« Lechien »
C’est l’histoire d’une petite fille avec une robe à fleurs bleues et un grand col blanc qui lui fait joliment le tour du cou. Assurément, la robe fait un peu démodée, mais on suppose que la petite fille s’en moque. Ça se voit à ses yeux rieurs. Elle s’appelle Louise. Même son nom est un peu vieillot. La petite fille n’aime pas son prénom, mais pas plus que tout le monde. Qui aime vraiment son prénom ? Quand elle joue avec ses amies, elle veut qu’on l’appelle Lucy. Toutes ses copines ont un nom de jeu. Qui s’en soucie ? C’est possible qu’elle ait déjà eu ses sept ans, l’âge de raison, parce qu’elle distingue parfaitement le vrai du faux. Bien sûr, un adulte peut encore lui raconter des fariboles et lui faire croire que c’est vrai, mais elle sait bien quand elle ment, elle. Le chien, c’est sûr, lui, il est à la page et il est adulte. On grandit vite quand on est un chien. Il y
a eu un temps où il était un bébé tandis que la petite fille était déjà un peu grande. Et puis il l’a rattrapée, et maintenant, c’est vraiment lui le grand. Il a de longs poils blancs qui le font apparaître comme mal coiffé et des oreilles bien dressées et vives. Comme tout le monde, il a son numéro de répertoire gravé dans celle de droite. Il a aussi un collier avec son nom sur un pendentif en argent. C’est sûr que les parents de la petite fille n’aiment plus ce chien qui laisse de grands poils partout dans l’appartement, mais enfin, ils aiment la petite fille. Le chien aussi aime la petite fille, et plus que ses parents. Beaucoup plus. Les parents ne peuvent pas l’aimer autant qu’ils auraient voulu. Bien sûr qu’ils ont rêvé de l’aimer comme dans les films, mais ils sont trop occupés à travailler pour payer les dettes et finir le mois. C’est important de ramener de quoi vivre à la maison. Les parents ont bien quelques soupçons, mais par lâcheté ils font semblant de ne pas voir que le lien qui les unit à la petite fille est bien plus ténu que celui qui lie l’enfant et le chien. Jamais personne n’en parle. Ni le chien, ni la petite fille, ni les parents. C’est comme ça, et tout va bien. La seule qui sache tout, c’est la petite fille. Elle sait que quand elle est partie, la mère marmonne contre le chien. Elle le sait, puisque le
chien lui raconte tout. Elle ne dit rien parce que le chien minimise les coups qu’il reçoit et fait de son mieux pour s’accabler des petites erreurs qu’il commet et qui provoquent le courroux de la mère. De toutes les façons, elle le frappe même s’il n’a rien fait. Ce n’est pas de sa faute, elle a ses problèmes de grande personne et il vaut mieux ne pas s’en mêler. Pourtant, elle pleure si on voit des animaux maltraités à la télévision ! Mais ce n’est pas pareil. Dans les films, tout est romancé. La femme, elle, voudrait bien vivre comme dans les films, mais en vrai ce n’est pas ce qu’elle vit. Elle a des soucis.
La petite fille a toujours appelé l’animal elle ne savait pas lire. Elle n’a jamais utilisé le vrai nom du chien, si bien qu’à la maison tout le monde a fini par l’appeler comme ça. Personne ne se souvient plus très bien du nom qui lui avait été donné au chenil. Et lui, il était bien trop petit à ce moment-là pour se souvenir de quelque chose. Sa chienne de mère, c’était un animal abandonné. Elle était née dans une famille qui ne pouvait pas la garder, ni elle ni ses huit frères et sœurs. Quand il y en avait un ou deux, la maîtresse faisait très attention aux familles qui adoptaient les petits de sa chienne préférée, mais là il y en avait
huit ! Elle avait plutôt cherché à s’en débarrasser, mais au dernier moment elle n’avait pas eu le courage de les étouffer. C’était un moment de sa vie où tout était remis en cause, elle déprimait et n’avait de courage à rien. Enfin, elle s’occupait bien de l’animal. Elle avait permis à la chienne d’avoir trois portées et maintenant elle avait décidé que c’était la dernière. Sa bête, c’était une bâtarde et il était difficile de lui faire avoir de beaux chiots. La dernière de la portée, elle avait songé un temps à la garder. C’était une petite chienne fragile qu’il avait fallu alimenter au biberon. Elle l’avait appelée Sweetie. Comme les autres, elle avait été vaccinée. C’était la plus mignonne de la portée, mais personne n’en voulait parce qu’elle était la plus chétive et l’on s’imaginait bien qu’elle avait eu des problèmes quand on la voyait au milieu de la bande. Pour finir, elle avait été la dernière, la seule à ne pas avoir été adoptée. Sa mère ne s’en occupait plus et lui donnait quelquefois des coups de crocs pour la tenir à distance. Sweetie avait passé les cinq mois, quand l’homme est passé la prendre. Le bouche-à-oreille au bureau. Le type était parti avec la petite chienne, et là où elle était née, on avait commencé à l’oublier. Au début, tout s’était bien passé. Sweetie était adorable et joueuse, et la femme s’amusait bien avec elle. Et puis le bébé était né, et la femme avait
