Chapitre 8
Ce même soir, vers vingt-trois heures, Auguste entra dans un immeuble aussi discret que luxueux, au numéro 12 de la rue des Bergers. Il monta au cinquième et dernier étage et sonna à la seule et unique porte sur ce palier. Une vieille femme ouvrit, ils s’embrassèrent. Elle s’appelait Sally.
— Aristide t’attend, lui dit-elle.
— Je suis désolé, répondit Auguste, mais il est arrivé quelque chose d’important, sinon je ne vous aurais pas dérangés.
— Entre, entre donc, lui répéta Sally, il n’est pas si tard, tu sais. Aristide était un vieillard sec, mais encore vert. Il était chauve et portait des lunettes opacifiées depuis que la lumière était devenue pour lui une source de souffrance. Plus que le respect dû à la différence d’âge, on sentait combien Auguste était subjugué par le vieillard. Il se montrait déférent et gêné de cette intrusion tardive, tandis qu’Aristide et son épouse faisaient leur possible pour le mettre à l’aise. Le salon était confortable. Les meubles anciens avaient manifestement fait l’objet de coûteuses restaurations. Des statues, du cuir, du velours, et aux murs de magnifiques tapisseries anciennes.
La vieille dame servit une tisane et Auguste commença à raconter. Il ne parla pas des femmes, car cela n’avait pas de rapport avec le fond de l’affaire. Aristide et sa compagne ne l’interrompirent pas. À la fin, le vieillard fit préciser la ruelle où s’était trouvé le clochard d’Antoine et tout le monde se déplaça vers l’ordinateur pour la localiser sur le Net. Aristide réfléchit un peu et dit qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Que bientôt la bague serait utilisée, et qu’Auguste devrait alors intervenir. On finit la tisane et Auguste partit lesté d’un bonbon que la vieille femme lui avait glissé dans la poche.
Quand le téléphone fixe avait grésillé, le type qui s’était levé aurait bien arraché la prise murale. Il détestait les sonneries. Un téléphone, c’était fait pour appeler, pas pour être appelé. Il était scandalisé de constater que des gens se permettaient de le déranger quand tel était leur bon plaisir. Sa deuxième pulsion avait été de décrocher et de raccrocher aussitôt l’appareil. Un reste d’éducation lui avait dicté de ne pas obéir à ses instincts, et il décrocha en lâchant un « oui » d’une parfaite incivilité. Il pensait avoir en ligne une agence de publicité ou de sondages. Son numéro était sur la liste rouge, mais de petits malins réussissaient toujours à
vendre les numéros de cette liste à des démarcheurs peu scrupuleux.
— Jacques Dupuis ? demanda posément une voix autoritaire.
— Qui le demande ?
— Je suis un envoyé du monde immobile. Rendez-vous à la station de bus, en bas de chez vous, dans cinq minutes, ordonna la voix. La conversation fut immédiatement interrompue. Jacques se leva, s’habilla et descendit les deux étages de son immeuble. Quatre minutes après le coup de téléphone, il se tenait devant l’arrêt d’autobus. Il était désert. C’était normal, on était dimanche, aux alentours de dix-sept heures. Le prochain autocar ne se pointerait que le lendemain à l’aube. Jacques n’eut pas à attendre longtemps. Une voiture garée un peu plus loin démarra et vint s’arrêter devant lui. La vitre était baissée et un inconnu au visage à moitié masqué lui tendit une grosse enveloppe de sa main gantée de blanc. Le temps que Jacques s’en saisisse, et le véhicule disparut au premier carrefour. Jacques n’avait pas reconnu l’individu, et c’était aussi bien comme ça. Il n’aurait même pas pu dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Il s’assit un moment sur le banc pour réfléchir. C’était si loin tout ça. Il avait presque fini par oublier. Il était content, parce que
