ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 2

TABLE DES CHAPITRES

Célia avait trois ans de moins que lui. Enfants, ils avaient tout de suite joué ensemble. La mère de Célia n’avait pas vu cela d’un bon œil. Sa fille s’enfuyait, plusieurs fois par jour, pour aller en cachette dans la maison du gardien jouer avec Antoine. Plus tard, Célia avait beaucoup aidé Antoine à préparer et à passer les concours. De fil en aiguille, elle avait pris goût à l’austérité de l’administration. Empruntant les pas d’Antoine, elle avait été reçue aux mêmes concours et avait atterri dans la même collectivité. Elle s’était arrangée pour se retrouver dans le même bureau que lui. Quand elle avait débarqué un matin, Caumont, le chef de service, les avait présentés l’un à l’autre avec sa grandiloquence habituelle, sans savoir qu’ils se connaissaient déjà.

— J’espère que vous formerez une équipe soudée, avait-il conclu. Ils l’avaient rassuré sur leurs bonnes dispositions réciproques. Caumont avait l’air tellement content de son speech qu’ils n’avaient pas eu le courage de l’interrompre. Quand le chef était sorti, ils avaient ri sans faire de bruit.

— Tu vois Célia, avait dit Antoine, notre bien-aimé Caumont ne fait jamais rien simplement, il en rajoute toujours des tonnes et c’est ce qui lui donne cet air ridicule. Au début, Antoine avait aidé Célia. Il fallait bien lui apprendre à se débrouiller dans la jungle et les codes de la vie administrative. Avec le temps, les rôles s’étaient inversés, et c’était le plus souvent lui qui demandait conseil. Célia était plus jeune et surtout plus motivée. Elle se tenait scrupuleusement au courant des nombreux changements législatifs. Elle adorait les remises à niveaux, les séminaires, tout ce qui lui permettait de progresser et d’améliorer son niveau d’expertise. Elle essayait bien de passer inaperçue, mais ses vêtements trahissaient ses origines sociales. On jasait un peu. Elle s’était glissée dans la peau de l’employée modèle, et à force de travail, était devenue compétente et respectée. Célia était jolie, mais ce n’était pas une beauté tapageuse ; tout en elle était discrétion et retenue. Malgré ou à cause de cela, elle attirait les autres. Cette fille était un aimant, ce qui n’avait pas été sans poser de problèmes dans sa vie. Les premiers jours de son arrivée dans la collectivité, tout le monde avait défilé dans le bureau pour la voir. Il était facile de deviner dans les regards comme un regret de ne pas

travailler plus près d’elle. Célia et Antoine échangeaient des sourires entendus après ces visites futiles.

Ce matin-là, le soleil ne s’était pas encore levé, il faisait gris. Antoine traversa la géhenne sans penser à rien. Il avait l’impression que cette ruelle dépotoir était l’équivalent moderne de la vallée étroite et profonde de la Jérusalem antique. Il sursauta de nouveau à la vue du clochard, qui avait changé de côté et était assis à droite dans la ruelle. À nouveau, l’homme tendit une enveloppe. Elle était différente, plus grande, et l’on pouvait voir un cachet de cire rouge sur le rabat. Antoine refusa poliment de la prendre, comme on dit non à tous ces cadeaux qui n’en sont pas. Pendant la journée, il se reprocha encore une fois son manque d’à-propos. La surprise, la nouveauté, comme toujours, produisaient chez lui un réflexe de fuite et la paralysie de son cerveau. Plus le temps passait, plus Antoine se disait qu’il aurait dû prendre cette seconde enveloppe, dont le contenu était à l’évidence différent de la première. Après tout, le type était souriant et ne semblait pas dangereux.

