ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 6

TABLE DES CHAPITRES

Célia avait beaucoup de charme. Il émanait d’elle une sensualité qui troublait souvent les gens qu’elle rencontrait. C’était une petite blonde, avec les cheveux mi-longs légèrement bouclés et une frange droite. Elle détestait afficher sa sexualité, mais son entourage proche savait qu’elle aimait les femmes. Elle avait essayé une fois avec un homme. Le type était gentil et doux. Tout s’était bien passé, mais ça n’avait pas été plus loin. À cette époque, ils étaient en vacances, elle était libre, lui aussi. Ils se connaissaient bien, avaient passé du temps ensemble dans les expositions, les restaurants, les musées, les magasins… Coucher ensemble leur avait semblé naturel. Cela n’avait pas été désagréable, non, mais elle n’avait pas aimé, c’est tout. Même quand c’était réussi avec un homme, disait-elle, c’était toujours moins bien qu’un mauvais coup avec une femme. Un jour, elle avait rencontré la femme avec qui elle avait décidé de partager un bout de sa vie. Nadia, quand elle ne souriait pas, avait une bouche un peu triste et le coin des lèvres tombant. Mais quand elle souriait, elle laissait voir une vraie beauté rayonnante. Ses yeux pétillants rivalisaient avec ses dents nacrées

parfaitement alignées. Après son diplôme, elle s’était spécialisée dans la médecine du travail. Elle avait été recrutée par la succursale parisienne d’une multinationale qui comptait plusieurs milliers d’employés en France. C’était une brune capiteuse dotée d’une chevelure très dense qui encadrait un visage carré dans lequel de jolis yeux bleus vous dévisageaient, soit avec bienveillance, soit avec une certaine férocité. Un jour, elle participa à un séminaire pour sensibiliser les cadres des entreprises aux nouvelles règles des marchés publics. Comme à son habitude, elle portait un polo noir à col roulé et une veste en cuir marron dont le col relevé lui donnait un charme tendre. De son côté, Caumont avait envoyé Célia pour intervenir à sa place sur les nouvelles dispositions bientôt applicables dans les marchés publics. Ce n’était pas le cœur de métier de Nadia, mais les cadres présents étaient, pour la plupart, issus de sa boîte et constituaient une bonne partie de sa patientèle de médecin. Le stress était à l’origine de presque tous les maux de l’encadrement moderne. Nadia s’était inscrite à cette formation pour mieux comprendre le contexte dans lequel évoluaient les personnes dont elle s’occupait.

Célia avait bien préparé son intervention. Comme toujours, elle se montra calme, précise, et quelques digressions pertinentes évitèrent à la salle de sombrer dans l’ennui. Dans ces moments-là, Célia était particulièrement brillante. Pendant la pause déjeuner qui suivit, quelqu’un fit un malaise. Nadia intervint et sauva le type d’une mort certaine. Les secours, débordés ce jour-là, n’arrivèrent que plus d’une heure après le premier appel. Célia fut impressionnée par le sang-froid et le professionnalisme de cette femme. La sûreté de ses gestes, ses ordres clairs pour la mise en œuvre d’un massage cardiaque, pendant qu’elle se consacrait au pire, le bouche-à-bouche. Comme les autres, Célia savait ce que cela voulait dire. Elle aurait été théoriquement capable de l’assurer elle-même. Mais en réalité, quand c’est un quasi-cadavre qu’on a entre les mains et que le type vient de manger, le contact avec sa bouche est véritablement atroce. Dégoûtée par la salive qui s’écoulait, les brusques convulsions accompagnées de renvois, les vomissures, Célia s’avoua qu’elle n’aurait jamais pu agir de la sorte. Puis, elle se dit que l’homme était déjà mort et qu’il ne fallait pas s’acharner. Elle détourna la tête pour ne plus voir les yeux révulsés et les salissures qui

se déversaient sur la moquette pendant qu’une odeur nauséabonde envahissait la pièce. Le type eut finalement un renvoi un peu plus fort que les autres, un ultime haut-le-cœur et commença à tousser et à respirer bruyamment. Il avait à peu près retrouvé ses esprits quand les secours arrivèrent. Alors, et alors seulement, Nadia subit le contrecoup de son intervention. Cette fille si sûre d’elle quelques instants auparavant s’effondra littéralement après la prise en charge de l’homme par les pompiers. Célia avait repris le dessus. Elle écarta tout le monde fermement et emmena Nadia aux toilettes en l’aidant à marcher. Le médecin sentait le vomi et pesait lourd sur ses épaules. Célia aida Nadia à se tenir debout pendant qu’elle se nettoyait longuement la bouche. Alors que Nadia se rinçait le visage, Célia sortit de son propre sac un petit nécessaire de toilette comprenant, entre autres, une brosse à dents neuve et du dentifrice. Nadia se brossa longuement les dents, avec méthode et application. Elle recommença à sourire. Célia récupéra une chaise dans la salle de conférence et Nadia s’assit enfin, vaincue par l’effort et l’épreuve.

