Les orchidées
Je me souviens encore de la visite des journalistes, quand ils sont venus chez notre mère. Ils faisaient un reportage sur sa serre. Des gens leur avaient rapporté qu’elle contenait des spécimens rares d’orchidées, pour certaines uniques au monde. Ils étaient venus à plusieurs, accompagnés d’un consultant spécialisé. Il avait longuement interrogé notre mère. Pour tout dire, ils avaient été enchantés de ce qu’ils avaient découvert. Les journalistes, pour le bon reportage qui s’annonçait, et le spécialiste qui allait s’enrichir d’images et de nouveaux savoirs. Il avait bien fallu à un moment y mettre bon ordre parce que notre mère était fatiguée. Hélène et moi les avions gentiment poussés vers la sortie. On avait refusé poliment toutes les suggestions d’ouverture de la serre pour des visites de touristes ou autre et nous nous étions quittés cordialement.
Ni moi ni ma sœur n’avions soupçonné que la serre pouvait à ce point intéresser qui que ce soit. On savait que notre mère y consacrait beaucoup de temps, qu’elle se documentait beaucoup dans des revues spécialisées et que c’était poussée par cet intérêt, jamais assouvi, qu’elle avait fini par acheter un ordinateur et se connecter à Internet. D’une certaine manière, elle ne vivait que pour ses fleurs et pour nous. On savait aussi qu’elle se livrait à toutes sortes de greffes, de mélanges très complexes, sans vraiment apprécier à sa juste valeur le travail qu’elle accomplissait chaque jour avec une obstination remarquable. Hélène l’accompagnait parfois dans la serre et se tenait un peu au courant, plus pour alimenter la conversation que par véritable intérêt.
Moi, je n’avais jamais aimé les fleurs. En disgracieuses, sans élégance. Les rares fois où je m’étais trouvé dans l’obligation d’aller chez un fleuriste, je choisissais des roses, celles qui sont en bouton, et plus souvent encore des tulipes dont j’admirais les formes épurées. Quand je discutais de ça avec Hélène, je lui disais que si je devais un jour planter, ce serait pour cultiver des plantes utiles, des pommes de terre, des oignons… Et que si notre mère avait eu l’idée
géniale de créer un verger, je m’y serais intéressé avec beaucoup d’enthousiasme. Toujours, je rappelais à ma mère pour la taquiner :
— Si tu avais lu Malherbe, « les fruits passeront la promesse des fleurs », tu n’aurais pas consacré ta vie à ta serre d’orchidées. Ma mère et ma sœur en riaient toujours, m’accusant de ne pas avoir évolué. Je m’étais mis peu à peu à détester les plantes, en réaction à la vague d’écologie qui submergeait la société. Je ne crois pas que la nature soit bonne. La nature, c’est elle qui nous fait mourir, souvent avant l’heure. La nature, c’est aussi le soleil trop chaud et la neige trop froide. Tout l’effort de nos ancêtres a été de s’extraire des contraintes « naturelles ». La civilisation s’est construite contre la nature. Et moi je veux vivre comme un civilisé, pas comme un homme des cavernes. J’en étais là de mes réflexions quand je suis arrivé à la maison familiale. J’ai vu ma mère et ma sœur assises à la grande table du salon, et il était évident qu’elles s’amusaient beaucoup. Elles m’ont fait asseoir devant une feuille blanche avec pour seule consigne :
— Tu dois dessiner un arbre en moins d’une minute ! C’était encore un de ces tests qu’on trouve dans les magazines féminins et qui les amusaient beaucoup.
J’ai tracé mon arbre pour ne pas leur ôter un plaisir qui ne me coûtait rien. C’est ce que je croyais.
J’allais dans la cuisine pour me servir à boire quand de grands éclats de rire ont retenti. Elles riaient comme deux folles. Elles avaient dû trouver le résultat de mon test de l’arbre. Je suis arrivé avec mon verre tandis que les rires redoublaient. Je n’ai pas eu le temps de m’asseoir que le verdict est tombé :
— Regarde, ton résultat, c’est : primitif régressif ! Depuis, à chaque fois que je m’aventurais sur la critique des fleurs, je me faisais reprendre sur mon résultat. Que pouvait-on attendre de sensé et de raffiné chez un primitif, régressif ? C’était le « régressif » qui les amusait le plus. Moi, j’étais content de pouvoir, même involontairement, les distraire autant.
