ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 34

TABLE DES CHAPITRES

Depuis leur visite nocturne chez Sylvain, Antoine avait gardé les disques durs. Il avait été frappé par la prudence de Manu qui n’avait pas touché aux manuscrits sans en avoir fait une ou deux copies au préalable. Aussi, dès le lendemain, il se précipita dans la boutique informatique de son quartier pour faire l’acquisition de trois disques externes de grande capacité. Copier les disques de Sylvain fut long. Pendant ce temps, il réfléchissait à la méthode qu’il convenait d’utiliser en pareil cas. Sans rigueur, sans méthode, la tâche serait insurmontable. Isoler les enregistrements recherchés dans la masse des données, c’était pire que de chercher une aiguille dans une botte de foin. Depuis de longues années, il entretenait des rapports constructifs avec quelques internautes en qui il avait confiance. Il les contacta, et leur exposa le problème auquel il était confronté. Au fil des conversations, il mit en place un protocole d’intervention qui lui permettrait de réduire le nombre d’heures qu’il allait devoir consacrer aux recherches. Le plus difficile serait de localiser le logiciel de capture que Sylvain avait utilisé. Une fois le produit identifié, ce serait un jeu d’enfant de

localiser les enregistrements des conversations qu’avait eues Sylvain sur Skype. Dans un premier temps, Antoine chercha sur chacun des disques durs des logiciels de capture utilisant une extension classique. C’était la tâche la plus facile, qui nécessita une journée et une partie de la nuit. De temps en temps, il se levait, buvait un thé, s’étirait et revenait rapidement devant l’écran. Au bout du troisième disque dur, il n’avait rien trouvé. Il faudrait tout recommencer en cherchant des extensions propriétaires. Il était tard. Antoine commanda une pizza et le livreur passa dans les quinze minutes suivant son appel, conformément à ce qu’annonçait la publicité. En revanche, la pizza était froide et il fallut la réchauffer. Le livreur lui rappela Marty. Pauvre gars ! Le nombre des victimes des gardiens commençait à devenir inquiétant, pensa Antoine. Il chassa les mauvaises ondes de son esprit et songea à Hortense. Elle était rentrée chez elle après ses rendez-vous à Paris, et il devait la rejoindre dès qu’il en aurait fini avec le travail sur les mémoires de l’ordinateur de Sylvain. Par la suite, Antoine eut plus de chance et réussit à localiser le logiciel. Au même moment, l’ordinateur finissait de copier les données sur le troisième disque externe. Antoine éjecta les

mémoires et les cacha dans le meuble des toilettes qui contenait les produits d’entretien.

La nuit fut peuplée de cauchemars qui s’évanouirent à son réveil. Antoine eut le sentiment de ne pas avoir dormi, mais le souvenir de l’absurdité de ses songes le persuada du contraire. La tension de la veille n’était pas tombée et il fut rapidement opérationnel, malgré l’heure matinale. Un rapide saut à la boulangerie contribua à le mettre en forme. La serveuse fraîche et souriante le servit rapidement. Il la connaissait depuis des années, mais ils n’avaient jamais échangé plus de mots que nécessaire. Enfant, il aurait voulu tout acheter, mais aujourd’hui un simple croissant et une baguette suffisaient à le contenter. Il n’y avait plus personne dans la boutique quand il la quitta. Le client suivant était encore à l’extérieur. C’était un homme en treillis militaire. Une scène banale, mais Antoine s’imagina que le type était un gardien venu le tuer. Il eut peur et accéléra. Il regagna son appartement par le monde immobile. Peu à peu, il reprit confiance et s’en voulut. Il ne voulait pas se laisser aller à la paranoïa, même si désormais, dans sa vie, le danger existait vraiment.

Son café avalé, il se plongea dans son travail de recherche sur les mémoires des disques. Les choses étaient bien claires dans sa tête, il avait fait le plus difficile, il ne restait plus qu’à localiser dans le logiciel les dossiers de capture. Ensuite, il lui suffirait d’entrer à l’intérieur de ceux-ci et d’extraire les dernières conversations enregistrées. Rapidement, il accéda au bon fichier, grâce aux indications d’Auguste qui lui avait donné l’horaire approximatif de l’appel de Sylvain. La semaine avant sa mort, Sylvain n’avait eu que trois conversations sur Skype. Les deux dernières s’étaient déroulées avec la même personne. Antoine supposa que Sylvain avait interrompu le dialogue au moment de son passage dans le monde immobile en mode six, et qu’il avait ensuite rappelé son interlocuteur. Antoine transféra sur son ordinateur personnel le fichier contenant les trois conversations et s’en envoya une copie sur une adresse mail qu’il n’utilisait que fort rarement. Antoine sut qu’ils avaient réalisé un coup de maître. On voyait bien Sylvain parler avec une femme. Le pauvre garçon était filmé assis face à la caméra, ses coudes posés sur le bureau, et l’on voyait parfaitement ses mains et ses doigts. Dès le début du visionnage, Antoine coupa le son. Il lui était déjà pénible de violer l’intimité

