ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 30

TABLE DES CHAPITRES

Depuis des jours, Manu ne mangeait ni ne buvait, absorbé qu’il était par la découverte de ce que contenait le rouleau extrait du tonnelet en bois. Il avait déroulé avec d’infinies précautions la bobine, et il avait compté plusieurs mètres de ce qu’il fallait bien appeler un bloc de parchemins. Comme il l’avait redouté, les derniers écrits, ceux qu’on avait vus en premier, étaient en latin, mais on passait rapidement au grec et puis au copte et enfin au sahidique. La vraie tuile ! Il avait aussi noté, en travaillant sur le rouleau, que chaque peau comptait six parties. Il était convaincu qu’il s’agissait sans doute là des comptes rendus de réunions que l’on avait contraints dans un espace défini au préalable, dans un gabarit. Plus de cinq cents procès-verbaux étaient archivés. Deux journées entières de patience furent nécessaires pour scanner la totalité des textes. À chaque fois, il fallait vérifier la lisibilité de chaque page de scan et la répertorier rigoureusement. Manu roula ensuite les manuscrits comme il les avait trouvés et il appela une de ses connaissances de la Bibliothèque nationale :

— Bonjour, Véra, c’est Manu. Tu vas bien ?

— Manu ? Je suis bien contente de te parler, ça fait longtemps, hein ?

— J’imagine qu’il faut compter plus de cinq ans. D’après ce que m’a raconté ta secrétaire, je vois que tu as encore gagné du galon, ajouta Manu.

— C’est comme toujours, on monte automatiquement quand il y a un départ à la retraite.

— Tu sais bien que ce n’est pas vrai, protesta Manu. Dans ta partie, je n’en connais pas de meilleure. C’est d’ailleurs pour ça que je t’appelle.

— Toujours flatteur à ce que je vois, constata Véra. Dis-moi ce qui t’amène.

— J’ai un très ancien parchemin en rouleau, dit Manu, je voudrais le traiter pour qu’il se conserve dans les meilleures conditions, tu pourrais t’en occuper ?

— Apporte-le demain matin, vers onze heures, proposa Véra. Je m’en occuperai, et à midi tu m’inviteras pour le déjeuner, c’est d’accord ?

— Demain onze heures et déjeuner à midi avec Véra, c’est noté. Véra fit passer le parchemin dans diverses machines spécifiques pour le protéger des attaques de l’humidité et des bactéries. Elle le plaça ensuite dans un tube étanche.

Désormais Manu pouvait dormir tranquille, l’original était sauvegardé pour longtemps. Il avait regroupé dans un même dossier tous les scans dans leur ordre chronologique. Une copie avait été envoyée par mail à une personne sûre. Et il avait gravé deux disques. On pouvait désormais travailler sur les textes sans risque de les abîmer ou de les perdre. Il s’endormit, épuisé. Lorsqu’il commença à lire les pages de scan sur son écran, il se rendit compte que si les premières lignes de chaque procès-verbal étaient accessibles à qui connaissait le latin, la partie principale était incohérente. Les lettres, bien que latines, avaient été assemblées en ce qui pouvait ressembler à des mots, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Il vérifia une dizaine de feuilles, et alla ensuite voir les pages grecques. C’était pareil. Comme il était inimaginable de penser que tant de gens pendant tant d’années se soient échinés à écrire des textes dépourvus de sens, il devenait évident qu’on avait affaire à des écrits codés. Manu était sonné. La tuile dans toute son horreur ! Il ne savait pas comment faire. Il plongea longtemps dans son agenda pour trouver quelqu’un qui pourrait l’introduire auprès d’un spécialiste des cryptages. La

plupart du temps, ces types-là travaillaient pour l’armée ou pour de très grosses entreprises. Le Vatican aussi avait des chercheurs qui seraient facilement venus à bout de ce travail, mais le chemin pour arriver à eux était ardu. Et puis, l’enveloppe de cent mille euros d’Aristide exploserait. Il se coucha, amer, en remuant des idées sans issue. Il se réveilla vers quatre heures du matin, de mauvaise humeur. Fatigué et découragé ! Manu n’était pas du genre à se laisser dicter sa conduite par ses hormones. Une bonne douche et une demi-heure de vélo plus tard, il était comme neuf. Il s’attela au compte rendu qu’il ferait le prochain samedi pendant la réunion du monde immobile. Il téléphona à Aristide qui connaissait le latin et le grec.

— Je passerai demain dans la matinée déposer une version informatique du parchemin. Je ne veux pas influencer ton approche, et je te laisse étudier le document avec des yeux neufs et un esprit vierge de toute influence.