détourné son regard. En quelques semaines, Sweetie s’était retrouvée dans la cour, plus ou moins abritée par une niche qu’avait bricolée le père qui ne la regardait plus qu’avec tristesse. La petite chienne était devenue comme un reproche vivant, la preuve toujours renouvelée de leur ingratitude et de leur manque de cœur. La femme s’est mis en tête que c’était dangereux pour le bébé, à cause des microbes, et un jour elle a déclaré que la bête avait voulu mordre leur enfant. C’était bien sûr un mensonge que la femme avait fabriqué dans sa tête, mais maintenant elle y croyait dur comme fer. C’était la deuxième fois qu’elle se faisait abuser aussi manifestement par ses instincts. La première fois, c’était quand elle oubliait de prendre la pilule, si bien qu’elle a été enceinte alors qu’elle n’avait « jamais manqué une seule fois » de la prendre. Elle s’était fâchée avec son mari et le médecin de famille. En réalité, depuis un moment déjà, elle déposait la pilule sur le lavabo et sortait tout de suite le linge de la machine. C’était les bras les plus encombrés possible qu’elle faisait disparaître le contraceptif dans le ballot de la maison. Évidemment que c’était son inconscient qui le faisait exprès. Dans sa tête à elle, elle avait bien avalé le cachet et d’ailleurs, sur la plaquette, aucun jour n’était rempli. Dans ces moments où son esprit
se dédoublait, elle, si douce, devenait agressive et méchante. On ne joue pas avec les ressorts immémoriaux de l’espèce. Dès qu’elle a été enceinte, elle n’a plus jamais répété cette manœuvre absurde avec le linge qu’elle sortait de la machine à laver.
Pour Sweetie, ça a été pareil. Quand le mari est entré, l’atmosphère était à couper au couteau. La femme s’est mise à pleurer en racontant l’agression dont le bébé avait été victime. Le mari a bien compris à ce moment-là qu’il ne pouvait pas être question de discussion sur la véracité de ces déclarations. Il a dit oui à tout et a ajouté qu’il allait s’occuper de l’animal pour que le calme revienne. Une fois ce point acquis, tous les bons souvenirs ont eu le droit de refaire surface et la femme l’a supplié d’être gentil avec la bête et de ne pas lui faire de mal. Quelques instants après, elle pleurait un peu et se consolait à l’idée d’avoir protégé son enfant. L’homme a fait entrer Sweetie dans la voiture, la chienne était contente, cela faisait bien longtemps que cela n’était pas arrivé. Une centaine de kilomètres plus loin, la chienne est sortie, elle est allée dans l’herbe, et quand elle est revenue, il n’y avait plus de voiture. Le mari, en rentrant, avait l’âme salie.
Il a fait bonne figure, s’est occupé du bébé. Quelques jours plus tard, à propos de Sweetie, sa femme lui reprochait gentiment son manque de cœur et sa brutalité. Il n’a rien dit. Il y a des sujets qu’il vaut mieux éviter pour que règnent la paix et la concorde. Il se disait en lui-même que malheureusement la responsabilité de cette belle tranquillité reposait toujours sur les mêmes épaules. Pendant quelques jours, Sweetie a erré à la recherche de la voiture, de la maison, des parents et du bébé. Elle avait beau ouvrir en grand ses narines, aucun effluve ne lui parvenait. Il a bien fallu manger et boire. Elle s’est rapprochée d’une bande de chiens errants qui n’ont pas voulu d’elle et qui l’ont durement mordue. Quelques jours après, elle était en chaleur, et elle a pu manger à sa faim et rester en marge de la bande. Elle survivait en mangeant ce dont les autres ne voulaient pas. Pour tout dire, elle dévorait n’importe quoi, l’essentiel étant d’essayer de remplir son estomac pour nourrir la deuxième faim qui maintenant lui mangeait le ventre. Un soir, elle a volé un sachet de gros papier marron dans lequel il y avait une odeur. Elle est arrivée à s’éloigner de quelques pas, et on la poursuivait. Elle s’est faufilée dans un trou, et est sortie de l’autre côté du mur, les cris diminuaient et son allure aussi.
On n’entendait plus rien, elle s’est arrêtée. Sweetie s’est cachée et a déchiqueté le sac avec ses crocs et ses griffes. Elle a avalé tout son contenu et s’est éloignée du sachet. Un peu plus tard, un couple a retrouvé le sachet. Ils ont appelé le chien pendant de longues minutes. Sweetie les a bien entendus, mais elle est restée dans l’ombre. Depuis longtemps, elle savait qu’il n’y avait rien à attendre des hommes, qu’il fallait prendre et s’en aller. C’était ainsi, elle le savait. Elle sait plein de choses comme ça. Quelques heures plus tard, quand elle a vu le camion, elle a su que c’était pour attraper les chiens comme elle. Elle s’est cachée le mieux possible, ils ont attrapé un grand chien et elle a pu courir plus loin. Un des hommes a dû la voir, parce que juste après la capture du dogue, ils ont été après elle. Elle courait, mais avec faiblesse, le chiot dans le ventre avait tout dévoré sauf sa détermination.
