Prière
Pendant trois ans, il ne s’était rien produit, mais c’était vrai aussi que je n’avais pas prié.
Pendant des mois, après ça, j’essayai de déclencher la chose en priant. J’appris à la maîtriser peu à peu. Au bout de six mois d’efforts presque incessants, je réussis à déconnecter le mécanisme
La chose ne se produisait que dans un contexte déclencheurs, elle n’était pas nécessaire. Par contre, j’ai toujours eu le sentiment que, dans la boîte à des instruments. La première fois que je me fis surprendre, c’était un soir, j’étais chez des gens, je sentis littéralement que la chose me quittait. Non pas pour aller ailleurs définitivement, non, c’était comme si elle partait faire un tour. Je discutais tranquillement avec un vague cousin dont la femme agonisait. Il m’avait aidé quand j’étais plus jeune, et j’avais toujours fait attention à lui. On parlait de tout et de rien dans le salon, et j’étais de plus en plus mal à l’aise sans savoir pourquoi. Je me tus, et m’assis. J’entendis dans ma tête quelqu’un qui priait, et la chose partit.
Quelques minutes plus tard, la chose revint et je profitai d’un moment de confusion dans le salon pour m’éclipser. Pendant de nombreuses semaines, je m’aventurai aux alentours de l’église du quartier où beaucoup de fidèles priaient. Dès que je sentais le malaise et la chose qui m’échappait, je reculais en essayant de bien analyser le mécanisme de sortie et les signes annonciateurs.
Peu à peu, j’arrivai même à retenir la chose sans difficulté. Le jour vint où je pus entrer et rester pendant la messe sans peine et sans effort particulier.
Je ne suis pas mystique pour un sou. Je ne crois à rien. Le bon terme, celui qui me caractérise le mieux, c’est « agnostique ». Je suis comme les Normands d’Astérix, sur la question de l’existence de Dieu, je réponds : « p’tèt ben qu’oui, p’tèt ben qu’non ». Plus jeune, j’ai eu la foi, une foi simple et franche. Avec le temps, je me suis éloigné de Dieu et des religions parce que j’étais révolté de voir notre Père si inactif devant les malheurs qui accablaient les hommes. Je garde peu de souvenirs de mon enfance. Si les enfants heureux n’ont pas de souvenirs, c’est que j’ai dû être heureux. Il y a pourtant un événement qui m’a marqué et dont je garde intacte la mémoire. Plus que tous les autres, il me fait encore mal. C’est de lui que date le déclin de mes croyances. La télévision venait de faire irruption dans le salon familial, et parmi les émissions, il y en avait une
qui captait plus particulièrement la famille. C’était une petite série de quatre ou cinq épisodes qui racontait les aventures d’une jeune femme. Un feuilleton simple dont je ne me rappelle presque rien. C’est l’actrice principale qui m’avait marqué. Je ne le savais pas encore, mais j’en étais tombé amoureux. Sans doute mon premier amour, en tout cas c’est le plus ancien dont je me souvienne. Plus tard, alors que la série était terminée, mon père à table avait dit que l’actrice était morte. Je ne pouvais pas y croire. Pendant des jours et des jours, je n’ai cessé de penser à elle, et le soir je pleurais. Pourquoi lui avait-on fait ça ? J’étais seul avec mon malheur, avec personne à qui parler. La honte est une cachette sûre. Peu à peu, je n’ai plus adhéré à ce que disaient les curés et les religieuses. Je me décidais à ne plus aimer ni Dieu ni l’Enfant Jésus. Je suis progressivement devenu antireligieux, mêlant dans mon désespoir la responsabilité de Dieu et celle de ma religion. Une religion au nom de laquelle on avait tué et assassiné par milliers des innocents qui ne demandaient qu’à vivre. L’âge adulte, les études, la maturité m’ont fait découvrir les aspects historiques des évangiles. Je me suis surpris à reconnaître le caractère exceptionnel du parcours des prophètes. De Jésus en premier lieu, puisque mon éducation religieuse
