ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 33

TABLE DES CHAPITRES

Le mardi matin, Manu et Antoine se rendirent chez le traducteur des textes en sahidique. Ils avaient de la chance qu’ils ne soient pas codés. Garelli n’était plus qu’un vieillard qui se déplaçait difficilement et sortait peu de chez lui. On les fit entrer dans un immense bureau très haut de plafond. Les murs étaient tapissés de masques de tous les continents et de toutes les époques. Celui ou celle qui les avait disposés ainsi était un artiste. On trouvait aussi des tableaux, des armes, et une bibliothèque à faire pâlir d’envie les amoureux de la littérature. Les reliures étaient magnifiques et Antoine aurait bien passé des heures à se perdre dans ces livres au milieu des tapis. Il y avait plusieurs petits salons avec leur table basse et leurs fauteuils de style soviétique. Tout était admirablement rangé, sauf un bureau sur lequel s’amoncelaient des dossiers dans un apparent désordre. Le vieux devait travailler là. Une puissante lampe éclairait le centre de la table tandis que le reste de la pièce baignait dans une lumière orangée. Garelli les fit asseoir dans l’un des salons. Antoine faisait face à une armure moyenâgeuse. Il aurait juré qu’elle était authentique. Il y en

avait trois autres dans le salon et le bureau, toujours au-dessous de tentures anciennes. Il devait y avoir un lien entre elles. La pièce était un véritable petit musée. On sentait les souvenirs derrière chaque objet. Antoine aurait aimé les examiner un par un. Le plus remarquable, c’était cette impression de propreté que dégageait la pièce. Pas de poussière. Une odeur saine flottait dans la pièce. Une femme entra, les bras chargés d’un lourd plateau couvert de tasses, d’une cafetière, d’une théière et de biscuits, le tout sur un napperon brodé blanc. Le vieux avait des poches sous les yeux et était très maigre. Une petite moustache et des lunettes achevaient le portrait d’un vieil homme qui avait sans doute vécu plus de vies que bien d’autres. Garelli fut très affable avec eux. Il expliqua qu’il avait tout d’abord refusé le travail, parce que c’était trop important et que sa santé déclinait. Il désirait disposer du temps qui lui restait pour apprivoiser la mort. Il en parlait avec un sourire empreint d’une grande sérénité. Il expliqua qu’il avait fait une proposition financière déraisonnable, pour qu’Aristide et le père Caron le laissent tranquille, mais que malheureusement, ils l’avaient acceptée. Garelli

n’avait pas trouvé le moyen de se sortir de là et il s’était mis au travail. Il déclara que le labeur avait été plus long que compliqué. Il avait dicté la traduction et l’avait ensuite corrigée. Il demanda à Manu, qui était le plus proche, de prendre les quatre dossiers qui se trouvaient sur une commode le long du mur. Ils firent de la place sur la table basse et Garelli tendit un exemplaire à chacun. Il y avait là une centaine de pages. Il leur précisa qu’un exemplaire avait été envoyé par mail à Aristide, le matin même. Les textes, pour l’essentiel, étaient des comptes rendus de réunions. Le vieux expliqua qu’à plusieurs reprises, il avait dû arranger une traduction plausible.

— Globalement, expliqua Garelli, les textes font le point sur un monde parallèle, son usage, ses règles et son périmètre. Il est souvent fait mention de gardiens. Certains textes expliquent le maniement de bagues, mais pour ne rien vous cacher, tout cela me semble fantaisiste. Évidemment, personne autour de la table ne s’aventura à lui démontrer le contraire. Puis ce fut la consternation quand il ajouta :

— Je n’ai pas pu aller très loin dans le déchiffrage puisque tous les textes comportent deux parties. Une première partie introductive de quelques lignes que j’ai pu traduire, et une seconde qui fait office de développement sans

doute, mais que je n’ai pas pu traduire parce que ces lignes sont systématiquement codées. Le découragement se lut sur les visages. Tous savaient que sans les clés de décodage, la traduction était impossible.

— Je vous laisse feuilleter le dossier, dit Garelli, si vous avez des questions, n’hésitez pas à me les poser. Manu proposa d’étudier le dossier et de grouper les questions pour rationaliser et faciliter le travail. La femme qui les avait servis entra et déposa une note devant Garelli.