Drôle de journée se disait Stan, le responsable de la fourrière ! Un peu plus tôt, deux inconnus étaient venus à la fourrière et lui avaient demandé d’effectuer une recherche dans l’urgence. Ils avaient décrit la chienne à Stan. Rien n’était clair. Ils ne connaissaient pas le nom de l’animal, qui n’avait pas de collier, et ils ne savaient pas si le chien était tatoué. Stan n’a pas voulu faire une sortie aussi mal cadrée.
Les deux inconnus ont alors sorti un carnet de chèques et ils ont fait un don à la fourrière particulièrement important. Stan ne s’est pas autorisé à refuser l’argent, ses patrons le lui auraient amèrement reproché. Il a fait préparer un autre camion pour une deuxième sortie dans le secteur concerné. Les deux inconnus s’étaient longuement entretenus avec le responsable de l’équipe pour décrire l’animal et la rue où il avait été vu pour la dernière fois. Stan s’est désintéressé de la question. Il avait le bilan de fin de mois à taper et il fallait le terminer avant le lendemain. Quand les hommes sont rentrés quelques heures plus tard, ils ont dit que les recherches pour la chienne n’avaient rien donné, mais qu’ils avaient ramené trois animaux. Stan a téléphoné aux deux inconnus, le soir, très tard, pour leur dire la nouvelle. Ils avaient l’air très abattus. Un mois plus tard, Sweetie n’arrivait plus à courir, et elle marchait quand elle a senti le lasso se serrer autour de son cou. Elle a un peu aboyé. Dans le chenil, on lui a donné un repas. C’était le dernier. Le lendemain, pendant sa visite, le vétérinaire l’a trouvée quasiment mourante, et il lui a fait par anticipation la dernière piqûre. C’en était fini de Sweetie. Elle n’avait pas beaucoup pesé sur cette terre.
dose mortelle. En vrai, elle était déjà en état de mort cérébrale quand il a vu le jour. Ce sont les mouvements réflexes de la mère qui l’ont expulsé et provoqué sa naissance. Il était le seul rejeton. Personne ne s’était douté que la chienne était grosse quand elle avait été piquée, sinon le vétérinaire aurait augmenté les doses de poison. Le responsable du camion est allé chercher Stan pour signaler le problème que posait cette naissance. Dès que Stan a vu la chienne étendue, il a su qu’il fallait tout de suite prendre les choses en main pour éviter de graves difficultés. D’abord, c’était manifestement la chienne recherchée par les deux inconnus, que le vétérinaire avait éliminée. Il a regardé le responsable du camion et lui a demandé ce qu’il en pensait. L’autre a été catégorique, il ne s’agissait pas de la chienne décrite par le couple. Stan était content et effondré. Content parce qu’il ne serait pas nécessaire de négocier le silence de cet abruti, et effondré de constater l’indigence technique des hommes qui l’entouraient. Il se tuait à répéter aux responsables des embauches que s’occuper d’une fourrière, c’est un métier et que la bonne volonté ne suffisait pas.
Il n’y avait aucun doute, c’était bien la chienne recherchée, mais il était plus simple de donner
raison au responsable, et c’est ce que Stan a fait. Il s’est promis à ce moment-là de passer le savon du siècle à cet incompétent pendant l’évaluation de fin de mois qui comme toujours se déroulerait en privé dans son bureau. Il fallait maintenant que Stan étouffe la faute du vétérinaire. Qui n’en fait pas ? Pour cela, il avait besoin du silence du responsable du camion. Le véto, c’était un type réglo, qui ne les taquinait pas inutilement. Dans le chenil, tout le monde craignait les visites des sociétés de protections d’animaux. Ils pinaillaient au lieu de les aider à mieux travailler. On aurait cru des enfants gâtés, tant ils se comportaient de façon infantile. On avait pour consigne de ne jamais les contredire, même quand ils débitaient des âneries au kilomètre. Heureusement, on pouvait toujours compter sur le vétérinaire qui, au besoin, montait au créneau pour les défendre quand il y avait des risques de dérapages. Stan a regardé dans la cage de Sweetie. C’était à vous arracher le cœur, on voyait ce chiot à peine né, à qui on n’avait même pas coupé le cordon ombilical, et qui essayait de téter le lait d’un cadavre. Il s’est pris de pitié pour cette petite vie qui hurlait devant le corps inerte de sa mère. Stan a fait le nécessaire et a dit aux hommes qu’il emmènerait
le chiot chez lui. Fin du problème avec le vétérinaire ! De ce jour, Stan s’est occupé du chiot jusqu’au moment où il a été sevré. Les autres le taquinaient gentiment sur cette faiblesse de jeunot qui ne collait pas avec sa carrière d’éliminateur. Stan, c’était un bon chef. Il était le plus compétent et ne se la jouait pas. Il voulait seulement que tout fonctionne normalement et, pour le reste, il n’était pas regardant. Tant qu’on ne s’amusait pas avec le travail, il laissait faire et dire. C’est vrai qu’il était un des plus anciens dans l’équipe de la fourrière municipale, et qu’il en avait éliminé des bêtes de toutes sortes, mais il était aussi vrai de constater que ce petit chien lui avait déchiré le cœur. Son statut, son expérience et sa carrure empêchaient les moqueries d’aller bien loin.
