Un départ précipité
Il y a deux ans je me suis installé à la Réunion. Après des études de médecine, j’avais voulu me payer des vacances, et puis j’étais resté. J’avais choisi cette île, parce que, pendant ma dernière année de fac, il y avait, juste en face de mon studio parisien, une grande affiche publicitaire, vantant « l’île à grands spectacles ». Je m’étais promis, si je réussissais mes derniers examens, d’y aller pendant quinze jours et de ne strictement rien faire. Chaque fois que mon moral faiblissait, que la paresse pointait son méchant museau, je regardais l’affiche et je renouvelais ma promesse.
Le jour même des résultats, j’honorai l’engagement que je m’étais fait à moi-même et qui m’avait fait tenir. Je débarquai dans l’agence de voyages du quartier.
Ils me proposèrent quantité d’autres destinations. La femme qui me reçut me fit penser à ma mère qui me disait toujours que je perdais mon temps à vouloir faire médecine, que j’étais trop paresseux et que c’était trop difficile. Elle essaya, elle aussi, de me dissuader de me rendre à cette destination, mais je résistai et je partis pour la Réunion.
Pourquoi suis-je resté ? Je crois que, moi-même, je n’en sais rien. Les femmes, peut-être. Un type de beauté inconnue de moi et de là d’où je viens. Une douceur dans les traits, le sourire plus tendre, la peau plus soyeuse. Je ne sais pas ! Le fait est que je suis resté et que je me suis installé dans les hauts de l’île. Au début, mes confrères me taquinaient en disant que je m’inscrivais dans la démarche du parfait colon. En tant que médecin, je rétorquais que j’apportais l’hygiène, la santé, la civilisation, et
qu’ainsi le projet colonial était pleinement justifié. Et puis, ils ajoutaient que je devais faire attention au revers de la médaille, le danger de la contagion. On riait ! On était une bande de jeunes diplômés installés récemment dans toutes les branches de la médecine et du soin. On travaillait beaucoup, et ensuite on s’amusait. En général, ces groupes se dissolvaient au bout d’un an ou deux, chacun endossant peu à peu la défroque du notable. Comment résister à cette tentation quand tout le monde vous regarde avec respect ? Et puis, chacun finissait par tomber amoureux, et on ne se voyait plus. Je n’étais pas différent d’eux. Rapidement, je me suis attiré une clientèle fidèle et je vivais bien, n’ayant en pratique que peu de besoins. Au début comme tous les gens qui arrivent, j’allais à la plage et j’aimais ça. L’eau, le sable, le spectacle des baigneurs, des femmes à moitié nues.
Je m’en suis peu à peu lassé. Ensuite, sans grande originalité, je me suis intéressé à l’intérieur du pays, aux habitants, à leur histoire. J’ai sillonné le territoire, vu des musées, des paysages, fait un peu comme tous les touristes, mais sur une période plus longue. J’ai vu à peu près tout ce qu’il fallait voir pour une première approche. Mais il y avait un site qui me fascinait, et où je ne m’étais pas encore rendu.
Chaque jour, je passais devant la « grotte de Lourdes », un lieu-dit à l’entrée de la ville où je travaillais. Chaque fois, je me répétais qu’il faudrait bien qu’un jour je m’arrête pour la visiter. La grotte faisait face au cimetière de la ville. Je savais beaucoup de choses sur le site, qui était jumelé avec une autre grotte dite des « Premiers Français ». Un de mes collègues m’avait raconté qu’avant, la grotte de Lourdes était un lieu de culte fréquenté par des croyants de toute l’île.
On y voyait encore une profusion d’ex-voto, de plaques, de médailles, de chapelets et autres tableaux. Il était facile de repérer l’étagère sur laquelle avait trôné la statue de la Vierge. Je me suis imaginé qu’elle devait regarder ces offrandes avec compassion. C’était aussi un lieu où se mélangeaient les cultes, et dans l’entrée de la grotte on pouvait voir des traces de pratiques de sorcellerie, ce qui irritait fort les curés de la paroisse. Un jour, sans qu’on sache exactement pourquoi, la vierge avait été enlevée des lieux et on lui avait fait regagner l’église de la ville. À partir de cette époque, les sorciers avaient conquis tout l’espace. Le clergé, pour ne pas avoir à fréquenter et à combattre le mal, leur avait cédé la place. On en riait chaque fois qu’on en parlait. La zone, qui finissait en entonnoir, était bordée par la mer d’un côté et la falaise de l’autre. C’était comme une fin de quelque chose.