— Je dois vous laisser, l’infirmière qui s’occupe de moi est arrivée, et je la crains comme personne, déclara-t-il en ricanant. Ils se séparèrent dans un flot de remerciements. Dans les escaliers, Manu proposa de s’arrêter à la première terrasse de café pour lire le dossier de Garelli et faire le point. Une information allait retenir leur attention. Dans les parties non codées, des indications précisaient l’usage des crans six et sept des bagues. Tout devint clair et les textes confirmèrent la dernière conversation entre Sylvain et Auguste. L’on comprit enfin pourquoi personne depuis 1815 n’avait réussi à accéder aux deux derniers niveaux. Jusqu’à cinq, il

suffisait de faire tourner l’anneau extérieur, mais pour les deux suivants, il fallait enclencher une combinaison de chiffres avant de positionner l’anneau sur six ou sept.

— C’est comme pour les coffres-forts, affirma Antoine en regardant Auguste d’un air entendu.

— C’est une bonne comparaison. Avant d’arriver au niveau six, il faut, par exemple, enclencher d’abord les crans quatre, trois et sept. Le problème, c’est qu’on ne dispose pas de la combinaison.

— On sait au moins maintenant à quoi servent les derniers niveaux, observa Antoine.

— Oui, d’après les traductions partielles, le niveau six permet de déplacer les objets dans le monde immobile, et le niveau sept empêche, entre autres, les malaises dus aux longs séjours. Tu as bien compris la même chose que moi ? demanda Manu.

— Ce qui signifie qu’avec le sept, on pourrait y vivre indéfiniment ?

— C’est ce qui semble être indiqué. Maintenant, pour trouver la bonne combinaison de quatre chiffres, il faudrait récupérer le portable de Sylvain.

— C’est notre seule piste, conclut Manu. Et on pourra toujours étudier les parchemins pour obtenir des informations sur le contexte des

réunions, leurs dates, les participants, leur nombre… Mais nous n’y apprendrons plus rien d’essentiel sur le monde immobile.

Depuis un moment, une impression désagréable troublait Antoine. Hortense et lui étaient restés à Paris ces derniers jours. Il s’était replongé au milieu des citoyens du monde immobile, après son passage à vide, et bien des choses le rendaient perplexe. Dans cette histoire, il manquait des bouts. Hortense alla faire quelques courses ; lui, après avoir rangé l’appartement, descendit marcher un peu. Il était content d’entendre des oiseaux. Ils n’étaient pas nombreux et il les regardait voleter autour des arbres qui jalonnaient la rue. Son esprit vagabondait autour d’un point fixe qu’il ne voulait pas encore s’avouer. Il savait bien qu’il faudrait rendre les armes, mais il profitait encore d’un peu de calme et de tranquillité. Aristide cachait des choses. Pas des éléments de détail, mais bel et bien des articulations importantes qui leur permettraient de démêler l’écheveau duquel leur groupe n’arrivait pas à se dépêtrer. Trop de questions sans réponse, trop de silences avaient fini par mettre la puce à l’oreille d’Antoine. Il ne voulait pas en parler à Hortense. Depuis qu’il savait

que le monde immobile était dangereux, il voulait la protéger. Par inclination naturelle, il aurait bien déballé ses interrogations à Auguste, mais celui qui était le plus à même de les éclairer était Manu. Antoine le craignait un peu. Trop distant, trop froid, trop différent de lui.

— Que voilà un beau jeune homme perdu dans ses songes ! J’espère que tu penses à moi, déclara Hortense qui rentrait des courses. Elle avait un chignon, et ses cheveux blonds éclairaient son visage rieur. Antoine adorait la regarder se déplacer quand elle portait ses talons aiguilles et que sa jupe enserrait ses longues jambes comme dans un fourreau. Elle était une sirène qui achevait sa mue.

— Sais-tu que tu viens de commettre un délit ? demanda Antoine.

— Tu veux m’emprisonner ?

— Non pas du tout, je dois juste t’informer que tu viens de te livrer à un harcèlement moral sur ma personne qui rêvait tranquillement sur un banc. Ton attitude frise le racolage actif.

— Je suis terrorisée, avoua Hortense. Qu’est-ce que je risque ?

