ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME III

Lisette

SOMMAIRE DU TOME III

Les enfants sont cruels. On imagine mal les drames qui se nouent dans les cours de récréation, même en maternelle. Les enfants, encore plus durement que les adultes, s’excluent mutuellement en fonction de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont. Ils se frappent parfois cruellement. Quand on va se plaindre parce que son enfant est marqué par des coups, on vous culpabilise en vous expliquant que ce sont des disputes d’enfants, et qu’il ne faut pas s’en mêler. À certaines heures de la journée, aux récréations, pendant les heures de repas, nos enfants sont livrés à la jungle. Sous-encadrement, formation inexistante, et tout le monde se tait, se couvre. Nos enfants, dès leur plus jeune âge, apprennent la dure loi du plus fort, et nous n’en savons rien, nous les croyons innocents et protégés. Sous prétexte d’apprentissage de la sociabilité, on fait de nos petits anges de véritables démons.

Il y a quelques exceptions, mais elles sont rares. Quand deux gamins commencent à s’apprécier en dehors de toute considération sociale, en général ça dure longtemps et ce sont les seules amitiés qui survivent à l’enfance.

Tous les gadgets et toutes les modes qui sont lancées sur le marché, à grand renfort de publicités et de séries télévisées, servent à « cliver », comme on dit dans les milieux branchés. Fabriquer de la différence, et donc de l’exclusion. C’est le dernier modèle de fonctionnement en vogue dans les cours de récréation. Gare à celui ou celle qui n’est pas à la page. La condamnation arrive, immédiate, unanime et sans appel.

parents sont effarés, mais dans cette compétition qui ne dit pas son nom, ils ne veulent pas que leur fille reste sur le bord du chemin. Faute de pouvoir changer la vie, ils essayent d’être les meilleurs au sein même du système. totalement dans ce qu’elle fait, elle ne se pose aucune question. Les parents la regardent parfois avec une peine infinie. Mais il vaut mieux voir sa fille dans la peau des dominants que dans celle des perdants et des laissés-pour-compte.

Comme elle est mignonne, cette toute petite fille ! Pleine de vie et débordante d’énergie. Ses parents s’occupent beaucoup d’elle. Un seul enfant, c’est la norme maintenant. On s’imagine donc que ces nouveaux parents peuvent à tout moment se consacrer à l’éducation des petits. Ce n’est pas toujours le cas. Ici, c’est une famille très soudée et les parents consacrent beaucoup de leur temps à l’enfant. Un un peu plus libre. Sa mère est enseignante, et elles vont toutes les deux dans la même école le matin. La journée, elles se côtoient de loin, et le soir elles rentrent toutes les deux à la maison pour faire chacune leurs devoirs. Ceux de la mère sont plus longs à faire, alors colorie des mots et recopie des chiffres. Comme tous les enfants uniques, elle est couverte de jouets et sa chambre en est remplie. Sa mère, c’est une femme qui a des principes. On dirait qu’elle est née pour être maîtresse d’école. Elle ne rit jamais. Elle peut sourire, faire semblant de rire, mais son être profond ne rit jamais. La vie est une chose trop sérieuse pour être prise en s’amusant. Elle n’est pas gentille, elle est juste.

Quand son mari, qu’elle aime du mieux qu’elle peut, s’est bien comporté, elle fait l’amour avec lui parce que c’est mérité. Elle-même s’en passerait bien. Ce n’est pas désagréable, mais c’est une perte de temps.

