Le vieux cahier
Ils ont perdu le bébé. Ils savent que c’est une fille, et qu’elle est vivante. Depuis le huitième mois de grossesse, on lui a implanté une balise et des pré-savoirs dans le cerveau. On a envoyé Phileas, puis Sam, et enfin Lana, pour neutraliser les greffes et tenter de la ramener, mais ils se sont englués dans le même bug, et pataugent dans un non-lieu sans limites. Malgré les risques, on a monté une ultime opération avec Siki pour essayer de les récupérer.
C’est une route bitumée toute noire qui tranche avec l’ocre du paysage. Une route bien droite, bien longue, qui s’enfuit vers l’horizon à une vitesse vertigineuse. On devine à peine que très loin, là-bas, elle s’incurve vers la droite. Tout autour, c’est le désert. Ici et là, il y a de rares petits arbustes tout rabougris, au feuillage maigrichon, qui se dressent péniblement vers le ciel. Il fait froid et,
là-haut, tout est d’un bleu glacial. Il doit y avoir un peu d’eau de temps en temps, de la rosée le matin ou de la pluie quelquefois. On comprend vite qu’ici, le sol et le ciel vont bientôt se liguer contre vous, que vous êtes un intrus et que vous allez être chassé si vous ne partez pas de vous-même. La route elle-même n’est pas accueillante. Ce n’est pas une route qui est faite pour s’arrêter, on y est de passage, comme dans un tunnel. Elle a été tracée toute droite pour que vous preniez du plaisir à rouler, pas pour vous donner envie de faire une halte. On imagine facilement qu’il doit être plaisant, assis confortablement au volant d’une grosse limousine, de conduire des kilomètres en écoutant de la bonne musique country. Des routes comme celles-ci, on croirait qu’elles ont été construites pour les gens qui veulent oublier. On pourrait aussi s’en servir comme décor pour un film. En roulant, on ne croise personne ou presque. Se faire doubler, c’est du domaine de l’improbable. Les deux lignes blanches qui délimitent les bords de la chaussée sont un peu ridicules, mais bien moins que cette ligne jaune continue qui sépare le bitume en deux couloirs étanches : interdiction de doubler. C’est un paysage absurde, traversé par une route imbécile. On se demande si ce n’est pas uniquement un sas entre deux vrais endroits. Vus
sous cet angle, les lieux sont supportables, moins irrationnels. Et tout à coup, on voit un type, à pied dans cet océan de néant. Il s’est retrouvé là, assis sur une roche ; la tête entre les mains, et venant de nulle part. Il ne sait pas comment il est arrivé ici, ni pourquoi, ni qui il est vraiment. Une seule chose occupe nettement son esprit, c’est une petite fille. Il ne se rappelle ni son nom ni ce à quoi elle ressemble. Il sait seulement qu’il doit faire quelque chose pour elle. Il se dit qu’il y pensera plus tard, et regarde autour de lui. Ce qu’il voit, c’est qu’on est le matin et que déjà le soleil menace. Tout à l’heure, ça lui fera du mal, sa peau brûlera, il aura chaud et soif. Ce sont les premières pensées cohérentes qui lui viennent à l’esprit. Sa tête recommence à travailler normalement, et elle s’occupe en priorité de sa survie. Il ne sait pas où aller. Un long moment, il reste assis jusqu’à ce que ses jambes commencent à s’engourdir. Il a horreur d’avoir des « fourmis ». Il se lève et achève de regarder minutieusement le paysage autour de lui. Il repère, en se tournant vers le soleil levant, une ombre un peu plus importante que les autres. Il va voir. Il y a bien une anfractuosité sous un petit monticule de roches et de terre mélangées. Il se recroqueville dans le trou et attend dans ce petit coin abrité. Il est immobile, et toute son attention
est focalisée sur les bruits. Il sait ce qu’il faut faire, il va essayer d’arrêter le premier véhicule qui passera par ici. Il ne peut pas trop s’éloigner de la route. Il va rester dans le trou et écouter de toutes ses forces. Ce serait trop bête de rater l’interception d’une des rares automobiles qui vont circuler sur cette route perdue, dans on ne sait quel bout du monde. Il faut qu’il sorte de là, de ce désert qui paraît sans fin et qui le tuera à coup sûr. Des heures ont passé. Le coin d’ombre se raccourcit à mesure que le soleil monte au zénith. À part sa tête et ses épaules, il n’est plus protégé. Dieu merci, il a un pantalon qui lui couvre les jambes. Il commence à avoir vraiment soif. Il essaye d’évaluer combien de temps il pourra tenir comme ça, sans se déshydrater à mort. Quand il n’écoute pas les bruits, il essaye de se souvenir. Rien, il ne se rappelle rien. C’est le vide absolu. Souvent, il croit entendre un moteur. Il se précipite sur le bord de la route et il scrute le lointain. Il est aussi vide que peut l’être sa mémoire. Il suppose que ce sont des mirages auditifs, une hallucination provoquée par le manque d’eau. Il est inquiet, et en même temps, paradoxalement, il est confiant. Le bitume est en bon état, les bas-côtés sont entretenus. Son attente sera forcément récompensée par un transport, camion ou autre.
Il est sorti du trou, c’est ce qu’il fait régulièrement pour se dégourdir et s’empêcher de sombrer dans le sommeil. Vers l’est, il a découvert au loin une fumée qu’il n’avait pas vue avant. Elle montait déjà très haut dans le ciel, et il s’est dit qu’il avait dû rester bien longtemps dans le trou. Il ne s’en était pas rendu compte. Il n’a pas de montre, mais il suit avec attention la montée du soleil dans le ciel. Ce qui est bizarre, c’est qu’au moment même où il voyait la fumée, il a su comment il s’appelait. Comme si les deux choses étaient liées. Son nom lui paraît étrange, il se nomme Phileas. Savoir son nom le réconforte un peu. S’il n’y avait pas eu ce bitume moderne sous ses pieds, il aurait pu croire qu’il s’agissait en fait de fumées, de signaux indiens et de la conquête de l’ouest. Mais tout ça, c’est du passé, et qui pourrait s’amuser encore aujourd’hui à communiquer avec des signaux de fumée ? Même de vrais Indiens n’y songeraient pas, sauf, peut-être, dans le cadre de ces attractions pour touristes. Et puis, il n’a pas le sentiment d’être rattaché en quoi que ce soit à l’Ouest américain. Il ne se sent pas d’ici. On pourrait facilement tourner des westerns dans ce paysage désolé, mais quelque chose au fond de lui refuse de considérer qu’il se trouve aux États- Unis.