Le moment venu, il avait cherché une famille d’accueil, des gens bien, avec des enfants pour recueillir le jeune chien. Quand il a fallu se séparer du chiot, pour la première fois de sa vie, il a eu mal. Pendant des jours, il s’est reproché de l’avoir donné, et, plusieurs années après, il se souvenait du chiot avec une tendresse infinie. Il se rappelait aussi que, tout de suite, entre la petite fille et le chiot, le courant était passé. On pouvait dire que c’était un genre de coup de cœur, comme on dit un coup de foudre.
Quand Stan a vu le déclic entre la fille et le chien, immédiatement, il a su qu’il avait eu raison de sauver le chien. C’était la même chose, le même choc qui lui était arrivé, quelques mois plus tôt, quand il avait vu le bébé sorti du ventre d’une mère déjà morte et cherchant fébrilement sa mamelle. Confusément, il savait qu’il avait rempli une mission. On aurait dit une pièce de théâtre, un film où chacun devait tenir son rôle sans faillir, et que tout avait été monté d’avance pour que cette petite fille-là rencontre ce chien-là. Dès que les gens sont partis avec le chiot, Stan a su qu’il avait fait son devoir et qu’il allait s’en vouloir tout le reste de sa vie. Louise se doutait bien qu’il se passait des choses terribles quand elle était à l’école et que le chien restait avec sa mère. Elle devinait tout, même si Il ne voulait pas qu’elle soit triste. Un jour, quand elle est rentrée, il boitait et le chien a dit qu’il avait été bien puni d’avoir cassé un cendrier. Mais le soir au repas, elle a vu qu’il mentait, puisque la mère a raconté au père que c’était elle qui, en faisant la vaisselle, avait brisé le cendrier. feignait dormir.
Elle n’arrivait pas vraiment à le gronder parce qu’en fait c’était lui, le chien, qui en savait bien plus qu’elle, et sur bien des choses. Quand ils étaient ensemble, c’était elle qui questionnait et lui qui répondait. Ah, elle aurait tant voulu l’emmener avec elle à l’école, mais là-bas la maîtresse ne voulait pas qu’on vienne avec des animaux. C’est sûr, s’il l’accompagnait, elle serait la première de la classe, et peut-être même plus. Mais la maîtresse ne voulait pas. Elle avait bien essayé de l’emmener un jour de contrôle de maths, dans une espèce de grand sac, mais l’institutrice avait découvert le pot aux roses quand le chien s’était mis à gémir un peu trop fort. Elle avait été punie, et la maîtresse avait même demandé à ses parents de venir. Elle n’est pas méchante la maîtresse, seulement c’est une maîtresse. Toujours sérieuse, toujours à cheval sur tout et avec un air sévère qui ne la quittait jamais. C’est certain, la maîtresse devrait avoir un chien. Il lui apprendrait à vivre. Je sais qu’elle est malheureuse, c’est le chien qui me l’a dit. Elle est trop grosse, et personne ne veut d’elle. Plus jeune, elle était jolie avec de beaux cheveux, mais les grossesses l’ont abîmée, et puis il y a eu ces sacrées hormones. Elle est très enrobée maintenant et transpire beaucoup.
La maîtresse, c’est une personne qui ne vit plus que dans sa tête. Ça fait longtemps qu’elle a renoncé à vivre avec son corps, qui n’est plus qu’un vaste handicap. Maman, elle, est très jolie, mais elle pleure trop à cause des soucis qui lui ont mangé la tête. Avant, elle était gentille et riante, mais tout a bien changé. Maintenant, elle est triste et elle crie. Elle crie contre moi, contre papa et surtout contre le chien. Parfois, elle crie, et l’on ne sait pas contre qui ni pourquoi. Quand c’est comme ça, tout le monde se cache dans son coin. Papa, lui, s’en va souvent.
Après le catastrophique contrôle de maths, où la maîtresse avait découvert l’animal et alerté les parents, c’est maman qui est venue. Elles ont parlé longtemps dans le bureau. Il était plus de 16 heures quand elles en sont sorties, moi je ne me suis pas ennuyée parce qu’au ensuite, comme on était fatigués, on s’est arrêtés. raconté, enfin je crois. Je sais bien qu’il essaye toujours d’arranger les choses, mais cette fois je suis sûre qu’il m’a dit la vérité. C’est là que j’ai compris à quel point maman
J’ai pleuré, beaucoup, à tel point que je n’ai pas moment où elles sortaient du bureau, il a été obligé de me mordre un peu les doigts. J’étais furieuse contre lui, il ne m’avait jamais mordue avant. Et puis j’ai vu ses yeux et j’ai compris pourquoi il avait fait ça. Je l’ai embrassé. Elles ont continué à discuter un certain temps à la porte de la classe. à celui qui courait le plus vite. Parfois je gagne, mais je ne suis pas sûre qu’il ne le fasse pas exprès. Ce n’est pas grave, on s’amuse bien. la fois. Quand on joue, il est comme moi, un vrai fou. Mais quand il faut être sérieux, il est beaucoup plus fort que moi.
