ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 31

TABLE DES CHAPITRES

Jacques sursauta quand le téléphone le réveilla. Un instant, il fut désorienté, mais il reprit vite ses esprits pour se précipiter sur l’appareil qui trônait sur la commode. Cette fois, c’est avec une voix posée et dénuée d’agressivité qu’il répondit. Quelques minutes plus tard, il se trouvait devant la station de bus, et moins d’un quart d’heure s’était écoulé avant qu’il ne retrouve son appartement et le siège de son bureau. Il prit le temps de souffler et de ranger le désordre que sa fuite précipitée avait engendré. Il avait renversé une chaise, fait tomber le téléphone, déplacé un tapis… Il n’avait jamais supporté le désordre, c’était un maniaque et la moindre incohérence dans son espace l’empêchait de vivre. La nécessité de rétablir l’ordre sans lequel son équilibre mental était compromis relevait de l’urgence absolue. Une vie entière de célibat ne l’avait pas poussé à la moindre concession. Quelle étrange histoire ! se dit-il. Plus de dix ans sans commande et maintenant deux missions coup sur coup. Devant lui, toujours le même dossier que des liasses de billets arrondissaient en son centre. Il était content, mais le problème n’était pas là. Il devinait bien

qu’il n’était plus le guerrier affûté qu’il avait été. Au fond, sa seule valeur ajoutée aujourd’hui, c’était son détachement face à la mort qu’il donnait. Non pas qu’il fût cruel, loin de là ! Il ne faisait qu’exécuter les ordres et, si ces derniers étaient barbares, il se comportait en barbare. Il n’avait jamais tiré ni joie ni tristesse de ces crimes. En revanche, l’appât du gain était une de ses motivations fortes. À l’idée d’arrondir sa retraite, il arrêta de réfléchir pour se concentrer sur le dossier. Cette fois, il compta d’abord l’argent. La fois précédente, le second paiement lui avait bien confirmé qu’il recevait la moitié de son salaire avant l’opération. Cette nouvelle commande allait lui rapporter autant que la précédente. Jacques vérifia l’identité de sa prochaine victime sur le site indiqué dans la lettre jointe au dossier. L’exécution ne serait qu’une formalité. Il fut rassuré. On lui demandait de récupérer les ordinateurs et une bague, et de dérober quelques autres objets de valeur pour ne pas focaliser l’attention sur le véritable but du vol. La bague volée, il devrait la rendre en même temps que celle qui était jointe au dossier. On lui prêtait toujours une de ces bagues à double anneau pour faciliter les opérations qui lui étaient demandées, mais il

fallait ensuite les rendre, et c’était pour lui un véritable arrache-cœur. Il les aimait tant. Cette fois, pendant quelques heures, il en aurait deux. Rien n’était précisé sur le mode d’élimination de la cible. Une seule contrainte pesait sur le contrat, il fallait éliminer la cible avant le lendemain soir, ce qui ne posait en soi aucun problème. Il évalua les différentes options qui s’offraient à lui. Il décida d’utiliser son pistolet avec son nouveau modèle de silencieux. D’autant que les derniers modèles de silencieux étaient parfaitement inaudibles même d’une pièce à une autre. La cible vivait seule, Jacques décida de l’attendre chez elle. Tout se déroula sans accroc. Jacques repéra les lieux et observa la porte d’entrée de l’appartement. Il revint avec une série de clés et put rapidement identifier celle qui convenait. Il descendit ensuite vérifier que sa cible était bien là où elle devait être, et fit une reconnaissance visuelle du personnage. C’était quelqu’un d’ordinaire, qui ne présentait pas de difficulté particulière. Jacques alla boire un dernier café pour profiter du ciel bleu et pur de cette belle matinée et, vers midi, il monta attendre sa victime dans son appartement. Il fallait que la victime ait le temps d’entrer et de refermer la porte tranquillement. Jacques l’attendit dans le salon. Un bref coup d’œil lui permit de repérer

l’ordinateur portable et quelques bricoles à emporter après avoir rempli son office. Il renversa quelques objets par terre et ouvrit en grand une des fenêtres pour faire croire à un cambriolage qui aurait mal tourné. Il se rendit dans la cuisine et organisa un décor pour donner l’impression que les voleurs étaient des jeunes qui s’étaient aussi restaurés. Quand le client entra dans le salon, son attention fut retenue par le désordre de la pièce et il mourut sans se rendre compte de quoi que ce soit. Pour le principe, Jacques lui tira à bout portant une balle dans la tête tout en se protégeant des éventuelles éclaboussures de sang. Il rentra chez lui paisiblement en flânant un peu le long des quais. Il faudrait que je vienne plus souvent sur les bords de Seine, se dit-il, on y est vraiment bien. Il avait soixante-trois ans et il présentait bien. Une heure de sport quotidienne, une alimentation sobre et un ennui aussi massif que définitif l’avaient conservé en bon état de marche. Il n’avait jamais été marié et, comme il était stérile, aucun enfant n’était venu troubler une carrière entièrement dévouée au crime. Il se demandait bien pourquoi on avait encore fait appel à ses services. Peut-être un cadeau d’adieu ? Il savait bien qu’un jour, tôt ou tard, un inconnu surgirait du néant et le renverrait

d’où il était sorti par erreur ou par mégarde. Quand il avait été démobilisé, on avait fait appel à ses services. S’il ne connaissait rien du terrible secret qui entourait les bagues à double anneau, il avait cependant la certitude d’en savoir beaucoup trop. Il s’était rendu compte que ses victimes ignoraient tout du fonctionnement des bagues quand on les préparait pour le mode six. Ce savoir-là lui donnait un avantage décisif lorsqu’il s’agissait d’éliminer des cibles. Il avait toujours renvoyé les bagues conformément au protocole, ce qui expliquait sans doute sa longévité. C’est vrai aussi qu’il ne posait jamais de question et que sa vie de solitaire garantissait son silence. La première fois, on lui avait demandé d’effacer un type qui exerçait des fonctions de garde forestier et d’homme à tout faire dans le château d’un comte. Il se souviendrait toujours de cette première fois. Cela avait été terrible. Il n’y avait pas de silencieux efficace à l’époque, et il avait décidé de faire périr la cible par étouffement. Mais il avait vu les yeux de l’homme et, une fraction de seconde, avait été envahi par le doute.

L’homme en avait profité pour se débattre, il avait même réussi à enclencher sa bague à double anneau en mode cinq et lui-même, pour

la première et la dernière fois, avait vu sa bague passer automatiquement en mode sept. Il avait pu finir le travail, mais il s’était senti sale et désabusé. C’était là qu’il avait compris que, dans une certaine mesure, les doubles bagues étaient animées de leur propre vie. Par la suite, tout s’était toujours bien passé, mais cette première fois était restée imprimée dans sa mémoire, sans doute parce qu’il avait eu peur. Les autres affaires, il les avait réglées de manière professionnelle, sans états d’âme, et il avait pu mener une double vie pendant toutes ces années. Jacques manqua cependant de professionnalisme dans cette dernière affaire. Certes, il emporta l’ordinateur portable, mais négligea de récupérer le disque dur de l’énorme machine que Sylvain avait installée dans la pièce au fond du couloir. C’est sur cet ordinateur que Sylvain se livrait à sa passion des jeux et qu’il dialoguait avec un petit nombre de correspondants. Il ne sut jamais qu’il était mort pour cette faute. Quand la balle lui traversa la tête de part en part, il dormait du sommeil du juste.