Le cap Homard
Parfois, je fume une pipe. Il y a bien longtemps, j’avais été envoûté par les odeurs qui entouraient leurs fumeurs. J’avais, en particulier, adoré un tabac anglais dont les arômes, véritablement ensorcelants, vous tournaient la tête. J’ai rapidement déchanté. Les senteurs ne se propagent que pour ceux qui sont dans les parages, pas pour le fumeur. Celui qui fume ce genre de tabac n’en perçoit pas aussi bien les effluves que ceux qui s’approchent. Outre les parfums, je gardais de ces souvenirs, celui du cérémonial qui entoure l’allumage méticuleux du fourneau, et celui des gestes précis qui accompagnent son minutieux nettoyage. Malheureusement, le plaisir que j’en retirais n’atteignit jamais celui que j’avais imaginé. Cela se terminait chaque fois par une cruelle désillusion.
Je le savais, si bien qu’il fallait des circonstances exceptionnelles pour que je m’aventure à m’en allumer une. La seule satisfaction promise et réalisée était dans cette douce chaleur que l’on pouvait emprisonner entre les doigts. Je vivais alors dans un pays froid, et, l’hiver, la pipe tenait chaud aux mains. Je résiste bien aux basses températures, à condition d’avoir les pieds et les mains au chaud. Je peux sortir et rester à l’extérieur en chemise, pendant des heures et même par grands froids. Je ne commence à ressentir de gêne qu’en dessous de zéro. Là, je redeviens comme tout le monde, si je ne me couvre pas un peu, j’ai froid. Là où je vivais, il faisait presque toujours entre moins dix et moins vingt. Alors, prendre une pause avec une pipe dans les mains, c’était un vrai plaisir. J’ai fui. Maintenant, je vis sous les tropiques. On ne fait pas toujours ce qu’on veut ! Cet après-midi-là, j’étais sur la terrasse ; au loin, on pouvait voir le soleil couchant.
Au début de mon installation ici, chaque fois que je le pouvais, je me précipitais vers la plage, un peu plus bas, pour prendre un peu de frais à la fin de ces journées surchauffées. Et puis, petit à petit, je revenais vers la mer principalement à l’heure du rayon vert. Je l’ai vu plusieurs fois. Il faut que l’horizon soit dégagé, sans nuages, et si l’on se concentre, on distingue effectivement une brève lueur verte à l’horizon, au moment où le dernier croissant de soleil disparaît. Avec les années, quand l’heure venait, je ne descendais plus systématiquement comme au début, mais j’y songeais à chaque fois. Ce soir-là, je n’ai pas voulu bouger. Je suis resté dans mon hamac et je me suis endormi, bercé par son doux roulis. Assez longtemps après, j’ai fini par me réveiller, gêné par la brise du soir. Je m’en suis voulu de ne pas avoir, encore une fois, pensé à me recouvrir de la couverture que j’avais posée dans le hamac. Chaque fois, c’était la même chose. Je me faisais surprendre par le sommeil, et s’en suivait un réveil prématuré à cause de la
température et de la brise. Je dormais tellement bien dans ce hamac ! Désormais, j’étais parfaitement réveillé malgré l’heure tardive. Je me suis recouvert et je suis resté là, pour ne pas écourter ces instants de pure béatitude. Nous sommes ainsi faits qu’il ne nous suffit pas d’être bien, d’avoir des moments de bonheur, nous voulons aussi que cela dure, et plus encore il nous faut être heureux. J’ai pris ma pipe, le tabac et le briquet qui se trouvaient sur la petite table de jardin, et, par nostalgie, je l’ai allumée. Quelques bouffées plus tard, le charme était rompu. Après deux aspirations, le goût et les odeurs magiques s’étaient envolés pour faire place en bouche à une aigreur désagréable. C’est de ce soir-là que date ma rencontre avec Simon. Dans la douceur de cette nuit, j’étais loin de m’imaginer qu’à cause de cet homme, ma vie allait basculer. Est-ce que je l’ai vraiment connu ? Je ne le crois pas. Disons que j’ai, un peu mieux que d’autres, connu un pan de son histoire et que
je suis, de façon certaine, celui qui en sait le plus sur sa fin tragique.