L’ensemble de cet espace avait été utilisé comme cimetière, par toutes les vagues de nouveaux arrivants qui avaient peuplé l’île. Malgré mon attirance, je ne m’étais jamais arrêté. Le nom du lieu-dit sonnait bien aux oreilles, l’endroit était tout engazonné, semblait propre et était ombragé. Du fait de son éloignement relatif de la ville, les lieux étaient très peu visités en soirée. Les vieux créoles du coin ne fréquentaient certains endroits qu'en plein soleil et avec beaucoup de réticence. Un jour, je m’étais décidé, je me suis arrêté.
L’endroit était d’un abord quelconque, mais les grands arbres le rendaient reposant. Il ne fallait pas y aller les week-ends parce que tout était envahi par les familles de l’île qui venaient pique-niquer. C’étaient des gens qui venaient de loin et qui ne connaissaient pas la réputation des lieux. Il ne serait jamais venu à l’idée des riverains de venir déjeuner sur l’herbe de cet endroit.
Après une première visite enchanteresse, j’avais pris l’habitude, chaque soir de la semaine, de m’arrêter quelques instants, et de m’asseoir sur un de ces bancs installés en haut des dunes de sable noir. On est assis, dos à la mer et face à la grotte. Je regardais ces hautes falaises où, dans un lointain passé, les vagues venaient s’écraser. J’écoutais le murmure des cascades qui se mêlait aux chants des oiseaux. Les gens du coin disaient que les oiseaux venaient pour y prier. Ils arrivaient en masse dès que le soir tombait et leurs cris finissaient par devenir assourdissants. Peut-être criaient-ils de peur, ou pour éloigner le mal. Je lisais. Un peu de tout, des romans, des revues, du classique, du contemporain. Je songeais aussi à cette vierge qu’on avait enlevée. Jamais je ne m’étais aventuré dans la grotte. Je ne l’aimais pas !
Elle était comme un œil noir, et de loin on pouvait croire qu’elle vous regardait. De ma place préférée, je ne la voyais pas. J’écoutais de la musique, ce qui achevait de m’enfermer dans une bulle sensorielle et mentale tout à la fois délicieuse et un peu morbide. J’étais assis sur l’un de ces bancs quand tout a commencé.
C’était un mardi soir, je crois. Il ne faisait pas encore nuit, bien que le soleil fût déjà couché. Une femme cria, hurla même, et dans son cri, on percevait l’effroi. Je l’entendis, malgré les écouteurs qui étaient censés me couper du monde. Je relevai la tête, on aurait dit un mauvais film. La femme se tenait debout devant un des petits ruisseaux qui sillonnent le parc, et elle hurlait en se tenant la tête dans les mains. Elle regardait quelque chose dans l’eau. Quelqu’un, son mari ou un ami, s’approcha et l’emmena s’asseoir. Cette femme-là, je la détestais tout de suite, non pas à cause de son physique, assez
ordinaire, pour dire vrai, mais pour son cri et la terreur qu’il contenait. L’homme alla voir, lui aussi et quand il se retourna, il avait l’air terrorisé et ne savait manifestement que faire. Je me levai et, arrivé près du couple, leur dis que j’étais médecin et demandai si je pouvais faire quelque chose pour eux. L’homme ne put articuler un mot, il me montra seulement l’endroit où se tenait la jeune femme quelques instants auparavant et où il était allé la chercher. Je franchis les quelques pas qui nous séparaient du ruisseau et je vis. Il y avait un corps, un corps d’homme dans l’eau. J’en avais vu des cadavres, en travaillant à mes débuts dans les services d’urgence, et j’en avais vu des gens mourir. Celui-là était mort, ce n’était pas contestable. Cependant pour ne pas avoir d’ennuis, je préférai faire semblant de croire que je pouvais encore lui être utile.
