Chapitre 1
À la radio, on entendit la police déclarer que la situation était sous contrôle et que tout était redevenu normal. Antoine, comme tous les matins, se leva avec les informations du jour. La veille, il avait vu à la télévision les images de violence et d’émeutes. Encore une fois, les médias tentaient en vain d’affoler les gens, et encore une fois ils allaient se casser les dents sur la majorité silencieuse. En effet, à moins d’habiter sur les lieux des troubles, la vie, ailleurs, continuait comme avant pour l’écrasante majorité des citoyens. Parfois, franchir quelques centaines de mètres, un boulevard ou une simple rue suffit pour changer de monde. Les manifestations et les émotions ont toujours été le lot de ce peuple de Paris, peuple rebelle, de maillotins. La nuit précédente, Antoine avait regardé Matrix avant de se coucher. Il n’avait rien trouvé de plus intéressant pour tuer le temps et ne se souvenait déjà plus des détails du film. La première fois, il n’avait pas aimé. Au deuxième visionnage, il avait découvert combien la fille était belle et avait adoré l’idée de « suivre le lapin blanc », ce tatouage qui finissait par mener le héros à Trinity.
Il s’était endormi, content de ne pas avoir trop senti passer les heures. Et puis, dans la nuit, entre deux rêves oubliés, il réalisa qu’il avait flashé sur les lunettes. Dès son réveil, il était allé sur Internet. Il y en avait huit paires en vente, conséquence du film de la veille. Une pour chacun des personnages. Un site proposait même l’acquisition de tous les modèles pour un prix très attractif. Antoine se prépara un café, tout en se persuadant qu’il ne fallait pas acheter de lunettes par correspondance. Il fallait bien voir sa tête quand on les portait, savoir si on était à l’aise, non ? À la fin de sa pause-café, l’achat fut reporté à une période indéterminée. Au fond, il savait que tôt ou tard il achèterait celle de Morphéus. Elles seraient plus compatibles avec la forme de son visage. Antoine ne se laissa pas engluer dans ces obsessions matinales et se secoua pour aller au travail. En se dépêchant, il put attraper le bus de huit heures trente-deux. Comme toujours, il serait à l’heure. Il était maladivement ponctuel. Quelques minutes de retard, même au restaurant ou au cinéma, et le voilà qui se rongeait les sangs. Je ne suis pas normal, se disait-il. Son diagnostic était sans appel : il souffrait du syndrome du lapin blanc. C’est ce qu’Antoine disait aux gens qu’il était amené à fréquenter. C’était pour rendre hommage au
lapin d’Alice au pays des merveilles qu’il avait ainsi baptisé sa maladie. Antoine adorait cet animal agité dont les yeux étaient constamment rivés sur sa montre à gousset. Il s’était aussi convaincu que c’était une maladie tout à fait bénigne, et qu’il avait bien de la chance d’avoir attrapé celle-là plutôt qu’une autre. Depuis des années, quand il se rendait au bureau, il empruntait un raccourci, une ruelle presque invisible entre deux grandes tours. La géhenne, le boulevard des cafards et des rats ! Il faut s’imaginer cette allée large de trois mètres, coincée entre deux arrières d’immeubles, où les restaurants stockent leurs poubelles en attendant le bon jour pour les mettre dans les rues principales. Encore une aberration urbaine et sans doute quelques pots- de-vin bien distribués pour obtenir les autorisations de construire en contradiction avec toutes les règles d’urbanisme. Comme il s’agissait de constructions assez anciennes, le temps avait judicieusement effacé des mémoires les turpitudes des décideurs de l’époque. Antoine travaillait dans un pittoresque quartier d’affaires et, grâce aux employés et aux touristes, un important commerce alimentaire s’était développé au fil des ans. Le raccourci emprunté représentait bien cinq minutes de gagnées sur le trajet
