ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 19

TABLE DES CHAPITRES

Hortense avait regardé l’automobile s’éloigner avec un peu de chagrin. Tout se mélangeait dans sa tête. Pour la première fois depuis très longtemps, elle avait retrouvé un peu de son père et de sa passion pour les bagues. C’était si loin, et en même temps, elle sentait souvent sa présence. D’habitude, c’était une impression diffuse et chaude, mais là, c’était comme s’il était revenu brutalement, et qu’il lui avait fait mal. Ce n’était pas de sa faute, à son pauvre père, c’étaient les visiteurs qui l’avaient ramené de cette façon-là. Tout de suite, elle avait remarqué que trois d’entre eux possédaient une bague à double anneau en tout point semblable à la sienne. Elle avait eu un choc. Cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait pas vue. À l’instant où elle avait aperçu les bagues à leurs mains, elle avait été convaincue qu’ils savaient parfaitement de quoi était capable l’anneau, et tout de suite l’image de son père était revenue avec force, comme jamais auparavant. Enfin, celui qu’elle appelait son père, c’était celui qui l’avait élevée, celui dont elle se souvenait. Un jour, il lui avait dit :

— Quand j’ai rencontré ta mère, elle était déjà enceinte d’un autre homme qu’elle avait

connu avant moi et dont je n’ai jamais su le nom. Cette histoire lui faisait toujours un peu mal, alors elle n’avait jamais cherché à en savoir plus. Sa mère était morte quand elle avait trois ans et elle avait emporté dans sa tombe le secret de sa naissance. On n’avait jamais cherché à cacher à la fillette que son papa n’était pas son père biologique, et elle n’en aurait pas souffert s’il n’y avait eu la vindicte de sa grand-mère. Pour chasser ces idées de sa tête, Hortense repensa à l’homme qui lui avait donné son numéro de téléphone. Tout de suite, elle avait remarqué ses yeux. Ce type était un gentil, un tendre. Elle aurait bien aimé discuter avec lui, ne serait-ce que pour mieux l’oublier. Souvent, c’était comme ça. Quelqu’un l’attirait et puis les mots, la voix, l’attitude ou un détail mettait fin à l’attraction. Celui qui s’appelait Antoine ne s’était pas proposé pour participer à la délégation. Elle avait surtout manœuvré pour écarter de la discussion celui qui n’avait pas d’anneau. Elle espérait qu’Antoine serait retenu pour l’entretien. Il s’en était lui-même exclu. Quelque chose lui disait que ce n’était que partie remise et qu’elle aurait bientôt un signe

de lui. Elle savait déjà qu’elle y répondrait, et que, s’il le demandait, ils se reverraient. Comme ça, se disait-elle, elle serait bien déçue et pourrait rapidement tourner encore une fois la page. Et puis, elle s’était effondrée en repensant à la grand-mère qui avait glissé les bagues et le tonneau dans la vente, sans qu’elle, Hortense, s’en aperçoive. Elle qui tenait tellement à tout ça. La vieille, elle ne lui en voulait plus depuis longtemps, même si elle ne l’avait jamais vraiment aimée.

— Tu n’es qu’une bâtarde ! lui lançait la grand-mère de temps en temps, quand elle était dans un de ses moments de rage. Pour la vieille, Hortense était sans doute l’incarnation toujours présente d’une faute, d’un péché originel. Depuis longtemps, Hortense avait rayé la vieille de sa vie. Parfois, elle voyait dans des émissions des gens qui racontaient des histoires similaires à la sienne, et qui disaient qu’ils en avaient été traumatisés. Hortense, elle, avait rangé cette information dans un coin de sa mémoire et lui avait intimé l’ordre de ne plus la déranger. Elle se disait, en souriant, qu’elle avait de la chance d’avoir autant de tiroirs dans sa tête et que c’était bien pratique. Si elle avait mal

aujourd’hui, ce n’était pas à cause de la vieille, mais parce qu’elle avait perdu le trésor de son père. Elle avait prié un peu, en silence, pour que ces étrangers soient bien ceux que son père et le détenteur précédent du tonneau avaient attendus toute leur vie. Ensuite, Hortense était montée au chevet de la grand-mère. Le médecin de la famille était passé très tôt ce matin-là.

— Comment l’avez-vous trouvée aujourd’hui ? avait demandé Hortense.

