ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 25

TABLE DES CHAPITRES

Célia allait mieux, son père aussi. Il était rentré de l’hôpital. Elle rappela à Antoine qu’il passait la soirée du lendemain avec ses parents. Elle insista pour qu’il emmène Hortense. Le comte voulait le voir en tête-à-tête, mais elles trouveraient de quoi s’occuper et Hortense ferait une excellente diversion pour sa mère. Antoine annonça qu’il préviendrait la « diversion » et qu’elle serait sûrement enchantée de venir au château. Antoine n’alla pas déjeuner, il voulait réduire au minimum son retard dans les dossiers et surtout ne pas attirer l’attention du chef, compte tenu des troubles qui agitaient sa vie. Ils prirent la voiture d’Hortense et comme ils avaient prévu une large marge, ils purent flâner sans se soucier de l’heure. Hortense conduisait bien. Mieux que lui. Elle était sûre et précise dans ses gestes. Antoine aimait la campagne quand elle avait blanchi.

— La neige apaise tout, disait-il. Les courbes sont plus douces et les angles plus ronds. Les paysages enneigés sont reposants. Je déteste la chaleur qui excite et brutalise. Le soleil cru dénude le monde qui perd ses nuances, la vie sous le soleil est sauvage. J’ai

horreur des horizons écrasés de lumière où tout semble prêt à fondre, où les esprits s’échauffent. Il était bien dans la voiture. Le chauffage était doux et Hortense était si belle… Ils avaient mis de la musique en sourdine, un opéra de Verdi. À un moment, Antoine sentit la douceur de la main d’Hortense sur la sienne. Il se rendit compte qu’il sommeillait. Elle s’était garée devant la grille du château et se moquait de lui :

— D’habitude, c’est après que les hommes s’endorment. Je n’ai jamais connu un tel goujat. J’espère que tu sauras te tenir chez ces messieurs dames de bonne famille. Antoine la pinça, la chatouilla, elle se tortilla en riant. Enfin vengé, il descendit parler dans l’interphone. Des années plus tôt, quand il habitait encore là, il n’existait que la petite cloche ; machinalement, il tira sur le cordon. Le gardien sortit, il s’appelait Simon. Antoine le connaissait depuis longtemps. C’était lui qui avait repris le poste de son père. Il arriva tout souriant, disant qu’il n’y avait qu’une seule personne pour utiliser le clocheton et l’interphone en même temps. Antoine lui serra la main chaleureusement et il l’embrassa, comme toujours. Un gamin jaillit de la maison.

C’était le fils de Simon. Il appelait Antoine « Tonton ». Ils bavardèrent un moment et Antoine présenta Hortense à Simon. Un coup de klaxon rageur retentit. Tous se retournèrent d’un seul mouvement. Nadia sortit comme une diablesse du siège passager.

— Je maudis ces conducteurs du dimanche qui encombrent les rues et provoquent des embouteillages, alors que les honnêtes gens, eux, sont au travail.

— Où sont les honnêtes gens ? demanda Antoine. Tout le monde riit et s’embrassa. Célia aussi était de la partie. Les voitures furent abandonnées là et Simon les entraîna pour leur montrer l’orchidée que madame la comtesse avait créée et qu’elle avait appelée Célia. Antoine n’aimait pas particulièrement les fleurs, mais il aimait Célia. Il admirait Simon qui faisait grandir avec tant de soin les plantes du parc, dont beaucoup avaient connu son enfance et son père. Et puis, il y avait le gamin qui courait partout avec un chiot tout aussi fou que lui. Hortense et Nadia étaient des passionnées de botanique et discutaient technique avec Simon. Célia et Antoine admirèrent le potager magnifiquement entretenu.

— Quel bonheur de pouvoir manger les légumes de son propre jardin ! affirma Célia. Antoine la soupçonnait de pencher vers un écologisme un peu trop radical. Un jour, elle se ferait remettre en place par des gens moins gentils qui la mettraient au défi de vivre en pratique ce qu’elle préconisait en parlotte. Ils rejoignirent les deux orchidophiles, et tout le monde se dépêcha de reprendre les voitures qui obstruaient l’entrée pour les garer devant les escaliers du château. Une employée qu’Antoine ne connaissait pas les emmena au salon. Une nouvelle, se dit-il en regrettant la vieille Nanie qui avait si longtemps travaillé ici. On embrassa le comte qui avait l’air en forme. Célia présenta Hortense. Elle était dans ses petits souliers, mais ça lui passerait vite, le comte et sa femme étant des hôtes simples et chaleureux. Ils mangèrent et parlèrent beaucoup. Antoine n’était pas un fana du gigot, mais de temps en temps, s’il était bien préparé, il appréciait le plat. Les légumes étaient du jardin, mais l’assaisonnement était un peu trop fade. La comtesse questionna beaucoup Hortense sur son projet de ferme et elles convinrent d’une visite sur place.

