ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 10

TABLE DES CHAPITRES

Pendant plusieurs jours, Antoine utilisa la bague pour son confort personnel. Il ralentissait la vie autour de lui pour être à l’heure, finir un travail à temps, profiter du soleil ou regarder le spectacle des gens métamorphosés en statues immobiles. Il en usa de plus en plus souvent. Pour entrer dans des lieux interdits au public, au théâtre, dans des maisons parfois. C’était fou de constater comme on se lassait vite de tout, quand tout était permis. Jamais il n’arriva à dépasser le niveau cinq. Il se demandait bien pourquoi. Il n’avait plus revu le clochard et aucun des sites Internet ne fonctionnait. C’est seulement le huitième jour qu’Antoine se rendit compte qu’il n’était pas seul. Il assistait à un concert pour voir ce que produisait l’arrêt du temps sur une foule en délire. Il s’était hissé sur un coin de la scène pour observer. Immédiatement, il perçut un mouvement sur sa droite. C’était assez loin, mais il vit distinctement un homme qui s’éloignait à une vitesse normale. Le type ne pouvait pas le voir, puisqu’il était de dos. Il disparut dans une des rues qui s’éloignaient de la place où se tenait le spectacle. Antoine descendit de l’estrade. Il n’était pas seul ! Cela lui glaça le sang.

Maintenant, il avait peur ! Il fut plus effrayé encore quand il réalisa que la situation aurait pu être inversée. Ce type aurait pu le détecter, lui, quand il se déplaçait au milieu de la foule immobile. Antoine se hâta de rentrer sans utiliser la bague. S’ils étaient plusieurs à disposer d’une bague à double anneau, ce qui était probable, il devait se montrer extrêmement prudent lors de ses déplacements avec la bague. À vrai dire, sa première idée avait été de suivre le type, mais il était déjà loin et Antoine ne pouvait tourner la bague davantage. Il voulait savoir qui il était, où il habitait, se renseigner sur lui, avant de l’aborder, quand il se sentirait à l’aise. Il était inquiet, peut-être l’avait-on suivi ! S’il n’était pas animé d’intentions belliqueuses, on ne pouvait pas forcément dire que c’était le cas de tout le monde. Antoine devinait que, hors du temps normal, toutes les perversions devenaient possibles. Comment les autres avaient-ils été sélectionnés ? Avaient-ils fait l’objet d’un choix délibéré ? Peut-être les bagues étaient-elles distribuées au hasard et il était dangereux d’en posséder une. Sans les censures de la société, les hommes ne valaient pas mieux qu’une meute de loups. Antoine ne voulait pas

appartenir à une horde de bêtes, il n’était pas formaté pour ça.

Antoine dormait mal, de plus en plus mal. Désormais, il utilisait sa bague pour repérer les autres porteurs du bijou. Il se rendait dans les gares, les stations de métro, les aéroports, les endroits où il y avait beaucoup de monde et se postait dans un recoin pour détecter les mouvements. Il usait de l’anneau de façon intensive et il lui était même arrivé de s’endormir avec le cran bloqué sur cinq. Au maximum de ses possibilités, la bague arrêtait le temps, ce qui ne se faisait pas sans poser quelques problèmes. Les engins motorisés, les machines dépendantes des hommes, tout était stoppé. Il y avait ainsi une kyrielle de petits inconvénients, mais Antoine ne s’en souciait pas. Au bout de quelques semaines, Antoine put identifier un certain nombre de personnes qui maîtrisaient le temps comme lui. Très peu, heureusement. Ses périodes d’observations attentives lui avaient permis d’en repérer trois. Deux femmes et un homme. Par prudence et par inclination naturelle, il s’était concentré sur les femmes, et tout particulièrement sur la plus âgée, qui ne semblait pas dangereuse. Un matin, il l’aborda. Elle faisait ses courses et ressemblait au portrait de la petite vieille

typique telle qu’on se l’imagine généralement. Un peu voûtée, maigre, la chevelure entièrement blanche.

— Bonjour, je m’appelle Antoine. Je vois que vous portez une bague identique à la mienne, je voudrais vous en parler, avança Antoine.

