ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME III

Un héritage

SOMMAIRE DU TOME III

On était tous chez l'Oncle Octave, le lendemain de ses funérailles. Il n'avait plus que nous, ses trois neveux, et on essayait tant bien que mal de mettre de l'ordre dans ses affaires. Il savait que sa fin était proche, et avait en conséquence réglé sa succession et les détails concernant ses effets personnels. Il y avait dans la cuisine une bonne odeur de pâtes et de sauce bolognaise. Ma grande sœur préparait le repas. Je venais de ramener du pain et on allait passer à table quand le téléphone a sonné. Ma petite sœur est revenue en demandant si on était libres, le lendemain à neuf heures, pour un rendez- vous chez le notaire. On a dit oui. Toute la journée, on a continué dans une atmosphère à peine morose. L'oncle avait eu une belle vie, il était parti sans souffrir et dans une grande sérénité. On a bien essayé de savoir ce que pouvait contenir la boîte dont le notaire avait parlé.

Ma petite sœur disait simplement que d'après lui, on devait tous être présents et qu'une « boîte » déposée par l'oncle deux ans avant sa mort serait ouverte. Il était improbable que le paquet contienne plus. Dire que nous avons été étonnés serait largement exagéré. L'oncle Octave avait eu une vie peu ordinaire. Imaginer que, 92 ans après sa naissance, il puisse partir sans une dernière pirouette nous aurait tous surpris. Nous y aurions tous vu un des effets malheureux du grand âge. Il devait s'en méfier, de la vieillesse, pour avoir déposé le paquet chez un notaire alors qu'il était encore en parfaite santé. Le lendemain, comme c'est l'usage, on s'est un peu habillés pour en finir avec la succession. Nous nous sommes retrouvés tous les trois dans la salle d'attente, à neuf heures exactement. Il y avait de belles couleurs chaudes de bois ancien, mais le tout était gâté par une odeur de renfermé et de vieux papiers. Le notaire nous a fait les honneurs de son bureau. Cette profession s'entoure toujours d'une solennité vieillotte et ce tabellion-là n'échappait pas à la règle. On n'attendait pas grand-chose de ce rendez- vous. L'oncle avait tout organisé, quelques mois avant sa fin, quand il avait appris qu'il allait bientôt mourir.

La question des modalités de mise en vente de la maison a été vite réglée. L'homme de l'art s'est donc levé et il a sorti de son grand coffre une boîte couleur sable. Il nous a fait constater que les sceaux étaient intacts et a ouvert le paquet avec une lenteur qu'on aurait dit calculée. Il contenait visiblement une lettre et une grosse enveloppe couleur kaki. C'était elle qui avait justifié l'emploi de la boîte tellement elle était rebondie à craquer. Sur la lettre étaient écrits à la main les mots suivants :

Bonjour à tous. Je compte sur chacun d'entre vous pour veiller à ce que l'enveloppe marron ne soit attribuée qu'après la lecture de la note ci-dessous. Le notaire doit s'assurer que chacun la comprenne bien. S'il se trouve que personne n'accepte de se charger de l'enveloppe, je demande au notaire de procéder à sa destruction immédiate. Je vous embrasse.

Le notaire a arrêté sa lecture et a fait le point avec nous pour s'assurer que tout le monde avait compris la même chose que lui, puis il a repris la lecture d'un texte qui cette fois était en caractères d'imprimerie. Quand il a eu fini, on a refait un tour de table pour vérifier que nous étions tous du même

avis sur le sens du dernier texte. Il a fait scanner la lettre et nous en a distribué une copie. Dans la partie du texte en lettres d'imprimerie, l'oncle Octave disait que celui qui désirait savoir ce qu'il y avait dans l'enveloppe devait s'engager sur l'honneur à garder secret son contenu, qu'il devait promettre de réaliser les demandes qui y étaient renfermées. L'oncle précisait d'autre part qu'il n'était pas question d'argent ni de mieux-être pour celui qui hériterait de l'enveloppe. À cette époque, le seul qui pouvait vraiment se prêter à ce genre d'aventure et accomplir les dernières volontés de l'oncle Octave, c'était moi. Les deux autres avaient charge de famille et ont refusé de s'engager dans une histoire dont ils ne connaissaient ni les tenants ni les aboutissants. Ils ont ajouté, pour me taquiner, qu'ils ne voulaient pas me priver du plaisir d'être celui qui serait désigné comme volontaire.

