ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
SAISISSEMENTS — TOME III

Le vérificateur

SOMMAIRE DU TOME III

Je fus volontaire tout de suite. Quand le bruit courut qu’il y avait dans les champs de notre marche en avant une planète avec de l’eau liquide, bien sûr que je postulais ! La concurrence était rude, alors. Tout le monde a envie de ces oasis où l’eau est facile à prélever. C’est très rare d’en trouver et, la plupart du temps, elle est solide et mélangée à des particules dont certaines peuvent se révéler nocives. Quand les rapports complémentaires arrivèrent, ils confirmèrent la présence d’eau, et tout le banc instinctivement dévia de quelques degrés sa course nomade. On était tous contents et fébriles. Cette planète, c’était une vraie chance ! Beaucoup d’eau et facile à exploiter. J’étais bien placé pour être sélectionné. Ensuite, on apprit qu’il y avait des protéines organisées et de la vie. Là, j’étais certain d’être retenu.

Les autres n’aimaient pas ces environnements infectés. La vie sur les planètes, c’est une folle imprévisible ! Rien ne lui résiste. Une fois implantée, elle essaime et infecte tout. Certains d’entre nous disaient qu’elle finirait par contaminer l’univers tout entier, et que ce serait le signe de la fin. Une fois apparue sur les planètes, la vie fraye son chemin quoi qu’il en coûte, en balayant tout sur son passage. Elle jaillit de partout, sans freins ni limites. Cette monstrueuse surabondance finit toujours, après avoir conquis sa planète d’accueil, par se répandre dans le système solaire, et puis des métastases s’accrochent aux astéroïdes, parasitent les queues de comètes et la maladie gagne inexorablement d’autres confins de l’univers. On croise de temps ces astéroïdes infestés qui propagent cette peste. On les détruit souvent, mais savons bien que c’est en pure perte, qu’il s’agit d’un geste purement symbolique. Je suis l’un des plus anciens et des plus aguerris pour les explorations d’environnements pollués. J’ai une expérience des contacts avec les vies primitives des planètes, qui est sans égale dans le banc.

Rapidement, je sus que j’avais été désigné. Je fis le plein d’énergie et je me détachai du groupe.

Personne n’aime faire ça. C’est comme un déchirement, ça fait terriblement mal. On souffre, et puis on s’habitue à autre chose. Parfois même, il est arrivé à l’un des éléments du groupe de ne plus vouloir revenir. À ce moment- là, on le cherche sans relâche et on le ramène de force. Il faut beaucoup de temps pour lui faire comprendre qu’il est malade. Et un jour, il guérit. Même ceux qui ne sont pas guéris, et qui ont été ramenés contre leur gré, restent avec nous parce qu’ils ne savent plus comment revenir en arrière, là où ils ont connu la maladie.

Nous ne nous rappelons jamais des endroits où nous sommes passés, nous avançons plus ou moins vite, mais la marche en avant est inexorable. C’est la vie du banc. Parfois on ne récupère pas les malades et quand on est trop loin, on les oublie. Si ceux que l’on ramène sont contaminés, on les regarde différemment, parce qu’ils ont dévié et eux-mêmes se voient différents à cause de leurs égarements. Ils ne vivent pas avec nous. Ils sont en marge du groupe. Ils parlent de choses que nous ne comprenons pas et vivent dans une nostalgie jamais éteinte. On ne sait pas quoi partager avec eux. Ils vivent dans un ailleurs auquel nous n’avons pas accès. « Contaminé un jour, contaminé toujours » : c’est ce que nous disons.

