Sept femmes
Quel est le prix à payer quand on ne veut pas vivre dans la norme ? Pourquoi est-il si élevé ? Pourquoi devrais-je me soumettre à toutes ces règles absurdes qui nous gouvernent ? Je regarde ce fatras de codes de conventions antiques avec mépris. Toute une artillerie fabriquée pour des époques révolues et que par esprit moutonnier, on ne remet pas en cause. Je vomis cette époque qui, au lieu de nous libérer, nous entrave. Nos enfants, un jour, ne manqueront pas de nous juger avec la plus extrême sévérité pour cet aveuglement liberticide. Plus jeune, je m’étais soumis, mais les braises de ma révolte couvaient sous les cendres dont on voulait recouvrir ma vie. Je m’étais tu. Il n’est pas dit que celui qui obéit d’habitude continuera toujours à obéir.
J’ai toujours considéré que c’était mon désir qui devait construire et constituer mon univers et je voulais détruire les autres réalités. Je voulais inventer un monde nouveau, pas pour les autres, juste pour moi. Moi aussi, j’attendais activement un Grand Soir, mais celui-là ne concernait que ma propre personne. Vivre sans les autres, je savais que c’était un risque, mais je voulais le prendre, ma vie en valait la peine.
Oui, comme Barbe bleue ! Mais contrairement à ce que nous dit le conte, moi, je n’avais pas de barbe et au mieux, elle aurait été blanche. Par contre, comme le sulfureux personnage de Perrault, j’ai un grand château enchâssé dans une belle et magnifique propriété. J’ai même, comme le grand homme, un donjon. S’il y avait eu une sœur Anne, elle aurait pu sans problème monter en haut de la tour, regarder dans le lointain et s’écrier avec toute la désolation convenue qu’elle ne voyait au loin que « le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie ».
Oh, ce n’est pas moi qui ai eu cette idée un peu incongrue. La demeure qui est la mienne aujourd’hui avait été construite dans les années cinquante par un hurluberlu, un médecin du coin.
Un type qui avait acheté ces terres à une époque où le mètre carré de terrain ne valait pas grand-chose et il s’était fabriqué cette bâtisse au fil du temps. Il avait tout conçu sur plan, dès le début, mais il avait, faute de moyens financiers, construit l’ensemble par tranches. Ce n’est pas que le résultat était laid, loin de là, mais il sautait aux yeux que c’était là l’œuvre d’un original, voire de quelqu’un d’un peu dérangé. Il y avait là, un mélange de genre et d’époque tout à fait détonant. En plus du donjon avec ses créneaux, on y trouvait un cloître, un chemin de ronde, une salle d’armes, une immense cheminée, un pont-levis qui ne fonctionnait plus depuis longtemps. C’était pareil pour le moulin à eau et pour la forge qui elle n’avait même jamais servi. On pouvait aussi y trouver une oubliette, de nombreuses pièces secrètes et aussi un souterrain qui débouchait au milieu du parc, en dessous d’un petit pavillon de chasse. Un vrai délire, somme toute assez innocent et qui avait profité à une multitude d’entreprises du coin. Le type passait pour un foldingue sympathique et généreux, c’était comme une attraction pour le voisinage. Et puis, comme toujours, il y avait eu le départ des enfants, une femme qui tire sa révérence et une originalité de caractère qui s’accentue avec l’âge. Il était devenu de moins en moins sociable.
Tout cela avait rendu le château, comme tout le monde l’appelait, inanimé et sans vie.
Tout s’était accéléré lorsque le praticien avait pris sa retraite. C’était un médecin de quartier, suffisamment bon pour soigner la grippe, les petits maux de tous les jours, les longs congés de maladie que réclamaient ses patients et qu’il distribuait sans broncher. Les instances médicales avaient bien essayé, à l’époque, de le « recadrer », mais en pure perte. Elles avaient fini, de guerre lasse, par concentrer leurs efforts sur des médecins plus jeunes et plus malléables. De toute manière, les malades qui venaient encore le consulter s’étaient peu à peu évaporés à cause de son caractère. Après la retraite, il ne restait plus dans la vaste demeure que son concepteur, et un jardinier. Un homme à tout faire qui lui aussi vivait seul dans un petit pavillon à l’entrée de la propriété. À la mort du constructeur des lieux, ses enfants arrivèrent par le premier avion, assistèrent aux obsèques, firent le point avec le notaire chargé de la succession et d’un commun accord, ils mirent en vente les terres et les bâtiments. La paperasse étant réglée, ils gagnèrent l’aéroport après s’être attardés sur l’île moins de quarante-huit heures. Ils avaient intégré depuis longtemps ce qu’on appelle
maintenant les élites mondialisées et ils n’imaginaient pas s’enterrer dans une île aussi petite que lointaine et si mal desservie en moyens de transport.