me donnait une certaine familiarité avec l’histoire de celui que des milliards d’hommes considéraient comme l’incarnation de Dieu sur Terre. Mais là s’arrêtait mon approche, qui restait historique et culturelle. Rien ni personne ne me raccrochait à aucune religion. J’en connaissais plusieurs de façon assez intime, car je les avais côtoyées longuement dans le cadre de mes activités professionnelles. Je portais à toutes le même respect et le même intérêt « documentaire ». Dans les différents offices, je me livrais discrètement à une étude comparée des rites et des symboles. J’évaluais la performance des officiants, lors des sermons et des prédications. Dans le secret de mon cœur, je m’étais pris à haïr tous les monothéismes, responsables à mes yeux de bien des malheurs du monde. Un seul Dieu impliquait une seule vérité, et donc l’intolérance. Il fallait une grande culture et un humanisme profond pour concilier la vérité révélée et la tolérance, l’acceptation de la différence. Les religions qui ne vénéraient qu’une seule divinité me faisaient l’impression d’un revolver chargé : à ne pas mettre entre toutes les mains ! Dans ma conception des choses, arriver à un Dieu unique était une grâce qui n’était pas donnée à tout le monde, et à tout le moins le bout d’un chemin, pas un commencement.
Je considérais alors que rien ne m’avait préparé à rencontrer de nouveau la foi, mais quand je discutais avec des croyants de questions religieuses, ils prétendaient, au contraire, que j’étais sur un chemin qui, inexorablement, me ramènerait à elle. On riait, et puis ils me taquinaient beaucoup sur le fait que mes parents s’appelaient Marie et Joseph, mais ce sont des prénoms qui étaient très courants à l’époque de leur naissance. Une majorité de filles alors était pourvue du prénom de la Vierge et les garçons comptaient, tous, un Jean ou un Joseph dans leur état civil, et parfois même les deux.
À part cette aimable coïncidence, rien ne me préparait à un retour dans le giron de l’Église. Et puis toute une succession d’événements allait remettre en cause mes certitudes. Tout a commencé un soir de pluie, alors que nous étions, le père, les autres enfants et moi, autour du chevet de notre mère. Elle était arrivée en début d’après-midi à la maison, en ambulance. L’hôpital l’avait laissée sortir, pour, comme disaient les médecins « qu’elle puisse s’éteindre paisiblement, chez elle, au milieu des siens ». Personne n’a été surpris. Depuis des années elle s’affaiblissait peu à peu, et le temps avait asséché nos larmes et endurci nos cœurs. Nous savions tous que c’était la fin, et beaucoup priaient pour que son passage
dans l’au-delà soit paisible, et surtout qu’elle ne souffre pas. Cette femme avait été une bonne mère, et le couple qu’elle formait avec notre père était vierge de toute grave dispute. Nous, les quatre enfants, dans nos apartés et nos conciliabules, nous nous tracassions pour notre père. Une si longue vie à deux, pour finir seul. Notre crainte, c’était qu’il se laisse ensuite mourir de chagrin. La mort de la mère ne nous révoltait plus, nous avions fini par l’accepter et l’intégrer. Nous voulions sauver ce qui pouvait encore l’être : notre père. J’entendais les murmures des autres sans les écouter. Je me remémorais les raisons qui m’avaient fait perdre la foi, bien des années auparavant. Je considérais que pour mon jeune âge, j’avais fait preuve d’une lucidité remarquable. Regardant ma mère sur son dernier lit, assommée de drogues, et qui finissait sans bruit une si courte vie, j’en revenais à mes révoltes d’enfants. Encore une fois, pourquoi s’en prendre aux plus justes d’entre nous, et oublier l’immense troupeau de crapules et d’exterminateurs qui peuplent cette terre ? La religion ne m’était d’aucun secours.
