Chapitre 21
Le même soir, Antoine expédia à Hortense une invitation à un déjeuner de travail pour le lendemain. Il expliqua qu’il était mandaté pour lui faire une proposition. Vers vingt-deux heures, elle donna son accord. Antoine lui envoya les coordonnées du restaurant et lui demanda d’apporter sa bague. Elle renvoya un bref accusé réception. Antoine se coucha en réfléchissant à ce qu’il dirait et ferait le lendemain. Il s’endormit sans y voir plus clair, puisque le dimanche matin, il en était au même point. Il ne se tracassait pas, mais il aurait préféré avoir une feuille de route un peu précise. Vers onze heures quarante, il entra dans le monde immobile et prit le chemin qui l’emmenait à son rendez-vous. Revenu en mode normal, Antoine choisit une table qui donnait sur le boulevard. Pour commencer, il commanda un apéritif sucré. Il adorait les olives de ce restaurant et ils avaient des vins comme il les aimait, légers et fruités. Antoine feuilleta le journal qu’il avait acheté au kiosque peu de temps avant. Le temps de lire quelques pages en regardant les titres et Hortense se tenait devant lui. Il fut saisi. Cette fille était très belle. Grande, fine, avec un visage d’ange. Il aurait dû être intimidé, mais dès le
premier instant, il se sentit bien avec elle. Ils bavardèrent de tout et de rien, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. Elle avait une voix douce et caressante. Une voix rare. Rapidement, Antoine se rendit compte qu’elle en savait bien plus que lui dans bien des domaines, alors il l’écouta. On en était au café.
— Vous savez que c’est un déjeuner de travail ? demanda Antoine avec un sourire hypocrite.
— Absolument, mon cher Antoine, sinon je ne serais pas ici, évidemment ! répondit Hortense avec le même sourire.
— Pour commencer, on va préciser que je suis réellement mandaté pour vous poser une question, et que le groupe auquel j’appartiens souhaite une réponse franche de votre part. Hortense souriait.
— Disons que dans la mesure du possible je ne mentirai pas. Mais il n’est pas impossible que parfois je réponde par une autre question.
— Vous savez que c’est une tricherie ! s’offusqua Antoine, avec un grand sourire.
— C’est bien pour cette raison que je m’en veux déjà, répondit Hortense. D’autre part, est- ce que nous pouvons convenir que chacune de mes réponses me donnera droit à une question à laquelle vous aussi, Antoine, devrez répondre sans fard ?
— D’accord, répondit-il. Voici ma première question, et elle est très sérieuse, dit Antoine sans plus sourire. Savez-vous à quoi sert la bague ? Hortense l’examina un long moment, le visage grave. Si elle voulait que cette affaire avance, affaire où elle avait perdu la collection de bagues de son père et le tonnelet, il fallait bien prendre quelques risques. Elle était torturée par la culture du secret dans laquelle l’avait éduquée son père, mais ces gens avaient tous des bagues, et ils n’étaient manifestement pas des voyous ou des marginaux.
— Il est probable que la réponse soit oui, murmura-t-elle en le regardant droit dans les yeux. Et vous, Antoine, savez-vous comment on utilise la bague à double anneau ?
— J’utilise la bague presque tous les jours, dévoila-t-il. Hortense le regarda intensément. Elle se demandait s’il mentait, et si oui, pourquoi ?
— La mienne ne fonctionne plus depuis longtemps, murmura-t-elle.
— La vôtre, comme la mienne, fonctionne sans doute encore très bien. Voilà ce que je vous propose, ajouta Antoine, je règle l’addition et on va se promener dans le petit parc qui est en face, cela vous convient-il ?
Au début de la rencontre, Hortense avait eu peur qu’Antoine dérape, qu’il pose des questions personnelles ou engage le sujet sur la nature de leur relation, elle en aurait été tellement déçue. Quand il l’avait questionnée sur la bague, elle avait été soulagée. Lorsqu’il déclara ensuite qu’il utilisait la bague tous les jours, elle se demanda s’ils parlaient de la même chose. Pour elle, la d5 avait disparu il y avait bien longtemps, elle appartenait au passé. Heureusement qu’à l’époque de la disparition, Hortense était déjà grande, sinon elle aurait rangé ce souvenir dans la case des délires d’enfants. Il paya l’addition, elle le laissa faire. La prochaine fois, ce serait elle qui règlerait la note, et sans discussion possible. Il comprendrait. Dans le parc, ils marchèrent un peu puis ils s’assirent sur un banc. Antoine examina la bague d’Hortense, puis lui glissa l’anneau au doigt avec un large sourire.