— Ma fille, il faut que tu te prépares, ta grand-mère n’en a plus que pour quelques jours. Hortense avait reconduit le docteur et elle était allée au chevet de la vieille. Elle lui avait donné un peu d’eau, s’était assurée qu’elle ne manquait de rien. Un peu plus tard, elle s’était installée dans le bureau de son père pour appeler les entreprises qu’elle avait retenues pour les travaux de rénovation de la ferme. Juste avant de décrocher l’appareil, elle avait ouvert un coffret pris sur une étagère de sa chambre et elle avait enfilé la bague que son père lui avait donnée quand elle avait sept ans.

Hortense avait l’âge de raison quand elle était entrée pour la première fois dans ce que

son père appelait la « dimension 5 ». Pour cette première fois, ils s’étaient rendus dans les prés à l’arrière de la maison. On était en été, mais la chaleur n’avait pas encore fait irruption dans les champs. Le père avait choisi de faire cette expérience dès l’aurore. On voyait çà et là le troupeau qui s’ébrouait à l’approche du jour, et de longs meuglements se faisaient entendre.

— Meuuhhh ! faisait Hortense en courant comme une petite folle autour des vaches, meuh, meuh ! Le père, qui voulait donner à cet instant une certaine solennité, rappela sa fille à l’ordre :

— Hortense, viens tout de suite, c’est du sérieux ce matin ! Regarde un peu ton jean, il est déjà tout mouillé. Allez, viens ici, on va commencer ! Hortense ne s’était pas fait prier pour obéir, elle avait hâte d’aller dans le monde immobile. Depuis plusieurs mois, son père lui faisait prendre conscience de la nécessité de garder certaines choses secrètes. Il lui avait lu des livres, montré des films, lui avait fait écouter à la radio toutes les histoires qui concernaient les secrets et les punitions qui entouraient les transgressions. Une fois cette culture du secret acquise, son père lui avait raconté qu’il avait lui-même un secret et qu’il le lui dévoilerait le jour de ses sept

ans. Il fallut encore attendre six longs mois qui furent mis à profit par le père pour lui apprendre les rudiments de la conduite dans la « d5 », comme il l’appelait. Il lui raconta tout ce qu’il savait, et dans l’attente de ses sept ans la petite fille put acquérir une bonne culture de ce monde dont son père disait qu’il était immobile. Jamais Hortense n’avait douté du secret de son père. Et voilà qu’on était au matin de ses sept ans et qu’on allait partir pour le monde immobile. Elle savait comment tourner le double anneau, son père lui en avait fabriqué un factice pour qu’elle soit à l’aise, le jour venu, avec la manipulation des crans. Il l’avait fait asseoir sur un rocher qui émergeait au bord du pré. Les vaches qui paissaient dessinaient un fabuleux tableau autour d’eux. On s’était tenus bras dessus bras dessous, comme des mariés, avait murmuré Hortense, et on avait tourné les bagues jusqu’au cran cinq, comme convenu. Au début, Hortense avait regardé son père avec un drôle d’air.

— Il ne se passe rien ! Les bagues sont en panne ? Et son père l’observait, goguenard.

— Regarde Hortense, regarde autour de toi, regarde les vaches…

Hortense, incrédule, avait regardé le troupeau immobile. Longtemps, elle avait joué à tourner autour des animaux, à les caresser. Et puis son père l’avait rappelée. Elle s’était assise, essoufflée, les vêtements et les mains pleins de boue.

— Maintenant, avait prévenu le père, on va voir ce qui se passe sur les autres crans. D’accord ? Hortense s’était amusée longtemps à faire « ralentir les vaches », comme elle disait. C’était d’autant plus distrayant qu’elle savait qu’elle ne leur causait aucun tort. Au bout d’un moment, le père avait sonné la fin de la séance.