Même eux pensent ainsi. Je m’éloignai à grande vitesse en regardant les autres continuer leur lent déplacement entre les systèmes solaires. Plus la rupture est rapide, et plus la douleur est forte. Mais en contrepartie, elle ne dure pas. J’arrivai vite sur mon objectif. Pendant des jours, je tournai autour de la planète. D’abord très haut, puis de plus en plus bas. J’y allai très progressivement, parce que, même pour un spécialiste comme moi, c’était effrayant de voir toute cette vie luxuriante protéiforme et capricieuse. Même moi, je dus prendre un temps d’adaptation avant de plonger dans ce chaudron bouillonnant de grouillements. La vie s’était faufilée partout. Elle avait envoyé ses ramifications dans les recoins les plus improbables, et nulle part on ne pouvait se sentir tranquille. Et tout ça se développait de façon anarchique et au détriment du reste. On se dévorait pour mieux se reproduire dans une course sans fin. Pour la première fois, je fus déstabilisé. Je faillis renoncer, et puis je restai parce que j’étais comme incapable de me détacher de ce spectacle absurde et déroutant. À force, je m’habituai. Parfois je me disais que mes congénères ne manqueraient pas d’être profondément troublés, choqués même par ma capacité d’adaptation.

Pour finir, comme le veut la procédure, je sélectionnai la race la mieux répandue et la plus dominante. Il me fallut du temps pour choisir l’endroit de mon implantation, et du temps encore pour sélectionner l’individu d’accueil. Je disposais des rapports des missions automatiques, mais ils étaient tellement incomplets qu’il valait mieux ne pas en tenir compte.

Je n’arrive pas à maîtriser parfaitement toutes ces chairs, trop de raideurs et tout est tellement lourd. Peu d’appendices. On ne finirait pas de décrire les limites de cette enveloppe primitive. Mais le plus gros problème, c’est la gestion de la cohabitation avec les autres races, dont certaines sont microscopiques en comparaison avec le corps principal. L’entité que j’occupais était le réceptacle de centaines de colonies de vies minuscules qui l’aidaient à se développer et qui parfois aussi l’assaillaient. Tout était en équilibre instable et cela me tourmentait, parce que le travail de synthèse que j’avais à faire s’en trouvait compliqué. Les autres ne doivent pas avoir à analyser et piloter toutes ces contraintes. Ce qui sous-entend que je devais comprendre de l’intérieur le fonctionnement de tous les mécanismes de vie sur cette planète.

Ce ne serait pas spécialement compliqué, mais c’était très pénible au début, et ce serait sans doute très long. Toute cette chair, sale et provisoire me dégoûtait. Le seul point très positif, c’est que l’eau était partout. C’est ce qui nous manque le plus. On trouve de tout dans l’univers, et tout est à portée de main, sauf l’eau. C’est le bien le plus précieux, surtout quand elle est liquide. La plupart du temps, si on en trouve, l’extraction est complexe à mettre en route. Je travaillai beaucoup et vite pour identifier les difficultés et mettre en place les premières procédures d’occupation. J’appliquai la démarche habituelle. Je ne savais pas ce qui serait décidé, finalement, car les limites de mouvements étaient presque insupportables et les paramètres pour maintenir ce corps en vie sont trop nombreux. En partie, la décision serait prise au vu de mon rapport. Il arrivait parfois qu’on envoie un deuxième vérificateur dans les situations complexes, mais cela ne m’était jamais arrivé. Mes conclusions ont toujours été validées. Je suis un vérificateur professionnel, un spécialiste de ce genre d’expédition. J’avais fait ça plus de vingt fois, et je me demandais bien comment les autres,