Après le café, le comte demanda aux dames de les excuser, car il souhaitait discuter avec

Antoine dans la bibliothèque. La comtesse entraîna les filles dans le salon.

— Tu sais combien nous avons aimé ton pauvre père, commença le comte. Nous pensons souvent à lui. En vieillissant, les larmes vous submergent plus facilement. Il ne se passe pas un mois sans que nous pleurions sa disparition. On évite de t’envahir, mais si tu savais combien on pense à toi aussi. Heureusement, Célia nous donne de tes nouvelles chaque fois qu’elle vient. Il faut que je t’avoue que mon ennui de santé m’a beaucoup tracassé. Le comte raconta que, bien sûr, il avait peur de la mort et qu’il n’y avait que les sots ou les prétentieux pour affirmer le contraire. En revanche, il disait l’attendre avec une certaine sérénité. Le grand âge oblige à regarder la fin comme un soulagement. Plus on vieillit, plus on perd les êtres qui vous sont chers, et plus on accumule de malheurs et de détresse. Il disait aussi que ceux qui vivaient jusqu’à des âges très avancés, c’étaient les plus égoïstes.

— Tu vois, la semaine dernière, en plus de la mort, j’avais peur de ne pas pouvoir te parler avant de partir. Voilà, je dois te dévoiler quelque chose et il me faut toute ton attention. Le vieil homme lui raconta qu’il avait connu son père dans des conditions très particulières,

et qu’ils avaient vécu ensemble des moments extraordinaires. Et puis, il annonça que le père d’Antoine lui avait demandé, en cas de malheur, de transmettre plusieurs messages à son fils de sa part.

— Mon ancêtre, disait le comte, celui qui est à l’origine de notre lignée, était un fils de paysan que le roi lui-même avait anobli pour fait de guerre. Revenu au pays, il épousa la fille de son protecteur et quelques générations plus tard, un de ses descendants devint comte. C’est le titre que je porte aujourd’hui. Tu connais cette histoire, ma fille a dû te la raconter plusieurs fois et elle a dû te montrer aussi le portrait de notre ancêtre Guillaume. Il s’appelait lui-même le paysan-soldat, ajouta le comte, en montrant du doigt un des tableaux de la bibliothèque. Évidemment le tableau, c’est un faux. Ce portrait a été réalisé cent cinquante ans après sa mort, mais comme il était assez bien réalisé et qu’il avait un cadre remarquable, tout le monde fait semblant de croire qu’il est ressemblant. Je n’en crois rien !

— Célia partage votre avis, dit Antoine.

— Ma fille, quand elle était plus jeune, en avait fait son héros. À tel point que ma femme et moi avions contacté à l’époque un artiste peintre pour qu’il en exécute une copie en modèle réduit. Célia a sauté de joie quand on le

lui a offert pour un de ses anniversaires. Je m’en souviens très bien.

— C’est le tableau qui est dans sa chambre, s’exclama Antoine. C’est vrai que la copie est de bonne facture. C’est bien lui qui était devenu le proche d’un chevalier du Temple repenti et dont il avait fini par épouser la fille ?

— C’est la légende qui court. Une autre part de cette légende est restée secrète, et même Célia à ce jour ne la connaît pas. Tu sais Antoine, ma fin approche, et je dois aussi tout raconter à Célia, même si cela doit la mettre un peu plus en danger. Le comte se tut un long moment. Sans doute songeait-il à ses vertes années d’insouciance et aux malheurs qui avaient épargné sa famille.

— La légende affirme aussi que le chevalier fut assassiné sans que jamais on ne puisse s’emparer du ou des coupables. Sur son lit de mort, il a confié à Guillaume une mission. Il devait remettre en mains propres un tonnelet contenant des archives secrètes à un bourgeois de la ville proche de leur casernement. Par malheur, celui à qui Guillaume devait transmettre le colis était mort depuis peu. Notre ancêtre avait cru bon de le garder en dépôt. Bien des années plus tard, pendant les guerres de religion, la sainte ligue et les curés

des villages voisins avaient agité le peuple des églises, et un soir le château fut envahi et pillé. Le successeur de Guillaume tint tête à la foule assassine, le temps pour sa femme et ses enfants de se frayer un chemin par l’arrière de la propriété. Mon ancêtre fut mis en charpie et une partie de son corps n’a jamais été retrouvée. Beaucoup de gens sont morts pendant ces troubles. La légende raconte aussi que c’est cette nuit-là que le tonnelet disparut, alors même qu’il se trouvait dans une cache secrète. Quand ta mère est morte, ajouta le comte, ton père n’est pas arrivé ici par hasard. Il avait lui aussi en sa possession un petit tonnelet qu’il tenait de son père. Une copie miniature de celui de Guillaume. Et là, en deux phrases, il avoua qu’il était responsable de l’envoi des coffrets en or, que le clochard et le livreur ne faisaient qu’une seule et même personne. Que c’était un acteur qu’il avait payé.