— C’est tout pour aujourd’hui. Rends-moi la bague, Hortense, on recommencera demain avec des gens. Chemin faisant, à raison de plusieurs séances par semaine, le monde immobile devint familier à l’enfant. Tourner la bague, c’était s’évader dans un autre pays, et c’était formidable. Son père lui avait demandé le plus absolu secret sur la d5. Il disait aussi que si un jour on surprenait leur conversation, il faudrait alors expliquer que la d5, c’était la départementale cinq, celle qui traverse le village. Hortense n’avait, en dehors de son père, rencontré qu’une seule autre personne dans la d5. Un très vieux papy sourd qui lui

donnait des bonbons en l’appelant Lisette. Elle et papa ne le contredisaient jamais. À quoi bon ? Il était si content et cela ne faisait de mal à personne. Le père avait expliqué à Hortense que les règles de la d5 étaient beaucoup plus sévères, si on les enfreignait, que celles qui sanctionnaient les infractions que pouvait commettre sa fille dans le monde réel. Hortense avait grandi avec le secret. La grand-mère ne savait pas ce qu’ils complotaient ensemble, comme elle disait. Ils avaient pris l’habitude de se parler uniquement en d5, pour avoir la paix. Le père racontait que bien longtemps avant la naissance d’Hortense, il y avait plus de porteurs de bagues, mais que les guerres et les maladies les avaient fauchés. Il disait que du temps de son propre père, ils envoyaient un délégué qui siégeait pour eux dans la grande ville, mais que cela ne se faisait plus. Il expliquait que la d5 rétrécissait, et qu’un jour elle disparaîtrait complètement. Un matin, alors qu’elle avait onze ans, elle avait voulu voir son père, pour lui parler, mais la bague n’avait plus fonctionné. Son père était abattu lui aussi. Le jour même, il était allé explorer les alentours et était rentré très tard. Le lendemain, il avait expliqué que la d5 existait encore, mais qu’elle était plus loin, et que sans

doute elle avait rétréci. L’essentiel était sauf, la d5 existait encore. Ils y allèrent moins souvent. Presque toujours, c’était en week-end. Ils avaient pu visiter en auto les régions qui les séparaient de Paris. Plus tard encore, Hortense avait constaté que la d5 avait complètement disparu. Son père, comme son propre père avant lui, avait toujours collectionné les bagues à double anneau. Il allait chez ceux qu’il avait connus en d5, il discutait inlassablement avec eux, et pour finir, il en avait obtenu huit, qu’il gardait dans un coffre près de son lit. Souvent, il racontait à Hortense la même histoire :

— Tu étais encore petite et ta mère venait de mourir. C’était un soir d’hiver. La route, comme tout le reste, était enneigée. Il y avait du brouillard et la visibilité était mauvaise. J’avais hâte de rentrer parce que la voiture n’avait pas de chauffage. Tu t’en souviens de la vieille camionnette, n’est-ce pas ?

— Tu ne voulais pas que je me mette debout dans la caisse, rappela Hortense.

— Ce soir-là, juste avant d’arriver au village, un peu après le château du comte, j’ai vu un corps d’homme allongé sur le bas-côté. J’ai d’abord cru que c’était un tas de vêtements,

mais tu sais, à cette époque-là, on ne jetait pas comme aujourd’hui, alors je me suis arrêté. Et c’étaient presque toujours les mêmes mots, comme dans un conte pour enfants. Le père était descendu de voiture et avait découvert un homme tout raide, comme mort, avec la tête chavirée dans le fossé. À ses côtés, il y avait une valise bizarre, cylindrique. Il avait machinalement secoué le corps et l’avait sorti du fossé. C’est à cet instant que l’homme avait ouvert les yeux, bougé les paupières. Il s’était rendu compte que le type respirait encore ; il l’avait finalement ramené à la maison. Le père d’Hortense avait lavé, nourri et requinqué le pauvre diable, qui à l’évidence n’en avait plus pour longtemps à vivre. C’est ce qu’avait confirmé un peu plus tard le médecin du village.

— Tu sais, j’ai parlé un peu avec lui, raconta le médecin. Il sait qu’il vit ses derniers jours. Si tu pouvais le garder un peu et le surveiller, cela lui éviterait d’aller on ne sait trop où. D’autant qu’il perd un peu la boule, comme on dit. Le père d’Hortense avait donné à manger au vieux et l’avait rassuré.

— Sois tranquille, regarde bien ma main, avait-il chuchoté, et il avait montré sa bague à double anneau.