d’un mort, il ne voulait se focaliser que sur la combinaison de la bague. Antoine visionna en accéléré la conversation concernée qui, effectivement, s’achevait par une coupure brutale. On voyait nettement que Sylvain triturait sa bague, faisant tourner l’anneau extérieur dans tous les sens, c’était devenu un tic chez lui. Cela n’avait pas d’effet sur le temps puisqu’il n’enclenchait pas les crans.

Comme convenu, Antoine appela Auguste, la phase de recherche du fichier étant terminée. Il fallait essayer de trouver dans quel ordre Sylvain avait tourné l’anneau pour enclencher la bague sur le mode six. Antoine quitta son bureau, il estima qu’il était raisonnable de penser qu’Hortense était réveillée et il lui téléphona. Les conversations entre amoureux sont toujours d’une grande platitude pour celui qui les surprend, et celle-là fut conforme aux canons du genre. Cependant, quand Antoine raccrocha, il était content et plein d’entrain. Il alla se resservir un café en évaluant leurs chances de réussite. Au vu de ce qu’il avait visionné, Antoine ne doutait pas de découvrir aisément la combinaison.

Il en était là de ses réflexions quand Auguste arriva. Antoine lui servit un reste de café et relança la cafetière.

— Dis-moi, Auguste, as-tu réfléchi à propos d’Aristide ?

— Je ne sais trop que penser. Ce qui est certain, c’est que je ne lui ai rien raconté au sujet des disques.

— C’est donc que tu as des doutes, comme moi, fit observer Antoine.

— Bien sûr que j’ai des doutes, je ne suis pas aveugle. Je vais même te dire qu’à chaque fois qu’on progressait, j’ai senti un malaise chez Aristide et Sally. Comme si leur joie était feinte, tu vois ?

— En ce qui me concerne, Auguste, je suis persuadé qu’Aristide nous cache des éléments graves et importants.

— Tu crois qu’il sait des choses sur les gardiens, par exemple ? demanda Auguste.

— Oui, j’en suis convaincu !

— Que proposes-tu ? demanda Auguste.

— Je pense que la meilleure des choses à faire en attendant d’en savoir plus, c’est de ne plus dévoiler ce que nous apprendrons de nouveau à partir de maintenant.

— Je suis d’accord. Tu ne crois pas qu’on devrait en parler à Manu ? demanda Auguste.

— J’allais te le proposer. Il vaut mieux que ce soit toi qui ailles lui en parler, proposa Antoine. Tu le connais mieux et c’est un sujet délicat. Auguste prit son téléphone pour fixer un rendez-vous avec Manu. Il le verrait dans l’après-midi et il tiendrait Antoine au courant. Sans perdre trop de temps, Antoine et Auguste s’installèrent devant l’écran. Antoine expliqua en quelques mots ce qu’il avait fait. À n’en pas douter, ils allaient devoir travailler de longues heures. Sylvain ne cessait de tourner la bague entre ses doigts, Antoine recadra l’image et zooma sur le doigt qui portait l’anneau.

— Le mieux, ce serait de commencer par la fin, indiqua Auguste. Le plus probable c’est que le dernier chiffre de la combinaison est six. Essaie de voir sur quel cran est l’anneau sur la dernière image.

— Regarde ! Il n’arrête pas de tout tourner : l’anneau et la bague tout entière, remarqua Antoine. Ils réussirent sans trop de difficultés à isoler la dernière image. L’anneau étant à cet instant à l’intérieur de la main, ils ne pouvaient le voir.

— Il est logique de considérer qu’à ce moment précis il est sur six, fit observer

Auguste. Remonte lentement, il va peut-être tourner la bague. Effectivement, on voyait nettement Sylvain tourner l’anneau, puis la bague ; à ce moment- là, elle était sur deux.

