Chapitre 20
Manu fut synthétique. En quelques minutes, ils partagèrent tous les mêmes informations. Il affirma qu’il était impératif de récupérer le petit fût. Il ajouta que Marcel allait sans doute en demander un prix très élevé. Auguste appela Marcel.
— Marcel, c’est moi, il faudrait que l’on se voie en urgence. C’est possible demain ? En attendant, je voudrais te demander un service…
— Si c’est un service et si c’est pour un ami, qui plus est pour toi, Auguste, ça va te coûter bonbon…
— Allez, Marcel, sois gentil ! On voudrait juste que tu ne vendes aucun objet avant notre prochaine rencontre de demain. C’est très important pour nous.
— Important pour moi aussi ? demanda Marcel. Comme prévu, Marcel s’engagea à tout garder.
— On est arrivé sur un os, constata Auguste. Vous admettrez que Marcel n’est pas né de la dernière pluie. Il est impossible qu’il n’ait pas fait le lien entre notre visite et le tonnelet. Il ne peut pas croire que c’est la
commode ou l’armoire qui justifient nos déplacements. Alors, que faisons-nous ?
— Si on ne lâche rien, Marcel refusera de nous vendre le tonneau, ou alors il le fera à un prix impossible, remarqua Manu.
— Moi, je considère qu’au point où nous en sommes, il faut traiter Marcel autrement, plaida Antoine. Manifestement, on l’aime bien, et je crois que c’est réciproque. Si on ne prend pas le risque de l’associer à nos démarches, on va s’en faire un ennemi. Et j’ajoute, au risque de me faire encore bousculer par votre humour à deux sous, que nous sommes aussi contraints de trouver un arrangement avec Hortense.
— Que ce soit bien clair, trancha Auguste en riant, le moment de vous réduire en bouillie, toi et ton Hortense, n’est pas encore venu ; mais tu ne perds rien pour attendre. Sois rassuré.
— Il faudra faire bien attention à ce que vous allez être amenés à me dire et sur quel ton vous allez me le dire, rétorqua Antoine. Contrairement à vous, je réfléchis, moi, j’ai une tête garnie d’un cerveau dont je sais me servir. Et figurez-vous que j’ai une nouvelle explosive à vous raconter. Mais comme je vois que j’ai affaire à des ignares et des ingrats, je préfère me réfugier dans le silence qui sied à ma dignité.
— Allez, dit Auguste, accouche !
— Vous me suppliez, là ? interrogea Antoine.
— Oui, Votre Altesse, confirma Manu.
— Alors, tenez-vous bien à vos sièges. J’avais déjà vu le tonnelet quelque part avant de le découvrir chez Marcel.
— Chez Hortense ? osa timidement Auguste.
— Tais-toi, coquin, le coupa Antoine. J’avais déjà vu le tonnelet et vous aussi. Mais comme le dit si bien la parabole « ils ont des yeux et ne voient pas ».
— Le tableau ! hurla Manu. Le tonnelet est représenté chez Aristide sur la fresque, oui, en plusieurs endroits si je me souviens bien.
— Gagné, Manu ! annonça Antoine. Et toi, Auguste, pauvre clown, tu iras nourrir les lions dans le cirque Maxime.
— On est foutus, s’écria Manu. La récupération du tonneau est devenue un impératif absolu et Marcel ne le laissera pas partir. Ce n’est plus une question d’argent ou de logique entre lui et nous, c’est devenu irrationnel, subjectif, affectif… comme vous voudrez ! Le fait est qu’il ne lâchera plus rien, à moins qu’on lui raconte tout.
— De toute façon, il est tard, constata Auguste, je vais téléphoner à Aristide pour lui
faire un compte rendu de la journée et on s’appelle demain pour déjeuner, okay ? Auguste déposa Antoine devant son bureau et celui-ci put se faufiler discrètement à sa place, juste avant la fermeture des bureaux. Célia était inquiète. Le chef n’avait rien remarqué, mais Antoine avait pris du retard sur quelques dossiers sensibles et cela allait bientôt attirer l’attention. Célia annonça qu’elle était à jour et qu’elle pouvait l’aider. Antoine l’embrassa. En partant, elle affirma qu’il avait changé, qu’il était forcément arrivé des évènements importants dans sa vie et qu’elle espérait que c’étaient de bonnes choses. Antoine la rassura du mieux qu’il put et ils se quittèrent. Quand le téléphone d’Antoine sonna, il était loin de se douter qu’il pouvait s’agir de Marcel. Il lui proposait un verre dans un bistrot qui venait d’ouvrir dans son quartier.