La matinée de travail était à peine entamée quand Antoine demanda à Célia de faire une pause :

— Il faut que je te raconte quelque chose. Célia retira sa main de la souris, enleva ses lunettes et le regarda amicalement :

— Je sais bien que tu me caches quelque chose, il faudrait être aveugle pour ne pas deviner que depuis hier tu te tracasses pour autre chose que le boulot. Antoine griffonna quelques mots sur un bout de papier et le donna à Célia.

— Entre cette adresse sur ton ordinateur, tu veux bien ? Célia pianota quelques secondes, fixa l’écran et regarda Antoine d’un air étonné.

— C’est une plaisanterie, ou tu t’es trompé ? lui demanda-t-elle. Antoine vérifia l’adresse et demanda à Célia de recommencer. Elle avait pu faire une erreur de frappe. Quelques instants plus tard, elle le regarda avec la même incrédulité.

— Viens voir, demanda Célia, c’est une page noire ! Plus de bague ni de bon d’achat, plus rien ! Antoine se décomposa. Il se leva.

— J’ai dû mal relever l’adresse, dit-il. Il ne savait pas pourquoi il mentait, il savait seulement qu’il était mal à l’aise et sortit sous le

regard perplexe de Célia. Elle jugea que le temps des questions n’était pas venu. Le reste de la journée se déroula sans incident. Antoine réussit à remplir ses objectifs sans trop de stress. En réalité, le service pourrait être plus productif, mais l’on exigerait ensuite des cadences plus élevées. La pression serait forte et le risque d’erreur deviendrait maximal. Ceux qui emploient du personnel dans les services où les normes sont très strictes ont une tolérance zéro pour les fautes. Quand le domaine est trop sensible et les sommes d’argent en cause considérables, on est toujours amené à des procès en cas d’impair. Les employés de ces services exécutent leurs tâches en un temps qui ailleurs pourrait sembler exagérément long. On travaille avec beaucoup de sérieux et tout est sécurisé, à la satisfaction générale. Antoine et Célia savaient que certains patrons ou cadres essayaient d’obtenir des informations confidentielles, des passe-droits, mais ça, c’était du ressort du chef. Il les recevait, les dissuadait, leur faisait peur et on ne les revoyait plus. Il ne servait qu’à ça, le Caumont, à tenir les importuns à distance. Il avait perdu pied depuis longtemps dans son métier. Quand il y avait des séances de travail trop techniques, il envoyait des employés comme Célia, ou il les accompagnait en les laissant intervenir seuls.

— C’est important de savoir se débrouiller seul dans les réunions, disait-il. Personne n’était dupe, le chef était techniquement dépassé ! Mais comme ce n’était pas un mauvais type, tout le monde s’en arrangeait. C’était un bon chef et le service fonctionnait bien. En fin d’après-midi, Antoine recommença à penser au clochard et cela finit par l’obséder. Il sortit rapidement dès la fermeture des bureaux et entama la traversée du dépotoir. Le type était là, à la même place que le matin, avec son enveloppe et son sourire. Antoine prit le document et le mit dans son manteau. Après avoir bredouillé un vague merci, il s’enfuit. Inexplicablement, il se sentait gêné. Pourquoi ? Après tout, c’était l’autre qui tenait à lui remettre ces plis. Il n’avait rien demandé, lui. Un reste d’éducation chrétienne sans doute. Ne jamais prendre si l’on n’avait rien à donner en échange.

La douche était chaude. Antoine resta longtemps sans bouger sous les gouttes qui lui fouettaient doucement le visage. Une serviette nouée autour de ses hanches, il se servit un verre et récupéra l’enveloppe dans la poche de son pardessus. En examinant le pli avec plus d’attention, il vit que son nom y était inscrit. En