Comme les charges fiscales qui pesaient sur le domaine exigeaient de son propriétaire une situation financière hors norme, je crois que j’ai été le seul à répondre à l’offre de vente. Plus jeune, j’avais hérité d’une fortune assez considérable et après avoir usé et abusé des plaisirs de ce bas monde, je m’étais résolu à me poser définitivement. J’avais atterri dans cette île du bout du monde, parce que je voulais rompre avec un milieu et un mode de vie dont j’avais « fait le tour ». Dans cette île perdue, on était en France, avec les mêmes chaînes de télé, les mêmes marques de voitures et les mêmes lois, mais on était loin et ailleurs. Je ne sais pas si je serais resté, sans les liens qui m’ont « amarré » à cette propriété. Son charme, les espaces du parc et puis le pari de tout remettre en état, et de l’aménager à ma façon, m’avaient emballé. J’avais donc acheté le bien pour un prix dérisoire, en regard de ma fortune et une année plus tard, j’en avais terminé avec les aménagements que j’avais voulu apporter. Voilà, j’étais chez moi ! Je vivais seul par désintérêt pour mes congénères, que je tenais à distance et en piètre estime.
Internet me permettait de continuer à vivre avec les autres sans en subir les contraintes et les compromis que la vie en commun ne finit pas de vous imposer. C’est donc sur la Toile que j’ai fait la connaissance de ma première femme. Elle s’appelait Lucie, et malgré une taille moyenne, elle ne manquait pas de piquant. Je l’ai fait venir, avec une certaine gêne, n’étant pas débarrassé totalement du poids de la culpabilité que mon éducation judéo-chrétienne faisait peser sur mes épaules. Et puis comme tout se passait bien et que Lucie était d’un caractère arrangeant, j’ai fini par me laisser séduire par Sabrina. Chacune disposait de ses espaces privés et il n’y avait donc pas de perturbations, sauf celles qui foisonnaient dans mon imagination. Par la suite, il y a encore eu Sakuri, Mae, Jill, Elsie. Soléna a été la dernière. Quelle époque merveilleuse de ma vie ! Bien sûr, il y avait parfois quelques disputes, mais il s’agissait plus de jeux que d’agressivité. J’ai vécu une période heureuse avec ces sept femmes et les embarras des débuts ont eu vite fait de disparaître. Peu à peu, je me lassais de l’une ou de l’autre. Depuis plusieurs mois, elles n’étaient plus que trois à « faire et défaire » mon lit.
Je savais bien que je vivais hors des normes et que si jamais mon mode de vie était connu, il serait condamné vertement. Je n’arrivais pas à avoir honte. Non seulement je ne me voyais pas comme un déviant, mais j’imaginais que dans un futur proche, je deviendrais la norme. Cela me rassurait et je vivais comme ça sans me poser trop de questions. Au début, j’étais régulièrement rattrapé par les affres du doute, et puis cela s’est espacé.