— Tu as raison, approuva Aristide. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On se voit demain après-midi ? Manu confirma, puis laissa son esprit vagabonder un instant avant de se reprendre. Il

avait fait le tour de la question sur le tonnelet et il n’avancerait plus. Il se consacra donc à ce qui était son gagne-pain. Il avait été la veille contacté par des chercheurs. Sur un tracé d’autoroute en Sibérie orientale, on avait mis à jour des restes très anciens d’occupation humaine. Une équipe d’archéologues russes avait découvert un site funéraire avec des sarcophages en pierre. Il y en avait une dizaine, tous en miettes. Ils voulaient les reconstituer, mais n’y réussissaient pas. Le gouvernement menaçait de reprendre les travaux. Ils faisaient appel à Manu. Ce dernier leur avait demandé une série de clichés qu’il avait longuement étudiés, et il leur avait réclamé d’autres photos, sous d’autres angles et sur des points particuliers du site. Il avait ainsi pu envoyer une première estimation de ses prestations, ils l’avaient rappelé pour en discuter brièvement. Manu expédia une deuxième série de devis pour finaliser leur accord. Il avait modulé ses prix, parce que son interlocuteur était respecté dans la petite communauté des chercheurs, et qu’en cas de succès, ce dont il ne doutait pas, il parlerait de son travail. Le bouche à oreille était précieux dans sa profession. Un peu plus tard, Aristide lui confirma que les textes étaient cryptés et qu’il fallait rechercher des gens capables de déchiffrer le

code. Il n’avait pas l’air désespéré, mais Manu savait bien que dans sa position, il ne pouvait pas se permettre de mettre le doute dans la tête des uns et des autres.

Quand on l’avait appelé pour venir chez Antoine, il y était allé pour s’aérer les méninges. En voyant le tonnelet et la main d’écriture, il fut persuadé que le contenu de la miniature avait un rapport avec le rouleau de manuscrits du gros tonnelet. C’était du beau travail et le papier était d’une très belle qualité. Les écritures minuscules l’enchantèrent : un vrai travail d’orfèvre, en tout point magnifique. Il regarda le premier tableau, puis le deuxième, et tout de suite sa conviction fut faite. Ce minuscule parchemin donnait la clé de lecture du plus grand. Le code était simple, à chaque lettre, on en avait fait correspondre une autre. Il cacha sa joie du mieux qu’il put, et ce qu’il laissa paraître pouvait facilement être mis sur le compte de la réussite qu’avait constituée l’ouverture du tonneau en or. Il n’avait qu’une idée en tête : se retrouver devant son écran et essayer la clé de décryptage. Il fit un scan du parchemin et le glissa dans sa poche en bénissant la technologie, les mails et Internet. Pendant ce temps-là, Hortense avait réintroduit la bobine dans son étui et Annie

avait refermé les mécanismes. Manu regardait, songeur, les trois objets posés sur cette table. Ils valaient des dizaines de milliers d’euros, sans compter la valeur spécifique associée au monde immobile. En sortant, il joignit Aristide pour lui décrire le petit rouleau. Aristide considérait aussi qu’il s’agissait de la clé de décryptage et il demanda à Manu de l’appeler quand il aurait fait les pointages nécessaires. De retour chez lui, Manu but un grand verre d’eau pour reprendre le contrôle de lui-même et calmer son excitation. Personne ne pouvait deviner la tempête intérieure qui l’agitait. Et puis, malgré lui, il se laissa entraîner sur les rivages de son enfance. Des souvenirs soigneusement enfouis remontaient à la surface.

Enfant battu, il avait appris la dissimulation. Un visage neutre éloignait les coups, plus sûrement que la crainte ou l’insolence. Là d’où il venait, on frappait les enfants. Il fallait survivre. Manger était l’obsession de tous les jours. On devait se tenir aux aguets pour éviter les mauvais coups, sauter sur ce qui était mangeable et en rapporter le plus possible à la maison. Surtout, il fallait échapper aux bandes