Un jour de l’été, alors que Louise récitait une jolie poésie dans sa classe, toute droite, et grande avec ses nouvelles chaussures qui avaient de petits route, très loin de la maison. Par charité, et parce qu’elle manquait de courage, la femme ne l’avait pas attaché. De ce moment-là, à cet instant précis, Louise refusa de travailler. Elle refusa de s’alimenter au déjeuner, et elle paraissait aller si mal que la directrice alerta les parents pour qu’ils viennent la chercher et la mettent au repos.
Dans la voiture, où Louise pouvait encore sentir l’odeur de l’animal, les parents racontèrent une grande histoire abracadabrante à la fillette qui pleura beaucoup. Elle s’enferma dans son mutisme plusieurs jours durant. On la garda à la maison sur les conseils du médecin. En secret, la nuit venue, les parents se disputèrent, chacun accusant l’autre d’être coupable de la décision d’abandon du chien. Louise n’aimait pas les disputes, surtout quand il s’agissait des parents. Le lendemain, tout semblait revenu à la normale, apparemment la fille s’était consolée, elle s’était levée, avait pris son petit-déjeuner. Après sa toilette, elle s’était habillée, avait récupéré ses affaires de classe et n’avait pas oublié pas d’embrasser les parents en quittant la maison pour l’école. Maman avait absolument voulu l’accompagner, et en chemin elle lui avait parlé de Noël qui arrivait et des prochaines vacances. La petite fille avait bien répondu, comme il fallait, à chaque fois.
Voilà des jours qu’il cherche. Cela fait si longtemps qu’il marche, qu’il ne compte plus les jours. Il se souvient de la maison, des parents, des jeux, des jours heureux avec Louise. La femme ne l’aimait pas, mais c’est parce qu’elle est malheureuse et qu’elle aussi ne se sent
pas aimée. Elle aussi, elle a le sentiment qu’on l’a abandonnée, comme ça, un jour sur le bas-côté de sa vie. Tous les jours, elle avale des cachets pour continuer à aimer un peu la vie. Le chien aime toujours la vie, il cherche ce qu’il a perdu, il y a si longtemps déjà. Mais le temps ne compte pas, ce qui est important, c’est le chemin qui mène à la maison et à la petite fille. Cela fait bien longtemps qu’il sait que parfois, il faut changer de maison et de parents. Il veut bien accepter tout ça, mais il ne pourrait pas vivre sans la petite fille. En chemin, il mange ce qu’il trouve, le plus souvent il jeûne, la nourriture est difficile à trouver, il doit la voler. Au début, il a pris des coups, il a compris. Après, il a appris la ruse et aussi la loi du plus fort. Mais il n’a plus la vigueur qu’il avait du temps où la nourriture était donnée par les parents. Quelquefois, il doit se battre avec les autres pour avoir un bout de quelque chose à se mettre sous la dent. Les autres sont aussi faméliques que lui et, dans les combats, chacun a sa chance. Depuis plusieurs jours, il boite, un mauvais coup attrapé au cours de l’une de ses rixes. C’était le combat de trop, il a eu le dessous, contre un autre qui avait encore plus faim que lui, ou qui avait faim depuis moins longtemps que lui. Il boite, et son avancée est plus pénible. Maintenant, il fait moitié moins de chemin par jour qu’au début.
La plaie ne semble pas vouloir guérir, il doit avoir un peu de fièvre. Depuis ce coup reçu, il mesure mieux les dangers à affronter les autres chiens et se méfie beaucoup plus lorsque le combat se dessine. La plupart du temps, il abandonne sa part quand les autres sont décidés à en découdre. Les autres, ce sont des desperados, sans but, ni Dieu ni maître, ils vivent depuis toujours dans la rue sans toit, sans lois, si ce n’est celle du plus fort. Lui, ce n’est pas pareil. Lui, il avait une maison, des parents ; lui, il a un but, il doit chercher et cela fait longtemps qu’il suit le chemin qui, à coup sûr, l’emmène à la maison, chez lui. Comme il sera content de revoir les parents, et eux aussi seront heureux de le revoir ! Il retrouvera sa place et tout rentrera dans l’ordre. Il ne peut pas risquer de nouvelles blessures, celle qu’il a déjà eue le ralentit trop. Un autre coup, ce serait la fin du voyage et la mort lente sur le bord d’une route, ou dans une décharge. Depuis le début, il a renoncé à se rapprocher des autres parents, il n’a même pas essayé. Pourtant, tout aurait été tellement simple, s’ils avaient voulu l’aider. Mais depuis qu’il est petit, il a appris que seuls étaient bienveillants les parents de la maison. Les autres ne l’aiment pas. Dès le début, il a fui ceux qu’il ne connaissait pas. La nuit, lorsqu’il s’est trouvé un petit coin protégé pour dormir, il rêve d’avant.