Tout a dérapé à cause de la nouvelle femme de ménage. L’ancienne, celle dont je m’étais contenté contre vents et marées depuis tant d’années, avait eu le mauvais goût de tirer sa révérence en plein milieu du banquet de mariage de sa fille. L’affaire avait fait grand bruit dans le village et ému les commères du quartier à qui cela avait fourni un sujet inépuisable de conversations. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul, et une aussi grande propriété exige un entretien de tous les jours. Rapidement, une nouvelle femme de ménage a été recrutée. Je ne l’ai pas vraiment choisie. Elle m’avait été recommandée par le service de placement de la paroisse, et je dois dire que techniquement, il n’y a rien à lui reprocher. Le responsable paroissial, à qui j’avais téléphoné pour lui demander de me trouver une remplaçante,
m’avait rappelé le lendemain en me proposant Céline. Il disait qu’elle était veuve, que ses enfants étaient tous installés et que si elle me convenait, je pouvais être certain qu’elle resterait longtemps à mon service. Il ajoutait que contrairement à ce qui se passe avec les jeunes femmes, je n’aurais pas à craindre un déménagement intempestif pour cause de mariage. Elle n’était pas voleuse non plus, elle était juste un peu curieuse. Il aurait été bien inspiré de dire : maladivement curieuse. Évidemment, à chacun son jardin secret, et personne n’aime voir des gens violer son intimité. Il y avait donc des espaces, dans le château, qui lui étaient interdits. Soit pour des raisons qui me sont personnelles, soit pour des motifs de sécurité. Par exemple, j’aime les chiens, particulièrement les chiens de grande taille, et j’en avais une dizaine qui littéralement hantaient le parc. Avec leur grandeur et leur agressivité, je m’étais acheté à bas prix et pour mon plus grand plaisir une sécurité maximale. De plus, ils m’aimaient comme jamais un être humain ne m’avait aimé. Je dois reconnaître que moi-même, je n’avais jamais aimé autant un être humain que mes chiens. Même les bébés n’ont qu’une hâte : se sortir des liens qui les unissent à leurs géniteurs. C’est la vie, il faut bien être autonome.
Mes chiens, eux, leur idéal, c’était la dépendance. C’est un lien brut, franc et absolu. L’envers du décor, c’est que personne ne pouvait circuler librement dans la propriété sans ma compagnie ou celle d’un des deux gardiens. J’avais observé, d’ailleurs, que lorsque l’intrus s’immobilisait jusqu’à notre arrivée, il s’en tirait sans blessure. Par contre, s’il lui prenait l’idée de fuir, de continuer ou de les affronter, le malfrat se faisait mordre cruellement. Or il se trouve que Céline, la femme de ménage, n’étant ni assez ancienne parmi nous, ni spécialement appréciée de la meute, je lui avais interdit l’accès du parc. Je dois dire que cette interdiction-là, elle n’avait jamais eu la folie de vouloir l’enfreindre. Par contre, j’avais remarqué à plusieurs reprises que durant son temps libre, elle montait dans le donjon et détaillait longuement l’ensemble du parc. Ce qui lui était interdit à cause de l’escalier intérieur qui demandait de lourdes réparations. Je lui avais aussi défendu l’entrée de mes appartements privés. Comme on le verra plus tard, elle n’a eu de cesse de chercher la cachette de la clé et par la suite, profitant de mon absence, d’entrer dans la zone interdite. Ce midi-là, je rentrais de mon club après ma séance de tir hebdomadaire. Une de mes rares activités sociales. J’étais venu au tir par un
médecin, un cardiologue qui m’avait fait un tableau merveilleux de cette activité que je trouvais guerrière. Il m’avait harcelé pour que je l’accompagne une fois à une séance, pour voir, disait-il. J’avais été conquis tout de suite. Rapidement, je m’étais installé un stand de tir dans la propriété et j’avais acheté plusieurs armes. Je continuais les séances du mardi au club, parce que c’était un moyen d’apprendre pratique et efficace. J’observais que si les chasseurs parlaient beaucoup, les tireurs étaient plutôt des silencieux. Cela me convenait parfaitement.
En arrivant ce jour-là, j’ai trouvé Céline effondrée, me suppliant de lui octroyer une après- midi de congés parce qu’une personne de sa famille avait eu un accident. C’était une histoire assez confuse dans laquelle j’ai évité de trop m’aventurer. Ce qui était évident, c’était son trouble. Je lui ai accordé l’après-midi et j’ai demandé à l’un de nos gardiens de l’accompagner jusqu’au portail. Tout cela ne m’a pas mis de bonne humeur, parce que ses explications et son départ précipité m’apparaissaient de plus en plus comme étant autant de « mensongeries », comme on dit dans le pays.
C’est en me retirant dans mes appartements que j’ai remarqué que la porte d’un des placards était mal refermée. Le temps que je me pose la question à moi- même, la lumière s’est faite dans ma tête : la femme de ménage s’était introduite ici, elle avait désobéi. J’ai appelé les gardiens pour leur signifier qu’il fallait désormais interdire l’entrée à la fautive et j’ai téléphoné à la paroisse pour leur demander de reprendre leur protégée, étant prêt à verser les indemnités nécessaires pour m’en débarrasser.
