Chapitre 11
Au cours des semaines qui suivirent la première réunion, Antoine s’attacha à faire davantage connaissance avec les membres du groupe. Aristide était en couple avec la plus âgée des femmes. Ils s’étaient rencontrés dans le monde immobile. Autant ils s’étaient aimés tout de suite, autant il avait fallu attendre de longues années pour que Sally se décide à vivre avec lui. Elle ne voulait pas se précipiter et il avait respecté ce souhait. Le couple se voyait plusieurs fois par semaine, toujours à l’initiative de Sally, et Aristide n’avait jamais cherché à changer les choses. Elle ne voulait pas d’enfants, lui n’y tenait pas non plus. Un jour, Sally avait franchi le pas et ils avaient partagé le même toit. Aristide savait bien que cette décision avait beaucoup coûté à sa compagne, mais il n’en avait jamais demandé les raisons. Ce dont il était certain, à juste titre, c’est que Sally l’aimait et ne le trompait pas pendant ses absences. Ils étaient jeunes et s’étaient beaucoup amusés, la sagesse ensuite avait pris le dessus. Ils étaient attachants. Au sein du groupe, Aristide affirmait à qui voulait l’entendre qu’il souhaitait passer la main. Il était évident pour tout observateur qu’Aristide
exerçait sur les autres un certain pouvoir. Il était respecté, c’était un chef naturel. La femme qu’Antoine trouvait jolie se prénommait Martine. Elle était effectivement belle avec sa frimousse tachetée. Il aurait parié que cette fille rêvait, depuis sa tendre enfance, de faire disparaître ses taches de rousseur, alors qu’elles donnaient à son visage un piment sans pareil. C’était une veuve d’une cinquantaine d’années. Elle avait un fils qui travaillait à la maintenance des avions. Martine était sans histoire, gentille et un peu triste. La discussion avait tourné autour de sa difficulté à transmettre la bague. Son fils ne lui paraissait pas encore assez mature, et elle hésitait à lui faire un cadeau qui pouvait se révéler dangereux pour lui. D’un autre côté, elle n’imaginait pas donner la bague à qui que ce soit d’autre. Ils avaient bavardé comme ça, tout simplement, et il s’était senti attiré sexuellement. Ça lui arrivait si rarement lorsque ce n’étaient pas des professionnelles. À quoi bon s’exciter avec des femmes qui se voulaient inaccessibles au commun des mortels et qui se révèleraient à l’usage bien plus coûteuses que des occasionnelles tarifées ! Ils étaient restés bons amis.
La dernière femme du groupe était très jeune. Vingt ans peut-être ! Elle était un peu perdue et le rendez-vous avec elle fut seulement amical. Elle aurait pu être sa fille. Ils bavardèrent à bâtons rompus sans vraiment échanger. Il en faudrait des années encore pour que cette jeune femme, mignonne au demeurant, prenne de l’épaisseur et devienne intéressante. Antoine resta gentil et aimable. Lui aussi avait été insignifiant, plus jeune, et il l’était encore sans doute un peu pour une foule de gens qui avaient mûri mieux et plus vite que lui. La fille disait qu’on l’appelait Lise. Antoine avait bien compris que ce n’était pas son vrai prénom, mais celui qu’elle s’était choisi. Pourquoi pas, si cela lui faisait plaisir ? Au début, Antoine fut plutôt en retrait dans les réunions, et puis il se fondit dans le groupe, jusqu’à en faire partie intégrante. Ce n’était pas le cas de Lise. Elle était trop jeune, les réunions du samedi l’ennuyaient et elle n’y venait que rarement.