— Je ne pensais pas que l’on me mettrait la bague au doigt ce matin, reconnut Hortense, en riant. Peut-être que tout cela va un peu trop vite, non ? Antoine la regarda un instant sans rien dire et puis il se lança :
— Si tout va trop vite, c’est qu’il est devenu urgent de ralentir le cours des choses.
Il reprit sa main, elle se laissa faire.
— Hortense, il faut que je te donne une information importante. Sans s’en rendre compte, il était passé au tutoiement.
— Hortense, tu vas mettre la bague sur le cran cinq et je vais faire de même. Hortense remonta le temps, comme la première fois, il y avait tant d’années de cela ! Elle avait obéi à cet homme qu’elle connaissait si peu, comme elle avait écouté son père à l’époque. Et elle entra dans la d5 en fermant les yeux. Avant même de voir, elle sentit qu’elle était revenue au pays de son enfance et les larmes la submergèrent, elle n’était plus qu’une petite fille terrassée par les sanglots. Antoine la prit dans ses bras et la berça tendrement. Tout lui revint…, la d5, son père, son enfance. Elle se reprit peu à peu, les pleurs s’espacèrent. Elle resta longtemps le visage plongé sur la veste mouillée d’Antoine. Elle ferma les yeux et serra Antoine dans ses bras, ce quasi-inconnu, en pensant à son père qui avait fait de son enfance un enchantement. Antoine se tut. Il la tint contre lui, sans bouger ni les bras ni les mains. Il était heureux de partager avec elle ce moment de bonheur intense. Et puis elle se leva et dansa sous les platanes et dans les allées. Jamais Antoine ne
s’était imaginé, même en rêve, qu’il pourrait rendre une femme aussi heureuse. Il regarda le spectacle de cette femme qui tournoyait comme une ballerine dans un opéra, éperdue de bonheur, son long manteau ondulant sur ses jambes à chacun de ses mouvements. Il savait déjà que plus jamais il ne connaîtrait de sensation aussi intense. Ce qu’il vivait là ne se reproduirait plus. Peu à peu, la petite fille redevint une adulte. Elle regarda l’homme, prit son visage dans ses mains et l’embrassa, comme jamais elle n’avait embrassé aucun de ses amants. Il était doux et ses lèvres étaient si tendres, elle aurait voulu les manger et toujours goûter à ses délices. Elle eut follement envie de lui. Tout s’enchaîna et ils firent l’amour à même le sol, sur les graviers. Hortense jouit avec une intensité telle qu’elle en resta sans force. Tout s’était déroulé en silence. Ils eurent de la peine à se séparer, cela fut un déchirement. Ils en auraient pleuré. Comment avaient-ils pu vivre si loin l’un de l’autre jusqu’à ce jour ? Pendant un temps infini, ils restèrent enlacés et l’on voyait bien qu’en silence, ils se parlaient. Puis, ils se relevèrent pour s’allonger plus confortablement sur le banc. Longtemps après, ils se levèrent. Antoine enleva les traces de terre et les feuilles collées au manteau d’Hortense.
Elle caressa le visage d’Antoine et ils s’embrassèrent en marchant lentement dans les allées. Antoine lui proposa de revenir dans le vrai monde. Ils tournèrent le cran de leurs bagues. Juste un moment, Hortense fut gênée, un peu honteuse. Antoine la serra dans ses bras et le malaise s’effaça. Ensuite, elle interrogea son regard, il était tendre et affectueux. Elle sut qu’elle voulait faire du chemin avec lui. Ils parlèrent du monde immobile qu’elle appelait la d5. Il lui raconta comment leur monde s’était réduit et lui précisa qu’ils n’étaient plus qu’une poignée à porter la bague. Qu’ils se réunissaient le samedi. Que depuis toujours le groupe recherchait les anciens comptes rendus pour tenter de trouver la source du monde immobile et comprendre pourquoi il rétrécissait de plus en plus vite. Hortense lui raconta ce qu’elle savait de la d5, comment elle avait disparu un jour, brutalement. On ne sait pourquoi. Elle lui raconta pourquoi son père collectionnait les bagues, et comment il avait reçu le tonnelet. Ils s’embrassèrent. Puis, elle partit dans la brise qui s’était levée. C’était le plus raisonnable. Il fallait bien que chacun fasse le point de son côté. Le lendemain soir, elle dormait chez lui et le
mercredi suivant, la grand-mère mourait brusquement.
