ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 23

TABLE DES CHAPITRES

Très tôt le matin, Antoine téléphona à Hortense. Comme il est facile de le deviner, elle fut enthousiaste à l’idée de participer à l’ouverture du tonneau. Elle allait s’arranger pour rejoindre Paris par ses propres moyens, et ils se donnèrent rendez-vous à l’appartement d’Antoine dont elle avait maintenant la clé. Au bureau, Célia attendait Antoine. Elle semblait fatiguée et il l’emmena boire un café dans la salle de réunion.

— J’ai plusieurs choses urgentes à te dire. La première, qui est la plus triste, c’est qu’hier soir vers onze heures mon père a fait un malaise. Heureusement, on était encore chez lui et Nadia l’a fait hospitaliser. Depuis, il est en soins intensifs. Nadia n’est pas trop inquiète, mais les médecins qui l’ont examiné ont déclaré que le cœur de Papa était usé. Tu sais, Antoine, il a presque quatre-vingts ans.

— Ne te tracasse pas trop, la rassura Antoine. Mais il faut faire confiance à Nadia, si elle t’a soutenu qu’il allait s’en sortir, il faut la croire.

— L’autre nouvelle te concerne directement. Mon père n’a cessé de te réclamer. On a cru que ce matin il n’y penserait plus, mais il persiste. La première chose qu’il a demandée

à Nadia qui était là, c’était de te trouver et de t’amener à lui. Tu sais pourquoi il veut te voir, toi ?

— Alors, là, lui répondit Antoine, je n’en sais absolument rien. Je ne vois ton père qu’une ou deux fois par an.

— Essaie de te libérer pour aller le voir, il a l’air d’y tenir et c’est important pour moi de répondre à ce qu’il souhaite en ce moment. Tu comprends ?

— J’y vais tout de suite, la rassura Antoine. Tant pis pour le chef Caumont. S’il s’aperçoit de mon absence, tu lui diras que j’ai fait un malaise pendant ma pause et que je suis rentré chez moi. En sortant, Antoine appela Nadia. Elle lui confirma les dires de Célia.

— Nadia, je ne sais pas ce que tu en penses, ni quel est l’état de santé réel du comte, en revanche, ce que je sais avec certitude, c’est que Célia ne va pas bien du tout.

— Tu as raison, Antoine. Je lui ai ordonné de ne pas aller au bureau ce matin, mais elle n’a rien voulu entendre. Elle prétend que chez elle, toute seule, ce sera encore pire. Célia ne pouvait pas rester avec son père, les médecins s’y opposaient, et aller chez sa mère n’aurait fait qu’accroître le malaise des deux

femmes. La comtesse était prise en charge par une amie. Nadia confirma la demande du comte concernant Antoine. Rien ne se passa comme prévu. Antoine fut retenu à l’entrée du service des soins intensifs. Nadia intervint, en vain. De retour au bureau, il raconta sa déroute à Célia. Ils déjeunèrent ensemble. Tout semblait morne. Antoine pensait à Hortense. Célia pleurait. Elle finit par avouer qu’elle savait pourquoi le comte le réclamait, mais elle ne pouvait pas en dire plus. Elle sourit un peu, comme pour s’excuser de le tenir ainsi en haleine. Lorsque Nadia appela, Célia se détendit. Son père allait mieux. On pensait le faire sortir le surlendemain. Il avait encore réclamé Antoine mais Nadia l’avait prévenu : les médecins ne voulaient pas de visites. Ils avaient convenu tous les trois que ce qui était préférable, c’était de venir au château dès le retour du comte.

Antoine rentra à l’appartement vers dix- sept heures ; Hortense feuilletait une revue. Ils filèrent au rendez-vous après s’être longuement enlacés. Hortense dit qu’elle ne serait sans

doute d’aucune utilité, mais qu’elle pourrait toujours apporter le café.

— Le rôle de femme soumise te va très bien, proclama Antoine. Le mieux, ce serait que tu agites au-dessus de nous une de ces palmes que l’on voit en arrière-plan des rois sur leur trône. Tu sais, c’est ce que font les esclaves nus pour rafraîchir leurs maîtres. Quand Hortense lui pinça les côtes, il ne chercha pas à se défendre.