Ce n’était nullement la bouée que le noyé attend, mais bien plutôt un boulet qui m’entraînait toujours
plus profondément dans mon rejet des religions et de leurs bondieuseries. Si Dieu existait, il se moquait de l’eau bénite. Assurément s’il y avait un Dieu, c’était compte tenu des imperfections de ce monde où le mal finissait par triompher, un bébé Dieu, un apprenti maladroit, et nous étions ses cobayes. Oui, pour le coup, c’était bien lui qui ne savait pas ce qu’il faisait. La soirée traînait en longueur, il n’était pas dit qu’elle « passerait » ce soir, ni demain, on savait seulement qu’elle ne verrait pas la nouvelle lune. Une dizaine de jours, voilà l’espérance de vie qui lui était donnée. Dix jours, maxi ! Elle, inconsciente, et nous, accablés. Bien sûr, on pouvait lui rendre ses facultés, mais au prix de quelles souffrances ? Personne ne voulait de cela, et il était dit qu’elle ne reprendrait pas ses esprits avant de rejoindre ses aïeux. Les enfants, quelques gendres et belles-filles, organisaient l’accompagnement de maman de façon à ce qu’elle ne soit jamais seule, et que mon père n’ait pas à sa charge le poids de toute cette tristesse. Il fallait maintenant le sauver, lui. Peu à peu, je me suis retiré de ces discussions, et j’ai rejoint mon propre univers à moi, peuplé de doutes et de révoltes. Plus je cherchais à m’apaiser, avec des raisons toutes faites, celles que l’on sert
sur un plateau aux désespérés : « C’est la vie », « Dieu sait ce qu’il fait », « il faut se résigner », plus la colère grondait en moi. Si je montrais un visage lisse, c’était bien la tempête qui couvait dans tout mon être. Je ne sais pas quelle était ma tension, mais il est certain que si j’avais pu la faire mesurer, on m’aurait immédiatement mis sous médicaments. J’étouffais de colère. Les autres m’avaient laissé seul et discutaient dans le salon. J’en voulais à Dieu, celui de mon enfance, celui-là qui m’avait trahi ! Je regardais ma mère. Ma vue s’est brouillée, je me suis senti plus léger, de plus en plus léger, comme dans un rêve j’étais en suspension. C’était à la fois une chute et en même temps je me sentais immobile. J’ai regardé maman, elle était paisible. Je me suis éloigné, de plus en plus. Je me suis détaché comme on s’envole, et je me suis vu assis. Ma tête reposant sur le lit de cette mère que je vénérais, et j’étais comme endormi. J’étais en paix et je me suis mis à prier, avec les mots que ma bouche d’enfant avait prononcés pour la première fois. Je me souvenais de chaque phrase, et elles coulaient comme les jours frais du printemps. Plus je priais et plus mon âme retrouvait la paix qui avait été la sienne, tant d’années auparavant. J’étais à nouveau dans les bras de ma grand-mère qui me
faisait répéter après elle tous les mots du vieux chapelet qu’elle égrenait entre ses mains usées. Elle me disait que c’était ainsi qu’elle avait appris à ma mère les mots pour aimer l’Enfant Jésus, qu’elle- propre grand-mère. Comme avant, je suis entré corps et âme dans la infinie bonté de guérir ma pauvre mère. Je ne sentais plus mon corps, il s’était comme dissous. J’étais devenu comme un souffle qui passe, apaisé et tranquille. Une grande sérénité m’avait envahi. Je regardais ma mère avec une compassion pure et je priais de toute mon âme.
— Jésus, fais qu’elle ne meure pas. Donne-lui encore un peu de vie et laisse mon père finir ses jours en paix avec elle. Je priais et quelque chose de chaud avait commencé à m’envahir. Une chaleur douce, mais puissante, elle est montée, a grandi s’est densifiée. J’ai été submergé, et tout à coup cette énergie m’a quitté. Sous le choc je me suis évanoui.
Quelqu’un m’a secoué, il y avait du bruit et des cris partout, je reprenais connaissance, j’étais toujours assis auprès du lit, mais tout le monde était dans la chambre, autour du lit, et ils regardaient ma mère avec de grands yeux écarquillés.