Antoine aida Hortense pour les funérailles. Peu de personnes vinrent. La grand-mère n’avait plus de famille et ceux du village ne l’avaient jamais aimée. Elle ne fut pleurée par personne. Le soir de l’enterrement, Antoine resta tard avec Hortense à la ferme avant de rejoindre Paris, ensemble. Le lendemain était un vendredi pluvieux. Antoine alla au bureau pour déposer une demande de congés. Il n’arrivait plus à faire face à tous ces évènements, dont certains étaient merveilleux, tout en assurant son travail. Il appela Célia pour lui dire qu’il avait rencontré quelqu’un et qu’il était heureux. Heureux comme jamais il ne l’avait été auparavant ! C’était tout juste si elle n’avait pas sauté de joie. Célia était heureuse et voulait absolument la rencontrer. Antoine appela Hortense et Célia avertit Nadia. Ils décidèrent de se retrouver tous les quatre pour le dîner. Antoine raccompagna Hortense chez elle et ils passèrent la journée à choisir des entreprises. Il se révéla vraiment très utile. Il était content de l’aider à déjouer les pièges des constructeurs. Ils déjeunèrent et firent l’amour. Bien plus tard, ils recommencèrent à travailler sur les devis
puis Hortense se prépara pour la soirée. Antoine flâna dans la cour de la ferme. Elle était immense et la vieille grange était de toute beauté. Il faudrait sans doute la modifier rapidement avant que les responsables du patrimoine ne s’avisent de geler tout projet. Hortense était prête. Elle portait une jupe adorable qu’on aurait pu croire sortie d’un film des années cinquante, avec une multitude de jupons en dessous. Qu’elle était belle ! Elle avait ramené ses cheveux en arrière, cela lui donnait un air sévère, mais la douceur de ses yeux démentait cette impression. Antoine la complimenta et lui déclara qu’elle était magnifique. Dans la voiture, il lui expliqua ce qu’il fallait savoir de sa relation avec Célia.
— Au vu de ce que tu me racontes, le plus probable, c’est que je rentre ce soir avec elle, plutôt qu’avec un macho comme toi qui as profité de ma détresse pour me violer dans un parc en plein jour. Ils rirent et elle posa la main sur sa cuisse. Ils eurent un peu de peine à trouver le restaurant. Heureusement, ils étaient dans le périmètre du monde immobile et ils arrivèrent à l’heure. Célia et Nadia choisissaient une table. Antoine fit les présentations.
Tout de suite, Antoine vit le regard de Célia se fixer sur la bague d’Hortense. Cela ne dura que le temps d’un éclair et il fut le seul à remarquer l’inquiétude dans les yeux de son amie. Il était temps qu’il voie Célia, en tête-à- tête, pour discuter. Les filles sympathisèrent vite. Marcel, désabusé, aurait proclamé :
— Par la naissance et l’éducation, elles appartiennent à la même caste, l’entente c’est le service minimum. Antoine, lui, voyait au-delà des convenances de classe. Ce n’était pas qu’une façade. Ces trois filles-là avaient eu des vies compliquées, chacune à sa façon, elles sentaient leurs faiblesses mutuelles et se reconnaissaient comme des sœurs. Les trois aimaient le monde des arts, de l’avant-garde et elles furent contentes d’échanger sur des sujets rarement abordés. Antoine suivait la conversation, sans passion. Il était simplement content d’être là et de savoir qu’il était aimé d’elles trois. Le rendez-vous avait été organisé pour qu’elles fassent connaissance et lui n’était pas le centre de la fête. Il contemplait ces femmes qu’il aimait, qu’il respectait, elles étaient vraiment belles. Célia et Nadia formaient un couple remarquable de séduction sophistiquée. Ils s’étaient quittés tard, la tête pleine de ces beaux instants partagés.
