ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 5

TABLE DES CHAPITRES

Le soir, le clochard était à son poste dans la géhenne. Comme prévu, il tendit la boîte, Antoine la prit sans rien dire. Ni merci, ni au revoir ! Ce type n’était pas un va-nu-pieds et Antoine fut persuadé d’être l’objet d’une manipulation. Le coffret était lourd et il faillit le laisser tomber. Tout en marchant, Antoine l’inspecta et remarqua un papier plié et scotché sur le fond de l’objet. Dans le bus, il attrapa la missive et l’enfouit dans sa poche. Il mit ses lunettes pour mieux examiner la boîte. Elle ressemblait vraiment à un coffre en miniature, le couvercle légèrement bombé. Elle était en bois, finement ouvragée. En dessous, là où avait été collée la lettre, était gravé le dessin de la bague telle qu’on pouvait la voir sur le site Internet. En examinant les parties métalliques, on discernait un poinçon. Antoine n’était pas un spécialiste des métaux précieux et encore moins des poinçons. Cependant, à ce moment- là, il fut presque convaincu que toutes les pièces métalliques, ferrures, poignées et coins étaient en or. Il en était suffisamment persuadé pour se sentir gêné de trimbaler, aux yeux de tous, un objet dont le prix devait atteindre une somme rondelette. Un bus, une heure de pointe, ce n’était pas idéal pour transporter un

coffret en or et bois précieux. Il aurait bien aimé continuer son exploration, mais il se contenta de dissimuler l’objet dans les plis de son manteau. Dès qu’il le put, il se précipita chez le bijoutier du quartier, Robert Marchand. Antoine l’avait rencontré bien des années auparavant, lorsque le bijoutier avait voulu effectuer des travaux dans ses locaux. La constitution du dossier pour le permis de construire avait été particulièrement compliquée. À ses débuts, Antoine avait fait ses classes à l’accueil du public et le bijoutier avait été un de ses premiers clients. Il avait consacré beaucoup de temps à l’aider pour monter un dossier acceptable, et l’autre lui en avait été reconnaissant. Le jour où il avait eu besoin de faire réparer sa montre, c’est tout naturellement qu’il était allé voir ce professionnel. De temps en temps, ils se croisaient dans le quartier, sur le marché ou dans les commerces. Chacun était content de revoir l’autre et ils échangeaient des nouvelles avant de se séparer. Des relations sporadiques et superficielles, comme presque toutes celles que l’on entretient dans les grandes villes. Le détour allongea le temps de marche d’une bonne dizaine de minutes, mais Antoine voulait une confirmation de son intuition avant

toute autre forme d’investigation. Il faisait trop chaud dans la boutique et il n’y avait qu’une cliente avant lui. Les deux vendeuses n’étaient plus celles qu’il connaissait. La plus proche était assise à côté de ce qui devait être la caisse et pianotait sur un clavier sans lever le nez. La seconde finissait de servir une femme d’un âge certain qui parlait fort. Un problème de surdité, conclut Antoine. La vieille voulait offrir une bague à sa petite-fille et n’arrivait pas à se décider entre deux modèles. Antoine était fixé, il lui faudrait attendre un certain temps, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Les deux filles étaient plutôt jolies quoique très différentes. Plusieurs longues minutes seraient nécessaires pour qu’Antoine arrive à les départager. C’était toujours très difficile, puisque celle qui était la plus attirante n’était pas forcément celle avec qui l’on aimerait passer une partie de sa vie. Il en était là de ses réflexions quand il entendit la vendeuse déclarer à sa cliente :

— Je vous laisse réfléchir, je m’occupe de monsieur et je reviens vers vous. Elle s’approcha d’Antoine et lui demanda ce qu’il désirait.

— Bonjour mademoiselle, je voudrais voir Robert Marchand. Pouvez-vous lui annoncer que je l’attends ? Et il lui tendit une de ses cartes de visite.

— Si vous voulez bien vous asseoir, répondit-elle en souriant, je vais le prévenir. Enfin une vraie vendeuse, s’était dit Antoine. Pas ce genre de vendeuse qui vous fait sentir immédiatement que vous êtes une source de dérangement. La fille avait des talons plats et de gros mollets, elle lui plaisait bien, mais sa voix était rocailleuse. Encore une fumeuse, regretta Antoine. En attendant, comme il se sentait en sécurité, il sortit le coffret et chercha l’ouverture. Il n’y en avait pas, ou plutôt il n’en trouva pas. Comme si le coffret était d’un seul tenant. Robert arriva. Un petit chauve tout sec. Il salua Antoine avec un large sourire. Oui, c’était évident, le type était content de le voir et de bavarder un peu avec quelqu’un qu’il appréciait. Il entraîna Antoine dans l’arrière- boutique, et un café plus tard, ils en avaient terminé avec les mondanités habituelles.

— Je voudrais savoir quels sont les métaux utilisés pour fabriquer ce coffret. Est-il possible que ce soit de l’or ? Il lui tendit l’objet.