— Tu sais que ce type, cet acteur qui s’appelait Marty, a été assassiné avec une sauvagerie infinie, ajouta le comte. Antoine se souvenait parfaitement du crime. Il était assommé de comprendre que sa bague, celle du petit coffre, était celle de son père. Le vieil homme s’excusa. Il n’avait plus le temps d’attendre, disait-il, et il voulait mourir

soulagé d’avoir accompli son devoir de transmission.

— C’est ton père qui m’a donné ma première double bague et c’est grâce à lui que j’ai pu connaître le monde immobile. Ce n’est que bien plus tard que j’ai pu en acheter une pour la comtesse et une autre encore pour Célia. Antoine écoutait, son intelligence en ébullition et tout son être tendu dans l’effort qu’il réalisait pour absorber toutes ces informations.

— Évidemment, à cette époque, continua le comte, ni ton père ni moi ne savions que la connaissance et la fréquentation du monde immobile pouvait s’avérer dangereuse. Si je l’avais su, je n’aurais jamais offert de bague à ma femme et à ma fille. Le comte regarda Antoine. Il était visible qu’il allait mal.

— Viens, dit le comte, en lui prenant le bras. Allons nous promener. Je fermerai un peu les yeux et j’imaginerai que c’est ton père qui, comme avant, marche encore à mes côtés. Il l’entraîna dans les allées du château. Bizarrement, elles étaient pavées, comme les anciennes rues de Paris. Cela donnait un air de majesté au parc. Avec le temps, Antoine avait appris à aimer ces longues déambulations

qu’affectionnait son père quand les soirées étaient douces. Aujourd’hui, il faisait frais et les pavés luisaient d’humidité. Ce fut Antoine qui brisa le silence en demandant au comte des nouvelles de sa santé. Le comte répondit évasivement et s’arrêta brusquement en montrant, sur le sol de l’allée, une pierre ronde tout à fait différente des autres.

— C’est exactement là, déclara le comte, que ton père m’a initié au monde immobile. Après son décès, j’ai voulu que ce souvenir demeure, j’ai fait tailler et poser la pierre que tu vois. Célia savait tout. Depuis le début ! Antoine eut vraiment du mal à encaisser cette nouvelle. Un long moment de silence suivit.

— Pourquoi mon père ne m’a-t-il jamais parlé du monde immobile, et pourquoi avez- vous tant différé l’échéance pour me transmettre la bague ?

— Les bagues peuvent se révéler très dangereuses. Ton père le savait, et il en a malheureusement fait l’amère expérience. Mais je t’en parlerai tout à l’heure. Il faut savoir aussi que les bagues bouleversent les vies, pas toujours dans le bon sens. J’ai attendu la période où je pensais que cela pourrait t’être le plus utile. Un jour, Célia m’a raconté que tu

sombrais et j’ai pensé que le moment était venu. Il avait alors imaginé le scénario des coffres pour redonner de l’intérêt à sa vie, il avait fait ça pour essayer de le sauver. Pendant de longues minutes, ils marchèrent lentement côte à côte, en silence.

— Pourquoi le monde immobile est-il à ce point dangereux ? demanda Antoine.

— Je n’ai pas de réponse définitive là- dessus. On prétend aussi qu’il existe depuis toujours des gardiens qui sanctionnent les transgressions dans le monde immobile. On insinue aussi que ces gardiens éliminent ceux qui tentent d’en découvrir la vraie nature.

— Vous y croyez, vous ? demanda Antoine.

— Je suis persuadé qu’il existe une organisation, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui maîtrise et gère le monde immobile en suivant des critères que nous ne connaissons pas. Je suis aussi convaincu que ces gardiens existent et qu’ils sont dangereux. Ton père partageait ce point de vue. Et tu vois Antoine, leur vigilance s’exerce parfois bien en amont. Le pauvre Marty l’a payé cher. Sa mort est un avertissement qui m’était destiné. Les gardiens n’ont pas validé mon idée de te transmettre le coffret. Ils doivent te considérer comme dangereux.

Le comte marcha un moment en silence. Ils allèrent jusqu’à la fontaine et revinrent sur leurs pas. Le comte s’était immobilisé devant un chêne plus que centenaire. Bientôt, son regard se fit fixe et dur :

— Tu vois Antoine, au départ de cette affaire, je me suis imaginé que j’allais faire d’une pierre deux coups. J’exauçais les vœux de ton père et je te redonnais le goût de la vie. Je ne m’imaginais pas les drames que cela allait engendrer.