C'est donc moi qui ai hérité du pli. J’ai signé les documents qui concluaient la séance. J'ai embrassé mon frère et ma sœur, salué le notaire et suis rentré chez moi avec l'enveloppe sous le bras. L'oncle avait spécifié formellement que l'ouverture du pli ne devait se faire ni chez le notaire ni en présence de qui que ce soit. Pendant plusieurs jours, je n’ai pas touché à l'enveloppe. Je me suis donné le temps de la

réflexion. Elle attendait sagement sur l'un des rayons de la bibliothèque. Je n'étais pas pressé et je n'ai jamais aimé ni les ordres ni les injonctions.

À cette époque, j'avais dépassé la trentaine, et si je n'étais pas marié, on ne pouvait pas dire que je vivais seul. Il y a quelques années, je me suis retrouvé avec un bébé sur les bras. Autant j'en ai toujours voulu à Valérie de m'avoir fait un enfant « dans le dos », autant je me suis tout de suite attaché au petit. Je le vois les week-ends et une partie des vacances. Les choses se passent bien, mais depuis ce jour, je refuse d'adresser la parole à sa mère. Je considère avoir été trahi. On n'a pas le droit de changer unilatéralement les donnes d'un contrat. On se voyait à cette époque pour passer un peu de bon temps ensemble. Je ne lui avais jamais joué la comédie de l'amant éperdu pour arriver à mes fins. Au contraire, elle savait que je fréquentais d'autres femmes. Bien sûr, j'étais gentil et attentionné avec elle, mais il était clair, je le lui avais dit, et elle en avait convenu, que cela devait en rester là. Et puis, elle est « tombée » enceinte et n'a pas voulu d'un avortement. De ce jour-là, je n'ai plus jamais eu de contact avec elle. Tout s'est passé par l'intermédiaire d'une de ses sœurs. Je participe financièrement à l'éducation d'Alexandre et je joue mon rôle de père

du mieux que je peux. C'est de cette trahison, qui est monnaie courante, que date ma misogynie. Je ne sais pas pourquoi, mais c'est en pensant à Alexandre, qui a maintenant neuf ans, que je me suis décidé à découvrir ce que l'oncle m'avait laissé. En un instant, j'ai eu la certitude que le moment était venu. J’ai débranché le téléphone, réglé mon portable sur le mode silence, me suis servi un verre de mon meilleur whisky que j’ai noyé de glaçons, et je me suis installé dans le salon sur la table à manger avec la fameuse enveloppe. Je l'ai ouverte avec un coupe-papier pour ne pas l'abîmer. J’ai regardé à l'intérieur, elle contenait deux autres enveloppes. Une petite et une grande. J’ai déballé le tout sur la table. Il y avait une lettre que je n'avais pas vue. En caractères gras figuraient ces mots : « Ouvrir d'abord la petite enveloppe. La grande ne doit être ouverte qu'après ». Sur les deux enveloppes, il y avait la même recommandation d'ouverture. J'ai commencé par la plus petite. À l'intérieur, il y avait encore une missive qui m'était adressée. L'oncle disait sa certitude de me voir choisi parmi ses trois neveux. Il indiquait que la cérémonie chez le notaire avait été mise en place pour ne pas provoquer de disputes entre ses trois neveux qui, même adultes, s'entendaient à merveille. Il disait enfin que ce qu'il me demanderait allait profondément me perturber et sans doute changer

ma façon de voir et de comprendre la vie. Que je pouvais encore renoncer et que dans ce cas, il me suffisait de détruire la grosse enveloppe. Évidemment, je n'ai pas abandonné. J'étais jeune et je croyais pouvoir tout découvrir sans m'abîmer. Voici ce que j'ai pu retenir de tous les documents, après les avoir ouverts. L'oncle Octave faisait partie d'une sorte d'association dont le seul but était de pister un couple de personnages mystérieux. Dans la grande enveloppe se trouvaient des photographies et toute une série de notes qui m'étaient destinées. La première photo portait une inscription au verso, indiquant la date : 1910. Toutes les autres, une bonne cinquantaine, étaient des prises de vue du couple. Ce qui était véritablement extraordinaire, c'était que par-delà les modes vestimentaires, les deux personnages étaient identiques sur tous les clichés. Depuis plus de 90 ans, ils étaient restés les mêmes, sans jamais vieillir. On trouvait aussi une clé USB qui, je suppose, était la version numérique du contenu de l'enveloppe.