Trois mois auparavant, il s’était installé à Saint-Gilles. Poussé par on ne sait quelle impulsion, il avait tout abandonné en Métropole pour arriver ici, un jour de mai, avec, pour seul bagage, un gros sac de toile contenant quelques effets rudimentaires et des pièces d’identité. En quittant la zone de douane, il n’y avait eu personne pour l’attendre dans la petite foule qui stationnait devant la sortie et on ne peut pas dire non plus qu’il avait le profil du touriste que les institutions souhaitent voir débarquer. Ce genre de pèlerins n’apportaient que des ennuis, et, de plus, comme ils étaient dépourvus de toutes ressources, ils ne contribuaient en rien au développement de l’économie locale. La plupart d’entre eux vivotaient en parasites, le temps de se réchauffer les os, et regagnaient leur région d’origine après quelques semaines de vie végétative.
Ils rentraient à cause de la solitude, du manque d’argent et surtout parce que leur approvisionnement en substances diverses était plus facile et meilleur marché dans les banlieues d’où ils s’étaient sortis. Quelques-uns finissaient par se caser, quand une fille du coin, attirée par l’attrait de la nouveauté, en prenait un sous son aile. Presque tous, à un moment ou à un autre, se clochardisaient sur les plages en essayant de gagner quelques sous. D’autres, plus rares, se retrouvaient sur les trottoirs des villes, à mendier pour manger. Même dans ces cas-là, ils n’attiraient pas la sympathie. Il y avait toujours dans leurs yeux un air d’arrogance, de supériorité, qui les rendait détestables. Ces jeunes hommes, formatés par les religions monothéistes qui régnaient encore dans la vieille Europe et autour du bassin méditerranéen, embarquaient toujours avec eux les valeurs machistes du patriarcat. Malgré leur inculture, ils ne pouvaient se départir de la suffisance de ceux qui
s’imaginent venir de sociétés supérieures, plus avancées. Ces loques que leurs pays respectifs avaient mises au rebut trimbalaient un fatras de considérations ethnocentrées qui les rendaient détestables. La population locale les tolérait, les sachant de passage.
Simon était l’un de ces rares indésirables à montrer profil bas. C’était un type doux, curieux de tout, et ouvert. Il avait débarqué avec un petit pécule, et, comme il ne se droguait pas, il avait pu tenir plus longtemps que les autres. Il avait épuisé son maigre capital dans une pension de famille qui relevait plus du bouge que d’un établissement recommandable. Il y était resté plusieurs semaines, et avait fini par grappiller quelques jours supplémentaires en se rendant utile et en se faisant oublier. Mais le temps s’écoulait inexorablement, et sa bourse était presque vide.
Le mari de la patronne, qui avait fini par se rendre compte que Simon n’avait pas payé les deniers jours, l’avait brutalement expulsé, avant de s’en prendre à son épouse. Simon avait vécu jusqu’à son dernier sou, sans rien faire de ses journées. Pendant toutes ces semaines, il s’était livré à un suicide financier. Au début de son séjour, alors qu’il se rendait sur la zone des plages, il s’était attaché de façon inexplicable aux rochers noirs et abrupts du cap Homard. C’est là qu’il avait fini par échouer, un après- midi, après son expulsion de la pension de famille. Lui et son sac de toile s’étaient posés là, par hasard ou par lassitude. Pendant quelques jours, il avait traîné dans les parages, mendiant ici, rendant un service là-bas. Il avait quelques dons de jardinier, et il était passé dans mon lotissement pour proposer ses services. J’avais refusé, d’autres avaient accepté.
Il mangeait à sa faim. Avec une vieille couverture et des branches, il avait bricolé un abri, juste en bas du gros rocher principal. Personne ne faisait ça, parce qu’il y avait régulièrement de petits blocs de lave qui dégringolaient de la paroi. Une famille avait aussi planté sa tente sous les filaos pour la durée des vacances. Au début, ils s’étaient ignorés. Simon était discret, il n’y avait donc pas eu de conflits. Les seules visites, c’étaient celle de Sergio, un gamin de trois ans environ, suivi en général de sa mère qui venait le récupérer en s’excusant. Le gamin échappait toujours à la surveillance de la famille et toute la journée, on entendait Josie, sa mère, appeler : « Sergio ! Sergio ! » Josie avait à peine vingt ans, comme toute la famille, elle ne ratait jamais aucun épisode des télénovelas qui inondaient les chaînes du service public. Elle s’était éprise, à l’époque, du beau Sergio, le héros du feuilleton Marimar.