l’argent allait à nouveau enfler ses poches. Il savait bien ce qu’il y avait dans l’enveloppe, même si la dernière remontait à plus de dix années. C’était du travail et de l’argent, la moitié de ce qu’il toucherait quand tout serait terminé. L’espace d’un instant, il se demanda s’il était encore capable de faire le boulot et il se rassura aussitôt. Le seul mystère c’était l’identité du commanditaire. Jacques espérait que la victime ne serait pas un enfant. Il ne s’était jamais habitué à tuer des enfants. Enfin, ce n’était pas lui qui décidait, et il ne savait pas non plus pourquoi les cibles étaient désignées. Il ne savait que le strict nécessaire pour l’accomplissement de sa tâche. On lui communiquait une adresse Internet sur laquelle il trouvait l’identité et les coordonnées de ses victimes. Il y trouvait aussi des photos, et parfois de petits films. Le contenu de l’enveloppe ne précisait que les délais à respecter, et parfois indiquait un mode opératoire. Personnellement, il préférait les armes à feu, mais il était souvent arrivé qu’on lui demande explicitement des meurtres à l’arme blanche. C’était dangereux et salissant, mais on en venait toujours à bout si l’on s’était montré professionnel. Rien ne lui posait
vraiment de problème moral, il n’y avait que des questions techniques plus ou moins complexes à résoudre. Jacques marcha lentement en direction de son appartement. Il faisait bon, le vent était doux. Tout allait bien depuis le coup de téléphone. Il avait pensé un moment qu’on ne ferait plus jamais appel à ses services et avait renoncé à cette importante source de revenus. Il se faisait vieux, mais à plus de soixante ans, la vie bouillonnait toujours dans ses veines et son corps était encore empli de désirs. Il était aussi sûr de réussir que lors de son premier meurtre, alors qu’il n’avait qu’une trentaine d’années et que les militaires avaient fait de lui une arme affûtée et dangereuse. Il ne redoutait rien, parce que non seulement il était rare d’avoir affaire à des gens ayant eu sa formation – cela ne lui était en fait jamais arrivé –, mais parce qu’avec l’avantage de la surprise, il devenait invincible. Assis devant sa table de salon, il entreprit d’ouvrir le document. Tout y était, comme d’habitude. Il se concentra sur les informations données. Un détail le fit un peu tiquer : on ne précisait pas de mode d’élimination. Sur ce point, il pouvait faire à sa guise sauf qu’une décapitation post-mortem était exigée. Il y avait belle lurette que Jacques n’en avait pas réalisée. Il se remémora les gestes nécessaires et fut
rassuré. Il devait prévoir un peu plus de temps pour libérer la tête. Il fallait se protéger des inévitables éclaboussures de sang. Un travail presque ordinaire. Il compta les billets. Il les rangea par liasses de dix avec délectation. Ils avaient bien actualisé les tarifs ! Jacques était content. Il se concentra sur sa cible. Pas grand- chose à en dire. Il s’agissait d’un homme plutôt jeune qui ne présenterait pas de danger particulier. Enfin, il sortit le petit objet emballé qui complétait immanquablement le contenu de l’enveloppe. Il ne put s’empêcher de sourire, c’était là un vrai cadeau. Ce qu’elle contenait, c’était un vrai cadeau. Certes, il devrait le rendre une fois le travail fait, mais entre-temps, il pourrait l’utiliser à loisir. Quel bonheur de pouvoir se déplacer à nouveau dans cet étrange univers ! Bien sûr, l’argent lui avait manqué, mais c’était la bague qui l’avait marqué à jamais. Le travail ne se révéla pas aussi facile mais la victime n’opposa aucune résistance. Grâce à la bague, Jacques était apparu, venant de nulle part. Le type avait sursauté.
— Vous êtes Marty ? demanda Jacques avec un grand sourire. N’importe qui de bien entraîné aurait répondu non à cette question et dans ces circonstances. Mais Marty, qui n’avait même pas fait son service militaire, avait répondu :
oui. Il en était mort. Il avait eu ce regard incrédule et un peu stupide qu’ont les honnêtes gens au moment de mourir au cours d’une agression. Un regard qui n’avait rien à voir avec celui des militaires qui mouraient sans surprise et la rage au cœur. Jacques lui avait proprement enlevé la tête et l’avait posée sur une poubelle. Il avait ensuite mis ses gants et son tablier dans un sac en plastique et était rentré chez lui. Le complément de la somme qui lui était due ne manquerait pas d’être versée bientôt. Il mit son téléphone fixe bien en évidence et vérifia le volume de la sonnerie.