Le lendemain, Antoine raccompagna Hortense à la ferme et revint déjeuner avec Célia. Sans préambule, elle attaqua :
— Hortense me plaît beaucoup, et Nadia partage mon avis, elle est trop bien pour toi. Antoine était content. Célia n’était pas du genre à mentir. Si Hortense ne lui avait pas plu, elle aurait simplement déclaré qu’elle était bien, pour ne pas le froisser, et elle n’aurait pas insisté. Or, elle fut plus que chaleureuse. Antoine était d’autant plus heureux que Célia et Nadia partagent le même point de vue. Un bon point ! C’était toujours une épreuve d’avoir à choisir entre ses amis, et Antoine n’aurait pas aimé avoir à cacher ses relations avec les uns ou les autres. Il se sentit rassuré aussi. Célia et Nadia n’étaient pas nées de la dernière pluie et c’était intéressant qu’elles ne mettent pas leur veto. Ce qui aurait été le cas si elles avaient détecté un problème. Antoine aborda rapidement le vrai motif de ce déjeuner qui n’était qu’accessoirement le débriefing du dîner. Il demanda à Célia :
— Pourquoi as-tu, au début du repas, regardé aussi fixement la bague d’Hortense ? Elle bredouilla une histoire qui n’était pas digne d’être écoutée.
— Célia, je te connais depuis si longtemps que tu ne peux pas réussir à me mentir. Célia se mura dans le silence. Le serveur apporta le plat principal, cela lui donna quelques instants de répit. Le temps de goûter ce qui lui avait été servi, de prendre une gorgée de vin blanc, elle expliqua :
— Je suis désolée de t’avoir raconté ces fariboles, j’ai été prise au dépourvu. Antoine, sois gentil, essaie d’accepter que pour l’instant je ne puisse pas te répondre. Je suis engagée par une parole que j’ai donnée. Célia était triste d’avoir eu à mentir, ce n’était pas dans sa nature, et mentir à Antoine avait été pour elle un supplice.
— Ne te tracasse pas, la consola Antoine, je veux juste savoir si ce que tu dois me cacher concerne ma relation de couple avec Hortense.
— Bien sûr que non ! s’exclama Célia. Dis, Antoine, tu m’en veux ?
— Mais non ! Je sais ce que c’est d’être engagé par une parole donnée, ne t’en fais pas. Antoine passa à son appartement où l’attendait Hortense, et ils se rendirent chez Aristide.
— J’espère que tu es terrorisée à l’idée d’être confrontée à la secte la plus terrible qui ait régné sur Paris depuis 1815, la taquina Antoine.
Chez Aristide, tous firent bon accueil à Hortense. Celle-ci raconta son expérience de la d5. Il y eut beaucoup de questions sur les dates de la disparition du monde immobile, sur les gens qu’elle y avait rencontrés, sur le tonneau et les bagues. Elle répondait comme elle le pouvait mais ne savait pas grand-chose. Manu fit le point sur l’histoire du tonnelet et des doubles anneaux. Rien de nouveau, mais il fallait bien qu’Hortense connaisse l’opinion du groupe sur l’affaire. En sortant de la réunion, Auguste prit Antoine à part :
— Il est grand temps de reprendre contact avec Marcel, tu ne crois pas ? Et, s’adressant à Hortense :
— Il faudrait aussi qu’il arrête de roucouler sinon il aura bientôt des ailes sur le dos. Il n’avait pas tort, et Hortense rit de bon cœur.
— Le nid, maintenant c’est fini, dehors l’oisillon et au travail ! ordonna Hortense en prenant Antoine par le bras.
— Si tout le monde est contre moi, conclut Antoine, il ne me reste plus qu’à obéir et à me soumettre à la tyrannie. Hortense, pour des raisons personnelles, tenait autant que les autres à retrouver le
tonneau. Antoine la déposa à la ferme et ils se quittèrent en s’embrassant. Arrivé au rendez-vous avec Auguste, Antoine était morose. Son ami, qui avait deviné les raisons de sa détresse, eut la gentillesse de ne pas le taquiner outre mesure. Et puis, n’y tenant plus, Auguste avança :
— Je t’ai connu plus enjoué, non ?
— Tu as raison, lui avoua Antoine, il faut que je me secoue. Finalement, la voiture résonna de rires et de taquineries. Comme d’habitude !