Avant, quand il était à la maison. Il rêve aussi du jardin où il cache en secret quelque chose bien à lui. Il rêve des jeux avec l’enfant. Il respecte les enfants, mais peut-être qu’il s’en méfie un peu, car ils sont parfois violents. Ils aiment jouer sur le gazon quand vient la chaleur de l’été, et puis, lorsque tout devient glacé, ils s’envoient des boules blanches en riant. Quelquefois, ça arrive, ils peuvent être cruels, et il faut savoir deviner quand ces moments-là vont survenir et se faire oublier. Le gel va pointer son sale nez. S’il ne retrouve pas la maison avant, il est sûr de mourir dans le froid d’une nuit. C’est pour cela qu’il avance, encore et encore. Quelquefois, il faut bien traverser des villages, pour ne pas perdre la trace, et là, il faut se méfier des hommes en uniforme avec de grosses voitures. Ceux-là sont dangereux. Une fois, ils ont voulu l’attraper. Ils ont bien failli réussir, mais juste au dernier moment, alors qu’il venait de contourner un pâté de maisons, une grosse dame a ouvert une porte cochère. Il s’est réfugié à l’intérieur, les autres ne l’ont pas vu, ils ont continué tout droit. Sauf un. Il y en a un qui l’avait vu se faufiler dans l’entrée. Celui qui avait réussi à le pister, c’était un vrai professionnel, un dur à cuire. Il n’était pas fait du même bois que les jeunots qu’il devait former. Il
en faudrait du temps pour qu’ils lui arrivent à la cheville.
Stan avait l’instinct pour pister les chiens errants, les débusquer et les ramener à la fourrière. Ce jour-là, il avait abandonné son bureau pour organiser une battue dans ce quartier. Les riverains se plaignaient des agissements d’une bande de chiens dont certains étaient agressifs. Stan voulait en finir avec la meute et comme ils étaient débordés de travail, il ne voulait pas avoir à revenir à la charge le lendemain. C’était un quartier huppé et, comme toujours, ces gens-là n’avaient ni leur langue ni leur plume dans la poche. Le responsable de l’administration avait été clair, le quartier devait être nettoyé. Stan avait mis tout le monde sur le coup, et depuis ce matin ils avaient déjà pêché une dizaine d’animaux. D’après les comptes des habitants, il devait en rester encore cinq ou six à attraper. On était dans les temps, mais c’était juste. Le chasseur de chien ouvrit la grosse porte en bois vernis qui donnait sur une cour intérieure et s’approcha des bacs de poubelles qui attendaient d’être sortis. Tout de suite, il a reconnu l’animal. Pourtant il ne l’avait connu que lorsqu’il était encore un chiot. Il y a des choses comme ça qui ne s’expliquent pas. Le chien aussi a reconnu son odeur. Il est venu se faire caresser.
Un long moment ils sont restés ensemble, lui accroupi, et le chien dans ses bras. Et puis on a entendu des voix dehors :
— Stan ! Tu l’as trouvé ?
— Non, bouge pas, j’arrive, il doit être dans le parking en face ! Stan a refermé la porte. Le chien a attendu longtemps avant qu’un autre habitant ne l’ouvre à nouveau. Il est sorti et a repris son chemin. Quelque chose d’indistinct le faisait avancer plus vite depuis quelques heures. Il devinait que la maison se rapprochait.
Il ne la sentait plus aussi lointaine qu’avant, comme au premier jour, quand il avait décidé de revenir. Ce jour-là, il s’en souvenait comme si c’était hier. Tout avait bien commencé, on était dans la voiture, on avait marché sur l’herbe verte, autour de grands arbres immenses, tout lui était inconnu. Il voulait tout voir, tout sentir. Il aimait terriblement cette journée. Le chien n’avait rien deviné, sinon il serait resté près de la voiture. Et puis, à un moment, il n’y avait plus de parents, plus rien que la solitude. Pendant quelques heures, il avait cherché, en vain.
Mais ça, c’était le passé, maintenant il était sûr, tout lui indiquait qu’il approchait, qu’il était tout
près, peut-être à deux jours de marche encore. Il ne mourrait pas de froid cet hiver, ça aussi c’était certain. Il avançait, avançait encore, il aurait voulu continuer encore, mais la fatigue était trop grande. Autrefois, il aurait pu marcher durant ces deux jours et sans s’arrêter, mais tout avait changé. La fatigue, la faim, la blessure, tout le ralentissait et l’obligeait à des haltes de plus en plus fréquentes. La petite fille avait bien calculé son coup, elle savait que le chien était loin, elle savait aussi qu’il était vivant, et plus fort et raisonnable qu’elle. La petite fille avait compris depuis longtemps que si elle n’était encore qu’une enfant, l’animal était adulte. Elle attendait, même si tout la poussait dehors pour retrouver le chien. Mais c’est le chien qui devait faire le plus de chemin. C’est ce qu’il aurait imaginé comme plan. Les jours passaient. Elle pleurait parce que le chien souffrait et qu’il était malheureux. Les parents l’avaient déposée à son cours de danse du mardi soir. Dans trois heures, ils reviendraient la chercher et elle ne serait plus là. Ils entreraient dans la salle de danse, verraient le professeur qui leur dirait qu’elle n’était pas venue. Maman allait pleurer et papa irait voir la police. Ensuite, elle savait bien qu’ils prendraient la voiture pour la chercher dans les rues et interroger les passants. Une petite fille seule, ça se remarque.