— C’est un Auvergnat, expliqua Marcel, tout le monde dit que c’est très bien. L’excitation de la journée empêcherait Antoine de dormir avant longtemps. Ils se donnèrent rendez-vous dans le bistrot en question. Antoine s’y rendit directement, sans passer chez lui. Il attendit un petit quart d’heure avant que Marcel arrive. Ce dernier le taquina un peu sur Hortense et redevint plus sérieux.
— Je sais à peu près tout des femmes, commença Marcel, et j’ai sur elles le regard et le jugement sûr. Hortense est une fille bien. Le problème, c’est qu’elle est bien aujourd’hui et comme je ne m’appelle pas Irma, je ne peux pas deviner comment elle va évoluer. Or, tout le monde change, au fil des années, on ne sait pas si on va se rapprocher ou s’éloigner de l’autre. Mais aujourd’hui, c’est sûr que c’est une chouette fille dans son corps et dans sa tête. Je mettrais ma main au feu qu’elle est libre de toute attache et qu’elle n’a pas eu le même regard sur toi que sur les autres. Ils burent des canons encore, et encore. Antoine était à l’aise avec Marcel.
— Je sais bien qu’on joue une partie difficile actuellement, et j’espère qu’il viendra un moment où on mettra tout sur la table. Comme ça, quand nos affaires seront terminées, on pourra continuer à se voir.
— Marcel, je ne vais pas te cacher ce que tu sais déjà, on ne te raconte pas tout. Mais le moment approche où nous pourrons être plus transparents. Sois bien sûr qu’il s’agit d’une affaire grave, sinon je n’aurais pas permis que l’on se joue de toi.
— Chacun ses contraintes, constata Marcel. On ne fait pas partie du même monde. Les gens comme vous, d’habitude je les plume. Et pour
vous, les gens comme moi, ce n’est que du gibier de potence. En tout cas, quelle que soit la fin, je ne regretterai jamais de vous avoir connus.
— Bon, conclut Antoine, pourvu qu’on en finisse vite. On va boire à la santé de la fin, d’accord ? Pour la commode, Marcel, j’ai bien réfléchi, si elle est dans mes prix, je voudrais l’acheter pour l’offrir.
— Je l’ai déjà déposée chez le restaurateur, précisa Marcel, elle devrait être prête dans une quinzaine de jours. Je te la vendrai pour le prix de la remise en état.
— Il y en aurait pour combien ?
— Il faut que tu saches que tu as de la chance, le prévint Marcel. L’artisan affirme que c’est un meuble assez ancien, sans doute fin XVIIIe ou début XIXe, et qu’il n’a jamais été restauré. Et ça, c’est important, Antoine. Il faut bien comprendre qu’à chaque intervention, on doit poncer, et même si on le fait délicatement, on abîme le meuble. En sortant de l’atelier, ta commode sera comme neuve.
— Oui, mais ça ne me dit pas combien va me coûter la restauration.
— Soit on fignole et il faudra revoir les tiroirs, les pieds, le plateau et la faire redorer. Pour finir, tu auras un meuble à plus de dix mille euros. Soit on bâcle le travail avec du
maquillage et tu pourras en tirer deux mille, guère plus. Dans le premier cas, il faut compter plus de mille euros de restauration et dans le deuxième cas, deux ou trois cents maximum. Si c’était pour mon business, je ferais le moins cher possible, parce que je ne veux pas vendre au- dessus de cinq mille euros. Je ne veux pas attirer l’attention, c’est à toi de voir.
— Je veux l’offrir à une amie d’enfance, reprit Antoine, elle connaît bien ce genre de meuble puisqu’elle a vécu au milieu d’eux dans un château. Son père est un comte. Il faudra faire les choses au mieux.
— Sois tranquille, le rassura Marcel, dans mon métier on ne peut pas accumuler les clients mécontents, parce qu’ensuite ils font débarquer les flics. Mon gagne-pain c’est de ne jamais dépasser les marges de l’acceptable que ce soit en achetant ou en vendant. Je ne refile jamais de pacotille en racontant qu’elle est certifiée. Si l’origine des produits est parfois douteuse, il reste qu’avec moi les clients ne font que de bonnes affaires. Chemin faisant, on en était venu à parler du tonneau.
— Je sais bien, confia Marcel, que le tonnelet vous intéresse. Mais je te le dis tout de suite, ce sera très cher. D’abord parce que c’est
un objet rare, peut-être unique, il est manifestement ancien et, en grattant, j’ai découvert que les clous et les cerclages étaient en or. Il y a bien entre quatre cents et six cents grammes de métal précieux. Au prix actuel de l’or, ça représente déjà des dizaines de milliers d’euros. Antoine était assommé. Il écoutait Marcel, mais il était perdu devant l’énormité des sommes qu’il faudrait débourser pour le tonneau.