Un matin, c’était le dernier jour les vacances, tout le monde avait traîné au lit et chacun s’était levé à son rythme. Les parents étaient dans la cuisine, décidés à ne rien faire de la journée si ce n’est une sortie en fin d’après-midi pour leur fille. Elle avait été gâtée pendant ces vacances-là. Pas un seul jour sans que d’autres enfants ne viennent à la maison, ou qu’elle n’aille chez des amis. Pas un jour sans plage ou cinéma, ou sortie. Des aurait bien redemandé, mais c’était fini. Ce matin, c’est le dernier jour, elle est un peu au ralenti, comme pour reprendre son souffle. Demain, c’est l’école. Elle joue tranquillement dans sa chambre. Un peu après, elle vient dans la cuisine embrasser ses parents. On l’entend qui s’affaire dans la maison. Tout est calme. Les parents ont de la chance, leur fille est assez autonome et leur laisse de longues plages de temps libre pour qu’ils puissent vivre leur vie d’adultes. Le père, c’est quelqu’un qui ne s’en fait jamais. Il vit comme on flotte, au fil de l’eau. Sa propre

mère pensait pour lui, maintenant c’est sa femme qui assume cette tâche. Tout va bien. Pourquoi se mettre à deux pour un travail qui peut se faire tout seul ? Les parents vont bien ensemble. C’est une sorte de couple parfait. Ils se complètent. Ce qui achève de les souder l’un à l’autre, c’est leur fille.

était véritablement terrorisée, le visage décomposé, habité par la peur. Elle ne voulut rien dire et se réfugia dans les bras de sa mère pour pleurer un peu plus encore. Malgré son refus obstiné de parler de ce qui l’avait à ce point terrorisée, il fut facile au bout d’un moment de comprendre ce qui s’était passé. La chose qui l’avait mise dans cet état se trouvait dans le salon, à côté de la télévision. En effet, à dater de ce jour, de cette minute, l’enfant ne voulut plus jamais regarder le petit écran, ni DVD, ni émission pour enfant, ni publicité. Elle refusa même de s’asseoir avec son père devant l’ordinateur familial.

Avant, c’étaient des moments qu’elle attendait avec impatience. Le contact avec son père était doux et chaleureux et d’une certaine façon, elle entrait un peu dans le domaine des grands.

Elle refusa obstinément de regarder un écran que ce soit celui de la télé ou celui de l’ordinateur. On se rendit vite compte aussi qu’elle faisait un écart, chaque fois qu’elle devait, pour entrer dans sa chambre, passer devant la télé. Elle qui était si vivante, devint peu à peu taciturne et elle qui parlait presque trop, comme beaucoup d’enfants de son âge, on l’entendit de moins en moins. Et puis elle commença à perdre du poids. Il était évident qu’elle n’avait plus goût à la nourriture. Sans trop y croire, les parents l’emmenèrent chez le pédiatre, qui bien sûr ne décela rien de particulièrement handicapant du point de vue de sa santé physique. Sans tellement prendre de gants, il se permit même quelques réflexions désobligeantes sur ces parents qui couvent leurs enfants à les en étouffer. Il y a des professions comme ça, il faut attendre trois mois pour un rendez-vous qui durera moins d’un quart d’heure, et en plus on se permet de vous maltraiter. Ce jour-là, il perdit pour toujours les parents de

Quelques jours après, il fut même évident que son état mental se dégradait à vue d’œil, qu’elle régressait et que, pour le moins, elle se repliait maladivement sur elle-même.

Un autre pédiatre, vu peu après, sur une recommandation spéciale de leur médecin traitant, se contenta, avec une grande gentillesse, d’être payé contre la délivrance d’une ordonnance où il avait prescrit quelques vagues cocktails de vitamines. Le dernier psychiatre qu’ils consultèrent l’assomma de somnifères, et la mère décida d’arrêter le traitement et les médecins. Ce qui acheva de les bouleverser, ce fut lorsque récupérer à la fin des cours, les retint pour leur faire part de son inquiétude. Sa description du comportement étrange de étaient confrontés en dehors des heures de classe. Grâce au confort que procure la politique de l’autruche, ils avaient nourri le secret espoir qu’à l’école, rien n’avait changé et qu’elle était restée la même qu’avant. La maîtresse leur remit les pieds sur terre, et la terre était de feu. C’était une grande femme très maigre, qui voyait approcher l’âge de la retraite avec peu d’enthousiasme. Elle avait toujours vécu seule, et son métier, c’était sa principale raison de vivre.