À ce moment, j’étais persuadé que le vieil oncle s'était fait embobiner par des gens peu recommandables qui avaient dû lui soutirer un maximum d'argent en montant de toutes pièces une histoire à dormir debout. C'était pour moi le signe

que le vieillissement prématuré d'Octave nous avait échappé. La vieillesse avait donc été pour lui aussi un véritable naufrage. Pour moi, c'était de toute façon une escroquerie d'un type nouveau et inconnu. Pourtant, Dieu sait qu'avec Internet et les e- mails, on est constamment sollicité par toutes sortes d'appâts, brandis par des escrocs dont l'imagination est sans limites. J’étais étonné que l'oncle, qui vivait retiré, ait pu être en contact avec cette nouvelle forme de filouterie. Ni moi ni personne de ma connaissance n'avions entendu à ce jour parler de ce type d'arnaque, malgré notre ouverture constante sur le monde. Peu à peu, j'ai attribué ce canular à une secte. Tout s'expliquait un peu mieux, les sectes n'utilisant pas les mêmes supports que les escrocs et leurs méthodes de démarchage étant plus confidentielles et plus ciblées. Je voyais bien le scénario : soit la secte avait photographié des sosies à chaque époque, soit il s'agissait réellement des mêmes individus, et donc d’un photomontage. À ce stade, j'étais sur le point de m'adresser à la police. Ce qui était étonnant, c'était la minutie avec laquelle le dossier avait été monté. Un vrai travail de professionnel ! Moi, j'étais habitué aux manœuvres que l'on trouve sur le Net et qui sont souvent « cousues de fil blanc ». Pour chaque photo, par exemple, il y avait un petit dossier qui précisait exactement l'adresse du couple qui, tous

les dix ans, changeait de ville, de pays et de métier. Tous les renseignements figuraient au dos des photos et sur un récapitulatif général.

Le dernier cliché datait de 8 ans, et la main de l’oncle avait inscrit une adresse, les noms et prénoms actuels du couple. J’en étais presque reconnaissant à l’oncle de m’avoir distrait, même après sa mort. Je suis allé me coucher en laissant tout en vrac sur la table. Le lendemain, je me suis retrouvé à la même place, le café ayant succédé au whisky. J’ai relu la dernière note manuscrite par l’oncle. Il y avait un numéro de téléphone que je devais appeler s’il y avait une urgence. Le couple devait disparaître dans les mois à venir puisque d’après les éléments du dossier, le terme des dix ans à cette adresse arrivait bientôt. Contrairement à ce qui avait été dit chez le notaire, il y avait aussi une note qui précisait l’adresse d’une banque, où était déposée une somme dont le montant n’était pas précisé. On trouvait aussi un identifiant, un numéro de coffre et un code secret.

Je crois avoir été incrédule jusqu’au moment où je me suis rendu, par curiosité ou par ennui, aux environs du domicile du couple et que je les ai vus. J’ai été comme fasciné. Je suis allé à la banque le