Hélène ne partageait pas la même passion que notre mère pour les fleurs, mais contrairement à moi, elle les trouvait belles, aimait les regarder, les choisir, les toucher. À cette époque de sa vie, Hélène n’avait ni le temps, ni le goût de s’astreindre plusieurs fois par jour à s’occuper de fleurs.
Notre mère, par contre, avait consacré une grande partie de son existence à sa serre et jamais, pour rien au monde, elle n’aurait manqué une des visites qu’elle rendait religieusement tous les jours à ses parterres.
Il fait jour depuis un moment, il fait bon, tout va bien ce matin. Tout à l’heure, Dieu viendra, nous sommes toutes impatientes. Dieu nous aime et nous l’aimons. Le soleil est levé depuis deux heures et nous savons toutes que Dieu ne tardera plus à venir. L’espace de vie est vaste, suffisant pour toutes. Une d’entre nous, la plus ancienne, raconte quand on lui demande :
— Comment c’était, avant ?
— Au début, l’espace était plus petit et un jour, Dieu l’a agrandi. On était peu nombreuses à l’époque. Ça, c’est les jours où elle va bien, sinon elle raconte tout un tas de choses que personne ne comprend et on ne l’écoute plus. Aujourd’hui, ça va. Elle est comme normale, mais ça arrive de moins en moins souvent.
— Celles qui étaient avec moi sont toutes mortes au fur et à mesure, parce que leur temps était venu. Le dernier jour viendra aussi pour moi et pour vous.
Quand elle parle comme ça, dans les bons jours, nous l’écoutons toutes attentivement. Ça n’a pas toujours été le cas. Plus jeunes, on ne s’occupait pas de tout ça, de ces vieilles histoires et on n’avait pas envie d’entendre ces choses-là, mais le temps passe et on a toutes pris de l’âge. Maintenant, nous avons peur de la perdre. C’est la seule qui sache des choses d’avant et il n’y a qu’elle qui arrive à se faire entendre dans tous les carrés. Sans crier. Elle parle et partout on l’entend. Elle dit que les autres comme elle sont mortes parce qu’il y avait trop de bruits, trop de parlottes inutiles. Elle dit souvent qu’elle n’est pas comme nous et qu’elle est une mutante, que c’est pour ça qu’elle vit toujours. Elle dit aussi que nous sommes toutes issues de croisements et que c’est Dieu qui nous a fait naître, une par une. Nous ne répondons rien. L’ancienne n’aime pas qu’on la questionne sans arrêt, ni être contredite. Si ça arrive, elle ne parle plus et il faut attendre longtemps pour pouvoir l’écouter encore. Quelquefois, dans notre carré, nous murmurons sur ce qu’elle a dit. On ne veut pas qu’elle entende et surtout on ne veut pas que les autres, celles qui sont dans les autres carrés, nous écoutent.
D’après l’ancienne, il y a presque cent carrés dans le monde. Elle dit aussi qu’avant elle, il y a eu un temps où il n’y avait qu’un carré. Ça nous semble invraisemblable. Mais comme, à part elle, personne ne se souvient d’avant, il faut bien penser que c’est peut-être vrai. Dieu ne tardera plus maintenant, ça se voit à la hauteur du soleil. Ce sont les premiers carrés qui nous préviennent de tout ce qui entre ou sort. Ils nous disent quand Dieu arrive. Alors il y a comme un frémissement, nous aussi nous prévenons celles du carré voisin, et ainsi de suite. Et puis nous attendons notre tour et il vient toujours.