Mais personne ne l’aurait vue. C’est ce qu’elle pensait en buvant un peu d’eau à la gourde qu’elle emmenait au cours de danse, et quand il y a gym à l’école. L’enfant ne craignait pas d’être découverte. Elle s’était cachée dans le gymnase. Une cachette qu’elle connaissait depuis longtemps. soir, quand il devinait que le cours était terminé et qu’on devait se mettre à l’entrée du parking, le temps que la voiture s’approche. Elle ne voulait pas l’attendre à la maison. Si elle n’y était pas et qu’il arrivait, les parents feraient du mal au chien et elle ne le retrouverait plus. Plus que quelques heures, trois peut-être, s’il avançait bien. Depuis hier, il reconnaissait tout, à mesure qu’il se rapprochait. Voilà, il avait réussi. Il regardait la maison, le grand portail était fermé, mais c’était bien lui. Il fut pris d’un grand frisson et se coucha un instant dans un angle mort pour se reposer et ne pas être vu. Il fallait bien revenir à la maison pour retrouver le chemin qui allait le mener où se trouvait la petite fille. Ce soir, ils seraient ensemble. Peut-être qu’on aurait pu voir une larme au coin des yeux, mais de cela on ne pouvait être sûr.
des mois, on pouvait voir le visage de l’enfant placardé dans les rues de la ville, et puis dans tout
le département, et pour finir dans tous les ports, les aéroports et à la télé. Rien ! Pas d’indices, pas de témoignages. Au bout de plusieurs jours, les parents ont bien été obligés d’avouer qu’une semaine avant la disparition de l’enfant, ils avaient tenté d’abandonner le chien. Un jour, en désespoir de cause, on a enquêté sur l’animal. On montrait une photo du chien un peu à tout le monde, mais sans succès. Les hommes de la fourrière croyaient l’avoir entrevu, mais celui qui l’avait vu de plus près a démenti. Le chien qu’ils poursuivaient à ce moment-là, il s’en souvenait très bien. Il n’avait ni la même couleur, ni les mêmes oreilles, ni la même taille. On ne pouvait les confondre que si l’on ne connaissait pas vraiment les animaux. Or ce témoignage était celui d’un spécialiste, le plus ancien employé de la fourrière. À force de travail, c’était devenu dans le civil un maître-chien remarquable. On faisait appel à ses services sur tout le territoire national pour arbitrer les concours de chiens de race. On l’a cru. Comment faire autrement ? D’ailleurs, quand on a réinterrogé les employés de la fourrière, ils sont tous revenus sur leur témoignage en disant qu’ils s’étaient trompés de chien.
Tout ça avait un parfum d’invraisemblance. Avec la fin de la piste du chien, s’est terminée la phase de recherche active. L’enfant avait disparu depuis six mois, et à part sa photo, de moins en moins ressemblante, les services de police l’avaient oubliée. Une disparue de plus. C’est la vie ! Pendant ce temps, la petite fille grandissait chez le maître-chien. Dès qu’elle était arrivée avec l’animal, il avait su que, désormais, leur vie à tous les trois serait jusqu’à lui. On avait déménagé dans la semaine pour une grande cité d’un département limitrophe, et Stan avait sans peine fait avaler au voisinage qu’il s’agissait de sa fille. Tout le monde les avait plaints en apprenant qu’ils avaient déménagé suite au décès de la mère. La petite était plus blonde et ses cheveux étaient changeants, on disait que c’était le soleil qui les éclaircissait. Le maître-chien n’était pas quelqu’un de recommandable. C’était le fils du propriétaire d’une casse de véhicules.
Il avait grandi dans ce grand parc dont les allées se dessinaient au milieu des carcasses de voitures, de bus et de toutes sortes d’engins. Il y avait même deux carcasses d’hélicoptères et trois carrosseries de voitures blindées. Plus jeune, il avait joué à piloter ces engins, du tracteur aux voitures de course. Il avait essayé tous ces vestiges avec délice. Et puis, Stan avait grandi comme ça, dans le cambouis, guidant les visiteurs çà et là, à la recherche d’une pièce bon marché dans le dédale des allées. Il avait fini par connaître la casse aussi bien que son père, et même mieux puisque c’est lui qui maintenant guidait les clients vers les zones de dépôts. Le père buvait de plus en plus. Il n’était pas violent. Mais ses fréquentations étaient plus que douteuses. Un jour, le fils avait gardé par bêtise le produit d’un fric-frac commis par le père et ses complices. C’était un très gros coup et comme le fils s’entêtait, en dépit des évidences, à nier et ne rien comprendre, il avait été condamné à six mois de prison. Trois ans après, le vieux avait tout vendu. Il vivotait dans la case du gardien. Il avait été convenu au moment de la vente que le père la garderait jusqu’à sa mort.