— C’est dans ces moments-là que le manque de douche dans les bureaux se fait cruellement sentir, chuchota Nadia en souriant.

— C’est ce que j’allais te proposer, dit Célia. Mes parents habitent à une dizaine de kilomètres, je t’emmène et tu seras sous l’eau dans moins de vingt minutes. Tu pourras te reposer un peu. Nadia essaya bien de protester, mais c’était trop tard, elle n’avait plus la main. Célia avait déjà fait son intervention le matin, et la présence de Nadia n’étant pas cruciale, la formation pouvait très bien reprendre sans elles. Après quelques minutes consacrées à prendre congé de tout le monde, Nadia quitta le séminaire sous les applaudissements sincères de tous ceux qui avaient assisté à ce sauvetage périlleux. Manifestement, le type qu’elle avait sauvé était connu et apprécié des participants.

— Tu crois que c’est moi qu’ils applaudissent ? demanda Nadia en riant sous cape.

— C’est évident, répondit Célia, ils ne font qu’acclamer la plus belle. Elles rirent un peu. Et Célia rougit. Il y eut comme un silence. À ce moment précis,

chacune des deux aurait tout donné pour se blottir dans les bras de l’autre. Une étincelle avait désormais embrasé la plaine et plus rien ne pourrait empêcher le déroulement de ce qui allait suivre. Le trajet fut court pour arriver chez les parents de Célia. Celle-ci leur expliqua la situation sans entrer dans les détails. Le père comme la mère étaient des personnes douces et gentilles, ils firent bon accueil à Nadia, sans trop ralentir sa marche vers la salle de bains de l’étage. C’est là que vivait Célia tandis que ses parents occupaient le rez-de-chaussée. Nadia apprécia la douche sous le jet chaud. Elle fut étonnée de voir dans quel cadre vivait Célia. L’ensemble dénotait richesse et opulence, même si toute la famille était restée simple dans ses manières. Alors qu’elle se séchait, Nadia rêva de Célia la frottant délicatement avec la serviette. Elle se sentit heureuse. Elle descendit dans le survêtement propre que Célia avait déposé sur le lit. Évidemment, elle avait changé par rapport au moment où elle était entrée en tailleur dans la salle de formation le matin même, mais restait très séduisante. Touchante aussi. Elle était là, propre, reposée, sans maquillage, les cheveux humides et elle

sentait bon. On aurait dit un poussin perdu, et Célia l’aurait bien prise dans ses bras. Les parents étaient charmants, avec un petit côté désuet, parfaitement rassurants. Nadia adora la conversation, le thé, les gâteaux, et surtout la présence de Célia. Tout se passa comme dans un rêve. Les sculptures, les tableaux, les tapis, tout ici donnait à ces moments une atmosphère sacrée. Le père de Célia, après de brillantes études de commerce, avait hérité du titre et des terres de ses parents. Depuis plusieurs générations, ce n’étaient plus les terres qui faisaient la fortune de la famille, mais des affaires d’import-export. Le père, non seulement n’avait pas mangé l’héritage, mais il l’avait fait prospérer. Le patrimoine légué par ses ancêtres avait considérablement enflé sous l’effet d’une bonne gestion et d’habiles placements. Depuis quelques années, un gérant s’occupait des entreprises et les parents se laissaient porter, bercés par une douce retraite. Célia ne les avait jamais quittés, sauf pour de brèves périodes. Ils ne la questionnaient pas sur ses relations, ne lui parlaient pas de son mariage ni de ses futurs enfants. Leur fille vivait libre, riche et sans pression.

En fin d’après-midi, il fallut bien mettre un terme aux bavardages. Célia ramena Nadia chez elle. Il faisait presque nuit.

Nadia l’invita à boire un café dans son appartement. Elle souhaitait prolonger la rencontre, et son appartement était tout à fait présentable, même s’il était loin de soutenir la comparaison avec le château du comte. Elles continuèrent de bavarder, de tout et de rien. Dès le début du séminaire, Nadia avait été séduite par cette femme qui exposait avec clarté des points complexes de droit. Elle avait aussi observé les réactions des participants, et avait constaté que tous étaient captivés par le charisme de cette fille simple et belle à la fois. Célia exerçait sur Nadia une attirance et une fascination comme elle n’en avait jamais connues auparavant.

— Tu as l’air épuisée, observa Nadia. Tu ferais mieux de dormir ici, ce serait plus prudent et tu aurais plus de temps de sommeil. Célia avait accepté, sans manières. Elles avaient dîné, et quand elles voulurent se quitter pour la nuit, ce fut Célia qui embrassa Nadia sur la bouche. Ensuite, tout avait basculé. Le lendemain matin, elles savaient sans se parler qu’elles allaient partager une très grande partie de leurs vies.