de pillards qui débarquaient, même en pleine journée, et qui volaient tout. Sa mère avait été violée à plusieurs reprises et avait fini par accepter ces rapports bestiaux pour moins souffrir et pour avoir le temps d’éloigner les enfants. En grandissant, Manu avait appris à vomir toutes les religions et tous leurs rites grotesques. Il s’en ouvrait parfois à Aristide. Un jour, un pillard aussi affamé que lui s’était attaché au gamin et, au lieu de le tuer au motif qu’il serait plus heureux là-haut qu’ici- bas, il l’avait enlevé et en avait fait son serviteur. Et si parfois on avait abusé de lui, il mangeait maintenant à sa faim et n’entendait plus les hurlements de sa mère qu’on brutalisait. Il n’avait plus que sa propre douleur à étouffer. Un jour, son protecteur mourut et après quelques jours d’errance, il atterrit dans un camp de réfugiés. Tout de suite, il se dirigea vers les tentes des médecins européens et des femmes, et il s’imposa par sa gentillesse et son dévouement. Quand il fallut fuir encore, une Blanche, plus tendre que les autres le cacha dans un grand carton. La femme hurla tellement à l’aéroport quand on découvrit l’enfant, que les milices laissèrent passer le gosse, pour qu’elle se taise et ne déclenche pas d’incident inutile.

Arrivée en France, lassée de rouler sa bosse et de s’être trompée si souvent, elle ouvrit un cabinet en ville et s’installa comme médecin libéral. Elle ne se maria pas, et réussit à adopter le gosse. Plusieurs années durant, cette sainte femme lui enseigna son nouveau pays et lui donna les clés pour survivre en Occident. Elle n’insista jamais pour qu’il l’appelle Maman. Il s’adressait à elle en utilisant son prénom. Manu suivit une scolarité normale. Le bac en poche, il fit des études d’histoire de l’art et intégra une école de langues orientales, tout en achevant des études d’architecture. Manu put naviguer dans le monde des études, sans avoir jamais de pression financière sur lui. Son diplôme d’archéologue en poche, il commença à être embauché ici et là, puis il intégra l’équipe d’assistants d’un grand scientifique, dont les travaux sur l’origine de l’humanité faisaient autorité. Peu à peu, on le sollicita pour des assemblages, et comme il était doué au-delà de la normale, il se fit un nom dans le milieu. La femme qui l’avait tiré des griffes de la barbarie et des bandes de pillards vieillissait inexorablement. Un soir, elle l’appela. Il pensait l’embrasser, comme toujours avant qu’elle ne s’endorme, mais elle retint son bras et le força à s’asseoir. Elle lui raconta qu’elle souffrait de

plus en plus et que cela allait empirer. Sa vie avait été belle et bien remplie, et elle avait avalé ce qu’il fallait pour partir dans la nuit. Pour la première fois, depuis longtemps, Manu pleura. Elle le réconforta, en disant que c’était son choix et qu’il devait le respecter. D’une certaine manière, elle resterait auprès de lui grâce à la bague. Depuis toujours, elle portait bizarrement cet anneau à l’index. Ce soir-là, elle l’enleva et lui raconta que c’était un bijou magique. Manu pensa qu’elle devenait folle et que les médicaments qu’elle avait consommés à en mourir commençaient à produire leurs effets. Mais elle semblait sûre d’elle et souriait. Elle lui ordonna de l’écouter et d’obéir pour la dernière fois. Lui, il pleurait. Cette bague, donnée par son père avant sa mort, permettait de passer dans un autre monde. Elle voulait qu’il l’essaie, ensuite, ils pourraient mieux en parler. Elle lui expliqua longuement le fonctionnement du double anneau, en insistant sur la manipulation pour revenir. Elle lui conseilla de regarder attentivement autour de lui au moment où le curseur serait sur cinq. Il faudrait aussi qu’il sorte de la pièce et, au besoin, qu’il aille dans la rue ou même plus loin, jusqu’à ce qu’il ait compris ce qu’il y avait à comprendre. Il

pourrait alors revenir et la revoir, en remettant le bijou sur le cran zéro. Elle l’attendrait ! Ensuite, elle lâcha sa main et elle lui affirma que c’était le moment. Manu ne voulait pas la contrarier, c’était leur dernière nuit. Il savait qu’elle ne mentait pas, quand elle disait qu’elle avait avalé ce qu’il fallait. Elle ne lui avait jamais raconté de mensonges. Il regrettait qu’elle parte aussi déconnectée de la réalité. Pour lui faire plaisir, il tourna la bague. Sa mère s’immobilisa, comme morte. Même ses cheveux toujours en mouvement s’étaient figés. Il se leva, fit le tour du lit, sa mère était statufiée. Puis, il perçut l’absence de bruit. Le cabinet de sa mère était bien placé : un rez-de-chaussée sur une rue passante, mais la contrepartie, c’était le vacarme permanent. On finissait par l’oublier, mais là, le silence était sépulcral. Il poussa les rideaux de la fenêtre et vit que dehors tout semblait figé. Il pensa qu’il devenait fou et il sortit. Les gens étaient statufiés. Il eut peur et se cacha. Comme rien ne bougeait, il fit le tour du quartier, partout ce n’était que silence et immobilité. Revenu au chevet de sa mère, comme prévu, il remit la bague sur zéro. Immédiatement elle recommença à bouger et les bruits de la rue envahirent de nouveau la