qui n’ont pas mon expérience, allaient pouvoir supporter ces contraintes. Je ne savais pas qu’en plus, il fallait brasser de l’air continuellement. L’expédition avait été mal renseignée, les comptes rendus des missions précédentes étaient trop incomplets. Il faut dire aussi qu’avant moi, il n’y avait eu que des explorations partielles et complètement automatisées. Les machines, c’est comme ça, il ne faut jamais attendre d’initiatives, quand il s’agit d’un assemblage de choses inertes. Elles ne fonctionnent qu’en suivant aveuglément leur programmation. Les données qui avaient été rassemblées étaient conformes à la réalité, mais comme souvent, les appareils ne rapportaient pas certaines informations essentielles, tout simplement parce que cela ne leur avait pas été explicitement demandé. C’est toujours un peu comme ça avec les systèmes lointains, on essaye de tout prévoir, mais on n’y arrive jamais. C’est pour cette raison qu’on fait appel à des vérificateurs, comme moi. Je sais qu’à chaque fois je vais devoir surmonter des difficultés innombrables, je l’accepte, ça fait partie du boulot. Pour tout dire, c’est ce que j’aime aussi, me trouver face à l’impondérable et mettre au point des procédures, pour que n’importe lequel d’entre nous puisse s’installer dans ces nouveaux mondes.

Cette fois, l’insuffisance de bons renseignements avait complètement faussé le début de ma mission. Je devais constamment me concentrer sur les paramètres de fonctionnement du corps que j’occupais pour que l’on ne remarque rien. Il fallait bien que je m’y habitue. Ce n’était pas avant de longs mois que je pourrais retourner à mon état naturel, reprendre ma vraie densité et quitter cette enveloppe qui me limitait dans mes mouvements. Une grande partie de mon énergie et de mon attention était monopolisée par la nécessité de passer inaperçu. C’était la consigne absolue. Dans les phases d’exploration et de vérification, personne ne devait soupçonner notre présence. La consigne avait été élaborée suite à une déconvenue dans un système autour de Bételgeuse. Il y avait, sur une planète très riche en eau, une race primitive. Quand ils se sont rendu compte qu’ils allaient être envahis, ils ont totalement changé le climat de leur planète, et l’eau est devenue comme empoisonnée.

J’étais en retard sur le programme général. Ce n’était pas très important, mais je ne voulais pas de perte de temps. Le spécimen fut sélectionné parmi des millions d’autres. À la fin, ils n’étaient plus que trois et je pris celui qui vivait le plus près de l’eau.

Je l’approchai à plusieurs reprises, quand il dormait pour m’habituer à lui. Il fallait maîtriser tant de paramètres inconnus de nous. J’entrai en possession du corps pendant son sommeil. C’était aussi pénible et désagréable que de se détacher du groupe. On a l’impression que cela râpe de partout. Ce corps, c’était pire qu’une prison. C’était si étroit que j’avais l’impression d’être ligoté et sans possibilité de mouvement. Une fois à l’intérieur, je ne bougeai pas pendant des heures, essayant de m’habituer à cet espace restreint. Je testai systématiquement toutes les fonctions de l’être que j’occupai, et tout ce que je découvris était d’une pauvreté désarmante. C’est vrai que je savais tout cela, avant d’investir la créature, mais je ne m’étais jamais douté que les sensations à la longue seraient si pauvres et si pénibles. Au matin, l’autre être qui dormait à côté de moi s’affola en voyant son compagnon inanimé.

Mon mari se lève toujours avant moi. Souvent, je l’accuse, pour le taquiner, d’être comme les poules. Si on le laissait faire, je suis sûre qu’il se coucherait et se lèverait avec le soleil. Mais on ne fait pas ce qu’on veut, le soir il faut bien s’occuper des enfants, et le matin, il doit se lever très tôt pour ne pas être en retard à son travail.