Entre une éventuelle accusation de destruction de preuves et la non-assistance à personne en danger, mon choix était vite fait. Je m’accroupis et hissai le type sur la petite berge de béton. J’examinai le corps pour conclure immédiatement au décès. Il devait se trouver là depuis un moment puisque le processus de décomposition était bien avancé. Je m’attardai un peu à l’étudier. Il y avait quelque chose qui n’allait pas dans ce cadavre, sans que je pusse dire de quoi il s’agissait. Je demandai au copain de la femme d’alerter la police et les secours pendant que je restais là. Aucun d’entre nous n’avait de téléphone portable. Un comble ! Je me désintéressai de la femme, ce qui n’était ni galant ni très professionnel, pour me concentrer à nouveau sur le corps sans vie que j’avais extrait du ruisseau. Le cadavre avait une blessure au ventre, un trou gros de cinq centimètres de diamètre, les bords de la plaie étaient comme déchiquetés.
Je déboutonnai le haut de sa chemise pour voir la poitrine. Il n’y avait rien d’anormal à première vue. Excepté ce trou. Ce qui venait à l’esprit, c’était qu’il avait été tué par balle ou par un couteau. Et puis tout à coup, je vis ce qui m’avait choqué inconsciemment et qui m’avait poussé à un examen plus attentif du corps. C’était son ventre qui n’allait pas. La présence de la blessure avait distrait mon attention de l’essentiel. L’abdomen était vide, il s’était dégonflé de son eau par le trou que j’avais repéré, et il semblait qu’il n’y avait plus rien dedans. C’était creux. Je tâtai : rien ! Cet homme était mort et n’avait plus aucun organe dans le ventre. J’en étais là de mes observations lorsque les gendarmes mobiles arrivèrent. Le couple les avait arrêtés sur la route. Je leur dis que j’étais médecin et que l’homme était mort, sans plus. L’agent de service releva mon identité.
Peu après les pompiers arrivèrent et enlevèrent le cadavre. Pendant des jours et des nuits, cette histoire me tracassa. J’échafaudai toutes sortes d’hypothèses, les unes plus absurdes que les autres, sans jamais trouver d’explication satisfaisante à ce qui s’était produit.
J’essayais à cette époque de bien faire mon travail. On avait appris, à ma génération de médecins, qu’il ne fallait pas seulement soigner la maladie, mais que c’était bien du malade dont on devait s’occuper. La prise en charge de la personne humaine en souffrance devait être au centre de nos préoccupations. Je pensais que c’était vrai. Dès mon installation, j’avais fait des efforts pour comprendre où je vivais, la culture de ces gens, leurs croyances. J’avais essayé de m’immerger dans ce monde dont j’ignorais presque tout. Je venais sur place quand on appelait, ce qui me permettait d’entrer dans l’intimité des familles sans indélicatesse.
J’étais toujours bien accueilli. On offrait du rhum ou un café. Je disputais gentiment les femmes, pour que mon café soit le plus léger possible. On me rassurait chaque fois sur le caractère inoffensif du breuvage en préparation, et on servait ensuite une mixture si forte que je n’en buvais que quelques gorgées. Je me disais que, dans ces milieux de gens très démunis où il n’y avait pas grand-chose à proposer aux visiteurs de passage, on compensait la pauvreté de l’offre par un surcroit de goût. Assez rapidement, je me suis rendu compte que, dans ces familles très défavorisées, les pratiques de rebouteux et de sorcellerie étaient très présentes. Cela ne me gênait pas. Loin de les combattre, je disais toujours aux patients qui s’adonnaient à ces séances : « N’oubliez pas de bien prendre les médicaments ! » Si le reste pouvait les aider à surmonter les difficultés, pourquoi pas !