chambre. Elle lui confirma que l’anneau donnait l’entrée du monde immobile. Elle lui demanda de prendre sur sa table de chevet une carte de visite. Une fois qu’elle serait partie, l’homme dont le nom figurait sur le carton, Aristide, lui raconterait ce qu’il y avait à savoir sur le monde immobile et veillerait sur lui du mieux qu’il pourrait. Sa voix commença à faiblir dans la nuit et elle s’endormit, pendant que Manu lui caressait les cheveux. Elle mourut peu après. Il resta avec elle jusqu’à l’aube. Ensuite, il appela Aristide. Quelques minutes plus tard, il était là. Manu vit qu’il portait lui aussi une bague. Il s’occupa de tout, et au moment des funérailles, Manu s’étonna du nombre de personnes qui s’étaient déplacées et qui portaient un anneau comme le sien. Il nota que ces gens-là étaient plus affectés que les autres et qu’ils le regardaient avec bienveillance. Le samedi suivant, Aristide le présenta aux citoyens du monde immobile. Il y trouva une nouvelle famille et des repères. La quête du manuscrit ancien le passionna dès le début et maintenant, il touchait au but. Il avait le manuscrit et les codes. Le déchiffrage n’était plus qu’une question de temps.

Manu se laissait aller à ces songeries sans les contrôler vraiment. Il s’en étonna lui-même. Il se demanda en souriant s’il n’y avait pas une malédiction associée au parchemin qui faisait que la nostalgie envahissait ceux qui le touchaient. Il s’attela à la tâche avec un courage sans faille. Dès les premiers mots, il sut qu’ils avaient trouvé le code et il termina la phrase. Une dizaine de pointages plus tard, les faits étaient établis. Il sélectionna ensuite quatre textes au hasard dans la partie latine. Il calcula qu’il lui faudrait une heure pour chaque sélection, il avait du travail pour toute la nuit et pour la matinée du samedi. Il y aurait le même effort à fournir pour les pages grecques et les suivantes. Finalement, les choses allèrent plus vite que prévu. À chaque fois, on trouvait une date précise, un lieu et une liste de noms, qu’il décrypterait plus tard. S’ensuivait un bref compte rendu des échanges qui s’étaient déroulés. Un travail énorme serait nécessaire. Rien que sur les textes des réunions, il fallait compter des journées entières. On pourrait, pour la première fois, mesurer le rythme du rétrécissement du monde immobile. Les dates étaient importantes. L’époque de la rédaction grecque commençait

au moment de la chute de Constantinople en 1453 et elle se terminait avec le début des pages latines en 1582. La deuxième partie, plus longue, s’étalait sur un peu plus de deux cents ans. Elle commençait le vendredi 15 octobre 1582. Manu connaissait bien cette époque. La veille de ce quinze-là, on était encore le 4 octobre. Par décision du pape Grégoire XIII, on avait rectifié les erreurs de datation des siècles précédents en supprimant dix jours. La tenue du parchemin s’arrêtait brusquement en décembre 1793, en pleine période de Robespierre et de la Terreur. Il y avait eu une fracture entre 1793 et 1815, date de la reprise des comptes rendus, cette fois en français. Ceux-là étaient en leur possession et ils étaient complets. Quelques pointages plus tard, Manu put constater que dans les époques passées, les réunions ne se tenaient pas à intervalles réguliers comme aujourd’hui, mais sur un rythme très aléatoire. Il pensait pouvoir dire que la base principale du monde immobile avait migré d’un centre originel que l’on ne connaissait pas encore vers Constantinople, Rome et ensuite Paris. Manu considérait que le tonnelet avait toujours accompagné les manuscrits, mais que les responsables avaient

sans doute perdu sa trace pendant la Révolution. Comme il n’avait pas été détruit, il fallait croire qu’il avait été mis à l’abri. Manu savait qu’il faudrait ensuite s’attaquer à la traduction des grands textes qui ponctuaient le déroulé du parchemin, parce qu’ils devaient développer des points particuliers. Le traitement de la partie en sahidique restait, à ce jour, sans solution. Le samedi matin, il fit un résumé à Aristide et s’allongea dans la chambre d’amis que Sally avait mise à sa disposition. Manu était à bout de forces. Il se reposa quelques heures. Le soir, il présenta son travail aux autres citoyens du monde immobile et rentra dormir dix-sept heures d’affilée.