Tous les jours, vers cinq heures, j’entends la sonnerie du réveil. Au début, je n’aimais pas ça, et puis je m’y suis habituée. Ça me réveille, et pendant un moment je me rendors, mais c’est différent, j’ai l’impression de faire la grasse matinée. Avant de partir, Steve m’apporte une tasse de thé, je l’embrasse, il s’en va. Je bois lentement en pensant à la journée qui se présente devant moi.;J’essaye de deviner si les enfants sont réveillés, je les attends. Les enfants entendent, eux aussi, le réveil et au bout d’un moment, ils viennent avec leur ours ou leur poupée, finir la nuit avec moi. J’adore ces moments-là, les voir arriver dans leurs pyjamas froissés, les cheveux embroussaillés, les yeux encore dans le vague de leurs derniers rêves. Ils sont tout chauds quand ils se glissent près de moi sous la couverture. Je les serre contre mon cœur, je les embrasse, les couvre de caresses, et ils se rendorment. Steve passe nous embrasser sans faire de bruit. Quelquefois, je ne l’entends même pas parce que je me suis rendormie. Je lui demande, quand il rentre le soir, s’il est venu nous voir. Il rit et fait semblant de me gronder. Parfois je feins de dormir encore et quand il referme la porte, je souris de bonheur.

Un peu après, je m’efforce de me lever, sans réveiller les petits, je prépare leur petit-déjeuner et leurs vêtements d’école, je commence un peu de ménage. Rien que des choses d’une absolue banalité, mais qui remplissent ma vie de joie et de bonheur. Je suis sûre que ce programme ferait hurler le chœur des féministes. Mais moi, c’est celui que j’ai choisi.

Ce matin-là, le réveil sonna, et je restai assoupie, pensant que mon mari se préparait à partir. D’habitude, je sens l’odeur de son café qui se répand dans la maison, mais là il n’y eut rien. C’est ce qui m’alerta. Je me retournai dans le lit, et je découvris que Steve était encore allongé. Il était sur le dos avec les yeux ouverts et fixes, son regard était tellement vide. Un instant, je pensai même qu’il était mort. Pendant un moment, je ne sus quoi faire, ensuite je le secouai un peu, je me rendis compte que son corps était chaud, je lui parlai, et là, je vis aussi que ses yeux ne clignaient jamais. Je me précipitai vers le téléphone, j’appelai les services de secours, ils me posèrent plein de questions, je gardai mon calme. Dieu que cela fut difficile ! Je m’efforçai de donner les meilleures réponses possible, en particulier sur notre adresse. Je revins au chevet de mon mari. Je pleurais.

Bien sûr que je l’aimais ! Parfois on avait des hauts et des bas, mais sans plus, c’était l’homme de ma vie, jamais je n’en ai douté. J’étais bouleversée de le voir dans cet état. Je lui caressai les cheveux, j’essayai de prendre son pouls et je vis que son cœur battait tranquillement. Je mis ma joue sur son front, il n’avait pas de fièvre. Avec mes mains, je lui fermai les yeux parce que je savais qu’ils s’abîmeraient s’ils n’étaient pas hydratés. Je fis du mieux que je pouvais pour ne pas faire le même geste que celui que l’on voit dans les films, lorsque, pour signifier que quelqu’un est mort, on lui ferme les paupières. Je pleurais tellement. À un moment donné, j’entendis le bruit des enfants qui se réveillaient. Cela me fit comme un électrochoc. Je ne voulais pas qu’ils me voient comme ça, ni qu’ils s’affolent pour leur père. J’allai les voir, et leur racontai que j’étais enrhumée. Il faisait encore noir dans leur chambre, je leur dis que leur père, lui aussi, était grippé, que le docteur allait venir le soigner et qu’ils devaient rester dans leur chambre et dormir un peu. J’attendis une demi-heure, peut-être, avant qu’il n’arrive avec des pompiers. En même temps qu’il examinait mon mari, il me questionna sur ce qui s’était passé. Je ne pus pas raconter grand-chose. Lui non plus d’ailleurs n’était pas bavard. Il me dit seulement, sans rien ajouter, qu’il hospitalisait mon mari pour des analyses complémentaires.