Les parents la connaissaient bien, et depuis longtemps, ils voyaient en elle une vraie professionnelle. Humainement, ils la respectaient

beaucoup, pour ses multiples engagements au profit des exclus. Jamais elle n’avait vu ce cas se produire, et jamais elle n’avait entendu parler d’affaire similaire. Ce qui lui paraissait le plus saisissant, c’est que la régression avait commencé brutalement et avait continué sur un rythme accéléré.

Le soir, nous passions de longues heures à énumérer ce qui avait pu arriver quelques semaines plus tôt, au point de nous changer notre enfant du tout au tout. Elle ne jouait plus, mangeait à peine, ne parlait pas, ne riait plus. Chaque fois, nous tentions de rassembler nos souvenirs pour savoir ce qui s’était passé ce jour-là, et nous ne trouvions rien. Ce 10 janvier, il ne s’était rien passé et pourtant tout avait basculé. À force de réfléchir et de réfléchir encore, nous quelque chose. Pendant ces quelques minutes, une chose bouleversante était arrivée et elle avait préféré se réfugier dans un autre univers mental. Elle s’enfermait dans un autre monde pour se protéger de ce qu’elle avait vu et n’avait pu supporter. Nous cherchâmes longtemps et, comme toujours, la solution était trop simple pour qu’on y pense d’emblée.

Enfin, après bien des nuits blanches et après avoir échafaudé les hypothèses les plus folles, nous chose à la télévision. On rechercha les programmes de l’époque dans un de ces magazines de télé dont le seul intérêt réside dans l’abondance de jeux de mots croisés que l’on y trouve. Nous repérâmes systématiquement les émissions qui passaient à ce moment-là sur les diverses chaînes. Nous pûmes en éliminer quelques-unes d’office, soit parce qu’à ce moment de la journée c’était des événements sportifs qui étaient retransmis, soit parce qu’il s’agissait de programmes que nous avions déjà visionnés, ou de jeux télévisés. La solution sembla se trouver dans un nombre restreint de canaux. À force de recherches sur Internet, nous pûmes, au fil des mois, regarder la totalité des émissions de cette fameuse matinée de janvier. Rien. Nous dûmes regarder ensemble tous ces programmes une dizaine de fois sans rien trouver à redire, si ce n’est que ça nous sembla bêtifiant et que les dessins animés étaient un peu trop violents. impressionnant d’émissions de ce genre, et ne s’en était jamais plus mal portée. C’est un soir au moment du repas alors qu’on bavardait de choses et d’autres dans un restaurant

du quartier que ma femme eut l’idée de génie. Ensuite, aucune des diffusions à ce moment-là ne pouvait être à l’origine du mal dont souffrait notre programmes de télé, mais un de ces DVD pour enfants dont nous avions un stock relativement important, acheté au fil du temps, à mesure que la petite fille grandissait. Pourtant, Dieu sait que dommages. Nous rentrâmes à la maison le plus rapidement possible. jamais utilisé le lecteur de DVD qui était presque exclusivement manipulé par l’enfant. Et donc, le programme qui se trouvait dans l’appareil au encore y être. C’était un DVD de dessins animés qui regroupait une petite dizaine des principaux films de Disney. grands-parents, elle n’allait plus à l’école et végétait sans que rien ni personne ne puisse la faire redevenir comme avant. Le lecteur enclenché, nous regardâmes les dernières images du célèbre « Trois petits cochons ». Il s’était donc passé quelque chose pendant le visionnage du dessin animé. Quelque chose qu’elle n’avait jamais vu avant.

