Chapitre 7
La semaine s’était écoulée et Antoine l’avait vécue comme dans du coton, sans y penser. On était déjà vendredi. Il n’avait rien raconté à Célia. Il neigeait. C’était rare. Antoine aimait cette poudre qui vous tombe dessus avec douceur, même si elle finit par vous mouiller aussi sûrement que la pluie. Évidemment, se disait-il, rien ne vaut la neige qui blanchit la campagne. Plus les flocons étaient gros et plus il était émerveillé. Antoine courut pour attraper le bus et faillit bien s’étaler. Une idiote à côté se mit à rire. Ce matin-là, il traversa la géhenne en courant, le clochard n’était pas là. Il avait disparu depuis une semaine. Au bureau, tout le monde était en retard et le chef déboula comme une brute pour réunir son équipe en urgence. On savait ce que cela voulait dire. Dossier à monter en priorité et toutes affaires cessantes ! Caumont avait reçu des consignes strictes sur les délais à respecter impérativement. Il fit son speech, pour rappeler qu’il n’était pas tous les jours sur leur dos, et que cela valait bien, de temps en temps, un retour. C’était vrai. La seule question qui devait être traitée immédiatement, c’était la répartition des tâches. Le chef équilibra plutôt bien les efforts demandés à chacun. Personne ne bougonna
particulièrement et tous se séparèrent en plaisantant sur le merveilleux patron qui leur avait été donné. Lui écoutait en souriant. Ils savaient tous que « toutes affaires cessantes », c’était une figure de style. Il n’était bien sûr pas question de laisser en plan les dossiers en cours. Ils avaient aussi bien compris que ce vendredi soir-là, au lieu de sortir à quinze heures comme d’habitude, ils ne quitteraient le travail que vers dix-huit heures. Retournés dans leurs bureaux respectifs, les employés appelèrent leurs amis ou leurs conjoints pour annoncer la mauvaise nouvelle. Et tout le monde se mit au travail. La vérité, c’était que le chef était vraiment un type bien. Certes, il était techniquement incompétent, mais comme il ne s’attachait qu’aux résultats et non aux formes, son service fonctionnait bien. Jamais de remarques personnelles déplacées et si l’on avait un problème, il s’arrangeait pour que cela ne sorte pas du service. Dans certains cas, il vous laissait partir pour régler une difficulté. On déposait une demande pour prendre sa journée et il ne la transmettait que rarement à la hiérarchie. Il savait aussi qu’en contrepartie, il pouvait compter sur son équipe en cas de coup dur. Ils travaillèrent avec une pause déjeuner réduite à une dizaine de minutes et un peu
avant dix-huit heures, le dossier était effectivement bouclé et vérifié. Le chef, soulagé, se chargea de le porter officiellement à ses mandants, et chacun partit en lui promettant d’être solidairement en retard lundi matin. Il se mit à rire et les chassa.
Le soir, la boue avait succédé à la neige. Une sale soupe noire et visqueuse ! On la voyait reluire à cause des hydrocarbures qu’elle laissait surnager. La géhenne était devenue impraticable. Une journée entière de travail sans penser au clochard. Antoine rentra, contrarié. En temps normal, le vendredi à cette heure-là, il fricotait avec une blonde ou une brune qui pendant quelques minutes le soulageait de la terrible pression interne que subissait son corps, à cause de ces maudites hormones. Ce vendredi-là, il était trop tard. C’est fou de constater que même dans les relations tarifées, il y a toujours une espèce de rituel amoureux qui se met en place. Pas question pour Antoine de se précipiter, parce que c’était le jour J. Dans ces rares cas où il était bousculé, il reportait sa visite au lendemain. Il s’étonnait lui-même de ce besoin de rites préparatoires. Tout ce qu’il savait, c’est que si les conditions
et le cérémonial n’étaient pas bien en place, la relation était ratée. Antoine se disait toujours qu’il était né trop tôt, à une époque où les poupées gonflables n’étaient pas au point. Il ne s’imaginait pas un seul instant que, quelques dizaines d’années plus tard, des robots se substitueraient aux humains, et que chacun pourrait s’offrir une sexualité épanouie sans plus avoir recours à autrui. Évidemment, l’arrivée de ces machines causerait un manque à gagner certain et provoquerait une reconversion des personnes dont c’était encore aujourd’hui le métier. À tout prendre, il considérait que, sous réserve d’un accompagnement spécialisé, ces personnes se réinséreraient dans la société en exerçant des métiers mieux acceptés. Les filles avec qui il avait des relations tarifées étaient souvent les mêmes. Pourquoi en changer ? Elles parlaient peu, et lui dans ces moments-là n’était pas bavard non plus. Quoi qu’il en soit, pour ce vendredi, c’était raté. Le samedi ferait aussi bien l’affaire, il y aurait plus de clients en maraude, voilà tout. En rentrant ce soir-là, Antoine mangea des noodles. Une tasse au robinet d’eau chaude et vous avez un repas. Un repas très bon marché, qui donne à manger et à boire.