Quand un de mes malades décédait ou bien qu’un de leurs proches venait à disparaître, je passais un instant chez la famille ; plus rarement, j’accompagnais le défunt à l’église et, plus exceptionnellement encore, au cimetière. C’est le lendemain de ma macabre découverte à la grotte que, pour la première fois, j’étais présent aux trois étapes des funérailles. Un grand-père et son petit-fils étaient décédés dans des conditions atroces. Il y avait une forte émotion dans toute la région. Je connaissais bien cette famille, et j’avais eu à soigner les deux malheureux. Ce jour-là, j’ai fait comme tout le monde. Il y avait sans doute plus d’un millier de personnes à ces deux enterrements. Entre l’église et le cimetière, il n’y avait que quelques centaines de mètres. Je me retrouvai à côté d’un vieux médecin du coin, qui était maintenant à la retraite. De ses lointains ancêtres venus d’Inde il avait gardé la peau sombre et une certaine idée de la vie.
On bavarda un peu, et je lui racontai mon aventure de la veille. Je voulais savoir ce qu’il en pensait. Il ne répondit pas pendant un moment, et il finit par dire que je ne devrais pas me rendre à la grotte, que si les curés avaient ordonné le déplacement de la vierge, ce n’était pas sans raison. On était arrivés au cimetière. Les deux corps furent inhumés côte à côte dans un ancien caveau de famille. En sortant, je fis encore quelques pas avec le vieux médecin. Arrivé à sa voiture, il me répéta sur un ton ferme de me tenir éloigné de la grotte. Cette interdiction inexplicable, venant d’un confrère, acheva de m’intriguer.
Ce qui n’arrangeait pas les choses, c’est qu’aucun des quotidiens de l’île n’avait évoqué l’affaire du cadavre de la grotte, pas même dans les faits divers. Il n’y avait pas eu non plus d’appels à identification. C’était vraiment une histoire où rien ne se déroulait comme prévu.
Je me décidais un matin à me rendre à la gendarmerie, pour savoir ce qui s’était passé après la découverte du corps. Le planton n’était pas au courant et le gendarme qui était venu sur place, au moment des faits, était en congé à l’instant de ma visite. J’avais perdu une heure pour rien. En dehors des moments où je travaillais, on peut dire que j’étais désœuvré. J’exerçais à mi-temps, comme tous les collègues de l’île, pour échapper à une tranche d’imposition insupportable. J’avais profité de cette liberté pour respirer l’air de ce pays et m’imprégner de ce qu’était sa nature profonde. Ces moments de liberté, je les consacrais désormais aux visites que je faisais quotidiennement à la grotte. Je retournais inlassablement à mon banc. Tout se passait sans troubles. Presque un mois s’était écoulé depuis que le vieux médecin m’avait mis en garde. Il commençait sans doute à dérailler.
Je me sentais si bien sur ces deux planches et dans ce cadre, qu’un après-midi je finis par m’y endormir. Quand je me réveillai, le soleil était couché depuis longtemps et je ne savais pas à quelle heure de la nuit je me trouvais. Cette manie de refuser toute montre me jouait parfois des tours. Je restai un moment, pour récupérer et avoir les idées en place.
C’est là que je vis l’homme qui approchait dans le demi clair de lune. C’était fou, le type était en complet-veston, avec une cravate et un chapeau. Ce qui était terriblement incongru la nuit, et dans cette île tropicale. Cela semblait complètement décalé dans ce décor champêtre, mais ce qui était encore plus étrange, c’est qu’il ne marchait pas à proprement parler, il se déplaçait en glissant. Il passa devant moi, sans me voir ni me regarder, la tête droite et le corps rigide. Une horreur, il puait à s’en boucher le nez !
C’est ce que je fis avec dégoût. Comment était-ce possible de sentir mauvais à ce point- là ? Ce qui me vint à l’esprit, c’est qu’il ne devait pas s’être lavé depuis des mois, mais ce n’était pas ce genre d’odeur, pas celles non plus que provoquent certaines maladies. Ce n’était rien de tout cela. En procédant par élimination, j’identifiai l’odeur. Il puait le cadavre en décomposition. Ce type-là était pourri, décomposé jusqu’à la moelle… De son pas glissant, il entra dans la grotte et disparut. Quelques minutes passèrent, peut-être un quart d’heure, et j’en vins à douter de ce que j’avais vu et senti.