jour même. J’étais un peu intimidé, je n’avais jamais eu de coffre dans aucune banque. Tout s’est passé normalement, à l’accueil on a appelé un agent qui m’a accompagné au sous-sol. Là, un employé a vérifié mon identité et les renseignements concernant le coffre auquel je voulais accéder. Il m’a demandé si je savais qu’il y avait un code secret pour l’ouverture finale. Je lui ai dit que je l’avais sur moi. Il a appelé un vigile en uniforme qui m’a installé dans une petite pièce, où il n’y avait qu’une table de fer et un tabouret en bois. J’ai attendu une ou deux minutes. Tout cela m’impressionnait. Une femme en tailleur est arrivée avec un genre de tiroir. Elle m’a demandé de composer mon code secret et à l’ouverture du mécanisme, elle est sortie. En refermant la porte, elle m’a précisé qu’elle était à ma disposition sur le seuil. J’ai regardé l’intérieur du coffre. Il y avait plusieurs liasses de billets qui représentaient assurément plusieurs dizaines de milliers d’euros. Je suis resté un moment sans rien faire. Je ne pouvais pas emporter toutes ces liasses sur moi, c’était impossible. Si j’avais eu un manteau, alors j’aurais pu tout camoufler dans mes vêtements, mais sous les tropiques, on est en chemise simple. J’ai refermé le tiroir et appelé la fille. Je lui ai demandé s’il était possible de se procurer un sac en plastique ordinaire ou quelque chose de ce

genre. Elle m’a proposé un jeu de très grandes enveloppes, j’ai dit oui et je suis retourné m’asseoir. Quelques minutes plus tard, elle est revenue avec le matériel. Les enveloppes étaient si grandes qu’une seule a suffi. Après l’avoir remplie, j’ai refermé le tiroir. La femme m’a ouvert, je l’ai remerciée et j’ai quitté la banque avec l’air le plus naturel possible, compte tenu de la somme considérable que j’avais dans les bras. Je n’avais pas affaire à une secte. On n’a jamais entendu dire que les organisations sectaires distribuaient de l’argent.

Maintenant, je voulais revoir le couple dont il se dégageait quelque chose de magique et d’inquiétant. Je me suis mis à les espionner pour pouvoir les approcher. La femme était au premier coup d’œil assez quelconque, un peu plus de la trentaine, pas jolie, mais attirante. Plutôt mince, elle était vive dans ses mouvements. Je n’aimais pas la façon qu’elle avait de se coiffer, en rassemblant ses cheveux en chignon derrière sa tête. Ça enlevait beaucoup de douceur à son visage. Un moment, je me suis demandé si elle ne cherchait pas à s’enlaidir. Je connais bien les femmes, j’ai couru après leur beauté une grande partie de ma vie et je n’en connais aucune qui aurait cherché à se rendre moins belle. J’étais convaincu que cette

femme-là, non seulement ne faisait rien pour se rendre plus jolie, mais s’ingéniait à faire le contraire pour qu’on ne remarque pas à quel point elle était belle. L’homme, c’était un peu différent. La quarantaine sans doute, grand, plutôt athlétique. Ce type était d’un froid glacial qui devait décourager toutes les approches, qu’elles soient masculines ou féminines. Il ne m’intéressait pas, il était inquiétant. Je me suis renseigné dans le voisinage, mais il n’en est rien sorti de plus que ce que je savais déjà. Quelques jours après cette enquête, mon téléphone a sonné. Ce qui n’arrive jamais ! On m’avait obligé à prendre une ligne téléphonique pour pouvoir bénéficier d’Internet. J’entends encore les explications de la commerciale : « C’est une contrainte technique, je comprends bien que vous n’en ayez pas besoin, mais on ne peut pas bénéficier d’une connexion si on n’a pas d’abonnement téléphonique, c’est une question technique. » Menteuse ! Je bouillais en moi-même d’entendre ces tissus de mensonges qu’elle devait débiter à longueur de journée à des clients qui n’y connaissaient rien. Bien sûr qu’on peut avoir Internet sans abonnement téléphonique, mais ces grandes multinationales, dès qu’elles sont en position de monopole, pressent le client jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je m’étais un peu calmé en

pensant que la pauvre fille, on avait dû la convaincre, et qu’elle racontait ces fausses vérités avec la conviction d’être dans le vrai. J’écumais de rage intérieurement. Je ne pouvais pas me passer de l’accès à Internet, alors j’avais payé et je m’étais retrouvé avec un téléphone fixe qui jamais ne servait et pour lequel je payais des dizaines d’euros par an.

