ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 9

TABLE DES CHAPITRES

Après les filles, Antoine, de retour chez lui, prit une douche et ouvrit le colis. Dans le carton, il trouva un coffret semblable au premier, mais sans mécanisme secret. Il s’ouvrait normalement. À l’intérieur, la bague reposait sur le vert profond d’un capiton délicat. Antoine la saisit et l’observa longuement. Évidemment, elle était à sa taille. Il trouva aussi une feuille de papier dans la cassette, ainsi qu’une nouvelle adresse Internet. Le site, assez différent de ceux qui lui avaient été indiqués précédemment, expliquait qu’en actionnant la partie tournante extérieure de la bague vers la droite, le temps s’arrêterait. Il était recommandé d’en faire un usage précautionneux. Bizarrement, Antoine ne s’imagina pas un seul instant que cela puisse être une plaisanterie. Il était convaincu que cette bague pouvait réellement influer sur le cours du temps et se révéler dangereuse. Le mode d’emploi était simple : l’anneau extérieur était mobile et l’on pouvait le faire tourner par degrés de zéro à sept. Quand Antoine sortit la bague de la boîte, l’anneau était positionné sur zéro. Il patienta un instant en regardant l’effet que la bague produisait sur mon doigt. Elle n’était pas spécialement jolie, plutôt du genre

passe-partout. En argent, sans doute, se dit Antoine, bien que cela n’ait aucune importance au stade où il en était. Il savait qu’il allait l’utiliser, mais il voulait attendre un peu. Toujours cette obsession de maîtriser son destin, alors qu’à l’évidence il n’était qu’une marionnette depuis le début de cette affaire. À plusieurs reprises dans sa vie, il avait songé au suicide, mais il n’aimait pas l’idée d’avoir à souffrir, alors, dans l’attente de la découverte d’un moyen de partir qui soit sûr et indolore, il s’était résigné à vivre. Comme il n’avait pas une grande utilité ici-bas, pourquoi refuser le rôle du pantin. Antoine ruminait ces idées noires, et néanmoins pleines de bon sens, quand il se leva pour se servir un verre. Sa consommation d’alcool s’était sensiblement élevée au fil des ans. Il la limitait toutefois pour ne pas déchoir et finir dans la rue. Il trichait un peu en cherchant les titrages les plus forts. Il avait dégotté, dans une boutique spécialisée, des liqueurs à cinquante-cinq degrés. C’était mauvais au goût, mais comme pour beaucoup de ses congénères, quand on en arrivait là, ce n’était plus la saveur qui était recherchée, mais l’ivresse. D’ailleurs, chez lui, il buvait toujours cul sec. Il sirotait, comme on dit, seulement quand il était en société ou

lorsqu’il s’agissait de vins doux. Il avala deux grosses rasades d’un rhum tout à fait imbuvable. Quand il revint s’asseoir, il était franchement secoué. Antoine se persuada qu’il était tard pour utiliser la bague, il la retira et la remit dans son coffre. Quelques somnifères plus tard, il dormait.

Le lendemain, dimanche, Antoine se leva vers midi. Une partie de la nuit, il avait été assommé par les médicaments, puis, comme d’habitude, s’était réveillé vers deux heures du matin et avait enchaîné une série de cauchemars atroces. Vers sept heures, il trouvait enfin un peu de vrai repos, et en général vers midi il parvenait à se mettre debout. Comme toujours, il avait la tête broyée. Un week-end ordinaire chez Antoine. Ce n’est qu’après de longues minutes sous la douche qu’il se souvint de l’anneau. Antoine avala un café et, tout de suite après, une dose d’alcool. La bague au doigt, il tourna l’anneau extérieur d’un cran. Rien ! Il alla dans la salle de bains se brosser les dents. Il aimait bien cette sensation d’avoir la bouche fraîche. Il revint s’asseoir et tourna encore d’un degré. Toujours rien ! Antoine attendit un moment et poussa progressivement le double anneau au troisième puis au

quatrième et enfin au cinquième degré. Il s’était contraint, sans trop savoir pourquoi, à respecter un intervalle de deux minutes entre chaque changement de cran. Rien ! Il ne percevait rien de différent. Peut-être s’était-il trompé, on s’était moqué de lui ! Antoine se leva. Comme son mal de tête s’estompait, il ouvrit les rideaux. La pénombre ne l’aidait pas à réfléchir. En temps normal, il aimait plutôt les pièces lumineuses. En regardant sa montre, il vit qu’il allait bientôt être quinze heures. Machinalement, il avait jeté un œil à la pendule du salon, elle retardait d’une heure. Antoine râla contre ces maudites piles qui duraient de moins en moins longtemps et il les remplaça. Il avait tourné encore un cran et puis un autre. En regardant la télévision, il s’assoupit sur le canapé. Quand Antoine émergea de cette sieste, sa montre indiquait qu’il avait dormi deux heures. Il était content, c’était plus que d’habitude et il avait fait des rêves plutôt agréables. Pour une fois, les ravins et les précipices de ses cauchemars s’étaient envolés. La pendule en face de lui indiquait, quant à elle, qu’il était quatorze heures et seize minutes. Antoine poussa un juron, pestant contre les fabricants de piles, avant de réaliser que c’était sans doute la bague qui faisait son effet.

