ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 35

TABLE DES CHAPITRES

C’était la nuit. La femme s’agitait dans un lit. C’était une chambre ordinaire, juste un peu plus grande que la moyenne. Les meubles étaient imposants, dans le style des années cinquante. Le papier peint achevait de donner à l’ensemble une note désuète et ennuyeuse. Quelques détails laissaient deviner que les gens qui vivaient là étaient aisés. Les lourds rideaux de taffetas avec leurs larges bords en brocart, la finesse des bibelots, les tableaux originaux accrochés aux murs coloraient la pièce et lui donnaient finalement un certain charme. La femme était légèrement vêtue, elle avait repoussé les couvertures pour lutter contre la chaleur. Depuis des jours, elle ne dormait plus. Elle savait qu’aucun remède ne viendrait à bout des pensées nauséabondes qui l’envahissaient, chaque seconde de son existence. Un peu plus tôt, elle s’était endormie avec beaucoup de difficultés et voilà qu’elle était déjà réveillée. Bien sûr, il y avait l’âge ; les vieillards comme elle ne dormaient jamais bien, et rarement longtemps. Plus on vieillit, plus on accumule de poussière dans sa tête, et chaque fois qu’on y touche, l’air devient irrespirable. Mais comment réfléchir sans déplacer ni soulever les nuages malpropres des regrets et

des remords ? La vieille ne savait pas comment faire. Il aurait fallu arrêter de penser. Elle avait vécu trop longtemps, sa mémoire était saturée. Les plus détestables souvenirs débordaient des tiroirs où elles les avaient contraints au silence depuis si longtemps. Depuis peu, ils envahissaient le présent avec une rare brutalité qui la laissait parfois frissonnante et fiévreuse. Chaque nuit qui passait voyait sa dose de sommeil et d’oubli se restreindre. Elle le savait, bientôt elle ne dormirait plus. Comme ses fonctions vitales n’étaient pas menacées, le manque de sommeil la rendrait folle et elle refusait cette idée avec la dernière énergie. Elle n’avait pas eu une vie ordinaire et, loin d’en tirer vanité, elle en payait aujourd’hui les conséquences. Pour être heureux, il faut faire semblant de vivre. La vieille avait vécu intensément plusieurs vies, le temps était venu de payer comptant le surplus d’existence qu’elle s’était octroyé.

Tous ces morts dont elle avait commandité la fin revenaient à la surface pour la harceler. C’était devenu tellement insupportable qu’elle se sentait désormais incapable de faire appel à un gardien. Elle redoutait le moment où sa triple bague commencerait à chauffer, signe

que quelqu’un faisait une incursion dans la zone six. Au début, elle avait joué son rôle et elle programmait les assassinats sans états d’âme, mais c’était à une époque où elle était plus jeune, son cœur était endurci. Et puis, il eut cette dernière fois où elle dut commanditer l’élimination de Sylvain. Cela l’avait particulièrement accablée, elle ne s’en était pas remise. Pire, elle avait le sentiment que quelque chose s’était cassé au plus profond de son être. La mort de Sylvain, elle l’avait vécue comme un véritable arrache-cœur. La vieille l’avait tellement aimé ! Il s’en était fallu d’un rien, de quelques dizaines d’années de moins, pour qu’elle se livre à lui corps et âme. Mais voilà, il était si jeune. Elle l’avait aimé comme une mère. Il avait comblé, au-delà de toute espérance, son besoin d’enfanter. C’était l’enfant idéal qu’elle n’avait pas eu. Gentil, serviable, aimant, travailleur… Comme toutes les vraies mères, elle n’en finissait pas d’augmenter la liste des qualités de celui qu’elle avait aimé comme un fils. Pourquoi avait-il fallu qu’il entre dans la zone six ? Comment avait-il fait ? Comment cela avait-il été possible ? Elle n’en aurait jamais rien su si son mari ne lui avait pas raconté ce que lui-même avait appris : Sylvain était entré dans la zone six par hasard. Une chance sur des

millions de tomber sur la bonne combinaison, et Sylvain l’avait trouvée. Quand la triple bague avait commencé à chauffer, la vieille avait été prise d’un mauvais pressentiment. Elle avait pourtant appliqué la procédure à la lettre, et quand elle vit qui était l’intrus, elle eut un vertige. Elle s’était assise par terre sous le choc, et longtemps elle était restée là, perdue dans son malheur. Mais il fallait mettre en œuvre la mécanique qui allait broyer cet homme. La vieille était déchirée. Une dernière fois, elle réussit à se vaincre elle- même, et elle appela le gardien.