Je me suis tourné vers elle, elle m’observait avec un sourire doux et apaisé. Elle nous a dit de ne pas nous inquiéter, qu’elle était contente de nous voir, qu’elle avait un peu soif. Ensuite, elle a embrassé mon père et demandé à tout le monde de sortir et de la laisser seule avec moi. Les autres sont partis tout de suite. Depuis un moment, ils m’épiaient avec un mélange de curiosité et de respect. Je suis resté seul avec ma mère. On s’est longuement regardés sans rien se dire. J’étais redevenu un enfant, et c’était ma maman. Quelqu’un est entré avec un peu d’eau et une assiette. On l’a aidée à s’installer pour qu’elle puisse boire et manger. À part une maigreur excessive, rien n’indiquait qu’elle fût malade. Je suis sorti, les autres sont entrés.
J’ai entendu ma sœur qui téléphonait au médecin de famille, pour lui annoncer la nouvelle et lui demander la conduite à tenir. Comme il était incrédule, il est arrivé quelques minutes plus tard. Il est entré, on l’a fait asseoir à ma place, il a bavardé un moment avec maman, lui a demandé comment ça allait, a pris sa tension, son pouls, écouté son cœur. Je voyais bien que lui aussi était bouleversé, mais l’habitude aidant, il parvenait à se cacher derrière son métier.
En sortant, il nous a dit que, la perte de poids mise à part, et sous réserve d’autres analyses, il ne voyait rien, elle allait bien. Il est resté un moment, il connaissait chacun d’entre nous depuis si longtemps, il ne savait pas quoi dire. Il ne faisait que répéter que tout allait bien. On lui a raconté ce qui s’était passé, que j’étais resté seul avec ma mère, et qu’ils m’avaient trouvé endormi ou inanimé. Le médecin m’a ausculté. J’entendais les autres qui parlaient à mi-voix. Quelqu’un a fini par dire que c’était un miracle, et voulait appeler le curé. Les autres ont eu peur d’effrayer notre mère. Ils étaient plus réservés, ils n’osaient pas encore croire que tout cela était bien vrai. Tous disaient qu’il y avait un lien entre moi et ce qui s’était passé, et que la guérison était tout à fait hors-norme. En réalité, ils parlaient tous de miracle. Moi je ne pensais à rien, tout m’était comme indifférent. Le monde était devenu gris. Je ne pensais plus. J’étais en conduite automatique. Rentré chez moi, je me suis endormi profondément tout de suite. Un sommeil sans rêves. Le matin est venu et avec lui, je retrouvais mes esprits. Toutes sortes de questions envahissaient
ma tête et il fallait absolument, si je voulais avancer, mettre un peu d’ordre dans mes pensées. Je suis reparti de zéro. Je déconnectais ce que j’avais ressenti physiquement du rétablissement inattendu de ma mère. D’abord, il était évident que j’avais été l’objet de ce qu’on appelle une expérience mystique. Ce et le réveil mystérieux de ma mère ? Pour ne pas embrouiller ma pauvre tête de faux problèmes, je décidai de téléphoner à l’une de mes sœurs pour faire le point sur ce qui s’était passé et sur la santé de maman. Nos maisons étaient assez proches, et en quelques minutes elle arriva. Je lui offris un café. Nous nous sommes assis et nous avons commencé à faire le point. La mère, ce matin, s’était réveillée vers 6 heures, comme à son habitude lorsqu’elle n’était pas malade. Elle avait déjeuné au lit. Ma sœur l’avait aidée à se lever, et après sa toilette elle s’était habillée. En ce moment même, elle était dans son « pliant », sous la véranda aux côtés de mon père. Elle parlait normalement et attendait la visite du médecin. Plus encore que la veille, elle semblait guérie. Puis tout de suite, ma sœur me demanda ce qui s’était passé pendant que j’étais resté seul dans la chambre avant et après le réveil de notre mère.