Le lendemain, j’en étais aux mesures à prendre pour la faire remplacer quand l’interphone du poste du portail a bourdonné. J’ai décroché et l’un des gardiens m’a informé de la présence de gendarmes. Ils exigeaient de me voir toutes affaires cessantes. J’en ai été surpris. Je n’ai pas vraiment eu le temps de me poser des questions sur la raison de leur venue : ils avaient déjà investi en nombre la grande salle commune. Le gradé qui menait la troupe s’est présenté et m’a informé que sur commission rogatoire, il me signifiait ma garde à vue et le commencement d’une perquisition. Au début, j’ai pensé aux armes que j’avais en ma possession, dont certaines, des armes de guerre, étaient interdites à la vente.
Comme ils ne s’intéressaient pas au stand de tir, un peu en retrait au fond de la cour, et qu’ils stagnaient tous dans le château, j’ai compris que le problème n’était pas là. Ils ont fouiné partout avec leurs sales mains, dérangé tout sans ménagement et sans rien remettre en place. J’ai vécu tout ça avec la nausée. Je n’ai rien dit, je suis resté poli, j’ai laissé faire. Une haine féroce, comme jamais je n’en avais connu avant, m’a envahi. Ils ont cherché partout pendant plus d’une heure, manifestement en vain. Les couloirs du château sont tous semblables et ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cherchaient. J’ai compris que le gradé téléphonait au juge pour lui dire où en était la procédure et lui demander ce qu’il convenait de faire. Alors, ils m’ont interrogé sur tout et sur rien. Sur mon état civil, sur le personnel du château, sur son ancien propriétaire, sur les plans du bâtiment. Ça a duré presque deux heures sans que je sache pourquoi ils étaient là. Ils ont fini par cracher le morceau en me demandant des nouvelles de la femme de ménage. J’ai compris alors que c’était elle qui était allée me dénoncer la veille, dans l’après-midi, après avoir visité mon cabinet privé. Alors le feu roulant des questions s’est amplifié.
Est-ce que je reconnaissais l’existence de pièces secrètes ? Avais-je interdit à la femme de ménage l’accès à cette partie des bâtiments en particulier ? Tout cela m’était insupportable, d’autant que l’autre tapait ma déposition avec ses deux doigts dans un français approximatif. C’est vrai que je renâclais, que je biaisais. Et je comprends que le chef ait été convaincu de ma mauvaise foi et de ma culpabilité. Il s’est éloigné un instant avec son téléphone portable, puis il est revenu me dire que le parquet demandait mon passage devant un juge d’instruction et que je devais m’attendre à être incarcéré le jour même. Je me suis entêté, le juge m’a mis sous mandat de dépôt, c’est-à-dire en prison préventive dans l’attente du procès.
Qu’on me comprenne bien. Je sais bien que je suis un marginal, je l’ai toujours été. Je suis né avec une cuillère d’argent dans la bouche et, devenu adulte, on pouvait aussi y trouver les fourchettes, les couteaux et le reste. On sait que l’argent va à l’argent et comme je n’ai jamais dépensé plus que ce que je gagnais et que j’ai fait des placements judicieux, ma fortune n’a cessé d’augmenter au fil des ans. À peine est-elle écornée par les prélèvements obligatoires et autres
ponctions fiscales, puisque l’essentiel de mes avoirs, sur les conseils avisés et intéressés de mes banquiers, barbote gentiment dans les eaux troubles des paradis fiscaux.
Alors oui, ma vie ne ressemble pas à celle des autres, oui, je fais des choses, j’ai des pratiques que la majorité des gens condamnent. C’est comme ça ! On est le fruit de son histoire et de ses rencontres et ma jeunesse a été riche en relations de toutes natures. En aucune façon, je ne me considère comme un délinquant.
Ce n’est que le lendemain que j’ai réalisé l’ampleur des dégâts et que je me suis résigné à collaborer avec cette juge prétentieuse et ce chef de police arrogant. J’avais réussi à me procurer les journaux et après les avoir lus, j’avais compris pourquoi le regard des autres détenus et du personnel pénitentiaire était si lourd sur moi. Les quotidiens faisaient leur une sur le même sujet. On y voyait des photos de mon visage en gros plan. Le nouveau visage de l’horreur ! Pour résumer, il s’agissait dans la presse de raconter l’arrestation et l’incarcération d’un nouveau Barbe bleue. « Des témoins fiables », ayant rapporté avoir vu dans une des pièces du château des corps de femmes accrochés à des crochets de boucher. Les forces de l’ordre racontaient leur
mobilisation immédiate pour empêcher le tueur en série de faire disparaître les corps.