Imaginez mon étonnement quand ce jour-là, il s’est mis à sonner comme un beau diable. J’ai décroché. C’était un enregistrement. Une voix féminine m’a dit qu’elle considérait que j’étais désormais en mesure de croire au testament de mon oncle Octave. Que depuis plus d’une centaine d’années, personne n’avait failli dans le suivi des consignes et que le travail de pistage du couple devait se poursuivre. Qu’il me revenait d’assurer au plus juste leur surveillance. Que la date approchait, qu’il ne restait plus que dix jours avant l’échéance et que je devais me dévouer pour l’avertir dès qu’ils prendraient le départ. La voix m’a prévenu qu’ils quitteraient la maison sans rien emporter, si ce n’est pour chacun un sac à main, et elle m’a demandé de faire preuve d’une vigilance maximale. Elle m’a dit ensuite que je trouverais, dans le même coffre de la même banque, une somme comparable à celle que j’avais déjà reçue.

La voix m’a recommandé avec fermeté de cesser mes enquêtes et de ne pas m’approcher du couple, qu’il y allait de ma vie. Et puis elle a conclu : « Vous n’avez rien d’autre à faire que de vérifier tous les jours qu’ils sont là, et d’attendre le 11 octobre. Quand vous serez certain de leur départ, appelez-moi au numéro qui figure dans le dossier de votre oncle. Dès qu’ils auront quitté l’île, téléphonez, je serai toujours là pour vous répondre. »

On a raccroché sans que je puisse dire quoi que ce soit. À la réflexion, je me suis persuadé que c’était une voix artificielle, comme celles que l’on peut créer sans difficulté sur ordinateur. Je suis retourné à la banque et j’ai récupéré l’argent. Cette fois, j’avais emporté avec moi une petite sacoche. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait tout ce qui m’a été demandé. Peut-être par ennui, par peur de cette mystérieuse organisation, ou tout simplement parce que j’avais touché à peu de frais tellement d’argent qu’il me paraissait logique de m’acquitter de la tâche qui m’avait été confiée. En tout cas, j’ai respecté les consignes à la lettre.

Le lendemain de leur départ, le téléphone a sonné pour la dernière fois. La voix mécanique m’a

demandé de placer l’enveloppe que le notaire m’avait donnée, ainsi que tous les documents qu’elle contenait, dans le coffre de la banque. Quand j’y suis allé, j’y ai trouvé une note me demandant de revenir au coffre le sixième jour suivant le dépôt des documents. C’est ce que j’ai fait et pour la troisième fois, j’ai retrouvé la même somme. Au total, j’ai touché plus d’une centaine de milliers d’euros. J’ai placé l’argent. Depuis tout ça, je sais que le monde n’est pas celui qu’on croit.

Dans quelques jours, je vais mourir. À ceux qui se demandent pourquoi je n’ai pas fait une copie du dossier de l’oncle, je dis que c’était impossible. Scanneur, photocopieuse, photographie… J’ai tout essayé. Je n’ai jamais obtenu en guise de copie qu’une feuille blanche. La clé USB, elle, a fondu au moment où j’essayais de la dupliquer. J’ai déposé cette confession à l’étude du notaire, il y a quelques jours. Je vais mourir. J’ai usé mes dernières forces à écrire tout ça. Depuis longtemps, j’ai mis de l’ordre dans mon patrimoine et j’ai tout transmis à Alexandre. Je lui laisse cette histoire parce que j’estime qu’il a le droit de savoir pourquoi j’avais un regard sur le monde et la vie qui n’était pas celui des autres.

Ce matin, j’ai demandé à Alexandre de me prêter son téléphone portable, il a eu l’air étonné. Je lui ai dit de prendre dans mon sac le calepin qui ne me quitte jamais et de composer le numéro inscrit à l’intérieur sur la première page. C’est une feuille blanche et il n’y a qu’un seul numéro, il ne peut pas se tromper. Il m’a passé l’appareil. Quand j’ai eu en ligne la boîte vocale, j’ai demandé à Sonia de passer. J’ai répété deux fois Sonia et j’ai raccroché. Alexandre est très respectueux de la vie des autres, il ne m’a pas posé de questions, je lui en suis reconnaissant. De toute manière, si jamais quelqu’un composait encore ce numéro, il entendrait un avis de non-attribution.