Les gardiens. Il y avait eu une époque où les gardiens étaient nombreux. C’étaient des périodes reculées du passé où le travail ne manquait pas. Il s’agissait essentiellement de sanctionner les infractions dans le mode cinq. Les incursions dans la zone six n’avaient jamais été très fréquentes, elles n’étaient le fait que d’individus appartenant à un groupe de dissidents. Une petite bande qui avait fabriqué le tonnelet et les parchemins et qu’il avait fallu poursuivre pendant un très long temps. Aujourd’hui, il ne restait plus de gardien, le dernier se faisait vieux et elle l’avait récemment éliminé elle-même. Quand elle s’était rendu compte qu’il n’avait pas prélevé les bons

ordinateurs, elle s’était chargée personnellement de le supprimer. Elle l’avait tué avec jubilation, en pensant que cela calmerait un peu sa douleur. Mais passé l’excitation du moment, le malheur était revenu, plus cruel encore. Elle ne voulait plus jamais sentir la chaleur de la bague enserrer son doigt. La vérité, c’était qu’elle était vieille et qu’elle n’en pouvait plus. Elle aurait tellement voulu passer la main, mais ce n’était plus possible. Il était trop tard, son monde se mourait avec elle. Plus jeune, elle avait bien essayé, comme on le lui avait appris, de trouver un successeur. Elle n’avait pas réussi. Les gens qu’elle avait pressentis étaient soit morts jeunes, soit partis pour de lointaines contrées. Deux fois au moins, elle avait dû interrompre le processus d’initiation et faire éliminer les prétendants pour faute grave. Ses prédécesseurs avaient agi dans une sorte de collégialité, mais elle s’était retrouvée seule à préserver un monde finissant. Elle n’avait plus d’énergie.

Plus jeune, elle s’était amusée comme une folle devant son tuteur qui la regardait jouer en combinant les deux anneaux, comme un père regarde son enfant dans le bac à sable.

La partie externe comptait sept crans et la partie interne deux. Il y avait ainsi quatorze positions possibles, chacune ouvrant sur des univers différents. Bien sûr, il y avait des règles qui, si on les enfreignait, pouvaient être mortelles, mais son éducation avait été faite avec méthode et patience. De plus, par nature, c’était une élève totalement imprégnée du respect des ordres et de la hiérarchie. Devenue adolescente, la seule forme de rébellion qu’elle s’était autorisée était vestimentaire. Elle avait été choisie, éduquée, pour devenir un parfait petit soldat ; le dressage avait porté ses fruits et pendant de longues décennies elle avait fait ce pour quoi elle avait été programmée. C’est même avec enthousiasme et conviction qu’elle avait œuvré. Aujourd’hui, elle se sentait si vieille. Son âge pesait, bien sûr, mais au-delà, c’était tout ce qu’elle avait vu, enduré et vécu au fil des années qui devenait insupportable. Plus jeune, elle avait entendu ces histoires de gens que la vie usait au point de s’installer dans un des univers où la mort est programmée. C’était à peine si elle y avait prêté attention, elle n’y avait, en fait, pas vraiment cru. Elle était convaincue de ne jamais se lasser de vivre. Et puis le temps avait passé. Quand elle avait décidé, à son tour, de se poser, elle était déjà vaincue par la fatigue.