Dieu nous aime. Quelquefois, l’ancienne raconte des choses terribles et nous refusons d’écouter. Elle assure, par exemple, qu’il y a eu un temps où Dieu venait plus souvent, qu’il restait plus longtemps et que maintenant, si ce n’est pas comme avant, c’est parce qu’il nous aime moins et que c’est à cause de nous. Elle affirme que nous bavardons pour dire des bêtises et que ça a mis Dieu en colère contre nous. Ça nous fait peur, et dans notre carré, nous disons que peut-être l’ancienne devient un peu folle.
Nous l’aimons quand même. Elle ne devrait pas raconter des choses comme ça, non, vraiment. Dieu s’occupe bien de nous. Parfois, le monde est attaqué par des êtres étranges qui nous font du mal. Dieu les élimine tous et il gagne toujours. Quelquefois, deux ou trois d’entre nous meurent, avant que Dieu n’arrive, alors il les remplace. Mais comme il y a peu d’attaques et peu de décès, il y a très peu de nouvelles. Parfois, Dieu en emmène une et le carré la tue en secret parce que les nouvelles racontent toujours des choses incroyables. Alors, son carré l’élimine. Ça nous est déjà arrivé. J’ai fait comme les autres, j’ai écouté la nouvelle, et ensuite avec notre propre langage, celui de notre carré, celui que personne ne comprend, nous avons décidé de la tuer et tout de suite on l’a éliminée. Dans ces cas-là, on fait beaucoup de bruit pour ne pas entendre les cris de celle qui meurt. Tous les carrés font comme ça, et quand il y a un grand bruit continu quelque part, c’est qu’il y a un carré qui fait le ménage. Si l’ancienne continue à divaguer, peut-être que le carré la tuera. Une fois, le monde s’est ouvert et l’eau nous a envahies. Au début, on a eu peur, ensuite on a été contentes pour l’eau, et ensuite encore on a eu peur de mourir de froid et noyées. Dieu est venu, le
monde s’est refermé, on a eu chaud et l’eau est partie. Celles des bords du monde, on ne les aime pas. Elles racontent aussi des histoires bizarres qu’on est bien obligées d’entendre. Elles disent qu’en dehors du monde, il y a des choses étranges qui se passent. La plupart du temps, nous ne les écoutons pas. Celles des bords sont toutes les mêmes, prétentieuses et menteuses.
Dieu n’est pas encore venu. Certaines pleurent. L’ancienne est très fatiguée. Elle essaye de nous rassurer en disant que depuis que le monde est monde, Dieu est toujours venu. Il viendra aujourd’hui comme hier. Nous, on s’entend bien dans notre carré. Il y en a où elles se battent tout le temps, ça fait que le carré est moche. Nous, le nôtre est peut-être le plus beau de tous parce qu’on s’entend bien. On sait qu’on est toutes belles parce que Dieu s’arrête toujours un peu plus longtemps quand il arrive à notre hauteur. Parfois, on s’en vante un peu pour rendre les autres carrés jaloux. Ça fait des histoires. Depuis que je suis née, notre carré est l’un des plus réussis. On apprend vite à faire ce qu’il faut pour être belles et désirables. Et quand Dieu passe, on est récompensées. Celles des bords font des choses bizarres.
Il paraît qu’un jour, elles ont fait exprès de ne plus se soigner, pour que Dieu les remarque et s’occupe davantage d’elles. Il s’en est occupé, c’est sûr. Depuis ça, plus personne n’a recommencé la plaisanterie. Dieu les a toutes tuées. Personne n’a trouvé à y redire. C’était une sale bande de tricheuses. Dieu est très en retard. Certaines sont déjà malades et doivent se replier sur elles-mêmes. L’ancienne est morte tout à l’heure. Nous avons toutes peur. Celles de la porte disent que c’est mauvais signe et que l’ancienne est partie en pleurant sur nous. Depuis un moment, dans presque tous les carrés, il y a une ou deux mortes. Et cela ne fera qu’empirer si Dieu n’arrive pas. Nous, nous n’avons encore perdu personne, mais trois d’entre nous sont au plus mal. Leur souffrance est grande. Même si Dieu venait maintenant, il ne pourrait peut-être pas les sauver. Dieu peut tout, mais parfois, il ne fait pas ce qu’il faut faire et il y a des morts. Dieu le veut sans doute.