Quand elle avait eu le gamin, c’est tout naturellement qu’elle avait voulu lui donner son nom. Il y avait bien eu quelques discussions houleuses dans la famille, mais le feuilleton était terminé depuis longtemps et on avait fini par accepter le choix de Josie. Cinq jours après leur arrivée — c’était un dimanche — tout le monde était là. Les enfants, les gendres et les belles-filles, des amis s’étaient joints à la famille et on chantait, on dansait dans le bruit et les rires. On avait bu aussi, trop sans doute. Vers quinze heures, il y avait eu comme un genre de dispute entre deux jeunes. Pendant quelques minutes, il avait fallu les séparer et les calmer. Ensuite, tout le monde était retourné à ses occupations. Cartes, dominos, sieste et bavardages sur les larges nattes posées à même le sable blanc. C’est vers quinze heures trente que Josie avait commencé à appeler Sergio. Comme d’habitude, personne ne s’en était inquiété.
Mais les appels avaient continué, devenant de plus en plus stridents et l’affolement s’était progressivement emparé du camp.
Tout le monde s’était dispersé vers la plage et sous les filaos. « Sergio ! Sergio ! » Cette agitation avait fait sortir Simon de la tente. On lui demanda s’il avait vu le gosse. Plusieurs femmes pleuraient. Il s’était mis à chercher lui aussi, pour être utile et ne pas choquer par son désintérêt. Comme personne n’était allé vers la route, c’est par là qu’il s’était dirigé, et l’un des oncles l’avait rejoint. Chacun avait pris une direction différente. Au bout de dix minutes, Simon n’avait rien trouvé. Il revenait sur ses pas par le petit sentier qui monte en haut du rocher principal. Deux minutes plus tard, il trouvait là-haut Sergio assis en pleurs. Il avait pris le gamin dans les bras, et l’avait ramené en bas. À partir de ce jour-là, il avait été comme adopté par la famille.
On le nourrissait et il se rendait utile du mieux qu’il pouvait. Ce n’était pas grand-chose, mais il était devenu comme l’un des leurs. Pour ceux qui l’avaient recueilli, Simon était un sujet de discussion inépuisable, et les autres familles qui s’étaient installées là ne manquaient pas d’alimenter cette conversation. Les vacances se terminèrent, la plage redevint déserte et sauvage. Simon, lui, ne voulait plus la quitter.
C’est en ce début d’année que j’ai commencé à le fréquenter. Ce fameux soir, où ma recherche de béatitude absolue et ce malheureux allumage de pipe avaient gâché un instant de bonheur véritable, je m’étais attardé longtemps sous la véranda. La nuit était avancée, et comme cela faisait des heures que je ne m’étais pas levé, aucune lumière n’éclairait la maison.
Quand j’ai entendu le bruit dans le garage, j’ai tout de suite su que j’avais affaire à un voleur. On ne s’imagine pas le stress qui vous étreint dans ces cas-là. J’étais tétanisé, et pourtant je devais intervenir. Je ne pouvais pas me permettre financièrement de me faire voler ma voiture, qui était mon outil de travail. Je me suis levé, je suis descendu, sans plus une goutte de sang dans mon corps. Alors que tout mon être réclamait de se cacher dix mille pieds sous terre, je me rangeais, non sans mal, à l’avis de ma raison. Mon cerveau m’envoyait en service commandé et je lui obéissais, comme disent les jésuites, perinde ac cadaver. Comme un cadavre. J’ai allumé et j’ai vu Simon. Tout de suite, il a levé les mains, alors que je n’avais pas d’arme. Sans que je le lui demande, il m’a dit qu’il s’était introduit chez moi parce qu’il avait faim
et qu’ayant repéré la tente, il avait décidé de l’emporter. C’était une canadienne à deux places, tout à fait ordinaire que je gardais dans un coin de mon garage. J’avais bien pensé un moment appeler la police, mais j’avais maîtrisé le voleur sans violence et sans difficulté. Je commençais même à me demander, compte tenu des circonstances, si les pandores consentiraient à se déplacer pour si peu, et je me disais que de toutes les façons, ce voleur si maladroit ne serait pas condamné. J’imaginais déjà toutes les formalités et les paperasses qu’on m’obligerait à remplir, les heures perdues en dépositions, et pour finir la déception de voir ces démarches n’aboutir à rien ou à une peine dérisoire. J’avais aussi en tête que mon voleur pouvait, à un moment ou un autre, m’accuser de coups et blessures imaginaires. Il ne manquerait pas alors de défenseurs pour condamner vertement le sale comportement d’un bourgeois bien installé
qui avait tabassé un pauvre hère à la recherche de nourriture. Quand il s’agit de nantis, c’est-à-dire de gens qui ont travaillé pour avoir une maison et une voiture, le plaignant est automatiquement une victime. Il se catalyse autour de lui toutes sortes d’associations dégoulinantes de bien- pensance, qui prendront sa défense et n’auront de cesse de faire condamner le bourgeois de service. Et qu’importe la réalité des faits, car tel n’est pas le sujet. J’arrivais à un âge où l’on se pose toutes sortes de questions sur le sens des choses. Entre un mauvais procès, un possible retournement de situation et une bonne action, qui pourrait être retenue en ma faveur, le « grand jour » venu, je n’hésitais pas longtemps. Simon était un type gentil et doux. Je me demandais quelle succession de sales coups il avait dû endurer pour en arriver à voler.