Hélas, je n’avais pas été abusé par mes sens, l’homme sortit de la grotte, la veste ouverte, la chemise salie. Il sortit de l’antre sans marcher, je l’ai bien regardé venir, il ne bougeait pas les jambes. On aurait dit qu’il y avait sous ses pieds un tapis roulant comme on en trouve, à Paris,
pour les correspondances entre les stations de métro. Quand il arriva à ma hauteur, je vis, là, entre les pans de sa chemise, juste sous le sternum, un trou béant pareil à celui que j’avais vu sur le premier corps. Il s’éloigna avec la même démarche étrange, emportant avec lui son odeur de chair putréfiée. À ce moment, j’eus peur, véritablement peur. À peine était-il passé que je courus jusqu’à la voiture qui était garée sur le parking de la grotte. Je tremblais au point de ne plus contrôler l’agitation de mes mains, et il fallut que je m’y prenne à plusieurs fois pour introduire la clef dans le démarreur, passer les vitesses et quitter cet endroit maudit. Arrivé chez moi, je me servis une dose de somnifères à terrasser un bœuf. Mon sommeil fut peuplé de cauchemars, et je passai une mauvaise nuit.
Le lendemain, je me réveillai vers midi et je me demandai si ce dont je me souvenais s’était réellement passé. J’en étais certain, je pouvais me rappeler toute la scène, et je fus convaincu que le cadavre ambulant avait quelque chose à faire au fond de la grotte d’où il était ressorti avec un trou dans le ventre. Je pouvais affirmer avec certitude qu’au sortir de la caverne, il avait perdu toutes ses viscères. C’était d’un illogisme fou, et je me gardai bien de raconter cette histoire. La peur du ridicule et la crainte de ne pas être cru furent trop fortes. Quelques semaines plus tôt, j’avais pris un mois de vacances, réservé et payé un séjour aux Seychelles. Je téléphonai à l’agence et je décommandai le voyage. La bonne femme au bout du fil n’était pas contente, mais j’étais résolu à en savoir plus. À la fois, je me sentais fasciné et à la fois une peur sans nom m’étreignait.
Le soir, un peu avant minuit, je me postai avec mon attirail sur le banc et j’attendis. J’espérais que rien ne se passerait. Je croyais encore que le Mal n’existait pas, et que tout s’apprenait dans les livres. Comme la première fois, je m’endormis. C’était logique, vu la mauvaise nuit précédente. Encore une fois, je me réveillai en sursaut pour reprendre mon attente. Oh, pas longtemps !
Une dizaine de minutes plus tard, un enfant arriva. Je vis ses vêtements et son air grave, on aurait dit qu’il allait faire sa première communion. Il avait la même démarche que l’homme de la veille, lui aussi glissait. C’est à ce moment-là seulement que je compris qui était le vieux et qui était l’enfant. C’étaient les deux malheureux que j’avais accompagnés quelques semaines plus tôt au cimetière qui se trouvait juste de l’autre côté de la route. J’eus affreusement mal.
Je les revoyais, si vivants et gais et maintenant glissants dans un macabre scénario d’horreur. Tout se déroula comme la première fois, et le temps passé au fond de la grotte resta identique. Prenant mon courage à deux mains, je le suivis quand il fut ressorti. Mon cœur restait rempli d’effroi, mais je surmontai cette terreur irrationnelle, sans doute parce qu’il s’agissait d’un enfant. Je pensais être plus à même de me défendre contre lui que contre un homme comme moi. Je le suivis à l’odeur, celle de la chair pourrie. Il franchit la route et entra dans le cimetière. Je ne sais où je trouvai la force de le suivre. Il traversa l’allée centrale, bifurqua à droite, encore à droite et là, il y avait un caveau. Il en poussa la porte, entra et disparut dans la tombe en refermant la dalle de marbre sur lui. Je me précipitai à la voiture et rentrai. Je pris tant de somnifères que je ne repris connaissance que le lendemain vers dix-sept heures.