Dommage que la fumée soit si lointaine, sinon il se serait risqué à essayer de l’atteindre. Mais il mourrait en route, le soleil est trop chaud et il tape trop dur. Il se passe la main sur le visage et il sent la rudesse de la barbe. C’est comme s’il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours. Sa mémoire revient peu à peu, mais elle s’attarde sur des choses d’une grande futilité. Il passe et repasse sa main sur ses joues en réalisant que cela ne lui arrive jamais de ne pas se raser. Il est maniaque. Tous les jours que Dieu fait, il se brosse les dents, et après il se passe le rasoir sur la couenne. Dimanche et vacances compris. Il se souvient même qu’il a une théorie là-dessus. Toujours les dents en premier parce que, s’il fallait choisir, la propreté des dents passe avant les poils qui ont poussé et qui sont naturels. Il se souvient aussi avoir été choqué par ces gens rasés de près et qui dégageaient une haleine insupportable. Un peu comme ceux que cela ne dérange pas de sortir avec des sous-vêtements souillés pourvu qu’ils soient maquillés ou rasés. C’est en regardant à nouveau de l’autre côté, vers l’ouest, vers la route, qu’il a vu la ligne de chemin de fer. Il se demande comment il ne l’a pas remarquée avant, elle est pourtant bien visible. C’est absurde, mais il est persuadé qu’elle n’était pas là depuis le début. Alors, il a pensé que c’était peut-être encore un mirage. Mais non, il s’est
approché et tout était réel : les rails, les traverses, le ballast… C’est une vraie voie, pour de vrais trains. Mais en regardant bien, on voit qu’elle est abandonnée. Il adore les trains, avec une préférence pour les vieilles locomotives à vapeur. Plus jeune, il voulait faire la grande traversée de Moscou à Vladivostok, se plonger pendant des semaines dans les étendues désolées de cet immense désert blanc. Oui, il aurait tellement aimé siroter un thé chaud, le nez collé aux vitres glacées du Transsibérien. Mais cela ne s’était jamais fait. Ça y est, il a trouvé ! Il est dessinateur industriel, c’est ça, cela lui est revenu maintenant ! Il dessine des mécanismes en trois dimensions sur des ordinateurs. Les pièces sont ensuite usinées d’après ses calculs. Il est content, c’est vrai qu’il aime le dessin utile. Jamais il n’a pensé utiliser ses dons pour de l’art. Ce qu’il aime, ce qui lui donne de la joie, c’est de dessiner à partir de mesures abstraites, de quelques consignes, des éléments d’une machine dont il ne connaît pas l’usage et qui ne fonctionnera bien que grâce aux pièces qu’il aura dessinées. Il connaît son nom et son métier, et il se sent mieux. S’il n’y avait pas ce soleil, il serait bien. Il retourne dans son trou. Il faudrait qu’il en cherche un autre du côté opposé, parce que le soleil va commencer à décliner et il va se retrouver sans aucune protection.
Il remarque qu’il y a de la brise. Il n’y en avait pas tout à l’heure, il en est sûr. Depuis toujours, il détecte le moindre courant d’air parce qu’il n’aime pas le vent. On dit que ça rend fou. C’est possible. Lui, ça le rend malade, sa tête est prise dans un étau et il ne peut plus rien faire. Dans toute sa carrière, les rares fois où il n’est pas allé travailler, c’était à cause du vent.
Un bruit, bon Dieu, c’est une voiture ! Il bondit hors de son trou, et court vers la route. Il la voit, elle est encore assez loin de lui. Dans le véhicule, on l’a sûrement déjà repéré, c’est obligé. Il fait des grands signes pour qu’elle s’arrête. Il est au milieu de la route sur la bande jaune. Salopards ! La voiture a failli l’écraser. S’il n’avait pas fait un bond de côté, il était bon pour passer de vie à trépas. Au début, il a vu qu’elle commençait à freiner, il était heureux et confiant. Il y avait un homme au volant, il a sans doute essayé de s’arrêter, mais la femme qui était à ses côtés n’a pas voulu. Elle a dû avoir peur. Elle a crié sur lui. D’elle, il n’a vu que son chapeau. Les femmes avec un chapeau, en particulier quand c’étaient des clientes, il s’en était toujours méfié. Il percevait chaque fois, dans cet accessoire, comme une volonté déplacée de se distinguer, de sortir du lot, d’écraser les autres.
Quand la voiture a fini par le dépasser, il a vu un enfant à l’arrière qui lui a tiré la langue. Saleté de gosse ! Phileas fait comme s’il n’avait pas vu. Merde ! Pourquoi la voiture ne s’est-elle pas arrêtée ? Il l’a regardée disparaître dans le lointain. Phileas s’est assis sur la route, abattu. Il s’est examiné attentivement pour voir s’il n’y avait pas sur lui quelque chose qui aurait pu effrayer la femme. Rien ! Il ne voyait que des choses très ordinaires. Les gens ne sont plus solidaires, il maudit les occupants de cette automobile pourrie. Si Dieu avait bien voulu, ils seraient tombés en rade, là, juste devant lui et il ne les aurait pas dépannés. Phileas se calme en se disant que le point positif, c’est que la route est fréquentée et que peut-être ils se sont arrêtés aux premières habitations pour signaler sa présence. Il s’allonge sur la route le regard perdu dans l’immensité du ciel.
Quand il se relève, il aperçoit, un peu à gauche, un château d’eau, collé à la voie de chemin de fer, une de ces réserves comme on en voit dans les vieux films. Une citerne qui alimentait en eau les locomotives à vapeur. C’est insensé, c’est fou, elle n’y était pas tout à l’heure, il en est absolument certain. Il est impossible de ne pas l’avoir vue, impensable et complètement invraisemblable.