Se faire prendre, aussi bêtement, la main dans le sac, à des milliers de kilomètres de chez soi, quelle tristesse ! Avait-il des parents ? Une famille ? La vie était réellement sans pitié pour les faibles. Il avait une barbe mal entretenue, qui lui mangeait le bas du visage, et il était maigre. Un vieux treillis militaire sale et délavé lui tenait lieu de chemise, et ses pieds crasseux n’avaient plus vu de chaussures depuis longtemps. Je ne l’ai d’ailleurs jamais vu qu’en savates ou pieds nus. On a discuté un peu dans le garage. Il squattait la petite plage du cap Homard, juste en dessous, m’avoua-t-il. Il ne se plaignait pas, ne quémandait pas, ne jouait pas les fanfarons. Il était doux et pitoyable. Je me suis attendri. Je n’avais pas besoin de cette tente. C’était un souvenir de l’époque où je m’étais lancé dans le camping avec des copains. Un souvenir comme un autre, pas particulièrement marquant.
Je l’avais gardée, parce que je ne savais pas comment m’en débarrasser. La jeter ? Je n’aimais pas faire ça, surtout s’agissant de choses en état. Il aurait fallu que je me renseigne, que je téléphone, que je trouve une association qui en aurait bien voulu. Devant toutes ces difficultés, je m’étais résolu à la solution de facilité, et la tente avait gagné une place sur l’étagère du garage. Avait-elle moisi ? Je ne savais pas dans quel état elle se trouvait. Je lui ai prêté la tente avec sa promesse formelle de me la rendre à son départ, et l’engagement d’effectuer quelques menus travaux dans ma cour, à titre de punition pour sa tentative de vol. Ayant obtenu son accord, je lui ai donné quelques provisions, et il s’est en allé. Je me suis fait l’effet d’être un très mauvais juge. Dès que le crime s’incarne, on est toujours plus tolérant que dans la théorie. Sur le moment, je n’ai pas cru à sa parole, mais cet individu, trouvé dans le noir de la nuit, qui m’avait fait trembler et dont j’avais
triomphé, exerçait sur moi une sorte de fascination irrésistible. Je suis allé me coucher sans savoir s’il fallait que je me félicite ou que je me gronde. Il était presque deux heures du matin. On était déjà dimanche. Le lendemain au réveil, je savais que j’avais bien fait. Dans l’après-midi, comme convenu, Simon est arrivé à quinze heures. Il m’a aidé pendant quelques heures à déplacer de vieilles souches qui encombraient le jardin. On a bien travaillé jusqu’à dix-huit heures. Je ne regrettais pas de l’avoir sauvé d’une plainte. De son côté, il faisait de son mieux et m’avait proposé de revenir si j’en avais besoin. J’ai refusé. Je l’ai délié de l’un de ses engagements. Et puis franchement, je ne voulais pas me faire pincer pour travail au noir, et je ne voulais pas non plus assumer le fatras de problèmes qui me seraient tombés dessus si jamais il venait à se blesser. Me rendrait-il un jour la tente ? On verrait bien !
Au moment de partir, je lui ai donné de quoi manger pour le dîner. Je n’étais pas à l’aise avec l’idée de l’avoir fait travailler gratuitement.