Tout est fini. Dieu nous a abandonnées. Dans tous les carrés, c’est l’hécatombe. Dans le nôtre, il y a plus de mortes que de survivantes. Moi-même, je passe mon temps dans une semi- inconscience. Je vais mourir bientôt. Je sens que mon tour arrive. Tout à l’heure, celles de la porte
ont dit que Dieu arrivait. Nous étions toutes folles de joie et de bonheur, et puis elles ont dit que ce n’était pas Dieu, mais une autre chose. La « chose » est passée devant notre carré. Je comprends pourquoi celles de la porte se sont trompées, de loin on aurait dit Dieu. Mais il est évident que ce n’est pas lui. La « chose » ne nous aime pas, elle nous déteste et au fur et à mesure de son avancée, nous nous recroquevillons. La « chose » est sortie. Pendant un moment, nous avons oublié nos souffrances, inondées par la haine que promenait avec elle la « chose ». Maintenant, nous savons que Dieu ne viendra plus. Jamais il n’aurait laissé une telle monstruosité venir parmi nous, jamais. Peut- être aussi que Dieu nous punit. Tout le monde épuise ses maigres ressources à se disputer. Chaque carré accuse l’autre de ne pas avoir assez aimé Dieu. Et dans chaque carré, tout le monde se déchaîne. Moi, je regarde et ne dis rien. Je suis trop faible et ma fin est imminente. Je ne lutte plus, je préfère en finir tout de suite au lieu de voir le désastre s’abattre sur le monde. Je laisse celles de mon carré manger et ronger mon espace. Je ne lutte plus. Juste avant de mourir, j’ai pu voir et entendre que l’on nous enlèverait du monde. Je suis bien contente de ne pas voir ça.
La mère était morte un dimanche, dans les bras de ses enfants. Accident vasculaire, avait déclaré le médecin. Tout s’était passé tranquillement, sans cris. Elle avait appelé sa fille et s’était endormie avec les mains de ses enfants dans ses cheveux blancs. Elle avait presque quatre-vingt-dix ans. Depuis plusieurs semaines, elle se déplaçait difficilement, suite à une chute. Elle disait aussi que les temps étaient venus, que Dieu l’attendait et qu’elle voulait se donner à lui. Chez le notaire, tout s’est bien passé. Les deux enfants de la vieille dame s’entendaient à merveille. La fille, qui physiquement ne ressemblait pas du tout à sa mère, avait reçu d’elle le même caractère bienveillant avec les autres. Hélène, c’était une jolie fille pleine de charme qui pendant longtemps avait dû repousser gentiment de multiples prétendants. Pour finir, elle s’était mariée avec celui que sa mère lui avait recommandé. Elle aussi avait eu deux enfants dont elle s’était occupée seule, son mari étant décédé brutalement dans un accident de voiture. Son frère Tibère, qui était son cadet d’un an, était quelconque physiquement et moralement. Sa sœur, à laquelle il était attaché, élevait peu à peu son âme. C’était un brave type qui n’avait jamais réussi à trouver une stabilité dans le mariage pour la simple raison qu’il était sans doute un peu asocial.
— Tout de même, ça me fait un peu mal au cœur de tout vendre, surtout à cette espèce de gros lard de fleuriste. Je suis sûre qu’il va tout saccager. Maman aimait tellement sa serre.
— Bof. Tu sais, là où elle est maintenant, elle ne doit plus se préoccuper de tout ça. Et puis, tu aurais pu t’en occuper, toi, de la serre ? Passer matin, midi et soir, arroser, désinfecter, etc. Tu sais bien que non.
— J’espère que le gros lard s’en occupera bien, a soupiré Hélène. Je sais que je suis méchante, mais je ne le supporte pas.
— Le gros lard, comme tu dis, a payé comptant, et une jolie somme encore ! Moi, je te répète que dans notre malheur, on a eu de la veine quand même. Si les articles sur la serre de maman n’étaient pas sortis il y a un mois dans les canards et à la télévision, « La plus belle serre de l’île », jamais on ne l’aurait aussi bien vendue.