Évidemment qu’il y va, à la citerne. Pas pour vérifier si c’est un mirage. Non, on voit bien qu’elle est tout à fait réelle. La citerne est ancienne, elle est montée sur un échafaudage et il y a un robinet à hauteur de sa poitrine, il l’ouvre dans un couinement sinistre. Juste pour voir si à l’intérieur il n’y apas un reste de pluie, un peu d’eau. Pas de chance, le réservoir est vide, aussi vide que rouillé. Il y a belle lurette qu’il n’a plus servi. Au moins, il a trouvé un abri contre les ardeurs du soleil. Il se demande si la nuit, il va faire froid. Phileas commence sérieusement à s’inquiéter. Il s’installe du bon côté du réservoir, s’allonge un peu. Très haut dans le ciel, on voit les traces d’un avion. Il est malade. Oui, c’est ça ! Ça lui revient. Il est dans une chambre, dans un hôpital. Il y a plein de fils et de tubes qui relient son corps à une série de machines imposantes. Il est alité, et c’est grave en plus. On devine la gravité des maladies au nombre de fils et de tubes qui sont mis en place. Il y a une deuxième façon de savoir. Si les visiteurs s’assoient près de vous sur le lit, il n’y a rien de grave. S’ils se posent au bout du lit, c’est que vous êtes sérieusement atteint. Et s’ils restent debout, c’est que le pronostic vital est engagé. Pour lui, il y a deux visiteurs qu’il ne connait pas, et ils se tiennent entre le lit et la porte avec un air sinistre et pénétré. Un homme et une femme.
Il ne sait pas qui c’est. Quelle vacherie ! Il se voit mort et en même temps il a le sentiment qu’il n’est pas vraiment décédé. Il repense à la petite fille pendant un moment. Il faut qu’il écrive quelque chose pour elle. Il ne sait pas quoi faire de cette information et il pense à autre chose.
Phileas est resté à côté des rails. Il ne sait pas pourquoi il est là, s’il est mort ou vivant. Il n’a plus soif, ni froid. Il sait que ce n’est pas normal. Il devrait commencer à sentir les effets de la déshydratation. Le soleil, faute de vrai abri, aurait déjà dû lui rougir la peau. Il se dit qu’il doit être plus mort que vivant. Il en est là de ses idées noires, quand ce type se pointe, sorti comme lui d’on ne sait où. Un grand gars, costaud, la cinquantaine sans doute. Il a sur lui un imper trop large et des bottes en caoutchouc. Phileas le regarde s’approcher. Un chauve comme lui, mais le type, c’est un black. L’individu a une bonne tête et une élégance remarquable. Il s’avance en montrant ses mains vides et un large sourire. Il semble connaître Phileas, lui parle en s’approchant, mais devant le regard vide de l’autre, qui semble le voir pour la première fois, il renonce à se faire reconnaître. Quand Phileas l’a vu venir, au début, il a eu peur. Il ne faisait pas le poids devant cette armoire à
glace. Maintenant, il est content d’avoir de la compagnie. Peut-être que ça lui permettra de comprendre la raison de sa présence ici. Ce type-là est de ceux qui attirent automatiquement la sympathie et la confiance. Mais Phileas reste un peu sur la défensive. Les escrocs aussi savent capter la sympathie. Un vrai arnaqueur est forcément un type qui inspire confiance, sinon sa carrière serait compromise. Qui aurait foi en quelqu’un qui a une tête antipathique ? Il y a longtemps, Phileas avait connu quelqu’un qui lui disait toujours, à propos des gens qu’il fréquentait et qu’il trouvait sympas, « gentil n’a qu’un œil ». En l’occurrence, Phileas n’a pas d’autre choix que de faire bonne figure au nouveau venu. Le problème, c’est qu’il ne comprend pas un traître mot de ce que l’autre dit et que c’est réciproque. Ils ont, à grand-peine, réussi à se présenter. Juste pour comprendre que le gars s’appelle Sam. Diminutif de Samuel sans doute. Ils se réfugient à l’ombre. Ils attendent sans rien dire. La barrière de la langue les sépare aussi sûrement qu’un mur. Mais Phileas est content de le savoir là. Sam a fait comme lui au début. Il a fouiné un peu partout, les rails, la citerne, le trou, la route. Et puis il s’est assis en se prenant la tête dans les mains. Tout d’un coup, Sam se lève et veut lui donner un stylo. Il refuse obstinément.
Dans les déserts, on s’ennuie vite. Maintenant, Phileas est à peu près certain d’être mort. Très franchement, ça ne lui fait rien. Par contre, il ne sait toujours pas ce qu’il fait là. Il lui revient en tête des bribes d’une pièce de Sartre, Huis clos. Deux femmes et un homme se retrouvent en enfer : c’est une simple pièce fermée de tous côtés. Oui, on peut faire de ce désert une sorte d’enfer. Phileas ne voit pas pourquoi il serait en enfer. Il ne se souvient pas de grand-chose, c’est vrai, mais il sait qu’il n’était pas un salaud. Tout en lui dit le contraire. Il sent confusément aussi qu’il n’était pas sans défaut, mais rien qui méritât une damnation éternelle. Il commence à pester contre Dieu. Si pour de si petites bricoles on se retrouve en enfer, c’est qu’il ne mérite pas d’être appelé Dieu ! Pour qui il se prend, celui-là ? Il continue à ruminer comme ça un long moment, tranquillement assis dans son coin. De temps en temps, il regarde le type en face qui, lui aussi, ne bouge pas. Il doit réfléchir sans doute. Que faire d’autre ? Dommage qu’ils ne puissent pas se parler. Si vraiment ils sont en enfer pour l’éternité, ils auront le temps de se trouver un langage commun. Mince consolation ! Et puis, pourquoi cette petite fille l’obsède-t-elle à ce point ? Il sait qu’il doit lui transmettre un message.
Le type est triste. Phileas détourne le regard. Il se trouve un coin d’ombre, et il ferme les yeux. Il dort quand Sam le réveille en lui indiquant quelque chose avec son doigt. C’est la silhouette d’une femme qui s’approche péniblement, à cause de ses talons qui s’enfoncent dans la terre et la rocaille. On voit bien qu’elle est affolée. Sam court vers elle, ils se reconnaissent et s’embrassent, mais ne se comprennent pas. Une fois qu’elle est un peu rassurée, elle vient s’asseoir avec eux. Elle regarde Phileas comme si elle le connaissait, mais lui, il pense la voir pour la première fois. Sam fait des présentations qui se résument à un prénom pour chacun des deux autres. Phileas comprend que la fille s’appelle Lana. Elle s’est assise et n’essaye plus de parler avec Sam. Phileas voit bien que, passé le premier moment de peur, elle les observe avec attention. Cette fille en sait bien plus long qu’eux sur ce qui leur arrive. Au bout d’un moment, Lana prend quelque chose dans son sac et le montre à Phileas. C’était un vieux cahier, tout abîmé et à moitié rempli d’écritures incompréhensibles. Il passe le cahier à Sam qui le lui rend. La fille voulait peut-être qu’il le lise, mais il n’y arrive pas. Il s’est lassé et il a reposé le cahier. Lana est visiblement déçue. On se tait à nouveau.