Une routine s’installa. Célia revenait chaque soir de la semaine, et rentrait chez ses parents le week-end. Avec le temps, elle prit à sa charge les dépenses domestiques et Nadia s’occupa de leur offrir de superbes vacances. Officiellement, Célia habitait chez ses parents. Elle y avait son appartement, elle y recevait son courrier, son adresse étant toujours celle du manoir. En réalité, elle n’y résidait que du vendredi soir au lundi matin. Le reste de la semaine, comme elle travaillait loin, elle était « hébergée par une amie ». Tout le monde se satisfaisait de cette situation et de ces explications. Nadia appréciait ses moments de solitude, elle n’en aimait que plus encore Célia, quand elles se retrouvaient. Régulièrement, Nadia venait rendre visite aux parents de Célia. On parlait de science, d’art, de plantes, et le temps s’écoulait sereinement. De temps en temps, si l’on avait un problème de santé, on lui téléphonait puisqu’elle était devenue le médecin de famille. Nadia était heureuse quand Célia l’était. De plus, elle aimait bien le couple cultivé et délicat de ses parents. Nadia avait peiné pour décrocher son diplôme de médecine. Elle était intelligente et travailleuse, mais sans le sou. Elle avait multiplié les acrobaties chaque fin de mois et

elle les terminait toujours avec la faim au creux de l’estomac. Pendant un an, elle avait vécu avec un autre étudiant, aussi impécunieux qu’elle. Ils avaient réussi à sortir un peu la tête hors de l’eau en partageant les charges. Ils couchaient ensemble de temps en temps. Nadia faisait cela presque pour rendre service, pour être gentille. Ce n’était pas désagréable, mais elle n’en avait pas besoin. Le type était doux et attentionné, et il faisait du mieux qu’il pouvait pour se rendre utile. Un jour, il mourut. Comme ça, d’un seul coup ! Il était assis sur le lit, c’était un dimanche, ils avaient dormi un peu. Il avait glissé et c’en avait été fini. Elle n’avait rien pu faire. Les secours non plus. Le médecin des pompiers lui avait expliqué qu’il avait eu une rupture d’anévrisme, brutale et massive. Nadia savait bien qu’elle n’aurait rien pu faire pour empêcher sa mort, elle en était cependant anéantie. Après un passage à vide, elle avait dû se résoudre à chercher un nouveau colocataire. Pour éviter les histoires de sexe, elle avait mis des annonces pour trouver une fille. Huit avaient répondu. Elle avait choisi celle qui présentait le plus de garanties financières. Il lui restait alors un an d’études et elle voulait bosser tranquillement. Tout s’était bien passé. La colocataire payait ce qu’elle

devait, sans broncher. Elle respectait l’ordre du studio qui resta rangé et propre pendant un an. Un jour, la fille avait été agressée et était rentrée en pleurant. Il faisait nuit, elle avait eu tellement peur ! Elle sanglotait sans pouvoir s’arrêter. Nadia l’avait consolée et elles s’étaient embrassées un peu, puis beaucoup, et elles avaient fini par faire l’amour avec une tendresse et une violence inconnues de Nadia. Tous les soirs, elles recommençaient. La fille prenait l’initiative et ensuite elle devenait comme une poupée de chiffon. Pour la taquiner, Nadia avait téléchargé la chanson de Polnareff. C’est avec elle que Nadia comprit ce que jouir voulait dire. Elle croyait que le plaisir, c’était ce léger bien-être qui venait pendant qu’on vous touchait et qu’on était en confiance. Quand pour la première fois la jouissance était montée, elle en avait pleuré, et depuis elle était toujours troublée quand elle repensait à cette première fois. Elle avait alors vingt-cinq ans. Pendant des jours, elle avait béni le ciel de lui avoir permis l’accès à cette expérience merveilleuse, avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle ne soit trop vieille. Elle voua une reconnaissance infinie à la fille qui lui avait ouvert les portes du plaisir. Elle comprenait enfin pourquoi on disait que c’était le cul qui gouvernait le monde. Avant,

elle aussi parlait de sexe, mais c’était sans savoir, et elle méprisait presque les gens trop attachés aux plaisirs de la chair. Après cette expérience, elle se jura de ne jamais y renoncer. Les deux filles décrochèrent leur diplôme. La colocataire retourna dans sa province où elle devait se marier. Elle disait qu’elle aimait autant les hommes que les femmes, et qu’elle choisissait un homme parce qu’elle voulait des enfants. Nadia, son objectif à elle, c’était de gagner de quoi vivre. Quand elle vit cette offre de médecin du travail dans une grosse boîte, elle sauta dessus, même si elle savait qu’elle ne serait, pendant longtemps, que l’adjointe du responsable actuellement en place. La sécurité d’un vrai salaire, c’était pour elle une priorité absolue. Une fois sur les rails, elle aurait le temps d’aimer. Aimer vraiment, d’un amour constructif. Et quand elle fut prête, c’est Célia qui envahit son cœur et sa vie.