Je me gardai bien de répondre et je restai évasif. « Tu sais ce qu’ils disent, les autres ? me demanda- t-elle, ils disent que c’est un miracle et que tu en fais partie. Ils ne disent pas encore que tu as “fait” un miracle, mais cela leur brûle les lèvres. » Je démentis, sans plus. Après tout, si cela leur permettait d’être plus tranquilles. Le surnaturel rétablit un ordre des choses et donne une lecture compréhensible du monde. Je déviai la conversation sur la santé de mon père. Tout se passait bien, il ne se posait pas de questions, il était content. La conversation se termina, elle était venue pour rien et je n’avais pas appris grand-chose.
Les jours passèrent, les analyses confirmèrent la guérison totale de la malade, on en vint à ne plus jamais parler de la santé de nos parents puisqu’ils allaient bien. Un matin, j’ai marché sur l’eau. Je ne peux pas dire autre chose. C’était un accident, ce n’était pas volontaire. Je nettoyais la piscine, et le chien, qui était encore jeune, s’amusait à mordiller les tuyaux que je m’évertuais à lui arracher. On jouait tous les deux. Lui beaucoup, moi un peu. Et puis comme j’étais de dos, mon talon a heurté la margelle, j’ai trébuché et j’ai basculé en arrière. J’aurais dû
m’enfoncer dans l’eau, mais ça ne s’est pas passé comme ça. Je me suis rétabli sur l’autre pied, comme ça se produit quand on est sur le sol ferme. Je me suis retrouvé debout sur l’eau. Je suis vite revenu sur la terre ferme. Le chien était assis, la tête baissée et me regardait en gémissant, les oreilles aplaties. J’ai laissé tout le matériel de nettoyage en plan, et je suis allé boire un rhum. Je savais bien qu’il m’arrivait quelque chose d’absolument extraordinaire. Mais je ne savais pas comment réagir. J’étais convaincu de ne pas être fou ni dérangé. Si au moins j’avais quelqu’un à qui parler. Je me serais bien confié à ma mère, mais je ne voulais pas l’embêter avec mes histoires. Je suis resté plusieurs mois avec mes secrets.
De temps en temps, j’allais à la messe. J’étais fasciné par la ferveur qui m’avait habité, et je voulais tellement retrouver ces moments-là. Je distinguais bien, parmi les gens présents, ceux qui étaient là pour s’afficher, et les autres, qui étaient venus pour prier. Les premiers, je n’y prêtai pas grande attention. Pour les vrais croyants, j’étais partagé. La religion était un « prêt-à-penser » et je n’aimais pas cette incapacité à réfléchir de façon autonome ; en même temps, quand je me revoyais enfant et croyant, je voyais bien qu’il y avait une autre dimension à tout cela.
Parfois, j’entrais dans l’église en dehors des offices, j’essayais de prier, mais rien ne se passait. La magie avait disparu. Je me retrouvais comme avant, étranger à tous ces rites. Je n’avais plus d’agressivité, c’est plutôt que tout cela me laissait froid. Je dormais beaucoup. On dit que c’est un indice de dépression. Quand on rêve beaucoup, est-ce que c’est aussi un signe ? Dans ce cas-là, j’étais sûr de me retrouver bientôt chez un psychiatre. J’ai toujours connu ça, des périodes où mes nuits étaient peuplées de rêves nombreux et en général apaisants. Je ne savais pas à quoi c’était lié, parce que, dans mon cas, j’ai eu des semaines entières de rêves délicieux, alors que tout allait bien et la même chose s’était produite quand rien ne fonctionnait comme je voulais. C’était véritablement une distribution anarchique. Tantôt, alors que j’avais tellement besoin de réconfort, même onirique, rien ne venait, et tantôt, alors que je ne demandais rien, les rêves venaient se surajouter à une période d’euphorie. Je connaissais aussi des séries de cauchemars, mais elles étaient plus rares et plus espacées. Et sans doute que je me préservais en les oubliant. Je me disais que toutes ces questions resteraient à jamais sans réponses. Et puis, comme ce matin-là mes songeries avaient été particulièrement dérangeantes, je m’étais promis d’aller, au réveil, jeter un œil sur Internet, pour voir
s’il n’y avait pas des choses à glaner à ce sujet. Je me suis donc réveillé petit à petit. Il faisait un peu froid dans la chambre et je me suis blotti sous la couette qui me faisait comme un abri. J’adore me sentir au chaud, dans un lit avec le froid qui me mord le visage. J’étais immobile et je me remémorais les rêves de la nuit. C’était encore une fois du grand n’importe quoi. Le plus remarquable dans le dernier délire, celui du petit matin, celui dont on se souvient le mieux, c’est que je me pinçais pour savoir si je ne rêvais pas. Eh non, dans cette fiction matinale, c’était la réalité. J’en revis les étapes une par une avec délice et étonnement.