— Ne te fais pas d’illusions, a répliqué Hélène, il nous a roulés de toute façon. Rien qu’à voir sa tête d’escroc, on peut être certains qu’il va en tirer un bénéfice que nous n’imaginons même pas.
— Oui, ça, c’est sûr, c’est pas un type qui perd de l’argent sur les affaires qu’il conclut. Mais, Hélène, nous, on n’y connaît rien. Moi aussi j’ai entendu la femme qui est venue à l’enterrement, quand elle a dit que la serre n’avait pas de prix. C’est bien gentil de dire ça, mais si on n’avait pas vendu à temps, on n’en aurait plus rien tiré.
— Bon, je m’en vais. Tout cela me rend malade. qu’elles ont mal.
— Allez, rentre, je m’occupe du reste. Tu es trop sentimentale. Tu sais bien que ce ne sont que des fleurs…
Le fleuriste a eu une crise cardiaque, le soir même, après avoir trop arrosé la bonne affaire qu’il avait réalisée avec les deux enfants de la vieille. Il est mort en riant du bon tour qu’il leur avait joué, en achetant l’ensemble des orchidées pour une somme qui lui permettait de rêver à des bénéfices importants. On ne l’a pas pleuré beaucoup ni longtemps. Dans le village, les habitués sont venus à l’église au moment de la messe funèbre, mais ils sont toujours là, quelle que soit la personne décédée. La maigre assistance l’a conduit jusqu’à sa dernière demeure avec une tristesse de circonstance et un chagrin convenu. À peine était-il mis en terre qu’on l’avait déjà oublié.
Tibère s’était marié, mais ça n’avait pas marché. Divorcé sans enfant, il avait repris sa vie de « bâton de chaise ». Peut-être devinait-il confusément que sa place sur Terre ne serait pas suffisante pour avoir le temps de vivre une vraie vie et élever des enfants, faire comme tout le monde. Il est mort quelques
années plus tard, comme son père avant lui, d’un accident de voiture.
Avant de livrer définitivement la serre à ce sale type, Hélène avait récupéré une de ces orchidées dont sa mère était amoureuse. Une que sa mère aimait le plus. « Celle-là, lui avait dit sa mère, c’est une espèce qui ne meurt pas. Si on la néglige trop longtemps, elle se fane, se racornit, finit par disparaître sous terre et puis un jour, si l’eau revient, elle réapparaît. J’ai mis longtemps à la mettre au point. Toute ma vie. Je ne veux pas la faire connaître. Il faut bien avoir des secrets, n’est-ce pas Hélène ? » L’orchidée était dans un sale état. N’importe qui l’aurait jetée, mais Hélène s’était mis dans la tête que sa mère avait raison. Elle avait arrosé la plante plusieurs jours durant avec le mélange spécial que lui avait laissé sa mère et la plante était redevenue vivante et belle. C’était à peine croyable ! Cette nuit, après l’entrevue chez le notaire, Hélène n’avait pas dormi. Pendant des années, elle allait connaître des nuits difficiles.
Elle ne s’occupait de l’orchidée de sa mère que de temps en temps, juste pour l’empêcher de crever. Sa mère lui avait pourtant dit qu’elle était éternelle, mais elle ne la croyait qu’à moitié. La plante vivotait, avec des hauts et des bas selon l’humeur d’Hélène.