On vint me chercher, enfin disons qu’on vint emmener le corps que j’occupais avec tant de peine. On le transporta avec des hurlements de sirènes. On m’installa dans un autre lit, celui d’un hôpital. Ce n’était pas prévu dans les plans. L’autre qui était à côté de moi, dans le lit, était là aussi. Il pleurait et restait à mon chevet toute la journée. Je ne savais pas pourquoi. En tout cas, cela me gênait, car je ne pouvais pas effectuer de tests tant qu’il était là. J’attendis qu’il s’en aille. Finalement, on vint le chercher et il partit, bien malgré lui. Dès lors, je fus seul avec le nouveau corps et je ne risquai pas d’être surpris. Je frémis en pensant à la masse de données qu’il faudrait corriger à mon retour parmi les miens. J’appris en cachette, pendant de longues heures à maîtriser la marche, à respirer comme il fallait, à battre des cils, à déglutir de temps en temps et j’essayai de parler, mais ça, je n’y arrivai pas du tout. Je ne comprenais pas le mécanisme. Comme tout cela était difficile ! Ce qui m’occupa le plus, c’est de brasser continuellement l’air. On me soignait en continu, pour toutes sortes de choses, et par une kyrielle de produits, dont je n’avais que faire, et que j’éliminai discrètement. L’un de ces médicaments me perturbait. Il assoupissait le corps et il ralentissait tellement les expériences que j’étais parfois obligé de les arrêter.

Je ne savais pas ce qui se passait, pas très bien. C’est dans mon sommeil que ça avait commencé. J’eus froid, tout d’un coup, très froid. Je ne pus plus bouger. J’entendais, je voyais ce qu’il y avait devant mes yeux qui étaient restés ouverts, mais je ne pouvais rien faire d’autre. Au matin, je vis que ma femme me regardait, qu’elle essayait de me faire bouger et qu’elle s’est mise à pleurer. Elle me ferma les yeux, et plus tard quelqu’un, sans doute un médecin, m’examina.

À l’hôpital, la journée fut longue, mais dans la nuit, mon corps se mit à bouger. Mon corps était comme celui d’une marionnette, mais celui qui tenait les ficelles ne savait pas les utiliser. Quelqu’un apprenait à manipuler mon corps. En même temps que je faisais ce constat, je sentis cette présence dans ma tête. J’eus peur un instant, et puis comme l’autre n’était pas menaçant, je me calmai. Je ne souffrais pas. J’étais en paix. Je crois que l’autre utilisait les ressources de mon corps pour m’inonder de substances calmantes. Je percevais souvent Josie à mon chevet. Elle était assise, pleurait beaucoup. Ensuite, je l’entendis prier. Je fus triste pour elle, mais comme un peu indifférent. J’étais pourtant très attaché à elle, on avait construit une famille et tout se passait bien.

La créature qui m’habitait ne voulait pas me voir paniquer et elle agissait comme il fallait sur mes glandes hormonales. Josie, c’est une femme simple. Elle fonctionne avec quelques principes et s’en sort bien. Toujours, je lui dis qu’elle aurait dû naître en Amérique, que dans une autre vie, elle avait une ferme et des troupeaux, dans les plaines, là où la loi, c’est celle du colt. C’est quelqu’un d’entier, avec tous les avantages et les inconvénients qui vont avec. Ces traits de caractère lui seraient bien utiles, si je devais mourir, comme je le craignais. Je savais qu’elle aurait du chagrin, mais je savais aussi qu’elle reprendrait le dessus pour les enfants. Mes pauvres enfants, j’aurais tellement aimé leur épargner cette épreuve, qu’ils n’avaient pas méritée. Ils sont si gentils et si innocents. Rien que de penser à eux me déchirait le cœur.

Au bout de quelques semaines, j’estimai que j’étais prêt. J’avais dû accumuler un retard considérable sur le programme originel de la mission. Ce n’était pas trop grave, mais tout était décalé et je devrais rendre des comptes. Pour les autres, mon cas était stationnaire.

