçue. Les hommes, quel que soit leur âge, ne pensaient « qu’à ça ». Albéric lui avait menti. Il l’avait séduite, elle avait fini par y croire, mais il avait été malhonnête. Maintenant, elle souffrait dans son corps et dans sa chair. Elle était en danger.
Elle ne s’était jamais résolue à être méchante gratuitement. Sa grand-mère et puis sa tante lui avaient appris des choses qu’on ne raconte pas, et dans le village on se tenait à l’écart d’elle ou on la traitait avec un certain respect. Ils avaient raison. Elle ne faisait appel aux savoirs d’avant que si elle était menacée, s’il fallait qu’elle se protège, comme sa grand-mère le lui avait enseigné et sa propre aïeule avant elle. Cette fois, pour survivre, elle devait se venger. C’était la troisième fois qu’elle prendrait les mesures convenues et elle savait exactement ce qu’il fallait faire.
Autour d'Albéric, il n’y avait que des arbres en rangs serrés, du vert partout. Toutes les déclinaisons possibles de vert, mais plus de noir, plus de route. Sa voiture se trouvait dans une sorte de petite clairière cernée par la végétation, on ne voyait même pas par quel chemin la voiture avait pu arriver ici.
C’était comme si l’auto s’était posée là par les airs. Il en fit le tour, aucune trace de pneu, alors que ses pas laissaient des marques visibles dans les herbes. En regardant bien autour de lui, il dut constater qu’il était tout à fait impossible que le véhicule ait pu arriver par cet épais rideau de forêt qui ceinturait la clairière. On ne distinguait aucun passage. Pas même celle d'un sentier. Albéric commençait à avoir vraiment peur, parce qu’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il se remémora les événements de la nuit, et se rappela la panne, le démarreur, l’aire de repos, le sommeil. L’angoisse le saisit, sa gorge se noua, il n’avait jamais éprouvé ce genre de sensation auparavant. De voir son corps réagir avec tant de brutalité augmenta encore son affolement. Il regarda autour de lui avec inquiétude, fit le tour de la voiture, ouvrit le coffre, prit la
manivelle et la tint bien en main comme une arme. Il ne pouvait pas rester là. Le soleil était levé et ce soir, il mourrait de froid. Il entra dans le véhicule, retira toutes les housses des sièges, et se recouvrit le corps de ces remparts dérisoires. Nulle trace de sentier ni de route. Il hésita un moment, et décida de continuer ce que, la veille, la voiture avait en vain essayé de faire : monter vers le col. Il estima que la distance était relativement faible, qu’avec son auto il avait presque atteint le sommet, et qu’une fois arrivé en haut, il aurait une vision globale de la situation et pourrait faire les bons choix de survie. Sa progression fut difficile tant la végétation était dense. Son pied commençait à lui faire un mal de chien. De plus, les fougères étaient humides de rosée. Il fut bientôt trempé et rapidement essoufflé, mais il n’en tint pas compte. Désormais, il avait aussi un point de côté.
Ça lui rappela son enfance et sa jeunesse. C’était une étrange coïncidence, il se rappela exactement la première fois où il avait ressenti cette douleur sur un côté du poumon. Il jouait dans la forêt là aussi, avec ses frères et sœurs, et il n’avait pas tenu compte de l’alerte. Bientôt, la douleur était devenue insupportable et il était arrivé en pleurant dans les bras de ses parents. Aujourd’hui, non seulement il avait mal, mais en plus il avait peur. Depuis cette expérience, il savait que la douleur au côté était un signe absolu d’arrêt immédiat. Il n’était plus aussi sportif qu'avant et cette marche dans la forêt l’épuisait complètement. Il faisait attention, s’arrêtait dès qu’il sentait qu’il avait trop mal au côté. Il savait qu’un peu de repos ferait passer la douleur. Il s’assit et réfléchit. De toutes les façons, il n’avait pas d’autres solutions. Rassuré sur ses propres choix, il se gava de goyaviers, maigre consolation contre les éléments qui se liguaient contre lui.
Pour la première fois, il mesura ce que la situation avait de dantesque. Il avait peur et ne savait plus que faire. Il marcha, courut, marcha encore malgré la douleur dans les orteils qui le faisait boiter et trébucher. Il commença à se dire que tout cela ne rimait à rien, qu’il allait mourir dans cette forêt, loin de tous ceux qu’il avait aimés, qui étaient chers à son cœur. Il se demanda même si tout cela existait vraiment. La seule chose réelle, palpable, c’était cette forêt et cette douleur qui envahissait ses muscles et ses os. Albéric avait mal dans sa chair, c’était la vérité la plus immédiate. À un moment, il s’écroula contre un arbre et il dormit, pas longtemps, à cause du froid. Sa course reprit dans la forêt, son espoir était de trouver un des petits sentiers qui sillonnaient cette mer d’arbres, et qui l’emmèneraient sur la grande route, mais sa confiance s’amenuisait.