Phileas regarde la fille attentivement sans qu’elle ne s’en rende trop compte. Enfin, elle doit le sentir, il essaye de ne pas être gênant. Il a l’impression de la connaître. Elle doit avoir trente ans. Ses chaussures sont étranges et un peu abîmées, pas neuves en tout cas. Elle porte des habits fonctionnels. Un genre de tailleur assez strict, fait d’un étrange tissu qui lui colle à la peau. Il parierait qu’elle travaille dans un milieu d’hommes. Le tailleur, c’est une réplique féminine du costard- cravate, et c’est aussi une carapace qui efface un peu le sexe et met en avant la fonction. Mais celui-là est tellement collant qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir que c’est une femme. Elle porte des lunettes, et ses cheveux sont très soignés. Lana, aussi, le regarde maintenant, avec tendresse. Il ne s’en était pas rendu compte. Il lui sourit comme pour s’excuser. Phileas en est certain, cette fille le connaît. Elle se lève, vient s’asseoir à côté de lui. Elle ouvre son sac. Elle cherche un peu. Phileas détourne le regard. Lana touche son épaule et lui montre encore une fois le cahier. Elle l’ouvre, saute toutes les pages déjà écrites, et lui tend le cahier à la première page vierge. Avec sa main, elle lui fait signe d’écrire. Phileas lui fait comprendre qu’il n’a pas de quoi écrire. Elle repart à sa place. Ses yeux redeviennent gris, tristes et vides.
Sam les regarde. Depuis que la fille est venue s’asseoir à côté de l’autre, il est perplexe. Il se lève à son tour, viens s’asseoir à la même place que Lana, avec un grand sourire. Il met la main dans une de ses poches intérieures, en sort deux stylos et les donne à Phileas. Ce dernier les examine de près. Ils sont tous les deux identiques. Un bleu et un noir. Des stylos qui ont dû coûter pas mal d’argent. Lui, il n’en a jamais eu, des objets comme ça. Il a déjà refusé un peu plus tôt. Mais cette fois, c’est différent. Il a besoin d’écrire. C’est pour la petite fille. Phileas prend les deux stylos, pose le noir par terre. Il ouvre le cahier, mais ne sait pas quoi faire. Il attend. Le type se marre gentiment dans son coin, et les yeux de Lana sont redevenus bleus.
Un peu après, Phileas s’installe à l’ombre du réservoir et il commence à étudier les pages. Elles sont remplies d’une écriture indéchiffrable. Il ne reconnait même pas les lettres, et ce n’est pas non plus une écriture linéaire, on dirait une sorte de grille de mots croisés avec des angles fantaisistes. Des sphères, des pyramides et des formes cubiques. On est rebuté au premier regard. Dans une deuxième partie, on peut voir des schémas techniques, comme du dessin industriel, mais avec des circuits informatiques. C’est aussi rébarbatif que la première partie.
Phileas s’ennuie tellement. Il commence à dessiner sur la page que lui a indiquée Lana. Il voit bien qu’il construit des formes bizarres et, pour certaines, improbables. Il se dit, pendant que sa main semble travailler toute seule, que c’est du dessin automatique. Comme dans les premières expériences d’écriture automatique menées par les surréalistes, il n’a aucune idée de ce qu’il a tracé sur le papier. Quand il regarde les pages qu’il vient de terminer, il est parfaitement étonné. Il reconnaît son travail, mais en retire un profond étonnement. Depuis, il ne regarde plus les pages déjà dessinées. Il se dit qu’il fait partie d’un groupe de travail expérimental, et dessine sans cesse. Le fait est qu’il tire de ce travail une grande paix. Il voit aussi que si c’est apparemment incohérent, les combinaisons sont précises. Il regrette de ne pas avoir son ordinateur pour faire entrer toutes ces données, on aurait pu voir, un peu mieux, de quoi il s’agissait. Les deux autres sont contents. Ils le regardent en souriant. Parfois, Lana et Sam viennent s’asseoir à côté de lui, ils se serrent les uns contre les autres pendant que Phileas remplit le cahier. Longtemps après, le travail terminé, Phileas ferme les yeux et dort.
Quand il les ouvre, il y a une ville devant lui, une petite agglomération de rien du tout, mais très belle,
avec des bâtiments tout blancs, et cette ville, il la reconnait. C’est là où il se trouvait juste avant d’arriver dans ce désert absurde. Au loin, entre deux immeubles, il voit un hôpital. Sa chambre est celle qui est à droite au dernier étage, les rideaux sont tirés. Il y a des fleurs sur le petit balcon. Il déteste les gens qui apportent des fleurs dans les hôpitaux, on dirait qu’ils vous ont déjà enterré. Phileas regarde les deux autres, ils dorment encore. Il les réveille, et ils se lèvent. Il donne le cahier à Lana. Toutes les pages sont remplies. Elle le cache entre les deux poutrelles du vieux réservoir. D’un commun accord, ils se dirigent vers la ville. Au bout d’une dizaine de minutes de marche, ils se rendent compte qu’il y a un problème. Plus on avance, et plus la ville s’éloigne. Enfin, elle ne s’éloigne pas, elle reste à la même distance. Ils se retournent et ils constatent qu’ils sont au même endroit. Le réservoir est là, comme s’ils n’avaient pas bougé d’un pas. Ils prennent peur. Ils s’arrêtent et reviennent s’asseoir sous le réservoir, serrés les uns contre les autres.