Depuis le début, ils se perdaient en conjectures, analyses et palabres. Moi je savais que désormais, j’étais au point, que, la nuit suivante, je sortirais de la chambre, de l’hôpital, de la ville et du pays pour aller remplir la mission qui m’avait obligé à entrer dans ce corps inadapté à la vraie vie. Hormis les délais supplémentaires, causés par l’avalanche de paramètres imprévus, on pouvait dire que jusque-là, tout s’était déroulé à peu près normalement. Je savais que ce serait difficile d’habiter l’autre, que cela faisait mal. C’est toujours comme ça. Bien sûr, j’avais fait des essais auparavant, mais c’était bref, et sur des corps morts.

Je ne sais pas pourquoi tout commença à déraper. Peu à peu, plus rien ne se produisit comme prévu. En théorie, j’aurais dû prendre la maîtrise du corps beaucoup plus vite, l’utiliser plus facilement et surtout rester dans la maison. Il n’était pas programmé d’aller dans cet hôpital, où tout entrava la prise de possession progressive du corps. Il n’était pas prévu qu’il y aurait une présence constante de l’autre, et les allées et venues intempestives des personnels soignants. Ceux qui m’avaient envoyé en mission étaient sans nouvelles de moi depuis que j’avais intégré le corps. Ils savaient seulement que j’existais encore.

Je devais retourner à la villa, où j’avais habité l’humain pour la première fois. Dans le jardin, derrière le cerisier, entre deux racines, était caché le minuscule transmetteur, par l’intermédiaire duquel je pourrais envoyer toutes les informations aux autres, et remplir ainsi une partie de mes obligations. Je dus marcher une partie de la nuit pour revenir à la maison. J’entrai sans difficulté dans le jardin. Je dus frapper la femme. Ce n’était pas prévu. Je ne crois pas qu’elle soit morte. C’est elle qui me surprit quand j’étais accroupi dans le jardin pour récupérer le transmetteur. Elle m’appela par mon nom, s’approcha. Je la laissai venir, et je la cognai à la tempe. Mais pas de toutes mes forces, car sinon son crâne aurait explosé. Elle tomba sur le gazon. Dans ces cas-là, les ordres sont clairs. J’aurais dû éliminer définitivement la femme et je ne l’ai pas fait. Je me surpris moi-même à ne pas donner l’impulsion suffisante pour l’effacer. Ça s’est fait comme cela, malgré moi, sans moi. Je mis le transmetteur en route et j’envoyai mon rapport. Mon corps pleurait. Les autres me dirent qu’il fallait que je rentre parce que la prise de possession du corps était imparfaite et que je ne m’étais pas totalement emparé du sujet.

La mission était écourtée. Ce serait la première fois pour moi. À la troisième, on passe sur un autre poste. Il y a d’anciens vérificateurs qui disent que chez certaines races, c’est l’esprit de l’hôte qui peu à peu récupère la maîtrise du physique, et qu’il peut, au bout du processus, si on l’a laissé reprendre le dessus, nous enfermer. Ils ont raison. Depuis le début, je sentais l’esprit de l’autre dans un coin, qui voulait tellement reprendre la maîtrise de son corps. Ce qui fut différent de mes expériences antérieures, c’est que l’autre n’était pas agressif. Il eut peur au début, mais assez vite il s’apaisa. Il était triste. On ne peut pas communiquer avec l’esprit du corps qu’on occupe. Beaucoup de ceux qui sont envoyés en mission tuent l’esprit, dès qu’ils entrent dans le corps. Je ne l’ai jamais fait. Je ne le regrette pas. Mon travail fut réduit. Dès le lendemain, je devrais quitter ce monde définitivement. Les autres considérèrent que la maîtrise des enveloppes sur cette planète était trop complexe, qu’elle posait trop de problèmes. Nous allions repartir pour ailleurs. J’aime les planètes habitées, mais j’aime aussi l’espace vide et la liberté infinie qu’il donne. Cette expérience nous déçut tous un peu. Nous allions partir loin, très loin.