On a bavardé. Je lui ai dit que j’avais fini de tout régler. Que je voulais mourir tranquillement. Il était triste. Je lui ai dit que j’avais eu une belle vie et qu’il l’avait illuminée. Je lui ai dit aussi que vient un moment où on n’aime plus la vie. Ma sérénité l’a réconforté. Le lendemain, la journée s’est annoncée amusante. Tout le monde s’apprêtait à fêter le 20 décembre et l’hôpital allait lui aussi fonctionner au ralenti, sauf pour les soins et les urgences.

Vers deux heures du matin, une infirmière que personne ne connaissait est entrée dans la

chambre 32. Elle a embrassé le malade. Lui a dit qu’elle s’appelait Sonia, qu’elle était venue pour lui. Elle lui a demandé de confirmer son appel de la veille, ce qu’il a fait. Elle a débranché tous les appareils. Et pendant plus d’une heure, elle lui a parlé. Sa voix était faible et douce et son timbre de voix vous enveloppait l’âme d’une tendresse caressante. On ne sait pas ce qu’ils se sont dit. Vers quatre heures, elle lui a fait avaler une toute petite gorgée d’eau sucrée. Elle a longuement caressé ses cheveux, son front et ses tempes, et le moment venu, elle a plongé son regard dans le sien et il est mort dans une paix absolue. Bien après son décès, elle caressait encore ses épaules, ses bras et ses pauvres mains. Elle a arrangé un peu le lit puis elle est sortie. Dans des escaliers que personne n’utilise jamais puisqu’il y a des ascenseurs, elle a enlevé sa blouse blanche et enfilé une tenue d’agent d’entretien.

Quelques minutes plus tard, avec d’autres personnels, elle a quitté l’établissement. C’était son premier jour dans cet hôpital, et aussi le dernier. Elle n’est ni infirmière, ni même agent d’entretien. Par contre, après ses études de médecine, elle a pendant de longues années appris à accompagner les mourants pendant leur dernier voyage.

Elle est arrivée dans l’île un mois plus tôt et sauf appel particulier, elle doit y rester encore trois semaines. On l’a payée pour faire ce boulot, elle l’a fait. Les dernières volontés de l’héritier de l’oncle Octave ont été respectées à la lettre. Maintenant, Sonia va s’occuper de la deuxième partie de cette mission.

Quelques jours après les funérailles, Sonia a appelé Alexandre. Ils se sont vus le lendemain dans un bar tranquille. On lui a demandé de s’assurer de la bonne santé physique et mentale d’Alexandre. Elle lui a dit qu’elle avait connu son père, ce qui était faux, et qu’il lui avait demandé de l’aider à passer le cap du deuil, ce qui était à peu près vrai. Alexandre l’a laissée parler et quand elle s’est tue, il lui a demandé pourquoi elle était passée voir son père le matin du 20, juste avant sa mort. Elle a commencé par nier. Alexandre lui a dit qu’il était chimiste, ce qu’elle savait, et qu’il travaillait dans la parfumerie, ce qu’elle ne savait pas. Il lui a dit que son parfum, dont il lui a donné le nom et la marque, était très agréable, qu’il lui allait bien, mais que c’était aussi un composé très complexe à monter et marqueur infaillible compte tenu de sa rareté. Sonia n’a rien dit. Intérieurement, elle s’est maudite, s’est rongé les sangs. Elle a ri un peu. Elle lui a demandé quelques instants de réflexion. Et lui

a avoué que c’était elle qui avait accompagné son père dans la mort. Que c’était son métier. Alexandre est quelqu’un d’ouvert et par-dessus tout, il respecte ce qui a été les dernières volontés de son père. Il n’y a pas eu de dispute. L’incident était clos. Ils ont continué à bavarder un peu. Sonia est convaincue que la deuxième partie de sa mission est remplie.

Le soir même, elle a fait un compte rendu précis de son entrevue avec Alexandre.

Rien n’est simple dans la vie. Sonia a trente ans. C’est une blonde athlétique qui aime la vie. Elle est libre de toute attache. Alexandre aussi.