Chapitre 28
Nadia savait que ce dîner ne serait pas comme les autres. Depuis plusieurs jours, Célia était perturbée à cause de la maladie de son père, et il y avait comme un autre kyste plus souterrain qui la minait. Nadia avait beaucoup d’appréhensions. L’équilibre dans un couple tient parfois à si peu ! Elle aimait Célia et redoutait d’apprendre quelque chose qui briserait une connexion complice entre elles deux. Pendant tout le repas, toutes deux avaient firent comme si de rien n’était jusqu’à ce que le serveur passe prendre la commande des desserts.
— Voilà, Nadia, je suis prête à te parler, et toi, es-tu prête à m’entendre ? Nadia sourit et c’est le cœur serré qu’elle répondit oui. Célia manœuvra dans son récit pour n’évoquer le monde immobile qu’à la fin. Elle résuma son enfance et celle d’Antoine, parla d’un endroit mystérieux qui unissait les deux pères, du silence absolu qui lui avait été demandé. Elle évoqua l’interdiction qu’elle s’était imposée de ne plus aller dans ce lieu depuis qu’elle avait rencontré Nadia, puisqu’elle ne pouvait l’y emmener. Elle raconta comment, à la demande expresse de
son père, Antoine avait été associé à toute cette affaire. Elle avoua qu’en début de journée, pour la première fois depuis longtemps, elle s’était rendue dans ce lieu secret avec Antoine. Elle avait dérogé à la règle qu’elle s’était fixée depuis tant d’années parce qu’Antoine lui avait donné une bague spéciale liée au secret. Elle était chargée maintenant de la lui offrir, pour qu’elle aussi puisse connaître leur lieu mystérieux. Nadia ne comprit pas grand-chose. Quelques bribes par-ci, par-là ! Elle comprit cependant que Célia voulait la ménager et qu’elle n’était coupable de rien. Tout montrait qu’elle était sincère.
— Célia, mon cœur, la seule chose qui compte pour moi, c’est de savoir si tu m’aimes.
— Bien sûr que je t’aime, je t’aime toujours plus ! déclara Célia.
— Pour moi non plus rien n’a changé, Célia. Tout ce que je retiens de cette affaire, c’est que tu n’as fait aucune faute, cela s’entend et se voit. Simplement, il faut que je te dise que je n’ai rien compris de ce que tu me racontes ; le mieux, ce serait que tu parles franchement et sans détour. Célia resta sans rien dire un moment.
— Oh, Nadia, je t’aime tant, si tu savais… Elle chercha dans son sac et lui tendit une jolie boîte contenant la bague au double anneau
tournant. Un bijou très ordinaire. Nadia enfila le bijou quand elle vit que Célia faisait de même avec une bague en tout point identique.
— Nadia, cette bague à ton doigt, c’est Antoine qui me l’a remise pour toi ce matin. J’ai la même et depuis longtemps. Ces bagues sont des clés. Mes parents, Antoine, Hortense et d’autres personnes que tu ne connais pas les utilisent pour entrer dans ce que nous appelons le monde immobile. Nadia regarda l’anneau. Elle le trouva vraiment quelconque. Elle s’étonna en silence. Le bijou était vraiment très ordinaire, alors que sa compagne avait généralement des goûts très sûrs.
— Écoute-moi bien, Nadia, ne perds pas une miette de ce que je vais te dire. Je vais te donner le mode d’emploi de la bague. C’est très important que tu respectes en tout point la procédure que je vais t’indiquer. Les deux filles sortirent sous prétexte d’aller fumer. Célia expliqua comment on utilisait la bague et demanda à Nadia de l’actionner en même temps qu’elle. Nadia la regarda bizarrement et tourna l’anneau comme il fallait. Il ne se passa rien d’extraordinaire. En revanche, il y eut ce silence soudain qui lui fit tourner la tête. Et elle vit les statues...
— Bienvenue dans le monde immobile, amour de ma vie, murmura Célia. Nadia retourna dans le restaurant où le vin qu’on versait était en suspension et où une petite cuillère s’était arrêtée au milieu de sa course vers le sol. Elle posa mille questions en virevoltant dans tous les sens. Elle voulait tout savoir, tout comprendre. Elle alla même dans les cuisines. Un moment, elle pensa à une plaisanterie, à une de ces supercheries que l’on organise dans les émissions de télévision pour piéger les gens. Mais il fallut se rendre à l’évidence, les choses et les êtres étaient vraiment devenus immobiles. Célia se montra très pédagogue, et l’aida à avancer dans la compréhension de ce monde. Quand Nadia comprit enfin la portée du cadeau d’Antoine, elle en fut touchée presque jusqu’aux larmes. Un long moment, elle se tut pour essayer de remettre de l’ordre dans sa tête, puis elle recommença ses questions. Parfois, c’était les mêmes qui revenaient. Célia faisait comme si elle ne les avait jamais entendues. De retour dans le monde normal, le bruit les assaillit. Nadia avait la tête encore toute chamboulée, mais elle était heureuse et rassurée sur le point le plus important. Non seulement sa relation avec Célia n’avait pas souffert, mais
elle s’était renforcée. Son couple était sorti vainqueur de cette épreuve. Maintenant, ce fut elle qui parla, et Célia l’écouta comme on écoute le juge qui décrit la faute avant l’énoncé de la condamnation.