Il marcha encore et encore vers le sommet, l’esprit vide et le visage ravagé par les griffures des branchages. Arrivé en haut, il ne vit rien. Toutes ces heures d’efforts pour rien. Le panorama était pris dans un brouillard dense et totalement opaque. C’était normal à cette heure matinale et en cette saison.
Martine suivait tout ça de loin. Elle avait préparé les choses comme on le lui avait enseigné. Elle était déterminée à se venger. Tout se déroulait comme prévu. Elle s'était donnée comme mission de protéger les autres femmes de prédateurs comme Albéric. Les autres, les gentils, les perdus, tous ceux qui, comme elle, avaient une belle âme, elle n’y touchait pas, même si on se séparait et que ça ne marchait pas. Mais elle n’avait plus aucune pitié pour les salauds.
Albéric était submergé par la peur. N’importe qui aurait vu son regard à ce
moment-là, l’aurait pris dans ses bras pour le rassurer. Dans ses yeux commença à se lire la terreur. Il décida de ne pas revenir sur ses pas. La descente de ce côté-ci du col se fit en pente douce. Il la connaissait bien pour l’avoir parcourue des dizaines de fois. Au début, il n’eut plus de douleur au côté, mais le froid et l’humidité étaient toujours là. Il tombait de plus en plus souvent. À chaque fois, il se rétablissait, mais c’était de plus en plus difficile. Les deux dernières chutes lui avait fait vraiment mal. Il s’assit et sanglota. La douleur et le désespoir l’avaient vaincu. Le temps passait. Son regard vide se fixa un moment sur le brouillard qui se dissipait. Quelques minutes filèrent. Là, juste derrière une petite colline, il découvrit brusquement le paysage que les brumes qui étaient parties avaient révélé. Une terreur muette s’empara de lui, le choc était si fort qu’il pleura encore, bien qu’il n’eût plus de larmes.
Le problème était qu’il n’avait rien vu : rien. Ni maison, ni village, ni route, pas même un sentier. Les bas, les versants de la montagne étaient désespérément vides. L’île était comme aux premiers jours, quand l’homme n’y avait pas encore mis le pied. Si ce n’étaient la température et son degré d’épuisement, il se serait réjoui de pouvoir vivre sur cette île du temps où elle était encore vierge. Il n’aurait pas été démuni de ressources, comme ces candidats de jeux télévisés, qui meurent de faim, entourés de bonnes nourritures. Il savait reconnaître les plantes, où les trouver, poser des collets. Il savait tout faire, sauf se réchauffer dans un milieu aussi humide. La vie « sauvage » serait facile, mais dans les bas. Il se força à se lever et à descendre le plus possible avant que ne viennent la nuit et le froid. Il avança sans plus penser, comme un automate. Il faisait nuit et il se traînait encore. Un trou dans un rocher, et il dormit, roulé en boule, mordu par le froid.
Il pensa mourir, puis s’endormit. Au matin, juste avant de se réveiller réellement, il crut avoir fait un cauchemar et ce fut presque en souriant qu’il ouvrit les yeux. Et la terreur le reprit à la gorge d’un seul coup. Il pleura, lui qui ne pleurait jamais. Mais depuis la veille, ce n’était plus sa tête qui décidait, c’était son corps et cette partie de son cerveau qui ne réfléchit pas, qui avaient pris les commandes. Il avait froid. Il se demanda s’il était seul pour toujours, ou s’il était devenu fou. Une dernière fois, il pensa à l’absurdité de cette situation et s’endormit à jamais.
Martine, elle aussi, alla se coucher, l’âme apaisée. Elle se dit, pour elle-même, que la nuit, n’était pas que l’absence de jour. Depuis le début, elle avait senti son frère à côté de l’homme. Elle avait été un peu inquiète. Mais ensuite leurs chemins s’étaient séparés. Elle avait pu agir tranquillement.
Elle aimait son frère, il était droit et juste. S’il était resté à côté du type, elle aurait renoncé. Elle savait aussi qu’il n’avait pas voulu s’en mêler, et que le lendemain, il viendrait la voir pour boire un café et qu’il serait inquiet pour elle. Mais il n’y avait aucune raison.