A cette période de l’année, le jour tombe vite et de bonne heure. Je me levai rapidement et, sans même faire de toilette, je fonçai au cimetière voir la tombe où l’enfant était entré. Le gardien était trop ivre pour me voir, et il me laissa tranquille, malgré l’heure tardive et la fermeture des grilles qui était en cours. Je trouvai le caveau du père et de son fils sans difficulté et je commençai à l’examiner de près. Il était évident que le marbre avait été déplacé. Je restai là un moment sans réaction. J’étais sûr de ne pas avoir rêvé. Je fus pris d’une terreur sans nom, et je rentrai chez moi tant bien que mal, en essayant de me calmer et de me raisonner. Mais il fallait se rendre à l’évidence, quelque chose dans le fond de la grotte se nourrissait des entrailles des cadavres du cimetière. Je continuai mon enquête le lendemain. Je ne comprenais plus rien, étant réfractaire à tout ce qui est irrationnel. J’avais réussi mes études de médecine parce que j’étais un gros travailleur et que, de plus,
j’avais un esprit logique et redoutablement organisé. Je ne voyais toujours pas pourquoi le silence avait entouré la découverte du premier cadavre, en revanche, je savais maintenant pourquoi on l’avait trouvé dans le ruisseau. Quelque chose ou quelqu’un l’avait empêché de revenir au cimetière et de rentrer dans sa tombe. Je retournai à la grotte le lendemain matin, avec une lampe torche de forte puissance que j’avais dérobée pour la circonstance aux ateliers de l’hôpital où j’effectuais quelques vacations. Serrée contre mon cœur, je gardais la médaille de la Vierge de ma première communion. C’est elle qui me donnait ce surplus de confiance et qui me permettait d’avancer. Même durant le jour, la grotte était sombre et quand on était à l’entrée, on ne voyait rien de ce qu’il y avait au fond. À peine étais-je entré qu’une angoisse étouffante me prit à la gorge.
J’avançai comme dans un cauchemar. Plus j’avançais et plus la terreur m’envahissait. Je reculai et repris mes esprits. J’examinai à fond le parvis sans rien voir. J’en étais certain, il y avait là, au fond de cette grotte, une chose tapie dans l’ombre qui ne m’aimait pas, qui ne voulait pas de visites, et qui détestait la lumière. Je le sentais. J’élargis le faisceau de la torche.
En une seconde je fus plaqué, aspiré par une des parois de la grotte et je sentis une douleur innommable dans le ventre. Je hurlai comme un damné. Est-ce le cri que je poussai, ou l’arrivée impromptue d’un promeneur, ou encore le fait de ne pas être encore pourri ? Je ne sais ce qui me sauva, et ne le saurai jamais. Toujours est-il que la chose me lâcha, me laissant avec un trou dans le ventre et un morceau d’intestin qui pendait. Je m’évanouis.
De ce qui s’est passé ensuite, je ne me rappelle rien.
Je l’ai appris de la bouche de l’infirmière qui renouvelait mes pansements. Elle disait que, d’après ce qu’on racontait dans le service, c’était un touriste en vacances qui m’avait trouvé, gisant sans connaissance, aux abords de la grotte. J’imagine que je m’en étais extrait animé par l’instinct de survie. Personne ne comprit mon départ précipité de l’ile. Je vendis tout ce que j’avais. Enfin, il serait plus juste de dire que je bradai tout. Je voulais en urgence fuir la chose tapie dans la grotte de Lourdes. Plus que tout, je voulais mettre le plus de distance possible entre la tanière de la créature abominable et moi. Je n’ai jamais rien raconté à personne.
Rentré dans les brumes pluvieuses de ma région natale, rassurante et stérile à la fois, le cauchemar ne m’a pas quitté. Je survis comme je peux avec une maigre clientèle de vieillards, comme tous les médecins du coin.
Je vis avec la certitude que nous ne savons pas tout du monde où nous vivons, qu’il existe des forces malsaines que nous ignorons, et dont nous avons tout à redouter. Quand on me parle de mon séjour, là-bas, je réponds que les îles sont des mirages, et qu’ailleurs la terre n’est pas plus verte. Je leur dis aussi que je suis devenu comme Rimbaud, que pour moi « les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer ». Je dis aussi que le plus bel endroit du monde est celui où l’on a ses amis, sa famille et ses enfants. Parfois, je rencontre quelques notables qui me questionnent sur mon parcours. J’avais réalisé ce dont ils avaient eux aussi rêvé, mais qu’ils n’avaient pas eu le courage d’accomplir. Je voyais bien dans leurs yeux qu’ils étaient à la fois envieux et inquiets de mon retour. Je n’étais plus comme eux, quoiqu’il arrive, j’avais vu d’autres cieux et je n’étais plus des leurs.