normal. Antoine s’était habitué à y esquiver les détritus et les poubelles mal ordonnées. Évidemment, l’odeur était parfois fétide, souvent à peine supportable. Il fallait prendre une grande inspiration au début de la géhenne, puis s’efforcer de respirer le moins possible. C’était un passage désert où l’on ne croisait jamais personne. Pas même les employés qui sortaient ou rentraient les poubelles ! Pourtant, on voyait bien qu’elles étaient déplacées. Parfois, elles étaient un peu mieux alignées, plus remplies. Antoine en déduisait que ces manipulations se déroulaient en milieu de journée. Le soir venu, après sa journée de travail, Antoine emprunta à nouveau la ruelle. Ce jeudi, pas un chat dans la géhenne, ce n’était que puanteur et désolation. D’ailleurs, à quoi cela aurait-il servi de rencontrer quelqu’un, sinon pour partager une certaine honte d’être là ? La journée s’était déroulée, morne et tranquille. Antoine avait rempli les objectifs fixés et la semaine s’annonçait ordinaire, vaguement ennuyeuse. Alors qu’il était au milieu de la ruelle, Antoine sursauta en voyant une forme émerger des conteneurs. Un clochard comme un autre, mais celui-là lui avait causé une vraie frayeur, tant il s’était habitué à une traversée aussi
désertique que solitaire. Antoine fit un écart à l’instant où l’autre tendit la main. Peu après, il se sentit lâche. Antoine, lui disait son père, tu es un diesel ! Et il avait raison. Il ne fallait rien attendre de lui par surprise et sur le vif, ou alors on devait se préparer à n’importe quoi, en cherchant plutôt du côté du pire. Pour tirer le meilleur d’Antoine, il fallait lui laisser du temps, pour qu’il puisse bien comprendre et assimiler les situations auxquelles il était confronté. D’une certaine manière, il ne vivait pas en phase avec cette époque où tout va vite et doit se réaliser dans l’instant. Il détestait les débats télévisés où l’intelligence et la capacité des participants étaient mesurées à l’aune de leur répartie. Selon lui, les gens sérieux ne répondaient pas du tac au tac. À l’évidence, les professionnels de la parole n’étaient pas des as de la vérité. Ne parlons pas de ces journalistes qui, pour montrer qu’ils ne s’en laissaient pas conter et qu’ils « en avaient », se permettaient, pour prendre le dessus, de poser plusieurs questions en même temps. Antoine trouvait tout cela détestable et futile. Ceux qui faisaient vraiment avancer la société, c’étaient les gens qui, comme lui, traçaient de profonds sillons, et sûrement pas les agitateurs de foire.
Le clochard l’avait surpris ; Antoine s’était senti agressé et s’était enfui. La nuit suivante, Antoine rumina cette débâcle aussi honteuse qu’injustifiée. Le lendemain matin, il se prépara en conséquence et glissa une pièce dans sa poche. Le type n’était pas là. Antoine était déçu, il avait compté se racheter une conduite, et c’était raté. Il était en colère aussi, l’autre avait réussi à lui gâcher sa nuit et même la journée qui s’annonçait. Pour couronner le tout, il y avait toujours cette odeur pestilentielle dans la géhenne ce matin-là, mais pire que d’habitude. Il se concentra sur son apnée et déboula sur le boulevard à moitié asphyxié. Après une journée de travail particulièrement chargée, il avait fini par oublier sa déconvenue. Ce n’est finalement que le soir, en quittant son bureau, qu’il repensa au mendiant. À peine entré dans la ruelle, il constata que les poubelles avaient été vidées et que les odeurs s’étaient dissipées. Au bout de quelques pas, il aperçut l’homme, assis sur un matelas de cartons. Cette fois, Antoine n’avait pas peur, il était juste curieux et attentif. Il déposa la pièce de monnaie devant le type qui le regarda sans rien dire. Dans le bus, il repassa en boucle les quelques secondes pendant lesquelles il avait pu observer de près le clochard. Il y avait un problème, le type ne lui
avait pas tendu la main pour mendier. D’ailleurs, était-ce réellement un mendiant ? Le doute s’installa en lui. Antoine rentra chez lui, perplexe, et déterminé à effacer cet épisode de sa tête. Le lendemain matin, personne dans le boulevard des rats. C’était à parier ! Le pseudo mendiant ne venait dans la ruelle que le soir. Antoine était maintenant persuadé de le retrouver sur le chemin du retour. Quel drôle de type ! Pas vraiment mal coiffé ou mal habillé, pas particulièrement sale, et pour tout dire, il n’avait rien du clochard ordinaire, sauf qu’il se trouvait assis par terre, sur des cartons, au milieu d’une ruelle à l’atmosphère irrespirable, envahie par les déchets et la saleté. Un autre détail lui revint en mémoire : le type était trop bien rasé. Le soir, comme prévu, le mendiant était là. Antoine ralentit ; comme l’autre ne bougeait pas, il s’arrêta pour mieux l’observer. Il aurait été inutile et surtout déplacé de sortir de la monnaie de ses poches, parce que le type ne mendiait pas. Il lui tendait quelque chose, un genre d’enveloppe, et faisait des signes pour qu’il la prenne. Antoine avança prudemment la main, comme si celle de l’autre était un serpent prêt à bondir et à mordre. Dès qu’il put saisir