Sylvain, qu’Antoine avait repéré au concert, était pharmacien. Il était un peu fade, sans relief. Antoine apprendrait par la suite que les autres le surnommaient le « courant d’air » parce qu’il ne tenait pas en place. Il quittait toujours les réunions avant leur terme et
semblait éternellement débordé. Il avait discuté un peu avec Antoine, c’était resté sans intérêt, jusqu’au moment où ils avaient évoqué l’informatique et les jeux vidéo. Antoine s’y était adonné avec passion quelques années plus tôt, et c’est avec de vrais yeux gourmands de connaisseur qu’il avait observé les installations de Sylvain. Une pièce entière était dédiée aux jeux, l’ordinateur central était bluffant. Il y avait deux niches pour les simulations de pilotage : l’une pour les avions, l’autre pour les voitures. Tout cela avait dû coûter des dizaines de milliers d’euros. Mais Sylvain pouvait se le permettre, puisqu’il vivait seul avec un très bon salaire et aucun autre centre d’intérêt. Ennuyeuse au départ, la rencontre se termina sur une note complice. Auguste avait raconté à Antoine la singulière histoire de Sylvain. Comme cela arrivait trop souvent, il se mourait à petit feu dans le monde immobile quand Aristide l’avait trouvé. Le vieux faisait sa promenade matinale et avait eu envie de varier son itinéraire. Il voulait rendre visite à un bouquiniste après avoir eu une idée qui lui avait trotté dans la tête toute la nuit. Comme c’était assez loin, il avait tourné la double bague sur cinq et avait pris son temps. Un peu avant d’arriver à la boutique, il s’était posé sur un de ces bancs qui jalonnent la
traversée des ponts. Les jambes étendues, la tête renversée, il avait scruté le ciel qui menaçait de crever. Au moment de se relever, il avait vu une silhouette qui s’apprêtait à sauter dans le vide. Aristide avait hurlé tellement fort que Sylvain – puisque c’était lui – s’était retourné et avait obéi quand le vieux lui avait intimé l’ordre de descendre. Il s’était assis, en loques, tout maigre, avec le regard fou. Aristide lui avait tendu la barre chocolatée qu’il avait toujours sur lui à cause de son diabète. Sylvain l’avait dévorée. Aristide lui avait alors pris la main et avait tourné le double anneau. Revenu en mode normal, Sylvain l’avait embrassé. Aristide l’avait ramené chez lui et, avec l’aide de Sally, il s’en était occupé du mieux qu’il pouvait. Le couple avait réussi à lui arracher son histoire par bribes. Sylvain avait perdu ses parents alors qu’il n’était encore qu’un bébé. Sa grand-mère l’avait élevé. Il n’était alors pas malheureux, trop jeune pour souffrir de la disparition de ses parents. La vieille femme était morte tranquillement, à peine quelques jours après l’obtention de son diplôme. C’était vraiment comme si, le devoir accompli, elle avait tiré sa révérence. Sans doute marquée par le destin de ce pauvre enfant, la grand-mère l’avait élevé pour qu’il soit le plus autonome possible. À dix ans, il
savait coudre, cuisiner, repasser et tenir une maison. La vieille le rémunérait pour ces tâches ménagères et, à douze ans, il gérait son budget. Elle exigeait de lui une quote-part sur les impôts et les autres dépenses, eau, électricité, nourriture... À quinze ans, il était capable de vivre comme un adulte. À la mort de sa grand- mère, il avait pleuré, puis il s’était repris. En mettant de l’ordre dans le logement, il avait retrouvé cette boîte, remplie de photos. La vieille lui avait toujours raconté qu’elle appartenait à sa mère. À l’intérieur, des portraits de ses parents et des babioles auxquelles ils devaient être attachés. Il y avait aussi cette bague. Il l’avait passée à son doigt en pensant qu’elle avait dû appartenir à son père, puisqu’elle lui allait comme un gant. Quelques heures plus tard, machinalement, il avait tripoté le bijou et fait jouer le mécanisme, sans vraiment s’en rendre compte. Comme il était seul, il n’avait pas immédiatement réalisé qu’il était entré dans le monde immobile. Et quand il s’était rendu compte qu’il était le seul à bouger et qu’autour de lui tout était statufié, il n’avait pas fait le lien avec la bague. Sylvain était resté, sans le vouloir, dix jours dans le monde immobile ; il n’était alors plus
qu’une loque humaine. C’est à ce moment-là qu’Aristide était intervenu. Aristide et sa femme lui avaient expliqué le fonctionnement de l’anneau et au bout de quelques jours, Sylvain était rentré chez lui. Avec l’héritage de sa grand-mère, il reprit une belle pharmacie et ne causa plus jamais de problème. Sylvain voua un véritable culte au vieux couple, qui le considérait presque comme un fils. Désormais, ils déjeunaient ensemble tous les dimanches.