Tout n’avait pas été simple. Elle avait aimé avec passion celui qui dormait maintenant à ses côtés, mais elle avait connu plusieurs fois ce genre d’emballement sentimental irrationnel, et elle avait toujours choisi de rentrer là où elle resterait jeune et belle pour toujours. Comme elle avait eu mal à chaque fois ! Quitter un amour, c’est quitter une partie de soi, à chaque fois, elle s’était sentie littéralement amputée. Malgré cela, elle avait toujours trouvé le courage et les raisons de partir. Toujours, sauf cette dernière fois où elle s’était abandonnée. Elle ne regrettait rien. Tout s’était passé conformément à ce qu’elle avait souhaité. Elle avait vécu une vie plus normale, avec les premières rides, la peau qui se dessèche... Elle avait vécu. La seule chose dans cet univers qui la raccrochait au passé, c’était sa mémoire et la bague à triple anneau. Elle avait réussi à mettre tout cela dans une case, un tiroir fermé dans sa tête, et elle avait traversé cette vie sans plus se plaindre.

Depuis quelques mois, elle était dépassée par les évènements. Ils arrivaient à la chaîne, chacun avec son lot de nouvelles surprises. Une véritable succession de tempêtes et de catastrophes.

D’abord, la réapparition du tonnelet que ses ancêtres s’étaient donné tant de mal à faire disparaître, puisqu’il contenait des documents écrits par une longue succession de dissidents. On pensait le problème réglé depuis longtemps et c’était à elle, dans l’état où elle se trouvait, de découvrir que les parchemins avaient, en réalité, cheminé de mains en mains au fil des siècles pour resurgir en plein jour quelques mois plus tôt. Elle n’avait rien fait pour entraver la trouvaille du petit groupe autour du dénommé Manu. Dieu sait combien cela lui aurait été facile, une fois la certitude établie qu’il s’agissait bien du tonnelet recherché, de le récupérer et de le détruire. Mais paradoxalement, son prédécesseur ne lui avait jamais donné de consigne particulière à ce sujet, et il n’était plus question pour elle de faire du zèle. Elle avait suivi les travaux et le parcours du groupe avec curiosité.

Elle ne nourrissait aucune crainte, parce qu’elle savait depuis toujours que les textes les plus importants pour la compréhension des univers des bagues avaient été non seulement écrits dans une langue éteinte, mais aussi codés.

Elle savait que, sans la clé de décryptage, il était absolument impossible de les déchiffrer. Il y avait eu aussi l’apparition quasi miraculeuse du plus petit tonnelet dont elle croyait l’existence mythique. Sa fabrication était beaucoup plus récente, et pour des raisons qu’elle ignorait, on avait toujours nié son existence. Passé le moment de panique, elle avait pu voir de quoi il s’agissait et s’était rassérénée. Il n’y avait rien de problématique dans le petit parchemin. Il ne leur apporterait que des informations sur la vie des groupes qui s’étaient succédé. Elle n’aimait pas se remémorer la découverte du petit tonnelet. S’il avait contenu le code de décryptage des textes du grand parchemin, elle aurait été dans l’obligation de faire disparaître tout le groupe. En aurait-elle été capable ? Elle en doutait, cependant elle avait toujours fait ce pour quoi elle avait été élevée. Enfin, il y avait eu cet afflux de nouvelles bagues et de nouveaux citoyens du monde. Heureusement que les bagues de la caisse n’avaient pas été toutes distribuées. En soi, l’augmentation du nombre de citoyens ne posait pas de véritables problèmes. Mais depuis des dizaines d’années, elle avait enclenché le processus de diminution du périmètre. Si toutes les bagues étaient entrées en fonction,

elle aurait été obligée de l’agrandir à nouveau, et dans des proportions conséquentes. Or, elle avait un temps rêvé de voir le monde des bagues disparaître avec elle. Cela ne serait désormais plus possible. Allait-on revenir à une période d’expansion du monde immobile ? Tout était possible… Elle l’avait connu quand il englobait trois continents. Qui en seraient les gardiens ? Aurait-elle un successeur ? Elle n’en savait rien. À une époque, cela l’aurait beaucoup perturbée, aujourd’hui elle s’en moquait. Elle avait voulu, espéré même, la fin du monde immobile, elle avait échoué. Maintenant, elle allait mourir, alors quelle importance ?