Dix jours plus tard, je suis allé aux nouvelles sur le rivage. Je voulais voir si Simon était bien là, s’il ne s’était pas enfui pour vendre ma tente sur une autre plage. J’avais envie de le revoir, ayant un peu sympathisé avec lui et j’étais aussi curieux de savoir comment il s’était installé. J’avais emporté quelques vivres, puisque je connaissais les difficultés qu’il rencontrait pour s’alimenter normalement. Il y avait aussi dans mon sac, deux verres et une bouteille de whisky. Mon idée, c’était de boire un apéritif en cette fin d’après-midi, que Simon soit là, ou non. Ma tente, je l’ai reconnue du premier coup. Je l’avais si souvent montée et démontée. Elle était là, bien en vue, et sûrement très mal assemblée.
J’avais affaire à quelqu’un qui n’avait probablement jamais campé. Tout était de travers et cela ne semblait pas l’avoir tracassé. Moi, ça me chiffonnait un peu de voir cette tente montée en dépit du bon sens, mais j’étais attiré par celui qui dormait à l’intérieur, et je fis taire ces sourds reproches de vieux garçon rangé. Au début, c’est à peine s’il me reconnut. C’est vrai que la première fois, je l’avais surpris la nuit, mais les lumières du garage étaient assez puissantes pour qu’il puisse bien me voir. La deuxième fois, on avait passé quelques heures ensemble pour déplacer les souches. Pour ma part, je l’ai reconnu sans aucune difficulté. Il n’avait pas l’air drogué, juste un peu amaigri. Je l’ai trouvé blanchâtre, et le visage très fatigué, ce qui était étrange pour quelqu’un qui passait sa vie sur une plage, au soleil. Il fallut un long moment avant qu’il se souvienne de qui j’étais et de ce qui s’était passé, pour que l’on puisse poursuivre ce que l’on appelle une conversation sensée.
On a bavardé un instant sur ses conditions de survie. Il ne s’en plaignait pas et n’a demandé aucune aide. Pourtant, il était évident que ce type avait besoin de manger et qu’il était anémié. Il disait ne manquer de rien. J’en ai conclu qu’il ne se rendait pas compte de son état. À mesure que je faisais ce constat un peu inquiétant, je me suis promis de revenir, pour, au besoin, le faire hospitaliser. Peu à peu, il s’est détendu. Je lui ai donné la nourriture que j’avais apportée. Il n’y a presque pas touché. On a bu un verre, puis deux et ensuite plus encore. Simon s’est mis à parler. Quand, en rentrant, j’ai fait le bilan de ce qu’il m’avait raconté, j’ai eu beaucoup de peine à faire une synthèse du flot continu de paroles qu’il avait débitées, sur un ton saccadé, et que je croyais incohérentes. Il était tard, je me suis assis et j’ai aligné une page de notes pour ne pas perdre certains détails importants de son histoire.
Je savais que le lendemain, quand j’y repenserais, ces notes me seraient précieuses. Cet étrange personnage, tout à coup, avait pris une place dans ma vie. J’ai relu mes notes, les ai complétées. Je suis allé me servir un grand verre d’alcool fort et après une douche tiède, je me suis couché pour attendre le sommeil. Je savais que lorsque je relirais mon travail, tout deviendrait clair.
Au matin, après une nuit agitée, quand je suis revenu à mes notes, la lucidité que donnent les aurores avait fait son œuvre. Tout se résumait en une ligne. J’avais affaire à ce que l’on appelle un possédé. Simon disait qu’il passait ses journées à dormir, sous la tente, et que la nuit il entretenait avec une créature de la mer des échanges ambigus. Voilà ce que j’avais pu tirer du flot de paroles, parfois incohérentes, de Simon. Je m’étonnais de me voir accorder un certain intérêt à ces élucubrations.
J’étais par éducation, et peut-être par nature, un être profondément cartésien. Je ne croyais pas à son histoire, mais j’étais convaincu que lui se serait fait couper en mille morceaux pour soutenir que ce qu’il racontait s’était effectivement produit. Comment un être sensé pouvait-il se raconter de tels bobards et y croire ? Quelques années auparavant, dans l’île, une famille avait prétendu que de l’huile s’écoulait d’une petite statue de la Vierge qui était installée dans leur cour. Étrangement, des gens, par ailleurs parfaitement sains d’esprit, s’étaient précipités pour en acheter des flacons à des prix prohibitifs. Quelque temps plus tard, après analyse, on apprenait que la vierge avait suinté de l’huile d’olive en vente dans toutes les épiceries. La foule des crédules s’était écartée à pas de velours. Quelques jours plus tôt, ils auraient piétiné sans pitié les mécréants, quelques jours plus tard ils n’étaient plus que des agneaux qui avaient oublié leur haine et leur crédulité.