— Monte, je te suis, et je t’expliquerai comment réparer ton erreur. Ils déjeunèrent sobrement et ils firent longuement l’amour. Hortense avait grandi

dans un monde sans tabou et elle n’était pas dénuée d’expériences et de désirs. Leurs moments d’intimité devenaient vite explosifs. Ils se retrouvaient souvent surpris de ce dont ils avaient été capables. Ils s’endormirent un moment. Antoine eut un sommeil agité. Il y avait un malaise dans cette histoire. Quand Hortense se réveilla, il ne lui laissa pas le temps de se prélasser :

— Il faut que je voie Auguste. Je me pose certaines questions et je voudrais connaître son point de vue. Tu devais sortir, toi aussi, n’est- ce pas ?

— J’ai un rendez-vous avec des responsables d’un site Internet qui référencera le domaine quand il sera ouvert. Je ne rentrerai que dans la soirée. On se donne rendez-vous au bistrot du coin de la rue, si tu veux ! Antoine embrassa Hortense, dévala l’escalier, longea au pas de course l’avenue et s’engouffra dans une station de métro. Auguste lui avait dit :

— C’est bon, on peut se voir une heure, mais viens tout de suite parce qu’après je dois me préparer pour un dîner en amoureux.

— Tu es amoureux ? demanda Antoine.

— Mais non, je plaisante ! avait protesté Auguste, mais j’ai une relation suivie avec

quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Allez, dépêche-toi, je t’attends au café en bas de chez moi. Quand Antoine arriva, Auguste était déjà assis à une table en terrasse et, miracle, il ne buvait pas d’alcool.

— Tu fais comme moi, le taquina Antoine, tu arrêtes ton alcoolisation chronique ?

— Je ne te le fais pas dire, je bois de moins en moins, je crois que j’ai épuisé les joies de l’alcool. Je me demande si je ne vais pas essayer de fumer de l’herbe !

— Il faudra raser les murs, à cause de la police, conclut Antoine, en riant.

— Bon ! dit Auguste, comme je vois que tu es en pleine forme, je ne vais pas te demander des nouvelles de ta santé, dis-moi plutôt ce qui t’amène.

— Tu me connais, je vais t’exposer les choses de manière brutale pour ne pas tourner autour du pot. Tu es d’accord ?

— Tout me va, pourvu que dans une heure je sois libéré, annonça Auguste. Antoine raconta un peu dans le désordre ce qu’il avait pu glaner ici et là concernant le monde immobile, les gardiens, les bagues, les niveaux interdits…

— Tu sais beaucoup de choses, Antoine ! Des choses exactes, sans aucun doute, des

choses que j’ai moi-même en partie devinées depuis longtemps. Mais tu entres dans une zone de turbulence, tout est dangereux en marge du monde immobile. Où veux-tu en venir ?

— J’ai l’intime conviction, déclara Antoine, qu’Aristide ne nous raconte pas tout. Qu’il cache des éléments importants. Je voudrais savoir ce que tu en penses.

— Il faut d’abord que tu comprennes bien qu’il existe deux sortes de citoyens du monde immobile. Il y a ceux qui en jouissent paisiblement et pour qui chaque jour est un enchantement. C’est le cas d’Évelyne, par exemple. Et puis il y a ceux qui veulent comprendre, trouver la raison de l’existence des bagues, de la zone cinq, ceux qui se posent des questions. Ceux-là s’exposent à des difficultés et des ennuis dont ils n’imaginent même pas les conséquences. Dans quel camp es-tu Antoine ?

— Et toi, Auguste ? Tu vas continuer ta vie comme ça, sans péril et sans gloire ? Tu vas finir vieux et désabusé, non ?

— Peut-être, peut-être ! Jusqu’à maintenant, j’ai vécu comme ceux qui ne se posent pas de questions. Mais qui sait comment je vais évoluer ? Déjà que je ne bois presque plus. Tout est possible, Antoine, tout ! Laisse-moi

quelques jours, il faut que je réfléchisse avec toutes les données du problème.

— J’ai ta parole qu’entre-temps tu n’en parleras à personne ?

— Tu as ma parole.

— Bonne chance avec ta copine ! lui lança Antoine.