Stan, il s’était retrouvé avec la bande de chiens qui surveillaient la casse à sa belle époque. Ils étaient vieux et malades. Ils sont morts rapidement. Le père aussi. L’autre lui avait laissé un petit capital financier qu’il avait placé, et il savait pouvoir compter sur quelques amis qui lui seraient reconnaissants de son mutisme. Quand il a fallu fabriquer de faux papiers pour « sa » fille, il n’y a eu aucun problème. La petite a eu sa carte d’identité, son passeport. Son nom et sa photo figuraient aussi sur le passeport du père. Et tout cela avait été fait vite et gratuitement. Officiellement, elle était sa fille. Il ne comprenait pas Louise. Il savait que cette fille n’était pas comme lui, comme les autres, et ne parlons même pas du chien.
Chacun pris séparément n’était pas ordinaire, mais les deux ensembles faisaient un mélange étonnant. Il sentait bien que d’une certaine façon, il obéissait à cette fille-chien. Ça ne lui pesait pas, car jamais on ne lui demandait de faire des choses qui n’étaient pas logiques. Il y a juste qu’ils y pensaient bien avant lui. C’était comme ça ! Leurs deux intelligences réunies le dépassaient, il l’acceptait parce qu’ils lui étaient incomparablement supérieurs.
Il savait que bientôt ils allaient essayer de rentrer chez les parents, mais qu’ils reviendraient et qu’il serait là. Tout allait bien !
La petite fille a écrit un mot gentil aux parents. Un autre jour elle leur a téléphoné. Louise a été très claire. Elle a dit qu’elle les aimait, mais qu’elle ne on devrait à nouveau l’accepter dans la maison, comme avant. Les parents ont dit oui. Louise a sonné à la porte, c’était un samedi matin de très bonne heure, le portail était resté ouvert. Les parents l’ont embrassée jusqu’à lui faire presque mal. Elle aussi était contente. Bien plus contente qu’elle ne l’aurait pensé. est allé le caresser en premier, et puis la mère. Tout est rentré dans l’ordre. On a prévenu les gendarmes que la petite fille était bien rentrée.
Ils l’ont interrogée pendant des heures, la petite fille disait simplement qu’elle avait marché, qu’elle ne se souvenait de rien, qu’elle n’avait rencontré personne, et qu’on ne lui avait pas fait de mal. Ensuite, elle dit qu’elle était fatiguée. Alors, ils l’ont finalement laissée tranquille. La vie s’est déroulée paisiblement, en apparence tout était normal. Louise grandissait entourée de l’amour de
plaindre d’eux. En réalité, rien ne se déroulait comme prévu. Plus le temps passait, et plus la fille et l’animal se confondaient. Ils passaient le plus clair de leur temps ensemble, et Louise n’avait jamais d’amie. Les parents s’inquiétaient bien un peu, mais ils avaient depuis longtemps renoncé à lui faire entendre raison sur quelque sujet que ce fût. D’ailleurs, en général, la moindre discussion tournait à l’avantage de la gamine qui en savait plus long qu’eux deux réunis. Une fois par mois, elle disparaissait tout le week-end, et il n’y avait pas moyen de savoir où elle se rendait. Ils avaient bien imaginé la suivre, mais les déplacements se passaient toujours à des heures et des jours différents. Encore une fois, ils avaient renoncé à en savoir plus. Désormais, ils se contentaient des recommandations que l’on ferait à de grands adolescents, ou même à des adultes : « Fais attention à toi, sois prudente ». Le problème, c’est que la gamine avait à peine huit ans.
Rapidement, Louise s’était rendu compte qu’il ne fallait pas trop bien travailler à l’école si on ne voulait pas se faire remarquer. Elle s’arrangeait pour être toujours dans les deux ou trois premiers, sans plus. Mon Dieu, comme elle
s’ennuyait ! Elle s’installait systématiquement au fond de la classe et travaillait sur ses projets à elle. Chaque fois qu’elle se faisait surprendre, elle répondait que ce qui était important, c’était ses résultats et pas sa façon d’apprendre, et que de plus elle ne troublait pas la discipline de la classe. Il y a bien eu quelques maîtres et maîtresses plus bornés que la moyenne, et qui s’étaient mis dans l’idée de la mâter, de la dresser. Ils en avaient été pour leurs frais, et certains s’étaient même rendus malades. Louise, elle, se portait comme un charme. Elle travaillait beaucoup, mais sur les indications ordinaire. D’ailleurs, elle n’avait plus rien à apprendre de ces gens-là. Ils étaient un peu trop rustres à son goût. Louise rêvait de pouvoir rester chez elle. À neuf ans, elle informa ses parents que la scolarisation était obligatoire, certes, mais pas l’école et que, s’ils le voulaient bien, ce seraient à eux de déclarer que désormais ils assuraient les apprentissages de Louise à domicile. Pour ce qui concernait les risques, il n’y a pas eu de difficultés à les convaincre qu’en cas de contrôle, elle surmonterait toutes les épreuves possibles et imaginables. Elle aurait pu passer le bac sans effort particulier, mais cela aurait attiré sur elle une attention dont elle ne voulait pas.
C’est vers cette époque qu’elle avait introduit Stan dans l’univers de ses parents. Maintenant, elle pouvait se rendre chez lui quand elle le voulait, et lui-même venait souvent déjeuner à la maison entre midi et deux. Il s’entendait bien avec le père, et la mère l’avait accepté comme un oncle.
Dépôt légal : 3e trimestre 2022 Composition corpus : la clé du Livre