J’étais donc dans mon lit, et je ne voulais pas en sortir, mais pour attraper la bouteille d’eau que j’avais posée la veille sur la table de chevet, je devais m’extirper du lit. J’avais terriblement soif, et je ne voulais pas mettre un pied hors du lit. Je regardais fixement la bouteille, pendant un moment, et je la vis se soulever dans le vide et s’approcher de ma main. Je l’attrapai, je bus et je la laissai dans mon dos. Je n’en revenais pas. J’avais déplacé la bouteille uniquement avec la force de ma pensée! Un instant plus tard, je décidai, toujours enfoui dans le lit, de faire un autre essai. Je me concentrai d’une certaine façon, comme pour la première fois, et je décidai de faire venir à moi la télécommande
de la télévision que j’avais laissé traîner près de la fenêtre, par erreur. Tous les matins, je me réveille aussi en mettant la télévision en marche. Encore une fois, elle se souleva et vint jusqu’à ma main. Je l’envoyai rejoindre la bouteille derrière moi. Je tentai cette fois de déplacer la chaise qui était à côté de la porte. Tout se passa comme prévu ; pour jouer, je la déposai, renversée, au pied de mon lit. Je n’en revenais toujours pas.
C’est là que je me suis dit : « C’est un rêve ! ». Évidemment, tout redevenait logique, ce n’était qu’un songe de plus. Ensuite, tout se brouilla et je me réveillai. Quelle histoire ! Moi qui suis un mathématicien, rationnel jusqu’à l’absurde, comment mon cerveau pouvait-il concevoir de telles chimères ? J’achevai de reprendre mes sens, je me réchauffai un peu. Je commençai à bouger, je voulus me retourner, quand je sentis dans mon dos une masse dure qui craqua sous mon poids. Pour le coup, je me réveillai tout à fait. En repoussant un coin de la couette, je vis une bouteille d’eau en plastique. Un instant, je ne sus que faire. Machinalement, sans y penser, parce que c’était trop absurde et contraire à tout ce que je croyais, je cherchai la télécommande et tout de suite je la sentis sous mes doigts. Je m’assis. Je regardai les deux objets, comme si je ne les avais jamais vus.
Je sus ce qu’il me restait à faire, même si ma raison s’y opposait de toutes ses forces, la nécessité faisait loi. Il faudrait bien que je me lève à un moment ou à un autre que je m’habille, et donc fatalement je verrais ce que je ne voulais pas encore voir. J’étais comme le condamné à mort qu’on emmène vers l’échafaud, un pantin sans volonté. Je me tournai vers la porte, mais je savais déjà que la chaise n’y serait pas. Quand je me soulevai un peu malgré moi et que mes yeux vinrent là où, dans mon rêve, je l’avais déposée, la chaise était exactement là où elle devait se trouver. Elle était allongée par terre au pied de mon lit. Tout à coup, je repris mes esprits, il y avait une solution logique à tout ce qui m’était arrivé, j’étais encore en train de rêver. Cette idée, un instant, me remplit de joie. Comment savoir qu’on ne rêve pas ? Je me levai, j’essayai de commencer ma journée comme si elle était ordinaire. L’eau tiède qui coulait sur ma peau me fit un instant oublier tout le reste. Je restai sous la douche, jusqu’à ce que la magie cesse. J’allai voir ma sœur et je lui racontai tout. Longtemps, elle me regarda fixement, et puis elle dit :
— Si tu veux savoir ce qu’il en est, fais-le, maintenant, là, devant moi. Déplace quelque chose !