— Qui cherche trouve, conclut-elle sobrement. Ils étaient les avant-derniers, puisqu’Auguste, qui avait dû passer à la banque, était un peu en retard. Marcel les installa dans les fauteuils, et ajouta pour Hortense un énorme siège de Pontiac. Le tonnelet trônait devant eux, sur la table. Annie, la femme de Marcel, arriva les bras chargés d’un grand plateau de gâteaux et boissons chaudes. Comment ces deux-là avaient-ils pu se rencontrer, et qu’est-ce qui avait bien pu les réunir au point de partager leur vie ? Annie était la distinction même. Que ce soit dans ses vêtements ou dans son langage, tout chez elle respirait la bonne éducation. Elle s’assit, Marcel la présenta et elle salua chacun, à mesure que son mari égrenait leurs noms. Elle prit ensuite la parole pour expliquer

que toutes les méthodes classiques qu’elle avait essayées pour ouvrir le tonnelet avaient échoué. Manu, qui s’y connaissait aussi l’écouta avec une attention soutenue et ne trouva rien à redire, ni à ajouter. Preuve était faite que l’épouse de Marcel leur serait utile ! Annie et Hortense détonnaient dans le cadre de ce garage. Lorsque Marcel alla chercher d’autres boissons, il demanda à Antoine de l’accompagner. Ils entrèrent dans la partie habitation de la maison. Ce fut un changement radical. Une vraie demeure bourgeoise meublée avec soin et recherche, claire et propre, comme neuve. Antoine fut décontenancé.

— Marcel, ta femme, c’est une véritable fée ! Antoine portait les verres et Marcel les jus. Pas une goutte d’alcool chez eux, avait-il avoué. Antoine regarda leur hôtesse avec un regard différent. Quel couple étrange ! Disparate au premier abord, sans doute très complémentaire. Marcel servit les boissons pendant qu’Annie en finissait avec les explications. Ensuite elle se leva, prit une craie, et dessina, sur le tableau installé derrière le bureau, trois particularités notables dans l’agencement des douves.

Annie poursuivit en faisant part de sa conviction qu’il fallait faire coulisser les planchettes dans un ordre précis pour actionner le mécanisme. Un peu comme pour les molettes que l’on tourne sur les portes des coffres-forts. Le problème, c’est qu’il y avait plus de vingt douves. Pour finir, elle révéla que la chaîne n’était pas destinée principalement à porter le tonneau, puisque l’une de ses extrémités était prolongée par une longue tige qui s’insérait dans le tonnelet. Elle fit une démonstration et ils virent ressortir la baguette, qui semblait être en métal. Elle n’avait pas pu aller plus loin. Elle proposa à chacun d’examiner le fût, de repérer les anomalies qui seraient notées au fur et à mesure sur le tableau. Manu fit remarquer que si des douves devaient coulisser, c’était que certains clous étaient des faux. Il attira aussi l’attention sur le fond, qui était manifestement lesté. Tout le monde manipula le tonneau. Ils s’entraînèrent à repérer les trois discontinuités, ce qui est très difficile, sauf bien sûr quand elles sont indiquées… Rapidement, la plupart des personnes présentes abandonnèrent la partie, reconnaissant elles-mêmes qu’elles n’étaient pas à la hauteur de la tâche, et qu’il était préférable de laisser ceux qui avaient une

chance d’avancer travailler tranquillement, sans parasitage inutile. Antoine observa Hortense, au moment où elle eut le baril en main. Émue, elle pensait visiblement intensément à quelque chose.

— À quoi penses-tu en manipulant le tonnelet ?

— Quand j’étais petite, répondit Hortense, mon père, à plusieurs reprises, m’a raconté que le vieux qui avait apporté le tonneau répétait que pour l’ouvrir il fallait savoir lire.