Elle fit jouer la bague autour de son doigt. Elle était douce et semblait faire partie de son corps. C’était elle qui lui avait permis de traverser si bien le temps. Dehors, la lune était pleine et ils n’avaient pas complètement fermé les rideaux. Elle retira l’anneau de son doigt et le regarda dans la pénombre. Elle lui devait tout. Il y en avait eu des alertes pendant toutes ces années. C’était toujours la même chose, la bague commençait doucement à chauffer, puis cela s’intensifiait, mais sans jamais lui brûler la peau. Si l’on n’intervenait pas, elle s’illuminait faiblement et clignotait, et si rien n’était

entrepris, elle vibrait. Plus jeune, la femme avait laissé le processus aller jusqu’au bout. Jamais cela n’avait été douloureux, mais à la fin, c’était pénible, insupportable même. Toutes les alertes avaient été traitées, et elle n’en avait pas souffert. La femme regarda celui qui lui avait donné toute sa vie alors qu’elle ne lui avait accordé qu’une petite partie de la sienne. C’était un homme bon et elle avait un peu de peine à l’idée de le quitter, mais elle sentait chez lui cette lassitude qui grandissait avec les années. Il dormait à côté d’elle et ne lui serait d’aucun secours. Il n’avait jamais su ni même deviné qu’elle menait une double vie. L’accès aux modes supérieurs de la bague maîtresse lui avait permis de s’absenter sans se faire remarquer. Elle était seule, bel et bien seule, et cela était définitif. La loi et les gardiens mourraient avec elles, et le monde immobile aussi. Elle regarda encore une fois le corps de celui avec qui elle avait vécu sans que jamais il ne se doute que sa bague recélait un deuxième anneau tournant, parfaitement invisible, puisqu’il était incrusté dans la face interne de la bague et disposait de trois crans. Son pauvre mari, comme tous les citoyens du monde immobile, ne connaissait que les effets produits par le cran cinq de l’anneau

extérieur. Non seulement ces citoyens n’avaient pas accès aux niveaux six et sept qui leur étaient depuis toujours interdits, mais ils n’imaginaient même pas qu’il puisse exister des bagues à triple anneau tournant. Elle était la dernière en ce bas monde à savoir encore qu’en fonction de leur disposition, les deux anneaux combinés ouvraient la porte d’une multitude d’univers insoupçonnés. Elle se leva en silence. Le couloir qui menait à la cuisine était faiblement éclairé par une lampe témoin et ses pas furent étouffés par les épais tapis. Il y avait toujours eu une bibliothèque qui courait le long du mur du grand couloir. La femme chercha un peu parmi les livres et saisit un ouvrage assez épais. Elle l’ouvrit et un espace se dégagea au dos du livre entre la reliure et les feuilles. En secouant un peu l’ouvrage, il en tomba une petite pochette en plastique contenant des pilules verdâtres. La femme revint vers la chambre tout aussi discrètement. Elle s’assit sur le bord du lit, ouvrit le sachet et en retira les pilules. Le verre d’eau qui était sur sa table de chevet l’aida à les avaler. Le temps de s’allonger sur le lit et elle était morte. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Pendant de longues minutes, la bague à triple

anneau avait palpité d’une lueur orangée, puis elle s’était éteinte.

Au matin, Aristide découvrit sa femme inanimée, sans doute morte dans son sommeil. Le médecin délivra l’autorisation d’inhumer. Le vieux était accablé, mais ne laissa rien paraître. Il appela les citoyens du monde immobile pour leur annoncer le décès de Sally. Tous voulurent savoir ce qui s’était passé. Aristide leur répondit que sa femme, durant toute sa vie, n’en avait fait qu’à sa tête et que c’était elle qui avait décidé de partir, il ne fallait pas être triste à l’excès. Il disait aussi que la mort de Sylvain avait durement affecté Sally. À ceux qui lui demandaient de ses nouvelles, il répondit qu’il était lui aussi bien vieux. Que le moment venu, lui aussi choisirait de partir et qu’il ne faudrait pas non plus le pleurer inutilement. Une veillée se déroula sobrement dans un funérarium. Au moment de la mise en bière, respectant les consignes des responsables de la crémation, Aristide retira du doigt de sa femme la bague avec laquelle elle pouvait accéder au monde immobile. En la prenant dans sa main, il sentit une chaleur dans la paume. Il rangea le bijou dans sa poche.