Le temps passe. Tout à coup, Sam se met à crier. Il montre quelque chose dans le désert. Il y a une femme qui avance. Elle semble venir de la même
zone que Lana. Dès que cette dernière la voit, elle se précipite et les deux femmes s’étreignent longuement, elles se connaissent. Sam aussi arrive, et les trois s’enlacent et rient. Ensuite, la nouvelle dit quelques mots, Lana tend son bras. La fille prend son poignet dans une main, et de l’autre on aurait dit qu’elle lui faisait un massage de l’avant-bras, une palpation insistante. La nouvelle s’approche de Phileas. En se désignant elle-même du doigt, elle dit quelque chose comme Siki. Phileas se présente, lui aussi. Elle prend le bras de Sam et répète la manipulation, et ensuite c’est le tour de Phileas. Chaque fois, on entend comme un genre de clic. Tout le monde s’assoit. Siki est rassurante, calme et posée. Elle sait manifestement où on est, et comment en sortir. Elle fait comprendre à tout le monde qu’il faut simplement attendre. Elle parle beaucoup avec Lana et Sam, et ils ont retrouvé une certaine sérénité. Phileas, Lana et Sam ont reconnu les manipulations de Siki sur leurs avant-bras respectifs, des gestes qu’ils auraient pu faire eux-mêmes, qu’ils auraient dû faire. Ils sentent confusément que le clic va les sortir de là.
Le désert conserve tout. Un matin, il y a un enfant qui joue près de la vieille citerne rouillée. On se demande même comment cette ruine tient encore debout.
Une voiture est arrêtée sur le bas-côté de la route. La famille fait une pause qui n’était pas prévue. La petite fille qui dormait à l’arrêt précédent réclame depuis un moment le « droit », dit-elle, d’aller aux toilettes. Elle est amusante, cette gamine, une autorité exceptionnelle pour son âge, et ses parents s’en rendent bien compte. C’est vrai qu’elle a une intelligence hors normes, mais le père et la mère ne le savent pas encore vraiment. C’est quand elle ira à l’école qu’on leur dira que leur fille a des problèmes, qu’elle n’est pas comme les autres, et qu’il faut la mettre dans un institut spécialisé. Cette enfant, c’est toute leur vie. Ils l’avaient recueillie dans des conditions rocambolesques, et ils avaient menti pour que la petite soit leur fille. Comme ils ont pleuré, ce jour-là ! Quand ils avaient voulu, après leur mariage, avoir un autre enfant, ça n’avait pas marché. On leur a dit qu’il y avait une possibilité pour eux d’avoir des enfants, mais qu’il fallait passer par une fécondation in vitro. Ils ont dit oui. Régulièrement, ils vont dans cette clinique spécialisée, de l’autre côté du désert. On leur a dit qu’en général, il fallait au moins trois essais. Justement, ils reviennent de faire la troisième insémination. Nathie est à cran. Non seulement cela coûte cher, mais on leur a dit aussi qu’au bout de la septième tentative, on arrêterait.
Plus que quatre, si celle-ci ne marche pas. Elle se sent coupable, malgré le réconfort de Miquel et les joies que lui apporte la petite. Ils se disent qu’elle a parfois des caprices, des lubies et qu’ils cèdent trop souvent, mais comme l’enfant n’exige que des choses possibles, ils sont bien obligés de dire oui à tout ce qu’elle demande. On a donc fait un arrêt. Exactement là où la petite fille l’a voulu. Le père qui conduit s’est volontiers garé à l’endroit désigné par l’enfant. Dans un paysage si vide et si désolé, la vieille citerne qui achève de rouiller le long de la route fait un bon repère. La mère et sa fille se dirigent vers le réservoir, parce que comme ça, on ne les verra pas, ou elles pensent qu’on les verra moins. La petite fille se relève, elle montre à sa mère un vieux cahier qu’elle a trouvé coincé entre les vieilles poutres. La couverture est défraîchie et toutes ses pages sont jaunies. Il est rempli d’écritures dans une langue que la mère ne connaît pas, et puis il y a dans l’autre moitié du cahier des centaines de dessins parfaitement incompréhensibles avec des chiffres partout. La petite fille veut le garder, mais la mère lui ordonne de le jeter. La fillette pleure. La mère hausse le ton. Elle est fatiguée de ce voyage qui
n’en finit pas, elle veut rentrer chez elle, se rafraîchir, et se reposer. Si la petite fille avait fait comme tout le monde quand on s’est arrêtés la dernière fois, au lieu de dormir, on n’en serait pas encore là, à perdre tout ce temps. L’enfant devine que l’exaspération de sa mère rend inutiles toute discussion et toute résistance. Elle dit qu’elle va le remettre à l’endroit où elle l’a trouvé. Pour ne pas salir le désert ! Elle revient vers les vieilles poutres, fait semblant de reposer le cahier entre les montants de bois qui l’ont protégé de la pluie et du vent pendant toutes ces années, et revient avec le regard clair de l’innocence. La mère pousse l’enfant vers la voiture et la gronde un peu, car on est vraiment trop en retard. Des heures plus tard, la fille est dans sa chambre, elle tourne et retourne les pages du cahier sans en comprendre le moindre mot. Peu importe ! Elle est tellement contente d’avoir pu trouver et ramener le cahier du désert. Il y a deux parties, une avec une écriture très étrange qu’elle ne connaît pas et qui pourtant lui semble familière. Dans la dernière partie, elle arrive à deviner quelques lettres et parfois un mot. Un jour, bientôt, elle le déchiffrera en entier. Un sourire habite son visage d’enfant. Elle sait qu’aujourd’hui, elle a franchi une étape importante de sa vie. Qu’elle a eu beaucoup de
mérite et de chance de passer ce cap aussi jeune. Elle aime ses parents, mais ils sont souvent gênants. Combien de fois ils lui compliquent la tâche, parce qu’ils ne savent pas qui elle est et quel est son destin. Jusqu’à maintenant, elle s’est bien débrouillée pour mentir et tricher, juste ce qu’il faut, quand c’est important et qu’elle doit franchir un nouveau palier. C’est pour ça qu’en temps normal, elle s’efforce d’être toujours sage et gentille. Elle veut être sûre de les trouver bien disposés, flexibles et tolérants quand elle se trouve dans l’obligation d’accomplir quelque chose d’important. Ils s’imaginent qu’elle fait des caprices. Mais, bien sûr, ce n’est pas le cas.