Je leur disais que j’avais rendu la santé à des malades, et pour les taquiner j’ajoutais que j’avais été contaminé, que la contagion est la face cachée de la guérison. Tous, ils me regardaient alors autrement et s’éloignaient. Au fond de moi-même, je savais que ce n’était pas le mieux qu’il fallait chercher, mais qu’il fallait se tenir à l’écart du pire, et prier. Désormais, je vais à la messe. Juste pour prier. Je n’écoute pas ce qui se passait autour de moi. Le rite et les gesticulations me laissent indifférent. Je m’assieds au fond et, pendant toute la liturgie, je prie.
Un jour, je me suis lié un peu au curé de ma paroisse. On l’appelait père Oswald. Il était souvent venu voir ce drôle de pèlerin qui squattait le fond de son église sans jamais se mettre ni debout ni à genoux. Avec le temps, la confiance est venue. Je lui ai parlé un peu de ce que j’avais vécu en racontant que cette histoire était arrivée à un ami.
Il m’a écouté longuement, et a fini par me dire qu’il devait réfléchir et que nous en reparlerions. Ces temps-ci, je ne vais plus à la messe. Je prie chez moi pour ne plus avoir à fréquenter les gens, les autres qui ne m’aiment pas.
Je ne veux pas de femme et je ne désire plus d’enfants. Le monde dans lequel nous vivons est absurde, personne ne l’ignore, sauf les imbéciles. Moi, je sais aussi qu’il est mauvais.
Un vendredi de septembre, le curé d’une paroisse perdue au fin fond de la campagne d’une province de France écrivit à un jésuite qui avait traversé sa vie il y a bien longtemps, et qui s’était exilé depuis quelques années dans une île sans que personne ne comprenne bien pourquoi. Il avait, dans sa jeunesse, croisé le père Benoit au Vatican. Jamais plus, il n’avait rencontré quelqu’un d’aussi lumineux que ce type, dont on disait
qu’il entretenait une correspondance suivie avec le pape lui-même. Pourquoi ce jésuite s’était-il pris d’affection pour lui, un curé tout juste bon à prêcher dans les campagnes ? Le père Oswald n’en savait rien. Ce qu’il savait c’était que deux ou trois fois par an, il recevait une missive du père Benoit et qu’il y répondait avec constance. Pour la première fois, il avait pris l’initiative du contact. Il savait qu’il ne faisait que son devoir, ce que le médecin lui avait raconté se passant précisément dans le diocèse du père Benoit. En quelques pages, il relata fidèlement tout ce que son drôle de paroissien lui avait raconté. Ce qui était certain, c’est que le type n’était ni fou ni délirant. Et il donnait des précisions suffisantes sans jamais se recouper. Plusieurs heures et des dizaines de feuillets furent nécessaires entre brouillon et propre. À la fin, se relisant une dernière fois, le père Oswald se coucha, avec, plus que les autres
jours encore, le sentiment profond du devoir accompli.
L’exorciste du diocèse reçut le courrier quelques jours plus tard. Un long moment le père Benoit resta assis. Il relut plusieurs fois la lettre. Il repensa à ses deux prédécesseurs, tous deux suicidés en l’espace de quelques années. Il sut tout de suite que son tour était venu d’être confronté au Mal. De longues heures encore il pria, à genoux, devant un mur blanc, la tête prise dans ses mains. Il répondit au père Oswald en lui recommandant de se tenir à distance de la personne dont il relatait l’histoire. Drôle de pèlerin, ce Benoit. Il ne portait que la soutane, même quand il allait dans le monde. Le fait est qu’il y allait peu. En réalité, il s’était trompé de vocation, c’était à la vie monastique qu’il était destiné. Ce type n’avait rien à faire « dans le siècle ». Il en était resté au concile de Trèves de 1238 et au dixième canon. En soutane noire dans un monde éperdument laïc, il gênait.