— Même si je vous ai à la bonne, je ne peux pas descendre en dessous d’un certain seuil, d’autant plus qu’on ne sait pas encore ce qu’il y a à l’intérieur. J’ai écouté avec un stéthoscope et quelque chose bouge dedans. Je ne suis pas arrivé à l’ouvrir.
— Dans quelle fourchette de prix on serait, d’après toi ? demanda Antoine. Après un moment de silence, Marcel répondit :
— Antoine, il faut bien réaliser que ce tonneau va se vendre entre trente et cinquante mille euros. Si je ne peux pas vous le vendre, je passerai par un intermédiaire pour m’en débarrasser. Antoine resta silencieux. Il ne voulait pas commencer à négocier, il n’avait aucun mandat pour le faire et ce n’était pas son domaine
d’excellence. Auguste, ou même Manu, ferait mieux l’affaire que lui. Il était si abattu que Marcel ne voulut pas le faire mariner plus longtemps.
— Soit je vous le vends, soit je m’adresse à mon intermédiaire, soit il y a une autre solution. Le lendemain, comme prévu, Antoine déjeuna avec Auguste et Manu. Ce dernier avait eu un mal de chien à se libérer, mais il était là. Antoine leur annonça que Marcel garderait encore plusieurs jours le tonnelet. Il expliqua l’affaire des clous et des cerclages en or et il en vint à la proposition que Marcel lui avait faite la veille.
— Il pourrait renoncer à tout paiement, s’il est associé à l’affaire, si on lui raconte tout et que cela en vaut la chandelle. Manu avait passé la nuit précédente à réfléchir, à tourner et retourner le problème dans sa tête.
— Pour moi, nous devons changer notre fusil d’épaule. On a toujours cherché un manuscrit, un livre. Or, au Moyen Âge, on écrivait aussi sur des rouleaux, un peu comme ceux que l’on voit dans les synagogues et que les juifs nomment Sefer. Dans ce cas-là, le tonnelet serait comme une arche. Les manuscrits de la mer Morte ont bien été trouvés intacts dans des jarres, et il n’est pas impossible que les anciens comptes rendus du
monde immobile aient été mis en sécurité dans ce baril, semblable à aucun autre. Le fait que tout soit sculpté, et qu’il y ait des clous en or accrédite cette hypothèse. Des rouleaux plutôt qu’un livre, Manu avait certainement raison. Auguste et Antoine adoptèrent son raisonnement. Il fallait donc à tout prix acquérir le tonneau.
— Notre choix, annonça Manu, se résume ainsi : soit on paie en euros, soit on paie en bagues à double anneau. La meilleure solution, c’est de payer avec de l’argent, mais nous savons bien que ce sera quasi impossible. Il faut se résoudre, sans état d’âme, à faire entrer Marcel dans le monde immobile.
— Auguste sera d’accord avec moi, plaida Antoine, on devrait pouvoir négocier avec Marcel.
— La base de la discussion pourrait être la suivante, proposa Manu. On fait entrer Marcel dans le monde immobile, en contrepartie il nous donne le contenu du tonnelet. Quant à l’objet lui-même, on laisse Marcel le mettre en vente, et on se partage les sommes obtenues. Il fut convenu que Manu exposerait cette solution à la prochaine réunion. Auguste devait se charger le jour même de rédiger pour Aristide un compte rendu des récentes
démarches. Il lui fut aussi demandé d’organiser une pré-rencontre avec Aristide, concernant le tonnelet et ses représentations sur les fresques de son appartement. Le jour convenu, Auguste et Antoine arrivèrent chez Aristide une heure avant les autres. Ils s’installèrent dans le grand salon et Antoine étala sur la table les meilleurs clichés du tonnelet. Sally servit le thé, mais personne ne fit attention à elle, tant ils étaient absorbés par l’étude des ressemblances entre le tonnelet de Marcel et les représentations sur la fresque. Au premier coup d’œil, il était évident que les peintures représentaient bien leur tonnelet. Même les détails des bas-reliefs figuraient sur la toile. Le doute n’était pas permis. Sans grande surprise, le samedi venu, les présents à la réunion hebdomadaire furent unanimes. Ils mandatèrent Auguste, Manu et Antoine, pour poursuivre les négociations. Aristide montra les comptes du monde immobile. On disposait d’environ cent mille euros. C’était peu et beaucoup à la fois, il fallait être prudent sur leur utilisation. Ce point résolu, Antoine demanda l’autorisation de ramener Hortense dans le périmètre du monde immobile. Comme elle avait déjà une bague en état de fonctionner,
personne ne s’y opposa. Il n’y eut qu’Auguste pour esquisser un sourire sarcastique.