Je ne voulais pas. J’avais peur du ridicule, je lui dis non, pour me couvrir, et en même temps je tendis mon esprit pour que sa paire de lunettes arrive jusqu’à moi. Ma sœur la regarda s’avancer dans le vide jusqu’à ma main. Je lui dis :
— Aide-moi ! Elle resta immobile, longtemps, les yeux dans le vague.
— Le problème, ce n’est pas d’avoir déplacé mes lunettes, c’est que tu as réellement fait un miracle avec maman. Je sus que je ne pourrais pas compter sur elle. Je l’embrassai en lui demandant de se taire. Je partis. Désormais, je savais ce que je voulais. Je voulais mourir. Loin de m’avoir ramené à la foi, ces choses-là m’en avaient éloigné. Je ne voulais pas devenir guérisseur ou animal de foire. Si Dieu avait voulu ça pour moi, il s’était trompé encore une fois. En rentrant, je pris un escabeau, une corde et je me pendis. Je montai assez haut pour que cela me brise la nuque. Je ne voulais pas étouffer. Je sautai. Tout de suite, je remontai vers une lumière qui brillait au loin, tellement chaude et attirante. Je me retournai un instant pour voir mon pauvre corps se balancer au bout de la corde et j’allai vers cette lumière qui grandissait.
Et puis je fus aspiré vers le bas et je rentrai dans mon corps brutalement. Le contact ne fut pas agréable, c’était rugueux et douloureux. Je n’étais pas content. J’étais allongé, par terre je pense, j’avais mal au cou et à la tête. J’ouvris les yeux. Il y avait un type, assis sur mon tabouret qui fumait tranquillement. Il se retourna vers moi, me regarda avec un grand sourire.
— J’ai failli arriver en retard, une fraction de seconde de plus et vos vertèbres étaient brisées. Un vrai miracle ! Et puis, il rit. Un vrai rire, joyeux et entraînant. Ce type s’amusait beaucoup. Je me relevai un peu pour m’asseoir.
— Pour éviter toute confusion malheureuse, je ne suis pas Dieu, pas un ange, non plus, on est bien ici-bas sur cette terre et encore un peu vivant. Mon esprit était hors jeu. Je compris ce qu’il avait dit, mais je n’en mesurai pas les conséquences, j’étais comme une machine enregistreuse. Et je n’avais nullement envie de rire.
— Je m’appelle Steve, je suis désolé de tout ce qui vous est arrivé, c’est en grande partie de ma faute. Quand vous allez vous sentir mieux, je vous raconterai tout. Vous voulez de l’eau ? J’étais bien incapable de boire, ma gorge était comme écrasée, et j’avais terriblement mal.
— Ne vous inquiétez pas pour votre santé, j’en connais un rayon en matière de secourisme et
d’urgences. Je vous ai examiné pendant votre évanouissement, vous n’avez rien d’autre que ces douleurs désagréables. J’ai cherché des cachets pour la douleur dans les tiroirs, mais je n’en ai pas trouvé. Je montrai du doigt un placard de la cuisine. Je savais qu’il n’était pas utile d’essayer de parler. Il prit un verre et fit dissoudre un effervescent trouvé dans la boîte à médicaments.
— Vous allez avoir très mal en buvant, mais il n’y a pas d’autres solutions pour l’instant. Je bus en souffrant le martyre, mais je bus tout. Je me redressai encore. Je regardai le type qui m’avait empêché de mourir. Je ne savais pas si je devais lui en être reconnaissant, ou lui en vouloir définitivement.
— Je vais vous aider à vous allonger dans votre lit et je vais vous en dire plus sur ce qui vous perturbe depuis quelque temps. Steve m’allongea et je l’écoutai.
— Tout ce qui vous est arrivé dernièrement est de ma faute. Parfois, ça a été positif, comme pour votre mère, et quelques fois moins. Cette histoire de piscine et de télékinésie, c’était vraiment déplorable. Je ne voulais pas vous faire du mal. Vous pouvez parler, maintenant ?