Le prêtre ne sortait plus que pour les besoins du culte. L’évêque le regardait d’un sale œil parce qu’il avait été nommé par le Vatican et que ses liens directs avec le pape étaient confirmés. Par orgueil, le responsable du diocèse s’était bien gardé de relayer les bruits qui couraient à ce sujet, et par jalousie il avait même démenti tout lien entre le jésuite et le souverain pontife. L’évêque devait être le seul et incontournable intermédiaire entre le clergé du diocèse et Rome.
Des semaines durant, le père Benoit se prépara. Il ne s’agissait pas de vaincre le Mal, il n’y a que les présomptueux pour s’imaginer de tels scénarios, tout juste bons pour les salles de cinéma. Le Malin ne peut pas être vaincu avant que ne sonnent les trompettes de l’Apocalypse et le retour du Christ sur terre. Tout au plus
pouvait-on espérer le faire reculer et le tenir un temps à distance. C’est un combat sans fin, pire que le tonneau des Danaïdes. Souvent, c’est le Mal qui l’emporte et emmène avec lui les imprudents et les orgueilleux. Parfois, ce sont les forces du Bien qui gagnent du terrain, mais tout cela est provisoire et volatile. Le métier d’exorciste est épuisant, on vit sans espoir et on est rempli de crainte. Pour preuve, les deux suicidés d’avant son arrivée. Le pape avait personnellement prié pour eux et il leur avait, au cours d’une cérémonie secrète, accordé l’absolution compte tenu de la justesse de leur choix. Bien sûr qu’ils avaient eu raison de se soustraire à l’emprise du Mal, une fois qu’il était établi que ce dernier allait triompher. Le pape avait longuement reçu le père Benoit avant de l’envoyer dans cette île lointaine. Il lui avait garanti ses prières et le salut de son âme quoiqu’il arrive. Ils savaient bien tous
les deux que c’était une mission impossible et que le jésuite ne reviendrait pas. C’était comme ça ! Le service du Christ mangeait aussi des vies. D’autre part, on ne pouvait pas laisser le Mal prospérer en toute quiétude. Tout ne ferait que s’aggraver. Ils s’étaient quittés accablés. Le pape l’avait serré dans ses bras un long moment. Le jésuite préférait ne pas imaginer la somme des douleurs que cet homme devait endurer pour eux tous, et dont il ne connaissait que la part le concernant.
Pendant plus de vingt heures, le jésuite lutta contre la chose tapie au fond de la grotte. Il luttait non pas pour la tuer, mais juste pour la fatiguer, la déloger et la renvoyer à la mer où elle épuiserait beaucoup de ses forces. Dès qu’il mit les pieds dans l’enceinte du parc de la grotte, le jésuite sut qu’il vivait ses dernières heures. Il l’accepta. Cela valait mieux que le péché du suicide.
Pour finir, la chose sortit et le jésuite en mourut. Au fond, il avait rempli sa mission, le Mal était parti et il l’avait mis à nu. On avait des années de tranquillité devant soi. Pour le tuer, la chose avait dû sacrifier ses dernières forces. Cette île, pour un temps, allait pouvoir vivre dans la sérénité. Conformément à ses ordres, son domestique emporta sa dépouille à son domicile et l’installa dans son lit. Tout de suite, il appela un numéro à l’étranger, au Vatican. Il informa seulement son interlocuteur du décès du jésuite, et il raccrocha. Il n’entendit pas le long soupir qui s’en était suivi, et il ne sut jamais que l’autre n’avait pas réussi à contraindre ses sanglots. Ensuite, le domestique appela un médecin dont on s’était assuré de la discrétion. Le docteur vint, constata le décès et délivra les certificats. Il ne s’attarda pas sur le fait que
le corps du jésuite était devenu totalement noir. C’était le sang qui avait suinté par tous les pores et qui avait commencé à se dégrader puis à noircir. Le serviteur, pendant plus d’une heure, lava le corps du jésuite et l’habilla de la soutane qu’il portait le jour de son ordination. Ensuite, seulement, il prévint l’évêque du décès. Sur le certificat il était écrit comme convenu dans la case des causes probables du décès : accident vasculaire cérébral.