Quelques mois passeraient, et on retrouverait le même troupeau en transe devant une autre supercherie divine, avec la même haine de ceux qui ne partageaient pas leurs convictions. Pour ma part, j’étais persuadé que le pauvre Simon faisait partie de ce peuple assoiffé de merveilleux qui depuis toujours s’était ingénié à trouver du divin partout.
La nuit suivante, je me garai vers le Boucan. Je marchai le long du chemin qui mène au cap Homard juste pour voir ce qui, soi-disant, allait se passer. Je m’installai confortablement sur le sable en attendant la nuit. Je crois que je m’endormis. Toujours est-il que vers une heure du matin, mon voleur était sorti de sa tente avec une lampe de poche et qu’il avait disparu dans les récifs qui bordent la petite plage. Je le suivis, avec peur et mépris pour moi- même qui me prêtais à ce jeu idiot.
Ce fut là, derrière les rochers que je vis une chose molle, visqueuse et luisante émerger des vagues, comme sortie des brisants. Je fus suffoqué de terreur. Mon corps s'était vidé de son sang et j'étais totalement paralysé. Ce qu’il m’avait décrit comme un ange de rêve était une monstrueuse créature, abominablement gluante, repoussante et poisseuse. Une horreur parfaite. Cette espèce d’hydre infecte s’approcha de Simon, qui s’allongea. La créature épouvantable enlaça son corps de ses tentacules visqueux, j’aurais juré qu’elle buvait son sang. Je rassemblai mes forces chancelantes et je m’enfuis en courant, totalement paniqué. Je m’enfermai dans la maison, et je barricadai la porte et les fenêtres de ma chambre. Je ne pus pas vraiment dormir, ce soir-là. Je me réveillais en sursaut, le sommeil hanté de visions dantesques.
De sombres cauchemars défilaient dans ma tête et je voyais avec effroi ma vie intérieure se mêler à celle de la créature.
Je me reprochais de ne pas être intervenu, d’avoir été si peu courageux. Mais rien que repenser à la bête me donnait des frissons d’angoisse. En sortant du lit, j’avais mal dans tout le corps. Je me suis rappelé que la nuit précédente, dans ma fuite éperdue, je m’étais cogné, aux arbres, aux souches, à l’escalier…. J’avais des bleus partout, mon visage et les draps étaient tachés de sang. Le soleil m’avait redonné du courage. Vers neuf heures, alors qu’il faisait déjà jour depuis longtemps, je me résolus à retourner voir Simon. Il reposait dans la tente, terrassé par une fatigue surhumaine. J’en profitai pour examiner son corps et sa tête. Je n’avais pas rêvé, à la base de son cou, se dessinait une série de petites incisions mal cicatrisées.
Rien qu’à voir son teint livide, et sans être médecin, on devinait que l’individu que j’avais devant moi devait être hospitalisé d’urgence. J’appelai les secours. Les pompiers vinrent, et ils emmenèrent Simon. Je fus bien incapable de leur donner les renseignements le concernant. Je ne connaissais même pas son nom. Je me résolus à dire que je voyais cet homme pour la première fois. Mon identité relevée, ils emmenèrent le corps presque sans vie. Toute la matinée, je m’inquiétai pour lui. Évidemment, sa vie était en danger, je le savais. Le lendemain, j’allai prendre de ses nouvelles. Les hôpitaux sont tous les mêmes, et malgré leurs efforts pour égayer le cadre, sentent toujours le médicament. Alors qu’ils auraient dû être synonymes de vie, je regardais ces bâtiments blancs comme étant les antichambres de la mort. Je ne me sentais pas bien. Cette histoire me dépassait et j’étais déstabilisé.