Nous le regardâmes ensemble, au ralenti, notant au fur et à mesure, chacun de notre côté, ce qui aurait pu à ce point déstabiliser l’enfant. En confrontant nos notes, nous fûmes d’accord pour reconnaître que nous n’avions rien vu qui soit vraiment susceptible d’être à l’origine du mal. Cependant, à bout de solutions, nous visionnâmes encore et encore le dessin animé. C’est au bout de la troisième fois, alors que j’étais seul, que cela se produisit. J’appelai en hurlant ma femme pour qu’elle regarde ce que j’avais vu. Je recalai le DVD pour que, comme moi, elle voie la séquence, mais la chose ne se reproduisit pas. Ma femme me regarda d’un air étrange et je sus, à ce moment-là, qu’entre nous, c’était fini. Une fraction de seconde, j’ai lu dans ses yeux.

Oh, bien sûr, le mécanisme qui allait progressivement nous éloigner l’un de l’autre devait être ancien, il avait dû naître et grandir en se tenant dans l’ombre. Ce qui était étonnant, c’est que la vérité de notre relation ait été mise à nu simplement en se regardant. Nous n’avions plus rien à faire ensemble. Nous restâmes sous le même toit, comme deux colocataires, sans dispute et sans haine, mais dans un océan de désintérêt l’un pour l’autre.

Nous jetâmes le DVD et n’en parlâmes jamais à personne. refusant de se nourrir et poussant des grognements. Elle se cachait et ne pouvait plus supporter qu’on la regarde.

elle avait fui. Je ne la jugeai pas, je l’ai regardée s’en aller sans réagir. J’étais assez indifférent aux choses de la vie, la maladie de ma petite fille chérie m’avait coupé du monde. Mon ancienne femme, qui avait l’esprit pratique, refit rapidement sa vie. Je ne lui en voulus pas. À quoi bon ? Je végétai quelques années comme ça, et ensuite je vécus avec une autre femme. C’est elle qui l’avait voulu. Je n’ai pas dit pas non. Il n’y eut pas d’amour entre nous, je crois, mais juste le désir de ne plus vivre isolé. Elle se plaignait d’avoir à prendre toutes les décisions seule. Je ne voyais pas le problème. Quand elle élevait le ton, je m’enfermais dans ma bulle et je n’entendais plus rien. Elle parlait plus fort, hurlait parfois pour la plus grande joie de nos voisins. Moi, je n’étais pas là. Quelquefois, je rencontrais mon ex-épouse lors allions au moins deux fois par semaine et forcément

nous nous croisions. Tout se passait bien, entre gens bien élevés. Nous ne nous parlions pas, parce que c’était inutile. ensemble ou séparément n’avait aucune importance, parce que pour elle, rien n’avait plus d’importance depuis longtemps. Son état physique était stable et certains médecins n’excluaient pas qu’elle puisse, un jour, sortir de sa torpeur. Je les soupçonnais de se livrer à des expériences et des essais thérapeutiques, dont la validité n’était pas avérée. Qu’importe. Je ne croyais plus à rien. Au début, à chaque retour de visite, j’étais un peu plus détruit, j’en pleurais toutes les larmes de mon corps. Puis, dans mon cœur vide, il n’y eut plus ni révolte, ni murs, ni remparts à renverser. Je savais bien que la maladie et les doses massives de médicaments. Je savais aussi que c’était nécessaire, sinon elle aurait vécu dans un monde de cauchemars et de terreurs sans nom. Elle voyait des loups partout, se blessait et se faisait mal en voulant se soustraire à des attaques qui n’existaient que dans sa pauvre tête et sa folle imagination.

Ma nouvelle femme voulut un enfant. Je ne pouvais pas le lui refuser. Nous eûmes un garçon.

Ce n’était pas un enfant de l’amour comme on dit, mais plutôt le fruit d’un désir qui n’était pas réciproque. Quand Pascal naquit, je fis tout ce qu’il fallait pour qu’il ne manquât de rien. Je m’occupais de Pascal du mieux possible, mais je faisais tout sans amour. Tout mon être était comme un immense glaçon d’indifférence. Je n’avais plus d’amour, il ne m’en restait qu’une mince couche de vernis de mauvaise qualité et je survivais avec ça.