l’objet, l’homme lâcha prise et se recroquevilla sur son tas de cartons. Dans le bus, Antoine observa le pli sans l’ouvrir. Petit format, papier de qualité. Tout ceci était absurde. Perdu dans ses pensées, il se retrouva chez lui sans réaliser qu’il avait avalé tout le trajet quotidien. La serrure de la porte d’entrée était de plus en plus difficile à actionner. Depuis des semaines, il se promettait d’y mettre un peu d’huile. Un soir, il allait se retrouver coincé sur le palier, il lui faudrait appeler un serrurier et il paierait cher cette petite négligence. Longtemps, il observa le document sur la table basse. Il l’avait posé là, devant la télévision, et buvait un verre de vin. Dans les films, ils boivent des alcools forts, lui aimait siroter des vins doux. Toujours on le taquinait sur le goût qu’il avait pour les « vins de femme ». Quand il fumait, c’était pareil. Il prenait les cigarettes qu’achètent les femmes, à en croire ce que disent les hommes et les publicités. Antoine se moquait de ce qui se disait. Parfois, il buvait aussi des alcools forts. Trop sans doute. Mais il ne les aimait pas. Il voulait seulement sentir la douleur qui racle la gorge et le frisson qui survient l’instant d’après. Il regarda l’enveloppe, il ne voulait pas l’ouvrir. Pas tout de suite ! Il en était arrivé à la
conclusion qu’il trouverait à l’intérieur une ou deux lignes sur une situation de famille compliquée et sur la misère en général. C’était la mode à Paris. Dans le métro ou sur les terrasses des cafés, des gens distribuaient de petits cartons ou un petit gadget, accompagné d’une demande écrite. Ils repassaient quelques instants plus tard pour les reprendre, en espérant une petite pièce. C’était déprimant rien que d’y penser. En même temps, Antoine se félicita d’avoir pris ce que lui avait tendu l’homme, il s’en serait voulu d’avoir fait preuve d’indifférence. Un détail de la scène avec le vagabond lui revenait sans cesse. Le type portait une chapka. On aurait facilement imaginé qu’elle était en cuir, un genre de coiffe de pilote d’avion des années 1930. Elle lui faisait envie. Jamais il n’en avait vue de ce modèle-là. Il se plut à penser qu’elle était d’origine et qu’elle avait réellement servi à un pilote de guerre. À un Russe peut- être, ou à un Allemand. Le type qui l’avait portée avait-il été descendu au-dessus des plaines, s’en était-il sorti avec une décoration ? Au bout d’un moment, Antoine en était venu à oublier le visage même du vagabond. Il avait terminé son verre. Il en aurait bien pris un autre, mais il s’attaqua plutôt à l’ouverture de l’enveloppe. Elle n’était pas
vraiment fermée. Le rebord n’avait pas été collé, le type avait glissé le pli à l’intérieur. On y trouvait une feuille ordinaire portant quelques mots manuscrits. Une adresse Internet. Un lien étrange, si peu ordinaire qu’Antoine pensa qu’il ne correspondait à rien. Il se leva du canapé et se dirigea vers la petite table sur laquelle son ordinateur portable avait élu domicile. La moquette était douce sous ses pieds. Dans l’appartement, il marchait sans souliers ni pantoufles. Il aimait le contact de ses pieds nus avec le sol, les carrelages, les tapis, ces sensations charnelles lui rappelaient qu’il était vivant. L’adresse, contrairement à ce qu’il pensait, correspondait bien à un site, un site minimaliste qui ne comportait qu’une seule page. On y proposait à la vente une bague argentée, assez banale. Ce qui pouvait surprendre, c’est que l’on proposait également une notice qui en précisait le mode d’emploi. En effet, en regardant l’image de plus près, on constatait que c’était une bague à double anneau tournant. La partie extérieure pouvait pivoter sur l’autre dans les deux sens. Le prix de l’objet était de dix euros. Il y avait un bon de commande en bas de la page et le paiement pouvait s’effectuer par carte bancaire.