Je demandai à voir Simon. Cela ne fut pas simple. Je ne connaissais pas son nom et il fallut du temps pour qu’on retrouve le service dans lequel il avait été admis. Je n’étais pas de sa famille et les visites étaient restreintes. Finalement, je repérai un infirmier que j’avais rencontré dans une soirée chez des amis communs. Je l’appelai, et lui expliquai mon problème. Il me reconnut et me fit monter dans les étages en bavardant sur le mauvais temps de ces derniers jours. Je le remerciai chaleureusement et entrai dans la chambre de Simon. Il était inconscient ou endormi. Moins pâle que la veille, quand je l’avais trouvé sous la tente. Une infirmière arriva. Elle me déclara qu’on lui avait fait des transfusions sanguines, mais qu’il en faudrait plus, que Simon était pour l’instant entre la vie et la mort, que les médecins étaient très réservés sur ses chances de survie.
Comme on avait un groupe sanguin identique, dans l’après-midi même, je lui donnai un peu de mon sang. Cela me rapprocha-t-il de Simon ? Je n’en sais rien ! J’allai le visiter chaque matin. Il se rétablit peu à peu. On l’avait placé dans une chambre individuelle, ce qui donnait un certain confort à nos conversations. Il se livrait peu et les rares fois où il se confia, on ne peut pas dire que cela faisait avancer les choses. Il ne savait rien sur la créature, la décrivait comme une apparition ineffable, refusait de m’entendre parler de ce que j’avais vu. Un jour, il disparut de sa chambre sans qu’on puisse le retrouver. Moi, je devinai sans peine où il fallait le chercher. Effectivement, il était retourné à la tente, sans respecter ni les avis des médecins ni les formalités de sortie. Ceux qui, à l’hôpital, lui avaient redonné vie en étaient décontenancés. Il me parla, longtemps.
Les propos que je considérais comme extravagants quelques jours plus tôt, m’apparurent plus structurés, plus cohérents. Il voulut m’emmener avec lui. Je me révoltai contre cette idée, mais peu à peu Simon m’amadoua et, d'explications en supplications, me convainquit. Le soir venu, il m’emmena vers la petite crique. J’avais tellement peur que je contenais avec peine mes tremblements. Je tenais debout malgré mes jambes flageolantes et mes dents qui s’entrechoquaient avec une violence inouïe. L’épouvante avait pris possession de mon corps. Simon me retenait dans ses bras avec une force dont je ne l’aurais pas cru capable. Et puis je vis ! Mon Dieu, je vis ce que jamais je n’aurais rêvé de voir ! Un ange sortait de l’onde. Il me parla, s’approcha, je fondis dans ses bras et je connus un bonheur sans limites. C’est ce soir-là que Simon mourut.
Je me réveillai au petit matin, l’autre était à côté de moi, exsangue, un sourire ineffable sur son visage. Depuis, je suis resté dans sa tente que je n’ai même pas songé à remonter correctement. Je dors toute la journée, et quand la nuit tombe, je vais dans la crique, attendre et jouir du plus parfait bonheur qui puisse être donné sur cette terre. Les gendarmes viennent régulièrement me demander de déguerpir, parce que le site est interdit au camping à la suite de plaintes des riverains. Je réponds que je suis un riverain, je donne mon adresse et ils s’en vont. Il y a aussi une femme d’un certain âge, Gladys. Elle vient tous les jours bronzer sur la petite plage et elle s’est prise d’amitié pour moi. Gladys m’a raconté qu’elle était enseignante, qu’elle travaillait en maternelle. Elle m’a expliqué qu’elle vivait seule depuis toujours, mais qu’elle avait eu deux enfants, avec des pères différents, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis longtemps.
Ses enfants sont grands maintenant. Elle vient sur cette petite plage parce qu’il n’y a presque personne. Elle est très pudique et n’aime pas qu’on la voie, encore moins qu’on la regarde. Elle pense aussi qu’elle est grosse. Toutes les femmes se trouvent grosses, même les anorexiques. Quelle saleté de siècle pour la gent féminine. À une centaine d’années près, elles auraient toutes été belles et même un peu maigres. Pauvre Gladys, et quelle injustice !
J’aime bien Gladys. Tous les jours, on échange quelques mots. Je lui ai dit pourquoi je restais près de l’eau. Gladys a eu pitié de moi, elle pensait que je perdais la raison, et en même temps tout cela l’intriguait. Un soir, je l’ai vue qui restait plus longtemps. Je savais qu’elle était tapie derrière les rochers quand je me suis livré à l’ange. Le jour d’après, elle est arrivée très perturbée, m’a raconté qu’elle avait vu une abomination sortir de l’eau, que la chose s’était emparée de moi. Qu’elle avait peur.