Ma compagne acheta La Belle au Bois dormant pour l’anniversaire de Pascal. Je la regardai de travers. Elle connaissait mon dégoût pour ces choses-là, mais je voyais bien que le garçon ne pouvait pas vivre dans une grotte. Évidemment, il passait des heures entières devant ce conte de fées. Un jour, alors qu’il regardait le DVD pour la énième fois, je le grondai un peu parce qu’il était toujours en pyjama, et qu’il était presque dix heures du matin. Je l’embrassai et il fila dans sa chambre pour s’habiller. C’est un enfant gentil et obéissant.

Je m’assis sur le canapé et, en attendant son retour, je feuilletai un de ces magazines dont ma nouvelle femme était friande, tout en jetant un œil sur le dessin animé, et c’est là que je vis. L’histoire était changée, tout se mélangea dans ma tête, les trois bonnes fées, la sorcière, le dragon, le prince Philippe, tout était inversé et atroce.

Je ne supportai pas le choc causé par ce que je venais de voir, je fis un bond, je hurlai comme une bête, je me précipitai sur la télé, je la brisai et je m’acharnai sur le lecteur de DVD. Je dus l’abattre de toutes mes forces sur le sol de la chambre au moins dix fois. Tout était en miettes.

des femmes et moi chez les hommes, mais quand on a un moment de libre, on va s’asseoir sur le même banc sous le grand tamarinier. Je la regarde et elle me regarde. Parfois, on se tient la main. Et le temps passe. Au début, beaucoup de gens sont venus me voir, mes deux femmes, de façon régulière, des amis de moins en moins souvent, maintenant plus personne ne vient, sauf Rico. Peu importe. Tout cela m’est égal, même le diable ne peut plus rien contre moi. J’ai toujours de l’ail dans les poches et mon crucifix en fer dans la main. Et je Tous les jours, j’écris au siège de la maison Disney pour leur expliquer tous les problèmes. Ils ne me répondent pas. Et puis un jour, j’ai eu une réponse, une lettre avec une belle enveloppe et un beau timbre. La maison Disney se proposait de me rembourser le coût des deux DVD.

J’écris aussi tous les jours au directeur de l’hôpital. Il ne se rend pas compte, de son bureau climatisé, que dans la cour, il y a plein de loups qui après moi. Il n’est donc pas question qu’on m’enlève l’ail et le crucifix que je garde sur moi dès que je sors dans la cour, comme le veulent certains infirmiers. Le directeur dit que j’ai raison. C’est un type bien.

Je ne pense plus à Pascal. Sa mère s’en occupe C’est que je n’ai plus d’amour à donner. Quand je passe des heures à me perdre dans les yeux de ma fille, ce n’est pas elle que je regarde, mais le vide qui est en elle et où je suis tellement bien.

père, cela faisait bien longtemps qu’on avait renoncé à les soigner. C’étaient des malades sans histoire, qui se faisaient oublier et le fait est que plus personne ne s’occupait vraiment d’eux. Ils menaient une vie végétative sans manquer de rien. Depuis deux ans, les seuls traitements qui leur étaient donnés étaient juste destinés à effacer un peu leurs peurs, mais pas à les traiter. J’ai connu cette affaire par Rico, l’oncle paternel