Il ouvrit sa boîte mail, comme tous les soirs. Un message attira son attention. On pouvait croire à une énième publicité, mais l’objet annonçait : Bague à anneau double tournant. Ceux qui le harcelaient avaient découvert son adresse mail personnelle. Cela n’avait pas dû être bien compliqué. L’annonce présentait les mêmes éléments que les premières fois, sur les sites précédents. C’était une simple relance. Antoine hésita entre lassitude et excitation. Dans sa morne vie, le clochard, ses enveloppes, le coffret et la bague lui avaient fait passer quelques jours un peu différents des autres, un peu moins mornes. Antoine prit des somnifères et s’endormit.
Le lendemain était un samedi. D’habitude, c’était un mauvais jour pour Antoine. Il traîna au lit, comme toutes les fois où il avait, la veille, abusé des médicaments. Il avait tous les symptômes de la gueule de bois ; pourtant, il n’avait pas bu. Vers dix heures du matin, après trois cafés très serrés et trop sucrés, il eut les idées claires. Il se leva avec la ferme intention de commander la bague, quels qu’en soient les risques. De toute manière, ils avaient déjà ses codes bancaires et savaient sans doute tout de lui. Il
passa donc la commande, ce qui se révéla enfantin. Il n’eut qu’à appuyer sur une touche. Il déjeuna ensuite d’un reste de poulet fade et caoutchouteux, et s’endormit devant la télévision. Cela lui arrivait souvent le week-end, le temps passait plus vite en dormant. En se réveillant, il vérifia ses mails et, par acquit de conscience, alla sur le site indiqué dans le mail de la veille. Une nouvelle page apparut pour accuser réception de la commande. Quand la sonnerie de la porte retentit, il sursauta et se demanda ce qui occasionnait ce bruit ! Il n’était pas habitué à la sonnette d’entrée, puisque jamais personne ne sonnait. Ce samedi-là, il n’attendait personne et, à part Célia et Nadia, jamais personne n’avait pénétré dans cet appartement. Un samedi après-midi, il aurait été bien extraordinaire de voir travailler un facteur. Antoine regarda par l’œilleton. Il y avait un type sur le palier, un genre de préposé avec un uniforme, un casque et un colis dans les bras. Antoine entrouvrit la porte.
— Bonjour m’sieur, c’est pour la livraison de votre commande, annonça le type d’une voix pressée.
— Mais je n’ai rien commandé, vous êtes sûr de ne pas vous tromper d’adresse ? lui demanda Antoine.
— Non, m’sieur, j’ai bien vérifié, regardez vous-même, dit-il en montrant l’étiquette sur le paquet. Antoine ouvrit la porte en grand et le type lui fit signer un reçu, lui en donna un double et repartit en grommelant un vague « au revoir m’sieur ». À ce moment-là, Antoine aurait misé son salaire, et même plus, sur le fait que le paquet contenait la bague. Antoine s’assit, il était sous le choc. Il renonça à comprendre. Une commande passée le matin même ! Soit ils savaient à l’avance qu’Antoine allait la passer, mais c’était improbable, soit ils étaient implantés tout près de chez lui, dans le quartier, et en tout cas dans la ville. À la réflexion, il se dit que l’employé était un faux coursier pour une entreprise imaginaire. Il surfa sur Internet, son reçu en main ; il chercha les coordonnées de cette société de livraison. Il n’y avait bien sûr rien à ce nom. Mais même s’il avait su ce qui allait se passer, qu’aurait-il pu faire d’autre ? Secouer le type et le faire parler comme dans les films ? Pas son genre ! Le plus vraisemblable, c’était que le gars n’en savait pas plus que lui. On l’avait sans doute payé pour jouer un rôle costumé pendant quelques minutes, et il avait accepté. Peut-être était-ce un acteur raté qui
vivait d’expédients ! Ou un complice de la bande. Toujours est-il que le colis était là et attendait. Antoine l’examina longtemps, attentivement. Du carton ordinaire, très épais. Sur l’étiquette, on pouvait lire son adresse manuscrite. La même main qui avait écrit les références des sites Internet. Le flot d’information était devenu trop massif et Antoine laissa tout en plan pour aller faire des courses. Il avait de la chance, en bas de chez lui un petit commerce bien approvisionné fournissait les produits de base. C’était précieux de ne pas avoir à trop marcher quand quelque chose manquait, et de plus il n’était pas obligé de constituer de gros stocks chez lui. Il acheta des pâtes fraîches et quelques boîtes de thon. De l’alcool aussi. À midi, il déjeunait, mais le soir, il se contentait de picorer des biscuits apéritifs ou de dévorer un fruit. Ce n’était pas une question de santé ou d’hygiène. Simplement, il n’aimait pas faire la cuisine. Nettoyer les marmites, faire la vaisselle, l’essuyer, la ranger, lui paraissait relever de tâches d’un autre temps. Plus jeune, il préparait des plats pour quatre personnes et les répartissait en portions individuelles qu’il congelait.