Je ne me soucie guère de ma réputation, par contre je me soucie beaucoup de mon emprisonnement et de mes biens. Quand j’ai appris qu’ils voulaient détruire la demeure pierre par pierre, j’ai fait savoir au juge, dans la journée même, que j’étais disposé à faire des révélations. J’ai été entendu deux jours. Je sais que ça participe au mécanisme destiné à affaiblir les prévenus qui ne veulent pas collaborer et à casser mentalement les autres. La préventive, dans notre pays, c’est un moyen de pression dont les juges usent et abusent pour arriver à leurs fins. La prison est un tel traumatisme que je confirme la validité du calcul. Dans mon cas évidemment, c’était tout à fait inutile. Je suppose que je payais ainsi ma non- soumission à l’appareil judiciaire.
Le juge était une femme. La cinquantaine, les cheveux mi-longs avec une frange épaisse. Je me suis toujours méfié des femmes à frange. C’est un artifice qui est destiné à cacher une grande partie de leur visage et quelquefois leurs yeux. J’avais la même détestation pour les femmes à frange que pour les hommes à barbe. Quand on se masque le visage, c’est qu’on a quelque chose à dissimuler.
Pas de chance, ma juge avait une frange et il n’était pas difficile de trouver ce qu’elle avait à cacher : une amertume générale envers la vie et les hommes en particulier.
Même sa bouche s’était affaissée aux commissures, tellement elle avait fait de mimiques de dégoût durant sa vie. Ce dégoût ne trouvait pas son origine dans les affaires qu’elle avait été amenée à traiter, non ! Il était évident qu’elle faisait partie du lot de ces femmes qui, plus jeunes, avaient fait le choix d’une belle carrière professionnelle et qui ensuite avaient attendu le prince charmant. Celui-ci se faisant désirer, ces filles, par ailleurs intellectuellement remarquables, finissaient par se marier avec un type qui leur donnait un ou deux enfants et puis, peu à peu, tout devenait mesquinerie et tromperie. Elles divorçaient et, leur vie durant, vomissaient le genre masculin. Pourtant, personne ne les avait empêchées de voir que dans ce monde d’aujourd’hui, les anciens codes ne fonctionnaient plus, qu’il n’existait pas de princes charmants, que le mariage était un contrat à durée déterminée et qu’on n’était pas obligé d’avoir des enfants. Elles n’avaient même pas l’excuse de l’inculture ! Et au lieu de s’en prendre à elles- mêmes et à des parents conformistes qui leur avaient donné une éducation sentimentale inadaptée, elles préféraient toutes, poussées par la
même paresse coupable, accuser les hommes. Fastoche ! La même remontrance peut être faite à une quantité de misogynes indécrottables. Ces hommes qui, n’ayant pas le courage d’ouvrir les yeux sur notre époque, se contentent par nonchalance de reproduire les schémas dépassés de leurs grands- parents et qui, au lieu de mépriser leur aveuglement et leur couardise, trouvent plus confortable de s’en prendre aux femmes.
Moi, je m’étais extrait des codes du vieux monde. Je n’étais pas certain d’avoir trouvé tous les nouveaux comportements utiles à la survie dans ce monde d’aujourd’hui, mais j’en avais suffisamment pour vivre tranquillement et sans aigreur. Je suis allé voir la névrosée en robe noire. Je lui ai dit que j’étais disposé à la laisser accéder à mon cabinet privé, que les enquêteurs n’avaient pas été capables de trouver. Rien de plus ! Elle m’a regardé, l’air triomphant. J’étais maté ! Force restait à la loi, et la loi c’était elle ! Elle jouissait littéralement ! Deux jours de plus au cachot. Elle me punissait pour me rendre plus docile encore. Plus docile que docile, quoi ! On se serait cru sur un tournage publicitaire.