Accusé de coups et blessures, le prévenu fut, un matin, condamné à 5 ans de prison ferme. L’accusé avait été déclaré par les experts, sain d’esprit et de corps. La sentence, qui apparut à l’ensemble des observateurs comme assez lourde, allait sans doute faire l’objet d’un appel. Cependant, rien n’était certain, compte tenu du comportement de l’accusé tout au long de son procès. Il refusait de s’exprimer et s’enferma dans un mutisme absolu du début à la fin des débats, au grand désarroi de son avocat. Malgré les faits, qui n’avaient pas été contestés, l’épouse témoigna en faveur de la libération de son mari et tenta de minimiser les charges qui pesaient contre lui.

Ma femme vint souvent me voir. Au début, à elle non plus, je ne parlais pas. Pour dire quoi ? Une femme comme elle ne pouvait pas croire une seconde ce que je pouvais lui raconter. Au mieux, elle penserait que j’étais fou. Et ça, je ne le voulais pas. Petit à petit, on parla. D’abord, de choses et d’autres. Et puis, un jour, on discuta un peu de ce qui était arrivé. Je lui dis en quelques mots ce qui s’était passé. J’aurais dû me taire. De ce jour-là, elle s’éloigna de moi et finit par disparaître de ma vie. Toujours ce sacré caractère qui voit le monde en blanc ou noir. Du moment où

elle me crut fou, c’était fini. On ne vit pas avec un déséquilibré. Ce n’est bon ni pour une épouse ni pour les enfants.

Ma seule vraie visite, c’était celle de mon ancien collègue. Il venait une fois tous les quinze jours. Plus, s’il le fallait. Rico, c’était un bon employé comme moi. On s’entendait bien. C’est la prison qui m’a vraiment fait découvrir qui était Rico. Ce type avait le cœur sur la main. Une gentillesse absolue comme je n’en avais jamais rencontré avant et comme je n’en ai plus vu ensuite. Je n’en voulais pas à l’entité qui m’avait habité. Je savais qu’elle aurait pu me tuer et qu’elle aurait dû éliminer ma femme. Je savais qu’elle n’en avait rien fait, qu’elle avait pris des risques, qu’elle s’était mise en danger. J’allais bientôt sortir de prison, j’ignorais ce que serait ma vie, pour ce qu’il en restait. Je savais seulement que je chercherais un coin en ville et que j’irais le week-end dans les bois, près de l’eau, et que je regarderais les étoiles.

Depuis cette histoire, il y avait quelque chose en moi qui me tenait chaud et debout. Je savais que le moment venu je rebondirais, c’est une certitude qui m’habitait et que je ne connaissais pas avant.

J’attendrais que la chose éclose, pour savoir ce que serait ma vie.

Quelque part dans l’infinité de l’espace, il y a une colonie qui migre encore une fois. Au milieu de ce troupeau impalpable, il y a une créature qui s’interroge. Elle se souvient d’avoir été en mission sur une planète maintenant si lointaine. Elle sait bien qu’à la fin elle a abandonné un corps devant une maison. La chose vivante qui flotte dans le vide se souvient de l’avoir déposé inanimé, mais en vie. Elle l’a regardé, et pour la première fois, cela lui a fait quelque chose. Ensuite, elle ne sait plus pourquoi elle est entrée à nouveau dans le corps et ne se remémore plus de la raison qui l’a poussée à lui laisser quelque chose, comme un cadeau. Elle sait seulement qu’après elle est partie sans se retourner et qu’elle s’est sentie comme un peu plus légère.

Je passais le temps de prison requis, comme tout le monde. Un peu plus de la moitié. Au bout de trois ans, j’étais dehors. Je n’allais pas m’en plaindre. Il faut dire aussi que, pendant tous ces mois où j’avais été incarcéré, je m’étais tenu à carreau. J’avais fermé ma gueule, comme on dit. Ce n’était pas toujours simple. Enfin je sortis.