— Occupez-vous de vos oignons, jeune homme, lui répondit la petite vieille, à sa grande surprise.

— Je ne veux pas vous déranger, lui assura Antoine, je veux juste savoir une ou deux choses sur la bague.

— Si vous ne déguerpissez pas tout de suite, je vous promets d’appeler la police, lui répondit-elle. Poussez-vous de mon chemin. Antoine partit penaud. Il n’était pas question de se faire accuser de harcèlement sur une personne âgée. Et cette vieille-là avait dans le regard quelque chose d’effrayant. Pour un premier contact, Antoine avait été douché ! Il jeta ensuite son dévolu sur l’autre femme. Dans la quarantaine, plutôt belle. Il avait espoir de nouer un meilleur contact parce qu’elle avait l’air gentille. Qu’elle soit jolie, cela ne l’arrangeait pas du tout. Il ne fallait pas qu’elle s’imagine avoir affaire à un dragueur. Elle sortait de la boulangerie quand il l’aborda

en lui demandant si elle voulait bien parler de la bague.

— Vous connaissez ses particularités ? demanda-t-elle, en souriant.

— Elle ralentit le temps, répondit Antoine, heureux de ne pas se faire repousser comme la première fois. Puis il ajouta :

— Je ne l’ai pas depuis longtemps et je voudrais pouvoir en parler à quelqu’un.

— Je ne souhaite pas en parler, déclara la femme. Je suis désolée pour vous, mais n’insistez pas. Au revoir et bonne journée ! Deux tentatives ratées. Antoine était désappointé et inquiet. Pourquoi refuser d’en parler ? Y avait-il un quelconque danger à le faire ?

C’est le samedi suivant qu’Antoine se fit prendre. Il suivait un homme porteur de la bague depuis le début de l’après-midi. Pour ne pas le coller de trop près, il s’arrêta dans un renfoncement d’immeuble, et lui laissa un peu d’avance, exactement comme dans les films. Ils étaient tous les deux en mode cinq. L’autre ne se doutait de rien et tout allait bien quand Antoine sentit quelqu’un lui toucher l’épaule. Il sursauta et se retourna brusquement. Pendant cette fraction de

seconde, il fut dans un état de panique totale. L’homme était tout sourire. C’était Auguste.

— Bonjour Antoine ! il fait un temps splendide aujourd’hui, n’est-ce pas ? commença Auguste avec une joie non dissimulée.

— Oui, répondit Antoine totalement vaincu.

— Formidable ! Voilà ce que nous allons faire. Si tu es d’accord, on va revenir dans le temps normal et on se promènera un peu. Ils passèrent en mode zéro et allèrent boire un café dans le premier bistrot qu’ils trouvèrent. Ils portaient le même bijou. Dans un sens, Antoine était content de le voir, même s’il avait du mal à se remettre de sa surprise.

— Bienvenue dans le monde immobile, mon cher Antoine. On dit aussi la zone cinq, la dimension cinq par rapport au cran de la bague. J’ai tout fait pour ne pas te faire trop peur. Il fallait bien que tu trembles un peu, non ?

— Bien sûr que j’ai eu peur. Si c’était un inconnu qui m’avait abordé, j’aurais été terrorisé, avoua Antoine. Raconte-moi tout, Auguste, puisque c’est toi qui m’as interpellé. Pour le mettre en confiance, Auguste lui raconta d’abord son histoire. Elle était des plus simples.

— J’avais une grand-mère très âgée. Quand elle est morte, mes parents étaient déjà vieux et fatigués. Comme j’étais enfant unique, je me suis occupé de vider l’appartement et de le vendre. Ma grand-mère n’avait pas beaucoup de biens ; j’ai vendu l’ensemble de ses affaires à un forain. Je n’ai gardé que ses bijoux. Ma mère a facilement renoncé aux autres effets, mais elle a insisté sur l’importance du coffret à bijoux.

