ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 36

TABLE DES CHAPITRES

Antoine se mit en congés. Depuis des années, il les avait accumulés et il put prendre une année sabbatique. Il avait un peu d’argent de côté, il pouvait tenir. La plupart du temps, il vivait sobrement à la campagne avec Hortense. Il garda son appartement à Paris et, de temps en temps, ils y passaient le week-end, pour profiter de la ville et du monde immobile. Il aida Hortense à mettre en œuvre son projet, en surveillant les travaux déjà bien avancés. Elle avait, grâce à lui et à son expérience des marchés, réalisé des économies non négligeables. Tout cela le passionnait et il avait la sensation de vivre vraiment. Il n’y avait plus de ferme, à proprement parler, il ne restait que des bâtiments qui étaient tous en rénovation. Les vieilles machines agricoles avaient été restaurées pour décorer l’endroit avec authenticité. Hortense avait gardé une vingtaine de poules, plusieurs oies, des dindes. Une quinzaine de moutons, cinq vaches, une paire de chevaux et un couple d’ânes achevaient de dessiner le cadre champêtre que recherchait une large clientèle de citadins. Le couple recruta du personnel pour soigner les animaux. Émilien avait une

quarantaine d’années et vivait avec sa femme dans une petite maison au fond de la propriété. Les bêtes vivaient en liberté dans de larges enclos. Antoine se prit de passion pour ces compagnons peu exigeants. Nadia et Célia furent les premières clientes régulières. Les deux filles débarquaient en général le vendredi vers dix-sept heures et repartaient le lundi matin vers six heures. Elles avaient leur chambre attitrée. Le plus étonnant fut d’accueillir en clients Auguste et son amie. Hortense et Antoine ne connaissaient pas la femme qui avait réussi à assagir Auguste. Ils l’attendirent avec un peu d’appréhension. Celle qui arriva avec Auguste n’était autre que Martine, toujours accompagnée de ses taches de rousseur.

— Tu sais Antoine, le soir où on a fait le tri dans la caisse de Marcel, eh bien je me suis retrouvé avec Martine. On a bavardé un peu plus que d’habitude, on s’est revus et on a décidé de vivre notre chemin ensemble. Martine était encore plus jolie que d’habitude. Au fond, ce n’était pas étonnant, Antoine aussi avait un peu flashé sur Martine, et les deux hommes avaient ce goût commun pour ce type de femmes. Hortense entraîna Martine dans le salon où trônait la commode que Marcel avait fait

restaurer et qui était méconnaissable. Antoine la lui avait offerte pour son précédent anniversaire. Martine, qui avait fait des études d’histoire de l’art avec une spécialisation en mobiliers de l’époque moderne, examina longuement le meuble et dit à Hortense :

— C’est vraiment un beau cadeau qu’Antoine t’a fait là, et puis cela doit vous rappeler plein de souvenirs, n’est-ce pas ? La conversation se termina quand Auguste et Antoine revinrent les bras chargés de nouvelles bûches. Un jeudi, aux aurores, Hortense se leva et se promena longuement du côté du petit bois qui longeait la propriété, cueillant ici une fleur, ailleurs une feuille, un fruit ou un champignon. Quand son petit sac fut bien garni, elle retourna tranquillement vers leurs appartements. Dans la cuisine qu’elle avait voulue spacieuse et moderne, elle arrangea artistiquement un plateau pendant que la cafetière chuintait et embaumait la pièce. Dans la chambre, elle posa le plateau sur le lit et réveilla Antoine.

— Bonjour, mon amour !

— Bonjour ! lui répondit Antoine en l’embrassant les yeux encore fermés.

Il essaya en vain de se rendormir, mais Hortense sentait bon et sa joue était fraîche. Antoine ouvrit les yeux :

— On fête quelque chose ? demanda-t-il, l’air égaré, en découvrant le plateau.

— Je ne sais pas !

— Comment ça, tu ne sais pas ? Je suis bien sûr que tu sais quelque chose. Allez, raconte- moi tout !

— Je me pose une question depuis quelques jours et je ne trouve pas de réponse satisfaisante. Tu pourrais peut-être m’aider, toi.

— Je te suis entièrement dévoué et je t’écoute, répondit Antoine, en reposant sa tasse sur le plateau. Hortense le regarda droit dans les yeux avec une infinie douceur et lui demanda :

— Sais-tu quelle est la meilleure, la plus adorable façon pour une femme de dire à l’homme de sa vie qu’elle attend un enfant de lui ?