— Repose-toi bien, demain on parlera tous les deux. Le vieux avait souri et il s’était endormi. Plus tard, il raconta par bribes qu’il s’appelait Bartók, qu’il avait marché longtemps pour arriver au château du comte. D’après ce qu’il disait, il venait du sud et marchait sur les routes depuis plusieurs mois. Il devait remettre la valise au comte dont le château était à l’entrée du village, mais le vieux comte était mort et le nouvel héritier du titre n’avait pas de bague. Pire, il en ignorait manifestement l’usage. Alors, Bartók avait ramassé son chagrin et était parti. Dehors, il lui était venu comme un grand froid.

— Ce qu’il y a dans la valise a un rapport avec les bagues ? avait demandé le père d’Hortense à plusieurs reprises. Le vieux Bartók pensait que oui. Il ne savait pas ce qu’il transportait, il n’était que le livreur. Il disait aussi que c’était Dieu qui l’avait conduit chez eux, qu’il leur laisserait la valise. Le vieux délirait parfois. Dans ces moments-là, il répétait qu’un jour un étranger, qui comme lui viendrait du sud, demanderait la valise. Un matin, le père lui avait demandé :

— Et comment le reconnaîtrons-nous ?

— Il fera comme moi, il se fera connaître, répondit Bartók de façon énigmatique.

Un matin, sa chambre était vide. Sur la table de chevet, il y avait dans son mouchoir quatre bagues à double anneau et sur le lit la valise cylindrique. Bartók s’était traîné jusqu’aux limites du canton, il était tombé sur les cailloux et il était mort. On avait retrouvé son corps deux jours plus tard, en partie dévoré par des bêtes. Le jour de ses treize ans, le père d’Hortense avait profité d’une absence de la grand-mère, partie vendre des poules au marché, pour emmener Hortense dans ce qui leur servait de grange. C’était un bâtiment massif, sans fenêtres. Il avait été construit avec des pierres de taille et ses murs faisaient à la base plus d’un mètre. Papa disait que les anciens avaient voulu monter plusieurs étages, mais qu’à cette époque, le curé et monsieur le comte s’y étaient opposés, alors les travaux avaient été arrêtés. Puis, on avait mis un toit en ardoise sur les murs déjà construits, et c’était devenu une grange. C’est là que le père avait emmené Hortense. Il avait raconté encore une fois l’histoire de Bartók. Il lui avait expliqué que, comme elle avait grandi et qu’elle avait su tenir sa langue sur l’existence de la d5, le temps était venu de lui délivrer un autre secret. Il avait longuement prié pour remercier la Vierge

Marie de l’avoir laissé vivre assez vieux, afin qu’il puisse transmettre à sa fille ce qu’il savait. Il montra à Hortense une pierre dans le mur du fond de la grange. La pierre bougeait. Il lui apprit les gestes qu’il fallait faire pour déplacer la pierre et la remit aussitôt en place. Trois fois, elle s’essaya à l’enlever et réussit à prendre le coup de main. Derrière la pierre, il y avait une niche dans laquelle se trouvait un genre de tonneau. Son père lui raconta qu’il ne savait pas ce qu’il y avait à l’intérieur, mais qu’il s’y trouvait quelque chose d’important, quelque chose qui concernait la d5. Il contenait un savoir qui ne devait pas être perdu. Il annonça aussi qu’un jour, quelqu’un viendrait chercher le tonneau, mais que personne n’était encore venu.

Une semaine après l’initiation d’Hortense dans la grange, son père mourut, écrasé par une grue mal conduite ou mal entretenue. L’entreprise étouffa l’affaire. La grand-mère et la fille furent généreusement et justement indemnisées. Sans doute plus que s’il y avait eu un procès. De ce jour-là, Hortense n’aima plus la vie. Elle fit des études en internat pour fuir la maison familiale et la vieille qui ne se contrôlait plus. Une prépa plus tard, elle intégra une

grande école de commerce. Elle travailla d’arrache-pied pour obtenir son autonomie et ne dépendre de personne, comme l’avait souhaité son père. Elle eut bien quelques amourettes, mais les garçons de son âge étaient insignifiants et les plus âgés étaient mariés. Diplôme en poche, elle fut embauchée par une boîte anglaise. Mais elle ne s’y plut pas. Quand elle constata que la vieille était, avec les ans, devenue inoffensive, ou qu’elle-même était de taille à se défendre, elle revint pour monter ce projet d’hébergement hôtelier. Son but était de revenir là où elle avait vécu des années de pur bonheur, dans la d5, avec son père. La grand-mère jurait et crachait son venin à longueur de journée, mais Hortense n’en tenait plus compte depuis longtemps. Les premiers jours, la vieille voulut lever la main sur sa petite-fille. Alors, Hortense l’attrapa fermement par les deux épaules, et en la regardant droit dans les yeux, elle hurla un « non ! » définitif, qui maintint désormais la vieille à distance. Après ce rappel à l’ordre, la grand-mère ne faisait plus que parler à tort et à travers en lançant de petits coups en dessous. Hortense ne mangeait que les aliments dont elle était sûre et qu’elle avait elle-même préparés, et le soir venu, elle s’enfermait à double tour.