— Ta grand-mère accordait beaucoup d’importance à ces bijoux, disait-elle. Je ne sais pas pourquoi, ils ne valent pas grand-chose. Le fait est qu’elle y tenait beaucoup. Elle racontait qu’ils appartenaient à sa famille depuis des générations, et qu’il ne fallait jamais les vendre, à aucun prix. Auguste avait donc scrupuleusement rapporté à sa mère la boîte à bijoux et elle en avait été particulièrement heureuse. Ce jour-là, elle l’avait prévenu :

— Auguste, ta grand-mère disait qu’il y avait de la magie dans ces breloques, et je lui avais promis de ne jamais m’en séparer. Peu de temps après, elle mourut à son tour, et Auguste hérita des bijoux.

— Tu vois, Antoine, il n’y avait dans la boîte que des bijoux pour femme, sauf cette bague qui était mixte. Elle ne me déplaisait pas et, comme elle était à ma taille, je l’ai portée en

hommage à ma mère à laquelle j’étais très attaché. Comme toujours, au début on est gêné de porter une montre ou une bague, on la touche sans arrêt, et c’est par hasard que j’ai découvert le mécanisme qui permet d’arrêter le temps. Pour une raison que j’ignore, ma famille avait perdu le secret de l’utilisation de la bague. Antoine écoutait cette histoire en se disant que la transmission des bagues devait être à chaque fois différente, et parfois même extraordinaire.

— Tu comprends bien, Antoine, que lorsque tu m’as raconté ton histoire de clochard, j’ai préféré ne pas trop intervenir dans tes choix, et c’est volontairement que je suis resté évasif. Auguste ajouta qu’il possédait la bague depuis une dizaine d’années et qu’il ne s’en servait que ponctuellement. Un jour, lui aussi avait été abordé. Quelques années plus tôt, alors qu’il était en mode cinq, un inconnu l’avait approché. Ils avaient sympathisé, mais l’homme était mort. Le type l’avait prévenu que les bagues ne fonctionnaient que dans un périmètre réduit de la ville et qu’il devait exister un genre d’émetteur avec une portée limitée.

— C’est ce qui explique que les détenteurs d’anneaux se croisent malgré leur nombre restreint, expliqua Auguste. Tu as pu constater

qu’en mode cinq, dans le monde immobile, le moindre mouvement saute aux yeux. D’après Auguste, il y avait une vingtaine de bagues en circulation. Pas plus ! Il avait identifié onze porteurs. Il connaissait bien sûr la vieille, madame Leramel et la quadragénaire qui s’appelait Daulnois. Il pensait deviner qui était le type du concert. Auguste confirma que les choix d’Antoine avaient été les plus désastreux. Les deux femmes refusaient tout contact. Il ne savait pas pourquoi.

— J’ignore aussi comment on actionne les crans six et sept et à quoi ils peuvent servir, déplora Auguste. À ma connaissance, personne ne le sait. Pour conclure, il ajouta :

— Tu vas rapidement remarquer qu’on ne peut pas faire fonctionner la bague partout et dans n’importe quelles circonstances. Plus on est isolé et plus on est certain d’accéder au monde immobile. À l’inverse, si tu veux l’actionner au milieu d’une foule, elle ne fonctionnera pas toujours. À ce moment-là, Antoine mesura la chance qu’il avait eue de rencontrer Auguste, avec qui il s’était toujours senti en confiance.

— Dis-moi, Auguste, sais-tu qui a pu organiser la mise en scène qui m’a conduit à acquérir l’anneau ?

— Franchement, je n’en ai aucune idée. Tous ceux que je connais ont obtenu leur anneau d’un proche. Pendant un moment, ils se turent. Le café était, pour une fois, délicieux. Le quartier était paisible, ils étaient en terrasse malgré un froid un peu piquant. Il n’y avait pas de vent et c’était supportable. La serveuse était plutôt jolie, quoique peu amène.