Ensuite, l’habitude lui était venue de déjeuner dans le bistrot près du bureau. C’était bon et il aimait bien la serveuse. Comment pouvait-on être aussi gentille et d’humeur aussi égale avec tous les clients ? Il avait l’impression qu’elle était plus attentionnée avec lui qu’avec les autres, mais cela devait faire partie de ses dons que de faire croire à chacun qu’il comptait davantage. Antoine était bien conscient de tout cela, mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’avec lui elle était différente ! Jamais il ne lui avait souri plus que de raison, mais il laissait toujours quinze pour cent de pourboire. L’après-midi, il dormit. Le soir, il eut mal à la tête. Il prit un cachet et s’allongea un instant. Un peu plus tard, il releva ses mails et vit que l’entreprise bidon lui avait envoyé une copie de son avis de réception, celui qu’il avait signé de sa main. Ceux qui s’amusaient avec lui avaient de la suite dans les idées et des moyens importants à leur disposition. Par moments, il s’en inquiétait vraiment. Puis il se rassurait, en se disant que si on avait, pour des raisons obscures, décidé de l’éliminer, la géhenne aurait été l’endroit idéal, et il ne s’y était rien passé. Cette fois, pour réfléchir, il se servit un grand whisky. Peut-être faisait-il maintenant partie de ces alcooliques que l’on dit mondains, qui
boivent en cachette et ne se saoulent pas dans les bistrots, jusqu’à vomir leurs tripes en public. Antoine buvait tous les jours, parce que c’était l’antidépresseur le plus efficace qu’on ait jamais inventé, et bon citoyen, il ne faisait pas peser son mal-être sur les comptes de la sécu. Il se prépara pour cette soirée où il allait voir les filles, et laissa tout en l’état dans l’appartement. La boîte trônait sur la table basse. Il l’ouvrirait peut-être en rentrant. Tout se passa comme d’habitude. Celle qu’il avait choisie eut l’air contente de le voir, mais cela devait, là aussi, faire partie du métier. Il espérait croiser Auguste. Il aimait de plus en plus ce type pour sa gaieté sans joie et sa lucidité froide.
Antoine alla directement au bistrot où ils buvaient un verre après leur visite aux dames. Auguste n’était pas là. Peut-être était-il encore avec une fille. Effectivement, quelques instants plus tard, Antoine le vit arriver, longiligne et élégant dans son costume gris. Ce type-là avait deux visages. Une moitié souriante et l’autre non ! Antoine pensait qu’il ne s’était pas remis d’une paralysie faciale, que c’était là un reste d’accident vasculaire. Il en avait parlé un jour à Nadia, et elle avait confirmé que c’était le plus vraisemblable. Le
fait est que seule une part de sa figure était vraiment mobile. On ne le remarquait pas tout de suite, on ressentait juste comme une gêne face à lui, mais une fois qu’on avait compris la raison, on n’y pensait plus. Auguste entra et vint s’asseoir, en commandant un gin-tonic, comme Antoine. Malgré son pessimisme intrinsèque, Auguste était joyeux, et sa compagnie était agréable. Ils bavardèrent un peu sur les liens entre religion monothéiste et fanatisme, et ils trinquèrent. Ce type avait dû faire des études de philosophie, de sociologie, ou quelque chose comme ça, parce qu’il parlait de tout avec intelligence, pondération et précision. On se sentait intelligent avec lui. Il vous écoutait, comme si ce que vous disiez était vraiment important. Antoine lui offrit un autre verre. À cet instant, il eut envie de raconter ce qui lui était arrivé, mais il ne savait pas comment aborder l’histoire. Quand ils se voyaient, ils n’évoquaient jamais leurs problèmes personnels. Transgresser cet interdit, c’était peut-être risquer de ne plus le revoir.
— Dis-moi, Auguste, ça fait un moment qu’on se connaît, non ?
— Trois ou quatre ans, répondit Auguste. Je me trompe ?
— Non, non, j’ai le même décompte en tête. Je sais bien que lorsqu’on discute, il ne s’agit pas de sujets personnels, mais aujourd’hui je voudrais que tu me rendes un service en me disant ce que tu penses d’une histoire qui m’arrive actuellement.
— Oui, bien sûr, laissa tomber Auguste, étant entendu que je ne peux te donner que mon point de vue. Antoine fit très court, et en quelques phrases, il raconta l’essentiel. Pendant un long moment, Auguste le regarda pour évaluer la véracité des faits. Une fois convaincu que ce n’était pas une farce, il sortit une cigarette, l’alluma et en aspira longuement la fumée. Il était ailleurs, les yeux dans le vague. Pour la première fois, Antoine se rendit compte que dans ce bistrot les gens fumaient, comme avant les nouvelles lois. Auguste fixait le plafond, perdu dans ses pensées, on aurait dit qu’Antoine n’était plus là. Antoine commanda deux autres gin-tonics. Auguste revint à lui. Il prit son verre et avala une grande rasade. Il expliqua à Antoine qu’à sa place, il aurait effectivement commandé la bague et qu’ensuite il aurait ouvert le colis. Antoine le trouva froid et distant. Ils se quittèrent peu après, comme toujours, comme
si de rien n’était. Auguste décevait profondément Antoine.