— Célia mon amour, dans cette affaire tu n’as fait que ton devoir. J’admire ta force de caractère et ton obstination à ignorer le monde immobile depuis que tu m’as rencontrée, c’est une magnifique preuve d’amour. Pour détendre l’atmosphère, Célia lui rapporta le comportement d’Antoine le matin même.
— Je me charge de son cas, affirma Nadia en feignant la colère. J’ai toujours su que c’était un malfaiteur né. Il faut être bien démoniaque pour se comporter aussi mal que lui. Mon pauvre amour, tu as dû vraiment souffrir, n’est- ce pas ?
— J’ai hâte de voir comment tu vas t’y prendre, pour châtier ce vaurien qui non seulement a voulu te voler, mais qui, en outre, a eu le front de t’offrir une bague magique. Célia jubilait d’avance.
Le lendemain matin, Nadia téléphona à Auguste.
— Bonjour mon ressuscité préféré, dit-elle.
— Bonjour mon ange gardien, tu es déjà levée ? demanda Auguste. Tu as rêvé de moi, je me trompe ?
— Oh, non, tu es dans le vrai, sauf que ce n’était pas un rêve. Il faudrait qu’on déjeune, tu es libre ce midi ?
— Tu es pressée de me voir, je suppose que cela ne peut pas attendre le quinze, mais c’est bon pour moi, confirma Auguste. Même endroit même heure ?
— D’accord, conclut Nadia. Depuis la veille, elle était bousculée et essayait d’assimiler un tas de données et de les remettre bout à bout. Elle n’en voulait pas à Célia, mais le fait est qu’elle avait mis un peu de désordre dans sa tête et dans sa vie. Auguste, par exemple, ce « quasi-cadavre » comme l’avait appelé Célia à l’époque, cet Auguste avec qui elle avait partagé de si grands moments de tristesse et de joie, elle venait ce matin seulement de se rendre compte que lui aussi portait une bague à double anneau. Elle avait avancé leur rencontre mensuelle parce qu’elle voulait savoir si lui aussi était un citoyen du monde immobile. Elle qui croyait le connaître, elle s’était encore bien trompée ! Nadia était à la terrasse du restaurant quand Auguste arriva. Toujours impeccable dans son costume rayé, toujours aussi coquet et précédé
de ce même parfum qu’elle adorait. Il avançait avec calme en feuilletant une revue. Nadia s’imaginait qu’un siècle plus tôt, il aurait tenu une canne, aurait porté un monocle, des gants et un chapeau. Quand Auguste la vit, son visage s’illumina. C’était à ce petit brin de fille, à cette parcelle d’humanité qu’il devait aujourd’hui d’être encore de ce monde.
— Tu es resplendissante, déclara Auguste en l’embrassant. Célia a bien de la chance. Comment va-t-elle ?
— Rien de particulier. Elle se porte comme un charme et se demande chaque jour que Dieu fait pourquoi le Tout-Puissant s’est donné la peine de fabriquer des vilains comme toi.
— Moi aussi je me le demande, dit Auguste en riant. Je crois que c’est pour que tu me ressuscites de temps en temps, pour te donner de l’activité, quoi !
— Pour moi, l’enfer c’est ici et maintenant, se lamenta Nadia.
— Allez, insista Auguste, raconte-moi pourquoi tu étais si pressée de me voir. Nadia regardait attentivement ses mains depuis qu’il s’était assis à sa table. Elle ne s’était pas trompée, il portait la même bague qu’elle.
— Dis-moi, Auguste, je ne te savais pas si cachottier.
— Pour survivre, répondit-il, les gens comme moi ont besoin d’ombre. Pourquoi cette remarque ?
— Figure-toi qu’hier j’ai acheté une drôle de bague. Je l’ai choisie parce qu’elle était exactement comme la tienne, tu as vu ? lui demanda Nadia, en lui montrant sa main et en faisant jouer la bague autour de son doigt. J’ai imaginé que cela nous rapprocherait plus encore. J’ai eu raison, n’est-ce pas, Auguste ? Auguste posa son verre en silence, s’appuya contre le dossier de sa chaise et en regardant Nadia droit dans les yeux, il répliqua :
— Viens-en au fait, Nadia. Je ne crois pas une seule seconde à ton boniment. On se connaît depuis longtemps, parle franchement.
— Je pensais que c’était à toi de parler sans détour, fit observer Nadia.
— Sais-tu à quoi sert cette bague ?
— Bien sûr que je le sais, Célia m’a tout raconté hier. Elle en a toujours eu une, et c’est Antoine qui m’a offert celle-là. Elle prit le temps de lui expliquer ce qui s’était passé : Célia, le comte, Antoine et son propre père… Quand ce fut fini, elle ajouta :
— Ne t’en fais pas Auguste, je sais très bien que tu ne pouvais pas m’en parler malgré tout ce qui nous unit. Et si je voulais te voir aujourd’hui, c’était pour prendre ma revanche
et te mettre un peu sur le gril. Et puis, j’avais envie de t’en parler. Nadia se leva, fit le tour de la table, passa ses bras autour d’Auguste et l’embrassa avec tendresse.
— Je ne sais pas ce qui l’emporte en moi, la gêne ou la joie, confia Auguste. Quand le déjeuner fut terminé, Auguste était comme plus léger qu’avant. Partager le monde immobile avec Nadia, c’était un vrai cadeau. Une seule chose le tracassait un peu. Pourquoi Antoine ne lui avait-il rien raconté ? Il savait pourtant que Nadia et lui se connaissaient.