— Fais attention, le prévint Antoine, prends-le avec les deux mains, il est assez lourd. Robert s’empara de l’objet et le déposa sur la table. Une moitié de celle-ci était encombrée par toutes sortes de bijoux et de montres qui

attendaient d’être réparés, et l’autre partie était recouverte d’un amas de petits outils, dont certains lui étaient parfaitement inconnus. Le bijoutier tourna et retourna plusieurs fois le coffret dans ses mains, sans rien dire. Une fois plongé dans le cœur de son ouvrage, il n’était plus le même ; il devenait muet et grave. Il était évident que ce type adorait son travail. Il s’équipa ensuite d’une loupe frontale et se concentra sur les coins du coffret. Il examina également les ferrures et les poignées. Antoine savait que Robert travaillait beaucoup. Un samedi matin où la pluie n’en finissait pas de tomber, ils s’étaient croisés au marché et avaient décidé de prendre un café en espérant une accalmie. Le bijoutier avait laissé entendre que plus il passait de temps hors de chez lui et mieux il se portait. Une vie de vieux couple, en avait conclu Antoine. Le bijoutier saisit une bouteille à l’étiquette usée et fit tomber une goutte d’un liquide transparent sur le coffret, en observant le résultat à travers sa loupe frontale. Antoine comprit que c’était de l’acide. Pour finir, Robert fit pivoter son fauteuil et s’attabla face au mur, devant un autre amoncellement d’appareils en tout genre. Antoine ne voyait plus ce qu’il faisait, mais on pouvait entendre qu’il grattait le coffret.

— Je veux bien te donner mon opinion, annonça Robert, mais il faudrait d’autres analyses pour confirmer mes propos. Pour moi, il n’y a aucun doute, toutes les pièces métalliques sont en or, et je mettrais ma main au feu que c’est du dix-huit carats. Autrement dit, il y a sur la table un petit trésor dont le montant variera en fonction de ce qu’il contient. Il y eut un long moment de silence.

— Il faut aussi que je te dise, mon cher Antoine, que si je ne te connaissais pas, j’aurais refusé d’examiner l’objet. Il y a trop de vols actuellement, tu comprends, on risque d’être mêlés au trafic d’un butin de délinquants. Antoine demanda encore à Robert de l’aider à ouvrir le mystérieux coffret, si cela était possible. Robert reprit l’objet et la loupe.

— Oui, le coffre s’ouvre. Passe de mon côté, proposa-t-il à Antoine. Robert indiqua, avec un stylet, le fin liseré qui faisait le tour du coffret.

— C’est un coffret à secrets, déclara-t-il. Robert ne réussit pas à déclencher le mécanisme, mais il rassura Antoine en lui expliquant qu’en général les procédures d’ouverture n’étaient pas trop difficiles à identifier.

Antoine lui demanda d’évaluer la valeur du coffret mais le bijoutier répliqua que cela était impossible, à cause du dispositif secret. Selon sa complexité, ceci ajouterait, ou non, de la valeur à l’ensemble. D’après Robert, il s’agissait, au bas mot, de plusieurs centaines d’euros.

— Tu devrais aller à Drouot pour avoir une idée de sa valeur. Mais sans traçabilité, ils ne prendront pas le risque de le mettre en vente. Et si tu essaies de le vendre discrètement, la décote sera maximale ; personne de sérieux ne s’exposera à des poursuites pour recel.

— Écoute Robert, je vais tenter de trouver le mécanisme par moi-même, mais si je n’y arrive pas, tu voudras bien m’aider ?

— Entendu. Fais bien attention de ne pas trop te promener avec le coffret, c’est une grande tentation pour des voleurs. Avant de le laisser partir, Robert plaça le coffre dans un vulgaire sac de supermarché pour le cacher à la vue des passants. Antoine remercia le bijoutier et quitta la boutique, sans manquer d’adresser un sourire aux deux vendeuses. Pendant tout le trajet, il ne cessa de réfléchir à ce qui lui arrivait. Cela ressemblait décidément de moins en moins à une escroquerie classique. Le bien était trop

précieux et la mise en scène trop élaborée. Antoine était désormais persuadé qu’il avait eu affaire à un faux clochard qui avait tenu un rôle. Celui qui tenait les ficelles avait dû dépenser une fortune, y compris pour la création des sites et les recherches sur ses comptes bancaires et son état civil. Tout cela ne correspondait en aucune manière à un gain potentiel. En tant que fonctionnaire, sa seule vraie richesse, c’était la sécurité de l’emploi. Antoine ne disposait d’aucun patrimoine et vivait dans un deux- pièces en location. Le fait d’éliminer l’hypothèse de la vulgaire escroquerie l’inquiéta un peu plus encore. De quoi s’agissait-il ? Ce soir-là en rentrant chez lui, Antoine était perdu.