— Les deux derniers chiffres de la combinaison sont donc deux et six, conclut Antoine. Tu es d’accord ?

— C’est ce qui est le plus visible, continue de remonter. Antoine eut beau faire défiler l’image, il ne fut pas possible de lire sur quel cran Sylvain avait positionné l’anneau, puisqu’il avait encore une fois tourné la bague vers l’intérieur de sa main.

— On fait une pause, déclara Antoine, en se précipitant vers la cafetière.

— Tu mets trop de sucre, fais attention !

— Célia et Hortense me disent toujours ça. Tu fais partie du complot ? demanda Antoine en souriant.

— Comme elles sont toutes les deux jolies, tout est possible avec moi, tout !

— Toi, tu veux des coups ! conclut Antoine.

— Non, pas du tout. Je te fais chanter. Si tu ne trouves pas le code en entier sur le film de Sylvain, je m’occupe sérieusement des deux filles.

— Tu n’as aucune chance, mon pauvre Auguste. D’abord, tu n’es pas une femme, tu es donc éliminé pour Célia, et ensuite tu es laid, c’est donc foutu pour Hortense. Ils se chamaillèrent un moment encore et se remirent au travail.

— Il faut arrêter, proposa Antoine, on ne parviendra pas à deviner le troisième chiffre.

— Voilà ce que l’on pourrait faire, suggéra Auguste. On laisse tomber ce chiffre et on cherche le suivant. Si nous n’avons qu’un chiffre inconnu, il sera facile de tester un par un les sept chiffres pour tomber sur la bonne combinaison.

— Okay, il ne nous reste plus qu’à prier pour que le dernier soit visible, déclara Antoine. Que ce soit l’effet de leur prière ou pas, le fait est que le dernier chiffre fut facile à identifier, Sylvain ayant une fois encore tourné et l’anneau et la bague.

— Nous avons comme combinaison le sept, un numéro inconnu, le deux et le six. Sur ce, ils se levèrent tous les deux, comme effrayés de leur découverte.

— Tu as peur, toi ? demanda Antoine.

— Bien sûr que j’ai peur, je ne suis ni fou ni inconscient, répondit Auguste.

Non seulement Antoine avait peur lui aussi, mais de multiples questions restaient sans réponse. Devait-il communiquer aux autres leur découverte ? Les incursions en zone six déclenchaient-elles une réaction systématique des gardiens ? Allait-il lui-même entrer dans le monde immobile en mode six ? Aucune des questions ne recevait de réponse satisfaisante. Rompant avec leur sobriété nouvelle, ils s’autorisèrent à retourner dans un bistrot pour boire jusqu’à plus soif. Le premier venu ferait l’affaire. Une heure plus tard, ils étaient assis à une table de bar, passablement éméchés.

— Vous souhaitez déjeuner ? demanda la serveuse.

— Tu as quelque chose de mieux à faire ? questionna Antoine, en regardant Auguste.

— Non, on déjeune ici, peut-être que la lumière viendra de notre charmante hôtesse, répondit Auguste, avec un regard gentil à la serveuse.

— Je vois que j’ai affaire à des clients polis ! répondit-elle, en rendant à Auguste son sourire. La fille prit la commande et échangea quelques propos sur un ton badin. Quand elle fut partie, Auguste reprit :

— Tu vois Antoine, j’adore les gens qui font leur boulot avec le sourire. Celle-là a déjà droit

à un bon pourboire. De plus, elle ressemble à une amie que je fréquente depuis quelque temps.

— La même que celle de l’autre fois ? demanda Antoine.

— La même !

— Tu es sûr de ne pas en être un peu amoureux ? questionna Antoine.

— La dernière fois, je t’ai répondu non, cette fois, je ne sais pas trop quoi dire.

— Alors, le prévint Antoine, cela veut dire que la prochaine fois que je te confronterai à la même question, tu répondras oui.

— On verra, laissa tomber Auguste d’une voix lasse, on verra. La serveuse eut effectivement droit à une gratification conséquente. En quittant le bistrot, ils longèrent un instant le boulevard en évitant les flaques qui s’étaient formées pendant le déjeuner. Il avait beaucoup plu et les deux hommes étaient bien contents de sortir pendant une accalmie.

— Le mieux, Antoine, c’est de n’en parler à personne pour l’instant, et de se donner le temps de réfléchir aux conséquences de notre découverte.