Une énième escroquerie ! C’est ce qu’Antoine en conclut tout de suite, avec une pointe de déception. Il ferma la page pour consulter ses mails. Pas grand-chose, comme d’habitude. Trois alertes sur des actualités, une poignée de publicités et un type inconnu qui voulait devenir son ami sur un réseau social. Il répondait toujours favorablement aux demandes de contact, bien qu’il n’ait jamais entretenu la moindre relation, avec qui que ce soit, sur ce genre de site. Il avala un somnifère et alla se coucher. Son médecin traitant ne posait pas de questions. Il délivrait des ordonnances et prescrivait les médicaments selon les demandes d’Antoine. Cette affaire de mendiant et de bague n’avait aucun sens ! Sa vie, elle aussi n’avait aucun sens. Il était un rouage interchangeable de la société des hommes, ce groupe d’êtres un peu plus gros que des fourmis. Antoine avait été marié très jeune, à vingt ans. La fille était enceinte et n’avait pas voulu avorter. Une fausse couche plus tard, ils avaient divorcé sans amertume. Ils n’étaient faits que pour partager ensemble le bon temps des vacances. Quand elle était partie, il avait eu un peu de peine en songeant au temps qui passe. C’est avec délice qu’il
découvrit ensuite la vie de célibataire. Antoine ne revit plus jamais Isabelle. Un peu après le divorce, son père était mort. Rupture d’anévrisme, avait déclaré d’un air contrarié le vieux médecin du village, après un long entretien avec l’employeur de son père. En réalité, le praticien avait à peine examiné le corps. Il avait bien fallu se contenter de cette version. Antoine avait pourtant bien vu des traces suspectes sur le cou de son père. Que faire ? Son père était mort et rien ne le ferait revenir à la vie. Antoine s’était tu. Il était désormais seul dans la vie. Ce décès si soudain avait été un véritable choc. Père et fils se voyaient chaque fin de semaine, et s’imaginaient que ce serait ainsi pour l’éternité. Quand Antoine arrivait chez son père, il se faisait dorloter, comme s’il n’avait jamais grandi. C’était reposant et paisible. Le père s’occupait du fils avec attention et douceur. La mère les avait quittés quand Antoine avait quatre ans. Son père, pépiniériste pour une grande entreprise, avait voulu changer de vie et s’était engagé comme gardien, jardinier et homme à tout faire dans un manoir au sud de Paris. C’était un bâtiment Renaissance qui avait été remanié au XVIIIe siècle. Une douzaine de pièces dans le corps principal, de multiples
dépendances, un parc de cinq hectares et des kilomètres de champs. Antoine et son père logeaient dans une maison à l’entrée de la propriété. Le garçon avait grandi dans cette habitation qui était petite, mais confortable. Deux chambres minuscules, une cuisine étriquée et une salle de bains miniature. Seul le salon était spacieux. C’était comme si les constructeurs de l’époque, envisageant une visite des maîtres, avaient calculé pour cette pièce une surface compatible avec leur rang. La seule vraie originalité de la maison, construite à la même époque que le manoir, c’était l’existence d’une cave et d’un beau grenier. De sa mère, Antoine n’avait pas gardé grand-chose, et le temps, inexorablement, effaça le souvenir même de son visage. Peu à peu, il se confondit avec celui du portrait qui était dans la chambre de son père. Celui-ci n’en parlait jamais de lui-même. Le fils savait qu’après elle, le père n’avait plus voulu d’autre compagne. Cette photo de sa mère avait été placée sur la table de chevet à côté de son lit, et juste à côté son père avait posé un petit vase. Il y avait toujours une fleur, jamais la même. Antoine savait que sa mère était une pupille de l’État et que son père n’avait plus de famille, qu’il était seul.
Son père était apprécié des propriétaires pour son sérieux et sa connaissance des plantes. Il marchait de longues heures avec le comte dans les allées du parc, et passait d’interminables moments avec la comtesse autour des parterres de fleurs qui faisaient l’admiration de tous les invités. Antoine avait grandi sans manquer de rien. Le bac et une maîtrise de droit en poche, il avait préparé les concours de la fonction publique. À vingt-cinq ans, il était titulaire de son poste dans une collectivité territoriale et n’éprouva jamais le besoin d’en changer. D’une certaine manière, Antoine n’avait pas vraiment pris goût à la vie. Non pas qu’il attendît ou souhaitât la mort, mais il lui arrivait de se demander pourquoi il survivait. Sa seule et amère incartade à la succession morne des jours, c’étaient les visites furtives à des femmes qu’il payait pour des services sexuels, une fois par semaine. Il avait observé que le manque affectif perturbait sa perception des choses. Il devenait agressif et intolérant. La masturbation, si elle parvenait à le soulager un peu, ne faisait à la longue qu’exacerber les effets néfastes de l’abstinence. Un jour, il avait lu dans un article de revue scientifique que dans les prisons ou les monastères, certains hommes parvenaient à se détacher de toute vie sexuelle, de toute envie.
Antoine aurait bien voulu accéder à ce détachement ou encore obtenir une castration chimique, mais si la société accablait les clients des prostituées, elle s’interdisait de les aider à s’en passer. Il supportait de plus en plus mal cette dictature des hormones qui le rabaissait au rang des marginaux et pour finir à celui des animaux. Il avait fini par trouver un équilibre. Une fois par semaine, il rétablissait le niveau de ses hormones, ce qui lui permettait de vivre ensuite normalement, sans le filtre déformant du manque.