Chez lui, Antoine se doucha longuement en essayant de ne penser à rien, ou au moins à autre chose, mais ce fut peine perdue. Il se sécha et enfila un peignoir. Il avait envie d’un alcool fort. Selon lui, aucun n’était vraiment bon, il les détestait tous, il aimait juste la brûlure dans la gorge et le coup de fouet qui s’ensuivait. Antoine se servit un grand rhum bien écœurant qu’il avala en deux rasades. Il en frissonna sous le choc. Pendant un instant, il ne pensa plus qu’à lui et à son corps. Il mit une pizza au four et s’assit, le coffret posé devant lui. Au bout d’un moment, il se releva pour récupérer le

papier qu’il avait glissé dans une des poches de son manteau. Il prit une paire de lunettes et s’installa devant la table qui accueillait l’ordinateur et lui servait de bureau occasionnel. Ce qu’il avait en main, c’était une feuille de format ordinaire, mais d’une finesse remarquable. Il n’en avait jamais vue d’aussi mince. Presque transparente ! Il la déplia soigneusement. Il savait déjà qu’il y trouverait un nouveau lien et un autre code. Bingo ! Il alluma l’ordinateur et relut attentivement l’adresse Internet qui se trouvait sur le papier. Cette fois encore, une seule lettre avait été modifiée. Antoine rectifia l’adresse de la veille et il entra sur le site. On y trouvait les mêmes éléments, mais ils prenaient moins de place. La bague était maintenant en médaillon. Le mode d’emploi était dans la colonne de droite et le bon de commande dans celle de gauche. Tout l’espace était désormais occupé par un schéma en coupe du coffret, avec une série de manipulations numérotées de un à sept et destinées à déclencher l’ouverture. On y voyait aussi une sorte d’aiguille, qu’il fallait utiliser comme poussoir en s’aidant d’une loupe. Antoine avait bien une loupe qui traînait sur les étagères, mais il ne savait pas si elle serait assez puissante ; ce qui était certain, c’est qu’il

avait tout un assortiment d’aiguilles dans sa boîte à couture. Il avait toujours aimé les puzzles et les mécanismes compliqués. Avec le mode d’emploi en annexe, il était convaincu que rien ne pourrait lui résister. Grâce à ses lunettes, il put discerner la minuscule fente du couvercle courir autour du coffre. La loupe en main, il la détailla plus attentivement. Il retourna vers l’écran pour bien étudier la première manipulation. Il s’agissait de récupérer quelque chose sur le papier qui avait été collé au fond du coffre. Effectivement, il y avait un renflement presque invisible. En palpant la feuille, Antoine sentit quelque chose de rigide. En déchirant le renflement, il vit l’aiguille bien particulière, avec ses pointes aplaties. Il se demanda comment faire pour ne pas l’égarer. C’est bien connu, le sort des aiguilles est de disparaître à jamais dans les endroits les plus improbables. Antoine prit du fil dans la boîte à couture. Il lui fallut une dizaine de minutes pour élaborer un système afin de maintenir la loupe immobile, pendant qu’il nouait le fil autour de l’aiguille. Enfin, il réussit. Si l’aiguille lui échappait, il la retrouverait grâce à ce fil. Plus d’une heure fut nécessaire pour qu’il comprenne comment exécuter la première manœuvre. Il devait faire

coulisser une minuscule planchette. Cette étape franchie, il remit la planchette en place et essaya de nouveau. À la troisième manipulation, il maîtrisa parfaitement le geste et se sentit prêt pour la deuxième étape. Comme pour la première opération, une latte devait glisser. Il en était de même pour les étapes suivantes. Ses mains se fatiguaient et il clignait des yeux de plus en plus souvent, à cause des picotements dus à la fatigue et à la tension. La sixième étape consistait à remettre les planchettes dans leur emplacement originel. La septième déclencha l’ouverture du couvercle. À l’intérieur se trouvaient deux pièces de cinq euros en argent. Dix euros tout rond, dans un coffret tapissé de velours rouge, dont la valeur était, à en croire Robert, de plusieurs centaines d’euros. Antoine ne vit pas d’autre chose à faire que de se resservir un rhum, plus grand encore. Dix euros, soit le montant exact indiqué sur le site, si l’on voulait acquérir la bague à double anneau. Antoine était désormais convaincu qu’il vivait quelque chose de grave. On n’en voulait pas à son argent, mais à sa vie. En tout cas, on la troublait suffisamment pour qu’il se sente menacé. En attendant et pour se distraire, il avait le coffret. Il le referma, celui-ci redevint inviolable pour un non-initié. Antoine suivit à nouveau les sept étapes sans difficulté, et

rouvrit l’objet. Un ouvrage admirable ! C’était déjà assez difficile de réaliser ce genre de travaux sur des coffres de grandes dimensions, alors le réaliser à cette échelle réduite supposait une remarquable dextérité et un travail impressionnant. À l’évidence, il s’agissait d’un objet luxueux. Antoine était résolu à en parler à Célia. Il n’avait plus de parents, pas de relations amicales et encore moins de véritables amis. Célia, c’était l’exception lumineuse. Quel dommage qu’elle ne puisse pas partager sa vie… Elle avait choisi un autre chemin.