La petite fille, c’est Sabi. Les deux grandes personnes qui sont avec elle, ce ne sont pas ses parents. Son vrai père et sa vraie mère, nul ne sait où ils sont, ni qui ils sont. Sabi, c’est son vrai prénom. Quand on l’a trouvée un matin, elle venait de naître. On ne l’avait pas nettoyée, et elle criait. Elle braillait si fort qu’on avait fini par l’entendre. Des gens se sont inquiétés, l’ont cherchée et ont fini par la trouver. Elle a hurlé plus de trois heures avant qu’on ne la déniche dans la poubelle. Elle avait été mise dans un sac en plastique qui était resté ouvert. La poubelle ne fermait pas bien et c’est comme ça que, de défaut de fermeture en nœud mal serré,
le son de sa voix avait fini par filtrer hors du bac. L’avait-on crue morte quand on s’était débarrassé d’elle, sa mère savait-elle que son bébé vivait encore ? On ne le saura jamais. Ce qu’on sait, c’est que des enfants étaient venus dans le local des poubelles pour se cacher pendant que les autres comptaient jusqu’à cent. Aldo les avait rapidement trouvés à cause de cette poubelle qui s’était mise à hurler. Ils avaient continué à jouer un instant et puis ils s’étaient concertés. Devait-on ouvrir la poubelle ou alerter la mère d’Aldo qui était censée les surveiller ce mercredi- là ? Les plus grands décidèrent qu’il fallait d’abord regarder si on ne voulait pas se faire battre pour avoir dérangé une grande personne inutilement. Ils étaient tous retournés au local à poubelles, et ils avaient entrouvert un peu le caisson. Il ne faisait pas très clair et ils virent le sac en plastique qui bougeait. Ils prirent peur et s’enfuirent. Ils avaient attendu le retour de la sœur d’Aldo, qui, elle, était grande puisqu’elle allait bientôt se marier avec le fils du chef de gare. Pendant ce temps, chacun à son tour allait contrôler que les cris ne s’étaient pas arrêtés. Quand Nathie était arrivée, ils s’étaient précipités sur elle en parlant tous en même temps. Elle avait ri, avait dit qu’elle ne comprenait rien.
Le plus grand avait raconté qu’il y avait quelque chose qui criait dans la poubelle, et qu’ils ne savaient pas ce que c’était. Aldo, son petit frère, avait ajouté que sûrement c’était un bébé, mais que c’était peut-être un chat ou un chien ou autre chose parce qu’ils avaient eu peur en ouvrant la poubelle. Cela faisait longtemps que Nathie s’était fait une raison sur les jeux délirants de cette bande d’enfants. Comme ce n’était jamais méchant ni dangereux, elle acceptait toujours d’y participer un peu. Elle savait qu’Aldo s’amusait comme un petit fou avec les quatre autres, et elle pensait que c’était bien pour lui d’avoir ces bons moments de jeunesse. Elle avait suivi la bande jusqu’au local. En marchant, elle se demandait comment ils allaient s’en tirer, ce qu’ils allaient inventer quand on se rendrait compte que la poubelle ne criait pas, comme ils disaient. Et, comme prévu, rien ne criait ni dans le bac ni ailleurs. Elle avait commencé à les gronder quand Aldo avait ouvert le caisson en grand et, à ce moment-là, les cris avaient repris, encore plus stridents. Tout de suite, Nathie sut qu’il y avait un bébé là-dedans. Elle donna son sac à main à Aldo et regarda dans les ordures. Elle prit le sac qui bougeait, et elle sentit bien à travers le plastique le petit corps du bébé qui hurlait de plus belle. En même temps qu’elle dégageait l’enfant du sac, elle s’était précipitée chez sa mère,
accompagnée de la bande d’enfants qui lui faisait comme une garde désordonnée et hurlante. Tout le monde s’était bousculé dans l’escalier, et finalement ils arrivèrent à l’appartement de la mère de Nathie. Les deux femmes avaient tenu les enfants à distance, mais elles avaient laissé la porte ouverte. Elles s’étaient occupées du gosse, pendant que l’une le nettoyait, l’autre dénichait un vieux biberon qu’elle remplissait d’eau sucrée.
Elle n’était pas encore complètement nettoyée qu’elle avait déjà avalé son premier biberon. Aussi soudainement qu’elle était apparue, elle s’était endormie. Maintenant, elle était posée sur le côté au fond d’un des fauteuils du salon. Un oreiller comme matelas et une serviette pour couverture. On l’avait tout de suite appelée Sabi parce que c’est ce qui était écrit sur un sparadrap collé à son bras. Les deux femmes s’étaient assises, rompues par l’émotion, elles avaient fait entrer les enfants pour qu’ils racontent les circonstances de cette découverte. Avec la promesse que chacun aurait droit à son tour de parole, on avait pu commencer à les entendre. Évidemment, ils avaient rapporté la même histoire, mais ils étaient contents d’avoir chacun raconté sa version avec ses mots à lui. Quand on leur demanda qui avait bien pu mettre cet enfant dans une poubelle de l’immeuble, ils
dirent tous qu’une femme était passée une heure avant qu’on ne trouve le bébé, qu’elle avait garé sa voiture, qu’elle était entrée dans l’immeuble avec un gros sac et qu’elle en était ressortie un peu après. Non, ils ne l’avaient jamais vue, et ils étaient incapables de décrire l’automobile ou la femme, puisque soit ils étaient cachés, soit ils étaient en train de compter en trichant le mieux possible pour que les autres n’aient pas trop le temps de vraiment bien se dissimuler. On n’eut pas de peine à les renvoyer jouer dans la cour avec la promesse de ne parler à personne de cette histoire. Pendant de longues minutes, les deux femmes se demandèrent ce qu’il fallait décider. Elles habitaient un quartier oublié dans un immeuble à moitié vide qu’on avait négligé de démolir. Il devait être rénové, mais la crise était passée par là et tout avait été arrêté. Les familles qui n’avaient pas encore été relogées étaient restées là. Entre les vieux immeubles délabrés, mais encore debout, et les amas de gravats de ceux qu’on avait déjà abattus, on se serait cru dans une zone de guerre. Dans l’immeuble, il ne restait que six appartements occupés sur quarante. Tout le monde se connaissait depuis longtemps et il n’y aurait aucune difficulté à déclarer la naissance du gosse. Si on le gardait, qui allait s’en
charger ? La mère n’en voulait pas, elle était vieille déjà. Nathie, elle, allait se marier. D’un autre côté, le mettre à l’assistance, c’était garantir à Sabi une enfance malheureuse et c’était dur à prendre comme décision. Les deux femmes en étaient là, silencieuses, avec leur tasse de thé à la main, quand Miquel entra dans l’appartement. Tout de suite, il avait embrassé tendrement sa fiancée et ensuite sa future belle-mère. Il les avait taquinées un peu sur leur mine et c’est seulement là qu’il avait vu le bébé sur le fauteuil. Les deux femmes lui racontèrent l’histoire des enfants. Elles dirent aussi qu’elles ne savaient pas quoi faire. Miquel avait posé quelques questions, et annoncé qu’il allait sur le balcon réfléchir à la situation. Les femmes reprirent du thé, et allèrent préparer un deuxième biberon d’eau sucrée.