Malgré ma situation, je ne pouvais m’empêcher de rire sous cape. Encore deux jours, et on m’a sorti de ma cellule et promené accablé de chaînes et sous les flashs des journalistes. On s’est rendu sur les lieux. J’ai ouvert la porte de mes appartements privés. Cinquante fois, ils étaient passés là sans deviner quoi que ce soit. J’ai fait jouer le mécanisme de la pièce secrète. Il y avait une faible lueur au fond. On entrevoyait des formes le long des murs. La lumière était suffisante pour deviner qu’il s’agissait de corps suspendus. J’ai fait exprès de ne pas allumer la lampe principale. La juge était pâle comme la mort. Elle ne tenait debout que par orgueil. Elle a soufflé un grand coup, est restée un moment avec le commissaire chargé de l’enquête qui l’avait suivie avec une puissante lampe torche. J’entendais comme de petits cris d’horreur sur le ton des aigus et brusquement les mêmes bruits sont descendus dans les graves. Elle est sortie sans me regarder. Elle est allée s’asseoir. Sa greffière est venue lui apporter de l’eau. Elle est restée un moment silencieuse à regarder l’évier de la cuisine. Personne n’osait la déranger.
Le commissaire me regardait avec de la haine à l’état pur dans les yeux. Je mettrais ma main au feu que jamais il n’avait haï quelqu’un autant que moi. C’était mon tour de jouir sur place ! Je cachais mon bonheur derrière un petit sourire anodin. La juge m’a appelé. Pendant une heure, je lui ai raconté le minimum qu’elle avait à savoir sur la vie que je menais. Au début, j’étais mal à l’aise et gêné. Mais plus je racontais et plus je la voyais s’effondrer, et plus mon plaisir grandissait. J’incarnais la fin de son monde, le mal absolu. Et plus je lui disais que j’étais un précurseur et que bientôt je deviendrais la norme, et plus elle se dissolvait. Pauvre petite juge idiote qu’on avait remplie de certitudes pour mieux l’utiliser, esclave consentante et enthousiaste de l’oppression du patriarcat. Elle était recroquevillée sur son siège. Puis ils sont partis, comme qui dirait, un peu plus pâles qu’en entrant. En passant devant le responsable de l’équipe de l’enquête scientifique qui attendait depuis plus d’une heure, emmitouflé dans sa tenue blanche, elle a dit :
— Ce ne sont pas des femmes, ce sont des dolls, des sex toys, quoi ! Ce type vit avec des poupées anatomiques, il leur parle, boit le thé avec elles, leur raconte des histoires, les habille, les déshabille, dort et couche avec.
La juge, malgré son dégoût pour moi, a eu à mon égard quelques mots en sortant, qu’elle voulait polis. Son activité professionnelle, faite pour l’essentiel de la fréquentation de la lie de la société, avait sans doute ajouté au marasme de sa vie personnelle. Elle ne trouverait désormais de satisfaction que dans la poursuite et la détestation de l’humanité. Était-il besoin d’en rajouter ? Au fond, je la plaignais. Elle me vomissait, parce que non seulement je lui enlevais « sous le nez » l’affaire qui devait couronner sa carrière, mais en plus je l’avais couverte de ridicule. Maintenant, elle était contrainte, sous le ricanement et les sarcasmes de ses confrères, d’engager une procédure de mutation. Lorsque je lui ai demandé pourquoi on n’avait pas interrogé la femme de ménage pour savoir où se trouvaient les fameuses pièces secrètes, elle m’a répondu qu’après sa déposition, la femme avait été internée en asile psychiatrique. Personne n’avait rien pu en tirer, et les médecins s’opposaient à ce qu’on la fasse revenir sur les lieux puisqu’ils étaient à l’origine de ses troubles. Pauvre femme victime de ses propres turpitudes ! Je lui en veux parce qu’elle a compliqué ma vie et que plus encore qu’avant, je vis en reclus. En même temps, je la plains. Elle n’aura pas les moyens financiers de se rétablir, ni dans sa santé, ni dans le regard des autres qu’elle ne pourra jamais fuir.
Parce que je suis un privilégié, je me suis offert la vie que je voulais. Je l’ai achetée cher. Je n’ai reçu de mes contemporains que l’opprobre. J’y vois l’hommage du vice à la vertu. Je leur pardonne leur étroitesse d’esprit, leur aveuglement stérile et leur couardise consentie. Je ne veux pas me donner la peine supplémentaire de les honorer de mon mépris.