— Mais Hortense, il faut que tu le dises à tout le monde, c’est un renseignement précieux ! C’est ce qu’elle fit, en s’excusant du peu qu’elle apportait. Aussitôt, Manu bondit comme un chat, attrapa le tonneau et le tourna dans tous les sens. Puis, la mine accablée, il le reposa. On le laissa reprendre ses esprits. Il respira un grand coup pour annoncer que ce qui était gravé sur les douves, ce n’étaient pas seulement des décorations fantaisistes. Il y avait aussi un enchevêtrement de lettres stylisées, et selon toute vraisemblance, il s’agissait d’un texte dans une variante de langue ancienne, sans doute du copte. Beaucoup d’entre eux furent soulagés quand Marcel demanda ce qu’était le copte.

Manu expliqua que c’était un mot dérivé du grec ancien qui voulait dire « égyptien ». Il précisa que c’était la langue liturgique des chrétiens d’Égypte, et que c’était la seule langue qui descendait de l’égyptien originel. Il ajouta enfin que s’il fallait faire traduire les inscriptions sur le tonnelet, on était face à un problème difficile à résoudre. Tout le monde se tut, assommé par cette dernière information.

— Je ne veux pas achever de vous accabler, murmura Annie, mais autant apprendre toutes les mauvaises nouvelles en même temps. Comme ça, on n’aura pas à se ressaisir plusieurs fois. J’ai vu sur Internet que certains coffres exigeaient douze manipulations pour les ouvrir. Quand le cri sortit de sa bouche, Antoine ne se rendit pas compte que tout le monde avait sursauté. Il venait d’avoir une illumination.

— Prête-moi ton ordinateur, Marcel, il faut que je vous montre quelque chose. Antoine se connecta à sa boîte mail et rouvrit le courriel qui lui expliquait comment ouvrir le petit coffre, puis la page où il y avait les plans et les manipulations qui permettaient d’ouvrir son coffret. Il était persuadé qu’il fallait opérer de la même façon pour le tonneau. La baguette en métal était l’équivalent de l’aiguille.

Manu réfléchit longuement. Si c’était, comme le groupe l’avait imaginé, une arche qui abritait un Sefer, alors la tige était une main de lecture. Pour Manu, le raisonnement d’Antoine se tenait, et si l’on ajoutait ce que disait le père d’Hortense, on avançait sans doute sur le bon chemin. Il proposa alors de laisser Annie faire les manipulations pendant qu’Antoine lirait le mode d’emploi. Rapidement, Annie fit bouger une douve. Tous étaient comme des enfants le soir de Noël. Ensuite, elle ne réussit plus rien. Le problème, dit-elle, c’est que l’on doit commencer par une planche précise et que l’on ne sait pas encore l’identifier.

— Marcel, as-tu quelque chose qui pourrait servir de projecteur ? demanda Manu. Marcel sortit et rapporta une lampe qui brillait comme un soleil. Manu photographia chaque douve avec son mobile.

— Je connais un chercheur qui pourrait peut-être nous rendre service pour la traduction des textes. Je vous appelle dès que j’ai des nouvelles. L’espoir était de retour. Auguste faisait le point au téléphone avec Aristide quand ils se quittèrent sur un mélange d’excitation et de déception. Sans savoir par quelle planche il fallait commencer, tout semblait perdu ! Mais

ils avaient fait bouger une planchette, Annie avait mis à jour la main de vérité et les textes des bas-reliefs seraient sans doute traduits. Avant de partir, Marcel fit signe à Antoine de le suivre dans la cuisine. Ils desservaient la table à côté de l’évier quand il annonça :

— Il y a une nouvelle tuile. J’avais bien vu que la chaîne était en or, mais j’ai vu aussi que la tige et la main de lecture sont également en or massif. Le prix du tonnelet grimpe encore, d’autant qu’il n’a jamais été ouvert. En l’état, l’objet n’avait pas de prix. Le groupe ne pourrait jamais l’acheter à sa vraie valeur, et lui-même ne pourrait jamais vendre le tonnelet pour son montant réel. Il en était décontenancé.

— Si l’on veut avancer proprement dans cette affaire, déclara Antoine, il n’y a pas trente- six solutions, mais une seule. Se caler fermement sur ce qui a été conclu, et régler ensemble les difficultés une par une, à mesure qu’elles arrivent. Marcel se rasséréna. Antoine ne doutait plus de leur chance d’être tombé sur le seul escroc honnête de tout l’univers.