Celui que les autres appelaient Manu était vraiment quelqu’un de particulier. Au premier abord, il était silencieux et hautain. Il portait des lunettes légèrement fumées et l’on ne voyait jamais distinctement ses yeux. Il semblait désagréable, même quand il voulait être gentil. Il était bien considéré dans le groupe, car il avait une faculté d’analyse redoutable. Jamais un mot plus haut que l’autre, on aurait dit un serpent froid et sans âme. Par ailleurs, c’était la correction et la politesse incarnées. Courtois avec tous ! Froidement mesuré et poli avec les hommes, glacialement souriant et gracieux avec les femmes. Personne ne l’aimait, mais tous le respectaient. Le seul à qui il accordait sa grâce, c’était Aristide. Ils se connaissaient bien depuis longtemps, il était évident qu’ils confrontaient
régulièrement leurs analyses sur le monde immobile et qu’ils en connaissaient certains secrets. Manu avait un drôle de métier. Il se disait archéologue, mais c’était pour en finir avec les importuns. En réalité, il louait ses services à qui pouvait les payer pour réaliser des assemblages complexes. Des éléments de bâtiments avaient- ils été dispersés, des morceaux de fresques se retrouvaient-ils éparpillés, des pages de manuscrits étaient-elles en miettes ? Il n’avait pas son pareil pour reconstituer les puzzles, en un temps record. Il avait un sixième sens, et ce don était étayé par une culture classique tout à fait remarquable. Son goût pour les langues anciennes, l’architecture et les ruines, faisait le reste. Comme ses tarifs étaient exorbitants, on l’appelait toujours en dernier ressort, quand les temps de fouille touchaient à leur fin et que les autorités exigeaient la fermeture prochaine des chantiers. On s’échangeait son nom dans les cercles spécialisés, en vantant ses mérites et ses réussites, tout en déplorant le coût de ses prestations, ce que personne ne se serait permis de faire en sa présence. On discutait un peu des montants pour les ajuster, mais il n’y avait pas de marchandage. Ce que tout le monde appréciait aussi, c’est qu’il refusait par contrat
d’apparaître et défendait à ses mandants de faire figurer son nom dans les documents publics. Ses mandataires s’appropriaient donc les résultats de ses travaux, et tout le monde était content. J’ai vite compris qu’il utilisait parfois la bague pour finir le boulot quand il se retrouvait coincé par les délais. Cela n’enlevait rien à ses mérites. Disposer d’un peu de temps supplémentaire ne donnait ni la compétence ni l’intuition indispensable pour reconstituer des ouvrages détruits depuis des siècles. La bague, comme c’était souvent le cas, avait pimenté la vie d’Auguste. Elle avait donné de la saveur à une existence plutôt morne. Auguste était un pessimiste que le monde immobile et ses mystères avaient rendu joyeux. La bague guérissait son ennui, mais elle ouvrait aussi les portes d’un univers aux propriétés mal connues. Un jour, il avait prévenu Antoine :
— Dans le monde immobile, le vieillissement et la maladie suivent leurs chemins. On meurt à l’heure venue, quel que soit le monde dans lequel on se trouve ! Auguste se serait parfaitement moulé dans la doctrine calviniste de la prédestination, mais il n’avait jamais été touché par la grâce. Dès les premiers contacts, Antoine s’était attaché à lui. Avec le temps, la bague et le monde immobile, les liens qui les unissaient s’étaient renforcés.
Auguste ne ressemblait pas à Antoine, mais il était à sa portée. De plus, ils partageaient une vision assez semblable de ce monde. Ils se voyaient une ou deux fois par semaine et prenaient du temps pour discuter et boire. Antoine savait qu’il était devenu alcoolique, et Auguste ne se voilait pas la face. Leurs vies ne valaient pas grand-chose, la vie en général était désespérante. Ils ne se jugeaient pas. Auguste laissait souvent Antoine perplexe. Il se sentait à la fois proche et éloigné de lui. Comment quelqu’un de si clairvoyant, de si lucide sur la vie et les manipulations dont ils étaient les victimes parfois involontaires, pouvait-il si béatement aimer la vie ? Un jour, Auguste lui avait expliqué. À l’époque, il intervenait dans des formations de cadres. Il y faisait toujours le même baratin sur les difficultés relationnelles entre services, et sur les moyens à mettre en œuvre pour améliorer les comportements et les échanges d’informations. En général, il intervenait le matin et restait jusqu’au déjeuner. Il rentrait chez lui ensuite, où il vaquait à ses occupations personnelles. C’était très bien payé. Son discours était au point et il se tenait au courant de tout ce qui concernait cette spécialité, si bien qu’il s’était fait un nom dans son domaine.