— Il faut aussi que je te prévienne, ajouta Auguste, que dans le monde immobile, le temps ne s’arrête pas pour celui qui utilise la bague. Celui qui la porte voit les autres immobiles, mais pour lui, une minute reste une minute, quel que soit le cran. Si quelqu’un se mettait en tête de ne vivre que dans le monde immobile, il vieillirait en mode accéléré. Il faut faire un usage modéré et raisonné de la bague. Pour Antoine, la double bague c’était une sécurité quasi absolue. En cas de danger, proche ou lointain, il suffisait de se mettre en mode cinq et l’on disparaissait. Le plus sage, c’était de la garder sur soi et de ne l’utiliser qu’en cas de besoin. Auguste déconseilla aussi de l’actionner sans raison valable. On prenait le risque de trop décrocher de la vraie vie. On avait tous besoin du monde réel. Au bout de quelques jours dans la zone cinq, il vous venait des nausées qui vous

obligeaient à revenir. Personne n’avait jamais étudié les effets néfastes pour la santé du monde immobile. En bref, les bagues étaient à utiliser avec modération.

La petite bande des détenteurs de bagues se rencontrait une fois par semaine, le samedi vers seize heures. Là, tous ensemble, ils discutaient, en mode normal, de ce monde immobile dont ils ne connaissaient que bien peu de règles. Auguste invita Antoine à leur rencontre du week-end suivant. Le jour venu, Antoine s’y rendit avec enthousiasme. Il arriva même en avance. Les autres utilisaient le monde immobile pour être à l’heure exacte. Les porteurs de la bague n’étaient jamais en retard. La rencontre, elle, se déroulait en mode normal. Ils étaient sept, Antoine ne connaissait qu’Auguste. Il reconnut vaguement la silhouette de l’homme du concert. Il s’appelait Sylvain. Auguste fit les présentations et dit quelques mots sur chacun des participants. Celui désigné comme étant Manu intrigua Antoine. Cette réunion s’était toujours tenue, probablement depuis que les bagues existaient. Bizarrement, personne n’était jamais tombé dans les rites, ce qui, dans ces circonstances particulières, aurait semblé une dérive

compréhensible. Un des plus âgés, Aristide, pointait les personnes présentes, il prenait des notes et en rédigeait un compte rendu succinct. Une ou deux lignes suffisaient en général. C’était leur journal de bord. Il y avait trois femmes d’âges variés, les hommes semblaient plus âgés. C’était comme un club de gens sélects. La beauté d’une des femmes sortait du lot. Antoine l’admira le temps d’une observation détaillée puis n’y pensa plus. Depuis bien longtemps, son intérêt pour la beauté des femmes ne concernait que celles dont il pouvait louer les charmes pour quelques heures. Le principal sujet de ces réunions était l’échange d’informations sur le monde immobile et sur la localisation de l’émetteur. Auguste notait soigneusement les changements éventuels des limites géographiques du fonctionnement des bagues. Les anneaux ne fonctionnaient que dans un périmètre correspondant à peu près aux limites de Paris intra-muros. Il y avait probablement un point d’émission au centre de la zone de pouvoir des bagues. D’après les calculs, celui-ci se trouvait aux alentours d’un ancien monastère du XIIIe siècle, situé non loin de l’hôtel de la Sorbonne. On n’en savait pas plus.

Ce samedi-là, la réunion dura plus longtemps que d’habitude. Tous étaient curieux de connaître le petit nouveau. Antoine lui-même avait de nombreuses questions à poser et, une fois la séance levée, il prolongea la discussion avec Auguste et Aristide qui était le gardien de la mémoire du groupe.

— Depuis des siècles sans doute, les bagues circulent, expliqua Aristide, et leur utilisation n’a jamais été remarquée par le commun des mortels. Il y a bien eu quelques incidents, mais ils n’ont jamais fait grand bruit.

— Aristide archive chez lui les procès- verbaux des séances, expliqua Auguste. Je les ai tous lus. Les premiers comptes rendus datent de 1815, et les questions étaient les mêmes qu’aujourd’hui.

— Auguste, interrompit Aristide, explique- lui le problème de la discontinuité.

— Le monde immobile existe depuis bien avant 1815, reprit Auguste, mais ce n’est que depuis cette date que l’on dispose de comptes rendus suivis. Nous savons que les bagues à double anneau existaient bien avant, parce que ceux de 1815 l’ont explicitement raconté.

— Que s’est-il passé ? demanda Antoine.

— On ne le saura sans doute jamais, soupira Auguste. Quasiment toutes les archives des temps passés ont disparu.

— Comment le groupe a-t-il pu se reconstruire ? interrogea Antoine.