Hortense recommença à s’occuper des affaires de la ferme ; les terres avaient été louées. La vieille était peu à peu devenue sourde et elle avait perdu la parole. Hortense y vit un juste retour des choses. Le jour de ses trente ans, elle alla chercher le tonneau dans sa cachette et elle le mit dans sa chambre. Elle en avait eu envie, voulant dormir au plus près de la d5 et du souvenir de son père. Elle avait maintenant les autorisations pour monter son projet de ferme auberge, et l’argent nécessaire était à la banque. Elle n’avait touché aux indemnités versées à la mort de son père que pour payer ses études, et il en restait largement assez pour financer son projet. Il fallut faire le ménage dans les bâtiments avant la rénovation complète. La grand-mère profita de son absence, un soir, pour jeter dans l’amas des choses à vendre les bagues et le tonnelet. Quand Marcel était venu, Hortense n’avait pas réalisé que le tonnelet était dans le fouillis à enlever. Elle s’était ensuite rappelé le regard mauvais et vengeur de sa grand-mère au moment où Marcel était parti. Son père ne lui avait jamais parlé de livre ou de manuscrit. Seulement du tonneau et des bagues. Elle avait hésité à dire certaines choses devant Marcel, puisque c’était lui qui avait pris le tonnelet. Elle avait expliqué évasivement aux autres que sa

grand-mère avait, par erreur, mis en vente des affaires ayant appartenu à son propre père, et qu’il s’agissait d’objets ayant une grande importance à ses yeux. Elle avait ajouté que c’était le forain qui les accompagnait qui avait fait l’acquisition de ces objets. Elle ne leur avait pas parlé directement de la d5, elle avait seulement laissé tomber :

— Je suis très surprise de voir que vous portez un anneau en tout point identique au mien. Je vais vous le montrer, je ne le porte pas souvent. Ils étaient à ce moment-là dans un état de sidération avancé. Hortense était allée chercher sa bague dans sa chambre et l’avait déposée sur la table.

— Vous pouvez la toucher si vous voulez, avait ajouté Hortense. Comme elle l’avait imaginé, ils n’hésitèrent pas à faire jouer les crans de la bague, ce qui était une preuve de leur appartenance à la d5. C’est le plus âgé, celui qui disait s’appeler Manu, qui avait pris la bague en main, mais c’est elle qui s’était fait avoir.

En effet, Manu s’était emparé de la bague, mais il l’avait fixée droit dans les yeux pendant qu’il en faisait bouger les crans. Il avait vu ses yeux, elle s’était démasquée. Manu n’avait pas

réagi, mais tous les deux savaient maintenant que l’autre connaissait l’usage de la bague.

— Je la tiens de mon père, expliqua Hortense. Et vous, comment les avez-vous obtenues ?

— Écoutez, mademoiselle, plaida Manu, je voudrais seulement vous convaincre que nous détenons ces bagues depuis des décennies, et qu’elles nous viennent toutes de nos parents. Manu avait compris que les sept bagues de la caisse en bois avaient appartenu à Hortense ou à sa famille, et il ne voulait pas qu’elle s’imagine qu’ils portaient ces bagues-là. Auguste, qui lui aussi avait perçu ce qui se passait et l’intensité des non-dits, proposa de mettre un terme à la discussion, étant entendu qu’on la reprendrait dès qu’il y aurait de nouveaux éléments.

— Au revoir mademoiselle, conclut Auguste, très poliment, merci pour votre accueil, nous sommes persuadés que nous devrions bientôt nous revoir. Pendant des années, son père avait attendu la venue d’un étranger à qui donner le tonnelet. Peut-être ces gens-là étaient-ils ceux qu’il avait espérés en vain.