Nathie avait à cette époque une vingtaine d’années, presque vingt-cinq. Elle était mûre et posée. Une scolarité sans difficulté l’avait conduite, après quelques études, à passer les concours de la fonction publique. Depuis quelques mois, elle était stagiaire, et serait bientôt titulaire de son poste. Une fille sérieuse et posée. Elle connaissait Miquel depuis toujours, elle était sortie avec lui, et puis ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. Un jour
d’automne, alors que la pluie menaçait, il l’avait ramenée et ils ne s’étaient plus quittés. Ils avaient besoin l’un de l’autre pour être bien. Est-ce qu’ils s’aimaient ? Pas comme on l’entend d’habitude. Ce jour-là, quand Miquel était revenu dans le salon, Sabi s’était réveillée, avait bu goulûment son eau sucrée et Nathie l’avait posée sur son épaule pour qu’elle fasse son rot. Miquel avait été clair, comme toujours.
— Il y a plusieurs solutions possibles. La femme peut revenir chercher l’enfant, parce que le remords la travaille. On peut donner Sabi à la municipalité qui s’en occupera. On peut la garder, mais si c’est cette hypothèse qui est retenue, la seule qui peut aller déclarer une naissance, c’est Nathie. En ce qui me concerne, je vais me marier avec elle pour fonder une famille et avoir des enfants. Alors, un peu plus tôt ou un peu plus tard… Je laisse Nathie choisir. Les choses étaient restées en l’état plusieurs semaines. Sabi s’était installée chez la belle-mère dans l’attente d’un retour toujours possible de sa véritable mère. Nathie s’en occupait du mieux possible et se débrouillait bien. La belle-mère donnait de bons conseils, et Miquel se tenait informé des avis de disparition. Au bout de trois semaines, on ne pouvait plus reculer la décision. Soit on la confiait aux autorités, soit on le gardait.
Quand Miquel avait évoqué la possibilité de rendre Sabi, il avait vu tout de suite le visage de Nathie se fermer. Il avait donc ajouté que, pour sa part, il souhaitait garder le bébé. Les deux femmes s’étaient précipitées sur lui, et jamais on ne l’avait tant embrassé et aimé. Le jour même, il était allé déclarer la naissance d’une fille qu’il reconnaissait être née hors mariage. Le même jour, avec le même officier d’état civil, il avait publié les bans de ses noces avec Nathie. Tout cela était d’une logique absolue et tout s’était passé normalement. Quand il était rentré avec les papiers, on avait bu le champagne et il avait embrassé Sabi pour la première fois, comme un père.
L’immeuble avait finalement été détruit, la belle-mère était morte et tout le monde s’était dispersé. Aldo, qui avait découvert Sabi, était grand et il habitait chez un oncle où tout se passait bien. Nathie et Miquel n’avaient pas eu d’autre enfant. Ils avaient bien essayé, mais rien, jusqu’à ce jour, n’avait fonctionné. Ils remerciaient le ciel de leur avoir envoyé Sabi qui était une si gentille fille. Ce jour-là, quand ils s’étaient arrêtés sur cette route dans le désert en revenant d’une tentative d’insémination artificielle, Sabi ne le savait pas encore, mais il était à peu près certain qu’elle aurait bientôt un petit frère ou une petite sœur.
Les parents savaient bien que pour elle ce ne serait pas une période facile, et ils avaient résolu de lui faire profiter au maximum de ces derniers mois où elle serait encore enfant unique. Ils ne pouvaient pas dire que Sabi posait des problèmes, mais c’était une enfant atypique. De temps en temps, elle avait des obsessions tenaces. Elle désirait quelque chose et l’on devait lui donner satisfaction. Jamais il ne s’agissait d’acheter quoi que ce soit, et ce n’était jamais de jouets ordinaires dont il s’agissait. Elle voulait qu’on se rende dans des endroits bien précis, et là elle se mettait à fouiner, et on revenait de ces visites avec des objets improbables. Une fois, on avait ramené une vieille paire de lunettes avec une monture en écaille. Une autre fois, c’était un vieux coupe-papier, une autre fois encore c’était un marque-page en cuivre. Enfin, on avait compris qu’il était en cuivre après l’avoir frotté pour le délivrer de l’épaisse couche de vert-de-gris qui l’avait recouvert. À part ces fantaisies tout à fait étranges, la petite fille était adorablement gentille.
Depuis toujours, Sabi collectionne certains objets. Elle ne sait pas pourquoi, mais de temps en temps elle a une image dans la tête, et elle n’a de
cesse de rechercher la chose. Elle sait toujours exactement où elle est. La difficulté, c’est de convaincre les parents de se rapprocher le plus possible de l’objet. Le cahier, c’était la première fois qu’on refusait de rapporter ce qu’elle avait trouvé, mais elle avait quand même réussi par la ruse à l’emporter.