affaires de justice. Il m’avait connu à la belle époque de ma vie. On bossait ensemble et on formait une bonne équipe. J’avais plaisir à le rencontrer le matin. Quand je suis sorti de prison, je sais qu’il a dû intervenir auprès de mon ancien patron et on a reformé le tandem. Je lui dois beaucoup. On était déjà assez proches avant mes années de prison, mon retour nous avait encore plus soudés. Pendant les trajets, on abordait des questions liées à nos vies personnelles, ce que nous n’avions jamais fait avant. Je savais que son frère et sa fille étaient internés, sans plus. Je le savais, mais je ne m’en mêlais pas. Un matin, on était en mai, le 19 mai, il m’est arrivé par la poste une mauvaise nouvelle, une tuile. Le propriétaire de la maison que je louais venait de décéder, et la maison était en vente. Compte tenu des services que j’avais rendus à la famille qui me respectait beaucoup, on avait convenu d’un prix de vente très faible. Je n’avais pas de fortune. Tout se passait normalement jusqu’à cet appel du notaire. Il m’informait que la mairie avait fait jouer son droit de préemption sur la maison. Comme je ne comprenais pas, il m’a expliqué que le prix de vente était tellement bas que c’était la mairie qui allait en faire l’acquisition. Nous étions tous sous le coup de cette nouvelle.

La famille du propriétaire allait se faire spolier parce qu’elle avait eu grand cœur, et moi je me trouvais à la rue sans pouvoir rêver de devenir un jour propriétaire. Je ne parlais pas de moi au boulot ni de mes problèmes, mais cette affaire m’envahissait. Cette famille allait perdre beaucoup d’argent à cause de moi. Je m’en voulais terriblement. Je ruminais. Rico avait fini par me demander ce qui n’allait pas. Je lui ai dit que la mairie préemptait la maison que je voulais acheter, et que la famille du propriétaire allait se faire voler à cause de moi. Il m’a demandé si je tenais beaucoup à la maison. J’ai répondu oui. Quelques jours plus tard, Rico m’emmenait à la mairie et j’expliquais mon cas à l’élu qui avait fait jouer la préemption. Il m’a écouté poliment, m’a dit qu’il allait voir ce qu’il était encore possible de faire, et on s’est quittés. En sortant, j’ai dit à Rico que le type nous avait « bourré le mou » et qu’il ne se passerait rien. À ma grande surprise, il m’a soutenu le contraire. Il m’a demandé si j’étais disposé à faire tout ce qu’il fallait. Bien sûr que j’étais disposé à obéir à Rico d’autant plus que je le voyais mal se livrer à des activités illégales. Le lendemain, avec tous les papiers nécessaires, il m’a emmené me faire inscrire sur les listes électorales. Dans la voiture, il m’a demandé si

j’acceptais, aux prochaines élections, d’aller voter pour le candidat qu’il me désignerait. J’ai encore dit oui. Tout cela était pour moi tellement dérisoire, et semblait pour lui si important. Il a ri et il a téléphoné à quelqu’un. En six mois et quelques paperasses, je suis devenu propriétaire de la maison. J’étais redevable à Rico, et admiratif. Quand je lui demandais comment il avait fait, il me disait que je ne comprendrais pas, que la seule chose que j’avais à faire c’était de lui consacrer deux heures tous les trois ou quatre ans pour aller voter comme il me l’indiquerait. Oui, décidément c’était incompréhensible ! Comment si peu de chose pour moi pouvait signifier autant pour lui ? On en riait tous les deux. J’ai voulu, pour le remercier, faire quelque chose malgré les risques. Je savais que cette histoire de son frère et de sa nièce le minait doucement. Il allait toutes les semaines à l’hôpital psychiatrique, et je savais que c’était dur pour lui. Un matin, je me suis décidé. Je l’ai pris à part, on s’est assis et je lui ai dit de bien réfléchir à ses réponses, que j’avais des choses importantes à lui demander. Il a été inquiet, mais je l’ai rassuré. Il s’est assis.

— Rico, tu te souviens de l’histoire de la maison, quand tu m’as aidé ?

— Oui, je me souviens surtout que tu dois de temps en temps m’obéir !

On a ri.

— C’est sérieux ce que je vais te dire. Tu te souviens aussi que je n’ai jamais compris comment tu avais fait, et que tu te moquais un peu de moi.