— On sait seulement, précisa Auguste, qu’un certain Adrien, en 1815, prit l’initiative de refonder un groupe et de tenir à nouveau des archives à jour. Marqués par le traumatisme de la disparition des archives, les groupes qui se succédèrent à partir de cette date prirent la précaution d’écrire les cahiers en double. À une époque plus récente, on les copia sur microfilms, et depuis peu, Auguste les scanne et les enregistre sur des disques durs.

— D’après les archives existantes, ajouta Auguste, le nombre de doubles bagues en circulation n’a jamais dépassé la cinquantaine. Depuis 1815, et même avant, des gens avaient vécu avec le monde immobile, ils avaient transmis leurs bagues, avec ou sans le secret qui les accompagnait, et ils étaient morts en léguant le monde immobile. Les anciens porteurs de bague avaient voyagé dans le monde entier, et nulle part ailleurs ils n’avaient découvert d’autres îlots de monde immobile. L’anneau n’était efficace qu’ici, et pour un nombre restreint de privilégiés.

— Et moi, qui m’a donné la bague, qui m’a choisi ? demanda Antoine.

Personne n’en savait rien.

— C’est forcément quelqu’un de ton entourage, conclut Aristide en sortant de son silence. Ce n’est pas le genre de cadeaux que l’on fait à des inconnus ou par tirage au sort. Toi seul, Antoine, peux trouver la réponse à cette question. Auguste essaya d’identifier la personne qui lui avait remis cette nouvelle bague, mais il fit chou blanc.

— Tu sais, le rassura Aristide, ce n’est pas la première fois que cela arrive. Des nouveaux apparaissent de temps en temps dans le monde immobile. Par un mystérieux concours de circonstances, ils ont trouvé une bague et joué avec les mécanismes. Par ailleurs, il arrive que des initiés du monde immobile ne transmettent volontairement pas leur bague. Tard dans la soirée, ils quittèrent un Aristide épuisé. Auguste confia encore à Antoine qu’ils connaissaient parfaitement l’historique de certaines bagues depuis 1815, et qu’ils ignoraient tout de certaines autres, comme cela semblait être le cas pour la mienne. La généalogie des doubles anneaux était imparfaite, dans la mesure où elle dépendait de l’assiduité des porteurs aux réunions et de leur volonté de transmettre ce bijou. Auguste et Aristide étaient les seuls à avoir établi la

généalogie complète de leur bague. Ils avaient même pu remonter avant la date de reprise de la rédaction des registres. Pour les autres membres du groupe, il manquait souvent une, deux, voire trois générations, parfois plus encore. Les guerres, les tragédies familiales interrompaient la transmission de ce patrimoine intime. Manu disait que le nombre de citoyens du monde immobile ne cesserait de diminuer, car la bague pouvait être aussi un cadeau empoisonné et certains ne voulaient pas passer le relais. D’autres ne trouvaient pas de successeur et emportaient le secret dans leur tombe. Inexorablement, au fil des siècles, ce pouvoir était amené à disparaître. Aristide, le premier, avait commencé une chasse aux bagues à double anneau. Depuis des années, il les traquait dans les salles de vente et les boutiques de bijoux d’occasion. En vingt ans, il avait réussi à en repérer trois. La première fois, le temps qu’il aille chercher la somme nécessaire, un autre acheteur l’avait déjà acquise. Une deuxième fois, il s’agissait d’enchères et quelqu’un avait emporté la vente, offrant d’emblée dix fois le montant de la mise à prix. Quand Aristide avait surenchéri, l’autre avait immédiatement décuplé son offre. En deux temps, trois mouvements, la bague valait

plus de cent fois son prix de vente initial. Aristide avait compris que l’acquéreur savait ce qu’il faisait, et avait laissé tomber. La troisième fois fut la bonne. Il repéra une bague dans une vitrine et fit mine de se renseigner sur d’autres bijoux. Quand il en vint à négocier l’anneau, c’était comme par hasard et en désespoir de cause. Il l’acheta. Auguste avait demandé à tous les participants des réunions du samedi de vérifier le plus régulièrement possible les apparitions de ces bagues. Chacun, de temps en temps, s’attelait à cette tâche.