Le corps de l’homme, dont on avait récupéré le véhicule sur le bas-côté de la route des Plaines, avait été retrouvé au matin par des touristes allemands en vacances sur l’île. L’homme serait, d’après les premières constatations, mort de froid dans des conditions totalement inconnues puisque son corps avait été découvert à l’entrée du village et à quelques dizaines de mètres de la route. Son véhicule, garé sur l’aire de repos, était en ordre de marche. Le procureur avait informé la presse qu’il ouvrait une enquête préliminaire, puisqu’il s’agissait du troisième corps que l’on retrouvait dans ces parages et dans des circonstances similaires.
Cette nuit-là j’ai mal dormi. Je ne savais rien, je sentais tout. Bien sûr que je l’ai reconnu le type du bar, le lendemain, dans les journaux. Sa photo était dans la presse. Il était un peu différent, plus jeune, moins chauve, mais c’était lui. Évidemment, je ne suis pas allé voir les gendarmes. Je savais bien ce qui s’était passé. Je le savais tellement bien que je suis tout de suite allé voir ma sœur. On s’est embrassés, on a parlé de tout et de rien, on a bu un café comme d’habitude. En partant, je lui ai demandé comment allait notre petite cousine, Lalie, et ensuite j’ai dit : « Martine, fais attention à toi ! Tu sais pourquoi ? ». Elle m’a embrassé et m’a rassuré. Je suis rentré à la maison. Ma sœur, je la connais par cœur, je sais bien qu’elle fait attention. Je ne me mêle pas de ses affaires, mais je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose avant qu’elle ait, elle aussi, transmis ce qu’elle sait. Elle n’a pas d’enfants, moi non plus.
La seule fille qui puisse prendre le relai, c’est celle de notre cousine, et Lalie n’a que douze ans. Il faut attendre, et cela prendra des années. Martine, ses problèmes personnels, je m’en moque, ce qui est important c’est qu’une fille dans la famille prenne le relai. Le reste, il faut faire avec ! Dans l’après-midi, je suis allé faire un tour à la boutique. Il y avait un peu de monde. Surtout des joueurs. Les jeux, les boissons, c’est ce qui fait tourner ce petit commerce. L’alimentation de détail, c’est plus pour dépanner les gens. La patronne, une cousine éloignée, me dit toujours que la partie commerce ne sert qu’à payer l’unique employée. Que ça ne rapporte rien de plus. On a parlé un peu. Je voulais savoir s’il y avait des gens qui commentaient la découverte du corps. Comme je m’y attendais, ceux qui en parlaient, c’étaient les touristes de passage, ou quelques résidents qui ne sont pas des gens du pays. Je n’avais pas à m’inquiéter.
Comme prévu, les gendarmes sont venus interroger Martine quelques jours plus tard. On avait trouvé ses coordonnées dans l’ordinateur du type. Les pandores connaissent bien Martine. On venait de partout la voir et pour se faire réparer. Le pire des torticolis disparaissait en une minute, pour les foulures c’était plus long, mais deux jours suffisaient. Martine vous soignait quand les médecins avaient fini par renoncer, parce qu’on ne leur avait pas appris, ou parce que ça n’entrait pas dans un cadre rationnel. Les gendarmes sont venus au night-club. J’y étais. J’ai dit où le type était assis, et vers quelle heure il était parti. Enquête de routine. Le dossier a été classé. Le mercredi, je suis allé déjeuner chez Martine, comme d’habitude. Après le dessert, Lalie est allée jouer dans sa chambre avec son chien.
— Tu sais que les gendarmes sont passés un peu partout dans le village. Ça n’a rien donné. Mais il ne peut pas y avoir de nouveau cas
semblable, parce qu’alors ils ne lâcheraient pas le morceau.
— Ne t’inquiète pas.
— Martine, tu connais la loi de Tommy ?
— Non, pourquoi, je devrais ?
— Écoute bien, c’est une variante de la loi de Murphy qui dit que « si quelque chose “peut” mal tourner, alors cette chose finira “infailliblement” par mal tourner ». La loi de Tommy, on l’appelle aussi la loi de Murphy au carré, elle dit que « tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera nécessairement encore plus mal que prévu ». Martine m’a regardé en riant et j’ai ri aussi. Lalie est arrivée, et elle voulait savoir ce qui nous avait amusés. Je lui ai raconté les deux lois.