Un jour, Julie, une amie, s’étant absentée pendant une petite dizaine de jours, elle s’était occupée de ses fleurs pour ne pas qu’elles meurent. C’était pour rendre service. Hélène n’aimait toujours pas les fleurs, mais elle savait comment bien s’en occuper et elle aimait son amie. L’autre, Julie, elle était si contente. Depuis des années, elle rêvait de cette croisière sur le Nil. Elle aurait pu se l’offrir, mais jamais elle n’avait franchi le pas à cause des fleurs de l’appartement et du chat. Cette femme-là, elle passait des heures devant ses plantes et tout autant à remplir des bulletins de concours. Elle en faisait des dizaines par semaine. Régulièrement, elle recevait des lots tout à fait dérisoires, mais une fois, elle était passée à la télé. Hélène avait enregistré l’émission et Julie avait fait copier le disque au moins vingt fois. C’était son heure de gloire. Et puis voilà qu’il y a un mois, Julie avait gagné le second lot d’un énième concours : cinq nuits sur le Nil. D’abord, elle avait sauté de joie et puis elle avait téléphoné à Hélène pour lui faire cadeau du voyage. Le chat et les plantes ne pouvaient pas attendre cinq jours. Hélène avait refusé et lui avait dit qu’elle s’occuperait de tout et même du chat. Ça, ce n’était pas le plus difficile, Hélène aimait les chats, elle en avait deux et celui de Julie l’adorait. Julie était partie, toute gênée de ce service qu’on lui rendait, et toute contente de ce voyage inespéré.
Elle savait que tout se passerait bien chez elle tandis qu’elle regarderait le soleil se coucher sur les rives du seigneur des deux royaumes. Hélène passait deux fois par jour. Les plantes, elle les arrosait, les soignait, les mettait au soleil juste ce qu’il faut. Le chat était choyé et caressé. Au retour de son amie, les fleurs étaient encore plus belles et le chat regardait Julie comme une intruse. C’est bien les chats, ça ! Pour la première fois depuis si longtemps, Hélène avait connu huit nuits d’un sommeil sans taches. Le lendemain du retour de son amie, elle s’était acheté quelques orchidées. Elle les avait choisies pour qu’elles soient les plus ressemblantes à celles que sa mère entretenait dans la serre. Plus jamais elle n’avait connu d’insomnie. Souvent, elle se demandait si sa mère avait, comme elle, souffert de ces maudits troubles. Elle regrettait tellement de ne pas avoir pu lui en parler. Mais du vivant de sa mère, la question ne se posait pas, elle dormait bien.
Quand elle abordait la question avec sa propre fille, la discussion s’épuisait vite puisque sa fille ne connaissait que des nuits paisibles.
Dès qu’Hélène fut à la retraite, elle se fit construire une petite serre, où elle cultiva des
orchidées. Un jour, elle fit agrandir l’espace. Souvent, elle songeait à sa mère dont elle reproduisait les séquences de vie à l’identique. Tous ceux qui aiment les fleurs se ressemblent, ils ont les mêmes gestes aux mêmes moments. Quand elle mourut, 30 ans plus tard, ce fut tout doucement, sans haine et sans regret. Avant de s’en aller, une dernière fois, elle s’assura que sa fille avait bien compris ce qu’il fallait faire si jamais le sommeil fuyait ses nuits. C’était une recommandation bien inutile, puisque depuis quelques années déjà, c’était sa fille qui s’occupait de la serre, mieux qu’elle ne l’avait jamais fait. Toujours et à chaque fois, Hélène lui répétait, à propos des orchidées : « Si un jour tu dois t’en séparer, garde toujours l’immortelle avec toi. N’oublie jamais ça ». Sa fille la rassurait et le lendemain, tout recommençait. Quelques semaines auparavant, un journaliste parisien les avait photographiées ensemble devant cette merveille qui contenait une collection d’orchidées inestimables…
Au fond de la serre, dans un pot à part, il y a une orchidée qui est la reine de cette serre.
Je suis si vieille que je ne compte plus les lunes. Les autres font du chahut ce matin. Avec l’âge, je suis devenue tolérante. Elles me pressent toujours de questions sur Dieu. Je ne leur dis pas tout ce que je sais. Une fois, Dieu n’est pas venu et je suis morte. Et puis il m’a fait revenir. On ne sait pas ce que fait Dieu ni pourquoi. Je fais croire aux autres qu’il sera toujours là, ça les rassure. À quoi servirait-il de leur dire la vérité ? Elles deviendraient moins belles, dépériraient et Dieu en prendrait ombrage. Je sais bien qu’elles sont jalouses de moi parce que Dieu s’attarde toujours quand il passe devant moi. Mais je suis la plus vieille et la seule à savoir que Dieu aussi est mortel.