Mon ancien patron me reprit. J’imaginai bien que Rico avait dû intervenir. Je travaillai comme avant, sauf que le soir je n’avais plus ni l’amour de ma femme ni celui des enfants. Ils me manquaient, je les voyais de temps en temps, selon le bon vouloir de la mère. C’était comme ça et je ne me suis jamais battu dans le vide. Pendant ces trois années, j’avais senti qu’il y avait quelque chose en moi. Je savais aussi que c’était l’entité qui l’avait déposé, et que cette chose était comme un cadeau, comme une chance. Mais c’est tout. Rien ne se passait. Je finis par croire que le cadeau, c’était d’avoir cette chose qui me tenait chaud. C’était déjà bien. Un jour, il y eut un accident juste devant moi. Je me garai, j’appelai le Samu, et je me rapprochai du lieu de l’accident. C’était une voiture qui m’avait doublé comme une folle, et qui avait raté le virage suivant. Le type geignait doucement. Je lui dis que les secours arrivaient. C’était une véritable boucherie. Les minutes passaient comme des heures. J’entendis d’abord une sirène qui s’approcha jusqu’à devenir assourdissante. Les pompiers étaient là. J’étais soulagé. Je revins à ma voiture. Et là, par terre, dans le fossé, il y avait un bébé. Enfin, ce qui restait d’un bébé. Il avait dû être éjecté. J’appelai à l’aide. Un infirmier vint, récupéra l’enfant, et l’emmena dans le camion.

Pendant ce temps, on entendait le bruit strident des scies contre la carrosserie. Ils essayaient de désincarcérer le conducteur. J’allai au camion. Une autre ambulance arriva dans un grand tourbillon de bleu et de bruit. L’infirmier descendit, accompagné d’un autre pompier. Je lui demandai des nouvelles du gamin. Il me dit que le bébé avait eu des fractures aux jambes, au bassin et à la cage thoracique, que des organes internes avaient été atteints et qu’on ne pouvait plus rien faire. Je demandai à entrer, il dit oui. Je montai et je vins vers le petit. Il était blême. Ce qui me toucha, c’est qu’il semblait sourire. J’eus une envie irrésistible de le prendre dans mes bras. Je le soulevai doucement. Doucement. Il devait avoir cinq ou six mois. Je le tins, et je priai. Moi qui ne prie jamais. J’avais tellement mal et j’étais si désespéré. Ce gamin, c’était toute la misère du monde, et c’était à moi de porter ce fardeau, lui, si léger, et les péchés des hommes, si lourds. Je fermai les yeux. Et puis, je le sentis bouger. Cela me gêna, je mis ça sur le compte des mouvements automatiques qui agitent les corps, même quand ils sont morts. Mais il bougea encore, je voulus le poser. Je le regardai, et je vis ses yeux. Ouverts. Il respirait. Je crus rêver. Je regardai bien. Ce gamin était vivant.

Je le repris dans mes bras et je descendis. J’appelai l’infirmier. Il fumait une cigarette devant le véhicule. Je hurlai : « Le gamin est vivant, il est vivant ! » Il me dit de me calmer, et de ramener l’enfant dans le camion. C’est ce que je fis, il me suivit. Dès que nous fûmes dans la lumière et qu’il vit le gosse bouger, il s’affola, demanda de l’aide et ils réexaminèrent l’enfant de la tête aux pieds. À la fin, ils se regardèrent, se retournèrent vers moi, et le pompier dit que lorsqu’ils avaient quitté l’enfant, il était mort. Ils étaient complètement déstabilisés. Ils n’arrêtaient pas de dire : « C’est un miracle, c’est un miracle ». Ils sortirent avec le bébé en hurlant. Quand je vis la tournure que prenaient les choses, je pris discrètement ma voiture et je m’éclipsai. Je savais parfaitement que c’était la chose que j’avais en moi qui avait produit ça. Ce que je ne comprenais pas, c’était le lien avec la