Le premier objet, c’était un homme qui le lui avait montré. Ce Sam, tout de suite Sabi l’avait aimé. Il lui avait montré le chemin des lunettes. La deuxième fois c’était Lana, une femme qui, elle aussi, avait été très gentille, et lui avait indiqué l’emplacement du coupe-papier. Le marque-page, elle l’avait trouvé sans le chercher. Elle voulait trouver un trésor, elle avait fouillé et là, juste sous les herbes, il y avait l’objet. Un jour, ces choses lui seront utiles. Sabi ne sait pas pourquoi. Pour le cahier, c’est Lana aussi qui l’avait appelée. Elle dormait et le cri l’avait réveillée. Elle n’avait pas eu peur, elle connaissait ce genre de cri. C’étaient des appels un peu forts. Sabi a eu le temps de songer que Phileas, c’était vraiment un nom étrange, que déjà, elle pensait à autre chose. Elle s’est rendormie ce soir-là en essayant d’imaginer un stratagème pour que les parents s’arrêtent au bon endroit. Quand ils se sont arrêtés
un peu avant, elle a fait semblant de dormir. C’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Elle a tous les objets maintenant. Elle ne sait toujours pas ce qu’il faut en faire, ni à quoi ils peuvent servir. Elle sait aussi qu’elle est en avance, et qu’elle ne devait les réunir tous que bien plus tard. Elle a un coffre spécial pour eux. Parfois, elle l’ouvre, met les lunettes, place le marque-page quelque part au milieu du vieux cahier et, le coupe-papier en main, elle fait semblant de lire les caractères et de comprendre les dessins, mais elle n’y arrive pas. Seulement un tout petit peu. Ça dure un moment et elle range le tout. Un jour, sa mère était particulièrement joyeuse. Nathie et Miquel ne lui avaient jamais caché qu’ils n’étaient pas ses vrais parents. Cependant, elle ne connaissait pas les détails sordides de l’histoire. Donc un soir, ils lui ont dit qu’ils avaient à lui parler sérieusement.
Comme ils n’avaient pas l’air spécialement tracassés, au contraire, elle ne s’est donc pas affolée.
— Sabi, on veut te dire, ta mère et moi, que tu auras bientôt un petit frère. Ta maman est enceinte et on voudrait que tu nous aides à l’accueillir quand il va arriver.
— Je suis très contente ! Mais il y a quelque chose que je n’ai pas dit à maman et je voudrais qu’elle ne me gronde pas !
— Dis-nous, si ce n’est pas trop grave, ta mère te pardonnera.
— Voilà, quand on était dans le désert, et qu’on s’est arrêtés à côté du vieux réservoir, je n’ai pas mes vêtements, dans mon dos et je voudrais le garder. Nathie n’a même pas essayé de faire semblant d’être en colère. Elle a ri, et Miquel en même temps. Sabi aussi a ri. Tout le monde était content. On a passé la soirée à parler de tout ce qu’il fallait acheter pour le bébé, de son prénom. Quand le petit garçon est né, Sabi a été parfaite. Jamais de scène de jalousie, toujours disponible pour aider sa mère. Maintenant, Sabi n’a plus rien à craindre. Ses parents ont accepté la présence de tous les objets, et elle n’est plus obligée de se cacher pour jouer. Depuis que bébé est né, c’est encore plus facile. Toute l’attention est pour lui. À elle, on ne demande que deux choses : elle doit se tenir tranquille, et ne pas faire de mal à Pilou, c’est le petit nom de bébé. Cela lui convient parfaitement. Elle a besoin de tranquillité, elle aussi, et quant à Pilou, elle le trouve attendrissant.
— Miquel, tu trouves normal que Sabi passe ses journées avec ces jouets étranges ? Depuis que
Pilou est là, elle ne joue qu’avec les objets qu’elle a trouvés. Parfois, elle m’inquiète !
— J’ai un œil sur elle. Ne t’inquiète pas. Les enfants, c’est comme ça. Dans quelques mois elle sera passée à d’autres jeux. Elle est gentille et obéissante et elle s’occupe bien de Pilou. Tout va bien, ne te tracasse pas Sabi les a entendus. Elle allait entrer dans la chambre et elle a écouté. Depuis, elle a ressorti toutes ses poupées, et les a bien posées en évidence sur le lit et partout dans la chambre. Plusieurs fois par jour, elle déclare qu’elle va s’occuper d’elles, et maintenant tout le monde est rassuré. Elle s’échine sur le cahier. Quand tous les objets sont à leur place, elle comprend. Enfin, elle sait comment travailler pour déchiffrer. Pas plus ! Il faut qu’elle chausse les lunettes, et elles veulent toujours tomber. Il a fallu qu’elle les attache avec l’élastique d’un vieux slip pour qu’elles se stabilisent sur son nez. Ensuite, il faut tenir le stylo et placer le marque- page au milieu du vieux cahier. Peu importe l’emplacement du coupe-papier, pourvu qu’il soit posé à côté du vieux cahier. Depuis toujours, elle s’échine sur les pages écrites. Rapidement, elle avait compris que celles remplies de dessins n’étaient pas à sa portée. Elle sait aussi que les écritures, elle ne les comprendra vraiment que plus tard, quand elle aura grandi, que sa découverte des
objets était prématurée. Qu’importe ! Sabi adore cette recherche de sens, d’autant que chaque fois, elle avance. Plus lentement que si elle avait déjà quinze ou vingt ans, mais elle progresse. Elle sait déjà que tout cela a un rapport étroit avec elle et à quelque chose qu’elle a dans le corps.
Quand ils se réveillent dans la machine, Phileas et Sam ont un mal fou à remettre de l’ordre dans leur esprit. Heureusement qu’il y a des visages familiers autour d’eux et qu’on leur a administré des tranquillisants. Pendant plusieurs heures, on leur a fait le point. Les choses se passent plutôt bien. Ils reprennent pied, par petites touches, sans sombrer dans la folie. Là, on est allé à la limite du possible, presque trop loin. Les envoyés ne savaient même plus actionner la balise de retour. Un bug de ce genre, si on n’arrive pas à l’éliminer, les gens vont se détourner des voyages. Siki fait le point.
— Il est clair que trois fois de suite, vous vous êtes fait engluer dans un espace-temps dangereux. Le plus grave, sans doute, est la perte partielle, voire totale, d’identité dans le cas de Phileas.
— On dirait, ajoute Sam, qu’il a essuyé les plâtres, puisque moi je savais bien qui j’étais, mais je ne savais pas ce que je faisais là.
— La seule chose qui m’a échappé, confie Lana, c’est l’existence de la balise de retour.
Phileas se tait, il va bien, mais il est encore sous le choc. Siki reprend la parole :
— Que fait-on de la petite, on ne peut pas la laisser là-bas comme ça. Il y aurait trop de répercussions. Que proposes-tu, Lana ?
— On a réussi à lui faire passer le cahier. Elle va réussir à le traduire, et elle essayera forcément d’actionner la balise de retour qui est dans son bras.
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