— Oui, mais j’ai encore mal !
— En attendant que vous puissiez poser des questions, je vais vous faire un résumé de la situation. Je fis un signe de la tête. J’évitai de déglutir. Je regardai celui qui avait cru bon de me décrocher. Le type avait vraiment une tête sympathique. Une quarantaine d’années, sans doute, et un corps d’athlète. Ce qui captait l’attention, c’était sa voix. Une voix de radio avec un timbre très agréable. Ce type, on aurait passé des heures à l’écouter tant sa voix était chaude et attirante. Je n’avais jamais entendu des timbres comme ça en dehors des médias et j’en étais venu à penser que, comme pour tant d’autres choses, les voix radio ou télé étaient trafiquées.
— Vous voyez, il y a une dizaine d’années, mon corps a été occupé par une créature. Ne m’en demandez pas trop sur la question. Pendant quelques jours, j’ai été le spectateur de ma propre vie. Ce n’était pas quelque chose de divin, mais c’était une entité qui n’appartenait pas à notre monde. En partant, elle m’a laissé comme un cadeau. Manque de veine, j’avais été sauvé par un fou ! Par politesse, par fatigue ou à cause de sa voix, je ne le chassai pas et je l’écoutai. Quelques minutes après être passé aussi près de la mort, je me surpris à sourire.
—Ne soyez pas gêné de me prendre pour un fou. J’aurais la même réaction à votre place. Je ne raconte jamais mon histoire, à personne. Une fois, j’ai essayé avec ma femme, elle m’a quitté. Vous, je vous dois une explication, car je suis à l’origine de vos difficultés. Écoutez-moi pendant que vous reprenez vos esprits et, ensuite, je partirai et vous en garderez ce que bon vous semblera. Comme beaucoup de psychotiques, ses idées délirantes étaient structurées, et beaucoup de gens y auraient été sensibles. J’étais las, sa voix était reposante, mais je refusais d’entrer dans son monde délirant.
— Pour des raisons que je pourrai vous expliquer le moment venu, à la suite de cette affaire, j’ai été condamné à cinq ans de prison. Au bout de trois ans, j’ai été libéré. Pendant toutes ces années, j’ai appris à utiliser le cadeau laissé par l’entité. J’ai quelque chose en moi qui me permet d’entendre la souffrance des gens, comme la vôtre au chevet de votre mère. Le soir où elle s’est relevée de son mal, j’étais passé voir votre père, puisqu’il avait été mon chef quand j’ai commencé à travailler et qu’il est un lointain cousin de ma mère. Dans le salon, je prenais les nouvelles et je bavardais avec la famille quand j’ai entendu votre détresse. Elle était si forte que je n’ai pas pu empêcher la chose d’aller vers vous et de faire ce
que vous savez. Ensuite, elle est revenue, mais le mal était fait. Je me surpris à l’écouter.
— Entendez-moi bien. Je me suis toujours refusé de jouer avec la vie, et cette intervention était tout à fait involontaire. Je me suis éclipsé quand ils se sont précipités avec les cris que vous savez dans la chambre. Tout aurait pu en rester là, lorsque je me suis rendu compte, le lendemain, que la chose n’était pas totalement rentrée. Une partie s’était incrustée dans votre organisme. Tous mes efforts pour la ramener ont été vains. Quand vous avez décidé de vous suicider, la partie qui est restée en vous s’est mise à hurler et je l’ai entendue dans ma tête. Je me suis précipité, et je suis arrivé à temps. Maintenant, tout va renter dans l’ordre, quand je vous ai décroché, la partie manquante m’a rejoint. Tous vos symptômes paranormaux ont disparu, et, si vous voulez, je vais vous aider à remonter la sale pente où je vous ai fourré. Au fait, je suis aussi votre nouveau voisin, celui du bout de la rue. Je vous demande de garder cette conversation pour vous, on risquerait de vous interner.
— Est-ce que j’étais déjà mort, quand vous m’avez décroché ?