Je n’ai rien dit. La journée a passé, elle est rentrée chez elle. Je savais qu’elle serait de retour le lendemain. Cette nuit-là, je me suis donné encore un peu plus à mon ange sorti des eaux. Il ne demande rien, c’est moi qui me livre tous les soirs. Maintenant, il me dit aussi de faire attention car je n’ai presque plus de force vitale. Mais je ne peux pas me passer de lui. Demain, je tiendrai Gladys serrée contre mon cœur pour la rassurer. Elle aussi aura peur, et puis elle connaîtra l’ange. Si à la fin, comme Simon, je suis inanimé, elle alertera les secours, me rendra visite à la clinique. J’espère qu’il me restera suffisamment de sang pour m’en sortir. J’ai tout écrit sur des feuillets de l’hôpital que Simon avait laissés dans la tente. Comme Simon l’avait installée contre la roche, j’ai caché le tout dans une des nombreuses niches que l’on trouve dans les parois de basalte.
J’espère de tout mon cœur que Gladys me rejoindra et qu’elle pourra enfin, pour la première fois de sa vie, connaître le bonheur.
Gladys est venue. Comme elle avait peur, je l’ai tirée de toutes mes forces. L’ange est sorti de la mer, quand j’ai senti que Gladys l’avait vu sous son véritable jour et qu’elle mollissait dans mes mains, conquise comme moi et comme Simon auparavant, je l’ai lâchée et je me suis consacré à mon bonheur. L’ange n’a pas voulu de Gladys. Il lui a fermement fait comprendre de s’éloigner. Comme elle ne voulait pas, il lui a fait peur et elle s’est enfuie.
Une centaine de mètres plus loin, elle a vu le corps de l’homme passer sous la chose. Quand l’horreur est retournée dans l’eau on aurait dit qu’elle était moins grise et que ses mouvements étaient plus vifs. Gladys s’est précipitée vers le corps allongé sur le sable mouillé.
Il était sans vie. La lune éclairait la crique. Elle a tiré l’ami de Simon hors de l’eau, s’est assise et l’a regardé longtemps. C’était un quasi-squelette. Ses yeux étaient ouverts et il y avait comme un sourire sur ses lèvres. Gladys a repris ses affaires, appelé les secours et a attendu. Les pompiers sont venus enlever le corps. Quand on lui a demandé ce qu’elle faisait à une heure aussi tardive sur une plage si isolée, elle a répondu qu’elle s’était endormie et que des cris l’avaient réveillée. Personne n’a cru à cette fable, mais comme à l’évidence le type était mort vidé de son sang et qu’elle ne pouvait en être responsable, elle n’avait pas été inquiétée.
Au moment de l’enterrement, elle rangeait les affaires de la tente quand elle vit le rouleau de papier dans l’encoche de basalte. Elle récupéra le manuscrit et l’emmena chez elle. Longtemps, elle n’y toucha pas.
Un jour, quand elle se sentit plus forte, elle déplia les rouleaux. Il lui fallut plusieurs jours pour tout déchiffrer. Depuis ce jour, elle a interdit à ses enfants et à ses amis d’aller sur cette plage maudite. Quand on lui demandait pourquoi, elle disait qu’on le saurait seulement après sa mort.
Quelques années plus tard, Gladys se faisait faucher par une voiture folle alors qu’elle profitait d'une tranquille balade à vélo dans l'air frais du matin. Le conducteur s’étant enfui, elle était morte sans soins dans un fossé. Une semaine après, d’autres cyclistes du dimanche, alertés par l’odeur, découvraient le vélo et un peu plus loin, le corps de Gladys que la décomposition avait rendue méconnaissable. Déclarée disparue quelques jours, c’est par recoupements que les gendarmes l’avaient identifiée.
La famille ensuite avait confirmé l’identité du corps grâce aux vêtements et au vélo trouvé à ses côtés. Le notaire communiqua à la famille le texte original du manuscrit de Simon, ainsi que la copie qu’en avait faite Gladys.
À aucun moment, les enfants n’ont pensé que leur mère avait perdu la tête. Jamais ils ne s’approchèrent du cap Homard, de ces lieux que le seigneur a maudits.