toutes petites lettres. Il n’aima pas ça du tout, et déposa l’enveloppe sur la table avec une pointe d’angoisse. Comment ce type connaissait-il son état civil ? Il pensa un moment appeler la police, mais pour leur dire quoi, que quelqu’un connaissait son nom ? On l’aurait enfermé ! Il ne voulait pas s’embarquer dans une histoire dont il ne maîtrisait ni les tenants ni les aboutissants. En regardant un documentaire à la télévision, il réussit à se calmer un peu. À la fin de l’émission, il avait pris du recul et son esprit était à présent moins confus. Avec son cachet de cire rouge, l’enveloppe était bien fermée. Quel contraste avec une banale enveloppe que n’importe qui aurait pu ouvrir et refermer sans que l’on s’en rende compte ! Antoine se dit qu’il y aurait forcément une décision à prendre après avoir découvert le contenu de la nouvelle lettre. Que fatalement ce qu’il y avait à l’intérieur allait pour un temps perturber le cours de sa vie. Il se fit l’effet de celui qui, tombant du cinquantième étage, se répète à chaque niveau : jusqu’ici, tout va bien ! Le coupe-papier était l’un des rares objets qu’il tenait de son père, et il se sentit rassuré de l’avoir en main pour décacheter le pli. Il trouva la même feuille que précédemment, avec le

même lien Internet, mais cette fois, juste au- dessous, il y avait une série de sept chiffres. Antoine réveilla son ordinateur et il navigua sur le web comme on va vers l’inconnu. Il n’était pas à l’aise. Il sélectionna l’adresse de la veille et se retrouva, comme au bureau le matin même, devant un écran noir. Rien d’étonnant ! Il recommença l’opération sans plus de résultat. En regardant plus attentivement la feuille, il se rendit compte que le nouveau lien différait légèrement du premier. Une seule lettre de différence, mais il savait bien qu’en informatique la moindre erreur suffisait pour se retrouver dans une impasse. Antoine fit la correction et, avec un petit pincement au cœur, il appuya sur la touche entrée. La déception fut forte au premier abord, il découvrait le même site que la veille. La bague, le mode d’emploi et le bon de commande. Il recula son fauteuil à roulettes en croisant ses mains sous sa nuque, absorbé un instant dans la contemplation des imperfections de la peinture du plafond. Tout cela n’avait aucun sens. Il se rapprocha de l’écran et là, soudain, vit un espace qui la veille n’apparaissait pas. À gauche du cadre principal était écrit : « entrer le code ». Il ne fallait pas être un grand sorcier pour comprendre que le code était la suite de chiffres qu’il venait de découvrir

dans son mystérieux courrier. Il hésita encore un peu, pour le principe. Antoine entra le code et une nouvelle page s’ouvrit. On y exposait toujours la bague et son mode d’emploi, mais le bon de commande occupait maintenant presque tout l’espace. Le plus inquiétant était que le formulaire était pré rempli. On pouvait y lire le nom d’Antoine, ses deux prénoms, son adresse complète. Même le numéro de téléphone avait été renseigné. En déroulant la page, il put constater qu’il en était de même pour ses coordonnées bancaires. On avait même coché l’emplacement qui certifiait que l’usager avait pris connaissance du règlement ! En bref, il lui suffisait d’appuyer sur la touche entrée. Ce qu’il se garda bien de faire. Il allait fermer la page quand il se souvint de la mésaventure du matin. Il imprima donc ce qu’il y avait sur son écran. À cet instant, il était fermement décidé à en parler dès le lendemain à Célia, et à contacter les services de police. Ce démarchage intempestif qui prouvait que les données personnelles étaient à la portée du premier hacker venu était inacceptable. C’était la porte ouverte à toutes les dérives et à toutes les escroqueries. Antoine s’était déjà couché quand, pris de panique, il retourna sur l’ordinateur pour consulter ses comptes

bancaires. Ils avaient peut-être déjà été ponctionnés ! Non, ils étaient toujours intacts. Pour combien de temps encore ? Sa première démarche du lendemain serait d’aviser sa banque. Il s’endormit d’un mauvais sommeil. Vers minuit, un somnifère et un verre d’eau lui procurèrent un peu de tranquillité.