— Je me moque toujours de toi, tellement tu es ignare et naïf. On riait toujours !

— Rico, écoute-moi ! Je peux aider ton oncle et juste que tu acceptes de ne pas comprendre ce qui se passe. Exactement comme moi je l’ai fait. Et je vais aussi te demander de ne jamais en parler, à personne.

— Steve, je t’aime bien, mais qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je vais les guérir. Il m’a regardé, incrédule, et il a pensé que moi aussi, je commençais à déraper dans ma tête.

— Ne te pose pas de questions inutiles, ni sur toi ni sur moi. Si tu veux qu’ils guérissent, tu m’emmènes les voir, c’est tout.

— À mon avis, tu es devenu fou, mais comme je t’aime bien, je vais le faire. Franchement, je ne te crois pas, mais ça va les distraire un peu, de voir d’autres bobines que la mienne.

— Écoute-moi bien, Rico ! Tu penses ce que tu veux, ça n’a aucune importance. Tu m’emmènes, et je ne te demande que le silence sur ce que tu vas voir, et de ne jamais mêler mon nom à cette affaire.

Voilà, on y est allés. J’ai dit à Rico que j’allais les guérir, qu’ensuite je partirais vite et que c’était lui qui devrait alerter les infirmiers, sans faire mention de ma présence. Il devait juste dire qu’ils avaient changé et qu’il fallait les examiner. Rico me regardait bizarrement. Que moi, quelqu’un qu’il considérait comme équilibré puisse en arriver à monter des bobards pareils, ça lui semblait invraisemblable. C’était un après-midi ordinaire. Quand on n’est jamais allé chez les fous, on est vite perturbé par leur apparente absence de conscience. Les vrais fous ne sont pas ceux que l’on voit dans les films, de brillants esprits sympathiques. Ce que l’on voit vraiment, c’est leur regard vide et la bave qui leur coule des lèvres. Et le plus atroce, c’est qu’ils ressemblent à monsieur ou madame Tout-le- monde, et donc à nous. J’y étais déjà allé plusieurs fois, et je ne pouvais m’empêcher de leur recomposer le visage qu’ils auraient eu sans la folie, et cela me rendait ces visites pénibles.

On est entrés dans l’hôpital, je regardais par j’ai entendu Rico qui leur parlait. Je les ai vus qui se tenaient la main, face à face, et qui se regardaient dans les yeux.

Je me suis approché, Rico leur demandait des nouvelles, ils l’ont regardé, les yeux perdus dans le vide. Rico se comportait comme s’il s’agissait de gens normaux. Il m’a présenté. Ils ne m’ont même pas vu.

J’ai dit à Rico que je m’occuperais d’abord de yeux et je me suis concentré. J’ai posé ma main sur son cou. C’était inutile, mais j’étais plus à l’aise en la touchant un peu. J’ai laissé la chose entrer en elle. Cela a duré quelques minutes, et la chose est ses bras. Il pleurait, il pleurait, comme jamais je n’avais vu un homme pleurer. Je les ai laissés ensemble et j’ai pris la main du père. La chose est partie encore, et elle est revenue. Le père s’est tourné, m’a regardé en souriant, et dans ses bras que j’ai bien cru qu’ils s’étaient fait mal. J’ai dit à Rico que je partais. Je ne suis pas sûr qu’il m’ait entendu.

Une semaine plus tard, le père et la fille sortaient de l’hôpital et s’installaient provisoirement chez Rico.

Ils devaient encore faire l’objet de soins réguliers quelque retard par rapport aux enfants de son âge, mais les médecins disaient qu’elle devrait tout rattraper. Le père reprenait ses repères. Son fils Pascal est venu, ils se sont embrassés. Le gamin et le père se sont serrés longtemps dans les bras l’un de l’autre et puis les enfants sont allés jouer ensemble.