Il donnait aussi quelques cours à la faculté et publiait régulièrement des ouvrages de mise à jour des connaissances sur le fonctionnement des systèmes complexes, dont les entreprises n’étaient qu’une des applications pratiques. Un jeudi, il avait fait son intervention et répondu aux questions. C’étaient souvent les mêmes et elles étaient toujours posées par des individus qui voulaient se faire remarquer. C’en était à désespérer du genre humain ! L’originalité n’était pas de ce monde, et si cela rendait son métier plus facile, cela ne renforçait pas son estime pour l’humanité. Ce jour-là, comme d’habitude, il avait fait son boulot proprement. Un jour à oublier ! Même le déjeuner avait été fade, sans piquant. De la nourriture industrielle sans goût ni âme. Seul le pain avait trouvé grâce à ses yeux. Il était à une table avec sept personnes qui ne se connaissaient pas, et qui, pour la plupart, pensaient déjà à l’après-séminaire. Il avait bu un mauvais café et regardé le fond de la tasse, comme toujours, pour voir s’il y avait des traces de mouture. Et il s’était réveillé à l’hôpital. Des tubes et des fils le reliaient à toutes sortes de machines. Un moment de panique, et puis il avait essayé de rationaliser tout ça. Il était hospitalisé, mais vivant. Il avait dû avoir un
malaise ou un accident et ne se souvenait de rien. Auguste bougea ses membres un par un. Sa colonne vertébrale n’était pas touchée ! Il se souvint du marc de café et se rendormit, assommé par les tranquillisants. À son réveil, il faisait jour. Il fit un rapide tour de ses souvenirs, de ses connaissances, quelques opérations complexes, se remémora les points forts de ses cours et de ses exposés. Tout fonctionnait dans sa tête, et hormis cette lassitude dans tout son corps, il se sentait bien. Il se rendormit en pensant que c’était un effet des somnifères dont on devait le gaver. Plus tard, bien plus tard, il entendit quelqu’un lui parler. Une femme, une infirmière sans doute, lui disait :
— Bonjour, comment allez-vous aujourd’hui ? Vous vous rappelez que vous êtes à l’hôpital ? Vous avez fait un malaise, mais tout va bien maintenant. Auguste avait hoché un peu la tête et avait même réussi à lui sourire légèrement.
— Vous êtes en soins intensifs, avait ajouté l’infirmière, vous allez encore beaucoup dormir parce que vous devez rester au repos. Vous comprenez, monsieur ? Auguste avait essayé de répondre, mais s’était rendormi.
Il s’était réveillé plusieurs fois, mais le sommeil l’emportait tout de suite. Un matin, il tint plus longtemps. On avait dû diminuer les doses de médicaments. La fille revint.
— Bonjour, vous allez beaucoup mieux et on va vous changer de service. Vous êtes là depuis dix jours, tout se passe bien et bientôt vous serez rétabli, comme neuf, annonça l’infirmière en riant. Auguste sourit. Un peu après, un petit groupe de gens en blouse blanche entra. Un médecin lui déclara :
— Vous avez fait un grave accident cardiaque, mais votre cœur a bien réagi aux traitements. Vous allez pouvoir reprendre une vie normale, mais il faudra changer quelques habitudes. Si vous suivez les prescriptions, une fois sorti de l’hôpital, vous pourrez vivre normalement, avec une espérance de vie normale. Un jour, alors qu’il était encore dans le brouillard des médicaments, il avait reçu la visite de la personne qui l’avait sauvé. Souvent, les infirmières en parlaient avec lui. Elles racontaient toutes que sans ce médecin, il ne serait plus de ce monde et que, dans son malheur, il avait eu une chance extraordinaire. La femme était revenue. Il était ému devant ce
petit bout de médecin qui l’avait maintenu en vie. Il la caressa des yeux avec beaucoup de tendresse et elle fit de même.
Nadia s’attarda, silencieuse, un long moment. Pas un mot, elle le regardait. L’homme allongé avait plongé ses yeux dans les siens. Ces deux-là, désormais, étaient liés. Auguste lui devait son existence et elle lui devait la fierté et l’amour. Elle ne resta pas longtemps. Elle demanda si elle pouvait revenir, il accepta. Nadia n’avait sauvé personne avant Auguste, et ne sauva personne d’autre après. Ce n’était pas son métier. Chef de service dans une multinationale, elle était chargée de la médecine du travail. C’était passionnant, mais si elle aidait les gens, c’était de façon très indirecte. Soit elle les retirait du circuit, soit elle les aiguillait vers des examens plus poussés. Jamais elle n’avait vécu une expérience aussi bouleversante que ce sauvetage dramatique en plein milieu d’un repas. Quand le type avait eu son malaise, le monde s’était arrêté. Elle avait alors revécu la scène où son colocataire avait sombré. À cette époque, elle était jeune, n’avait aucune expérience et elle s’était sentie désarmée. Elle avait fait ce qu’elle avait pu, mais
en vain. La mort avait été la plus forte. Pendant des années, cet épisode l’avait hantée : elle en rêvait la nuit et y songeait encore tout le jour. Avec le temps, Nadia avait réussi à contenir ce douloureux souvenir dans une partie de son cerveau et il n’en sortait plus sans son consentement. Et voilà que ce jour-là tout recommença. Autour d’elle, ce n’était qu’affolement, bruits et cris. Ceux qui savaient qu’elle était médecin posaient sur elle des regards pesants. Rapidement, presque malgré elle, les années de conditionnement reprirent le gouvernement de sa pensée et de ses gestes. Sans réfléchir, elle s’occupa de ce corps sans vie, en pilotage automatique. Quand le quasi- cadavre prit sa première bouffée d’air, elle eut le sentiment d’avoir transmis un peu de sa propre existence à ce ressuscité. Et puis tout à coup, elle se sentit faible, comme si elle avait perdu ses jambes. Et sale, si sale ! C’est alors que Célia la prit dans ses bras et l’emmena se laver des infectes vomissures. Dès que Célia l’avait soulevée, Nadia avait ressenti la plus pure, la plus merveilleuse sensation de sa vie. Célia était apparue comme un ange. Elle avait été d’une telle douceur, que Nadia avait fondu dans ses bras. La fatigue ensuite l’avait anéantie, malgré elle. Nadia s’en voulut d’avoir craqué. Elle
aurait aimé rester forte, mais c’était impossible. Cette faiblesse, elle ne lui en voulait plus depuis longtemps. Nadia lui devait la sollicitude de Célia et, surtout, son amour. Les premières fois, voir Auguste, c’était comme prendre un shoot tant les sensations et les sentiments l’assaillaient. Avec le temps, elle réussit à les laisser venir plus calmement et leur interdit de l’envahir avec cette sauvagerie des débuts. Maintenant, quand ils se rencontraient, les souvenirs étaient plus doux, les mois et les années les avaient domestiqués. Tout était devenu tendre. Elle comprenait pourquoi certaines personnes refusaient de revoir ceux avec qui elles avaient connu le pire. Si l’on ne dominait pas certaines réminiscences, elles tournaient au vinaigre, et l’on finissait par fuir tout ce qui pouvait les faire émerger. Avoir partagé avec Célia cet épisode marquant de sa vie la bouleversait. Parfois, les larmes les envahissaient toutes les deux, parce que l’émotion était trop forte. Ensuite, quelquefois, elles faisaient l’amour et se perdaient un instant. Nadia et Auguste se voyaient régulièrement, déjeunaient ensemble. Célia parfois se joignait à eux. Les deux filles adoraient cet ami cultivé et toujours surprenant. À une époque où plus personne ne vous donnait le sens d’une vie où tout pouvait sembler insensé, Auguste était
comme une oasis, une ancre, une boussole. Quand ils se voyaient, les filles savaient pourquoi elles existaient. Auguste était amusant, doux et dense, il les écoutait avec passion et lâchait ensuite quelques phrases qui toujours les bouleversaient par leur justesse.