Il vivait plus vite ! Plus on tournait l’anneau extérieur vers la gauche et plus le temps s’accélérait. Antoine remit l’anneau sur zéro. Longtemps, il resta comme tétanisé sur le canapé. Il lui fallait un peu de temps pour comprendre ce qui se passait. Il marcha et fit quelques mouvements de gymnastique pour vérifier qu’il était vivant, comme avant, et en bonne forme. Par la fenêtre, il ne remarqua rien d’anormal ! Il s’enhardit et sortit de l’appartement. Il descendit les marches, en sauta une sur deux. Il faisait souvent ça. Et pour monter, il procédait de la même façon. Célia disait qu’Antoine avait un compte à régler avec les marches. Il n’aimait que celles des escalators. Là, il ne bougeait pas d’un pouce en regardant les autres le doubler. Dans les couloirs du métro, c’était un vrai plaisir de doubler à son tour ceux qui montaient les escaliers comme des limaces. Antoine marcha un peu dans l’air glacé, cela lui fit du bien. Le froid, c’était pour lui comme une sensation de propre. Il aimait sentir la peau de son visage qui tirait en se desséchant. Quelques automobiles et de rares passants. Il s’assit sur le banc de l’arrêt de bus. Il tourna la bague d’un degré, puis de deux. Les voitures ralentirent nettement, il le constata tout de suite. Au troisième cran, elles avançaient

encore un peu, mais au quatrième, elles étaient presque arrêtées. Antoine poussa jusqu’au cinquième et là, toute vie autour de lui fut comme pétrifiée. Il voulut faire encore pivoter l’anneau, c’était impossible. Il se leva et marcha un peu. Rien n’avait changé pour lui, en revanche les gens qui l’entouraient restaient figés, comme des statues. Parfois, le mouvement immobile des manteaux offrait une beauté à la sculpture, mais le plus souvent, c’était grotesque. Antoine se promena un peu dans le square. Pas longtemps, parce qu’il n’était pas téméraire ! Peu après, il remit la bague sur le cran zéro et rentra. Dans les escaliers, il se dit en souriant que c’étaient sûrement des patrons qui avaient conçu ce gadget. L’idéal pour que leurs employés soient à l’heure et remplissent des quotas de travail plus importants dans la journée.

Le lundi matin, Antoine se dirigea d’un bon pas vers la géhenne et son royaume de rats et de cafards. Il était de bonne humeur. Il regardait les gens s’affairer autour de lui. Les femmes trottinaient, calfeutrées dans leurs longs manteaux, et les hommes se tassaient sous leurs bonnets, leurs longues écharpes leur cachant la moitié du visage. Des enfants couraient pour lutter contre le froid, à grand

renfort de cris stridents. L’école avait encore ses portes ouvertes et une petite foule se pressait pour les franchir avant qu’elles ne se referment. Antoine s’arrêta pour regarder cette population grouillante et pressée, tandis qu’il perdait peu à peu la notion de toute forme de précipitation. Il serait bien resté là pour regarder encore ce peuple avide de gagner quelques précieuses minutes, mais il voulait continuer à découvrir d’autres visages de cette humanité à laquelle il avait appartenu. Chemin faisant, Antoine médita sur le sens de sa vie et sur la nécessité d’anticiper les changements qui ne manqueraient pas de survenir. Jusqu’à présent, il avait fait semblant de vivre, mais bientôt il allait vraiment vivre. Cela lui fit un peu peur, mais il savait que c’était inexorable, que tout retour en arrière n’était désormais ni possible ni souhaitable. À ce moment-là de sa marche vers le bureau, tout le mettait en joie. Les voitures qui s’agglutinaient autour des feux rouges comme des insectes en quête de leur pitance, et même les pervenches, le faisaient sourire. Elles étaient soignées de leur personne, semblaient honnêtes et se comportaient pourtant comme de petites voleuses sournoises. Antoine observait souvent leur manège. La proie débusquée et

mise en joue, la préposée se précipitait sur la plaque minéralogique. Une fois le numéro relevé, en un tour de main, elle soulevait un des essuie-glaces pour y coller le procès-verbal, puis s’enfuyait. Quelques mètres plus loin, elle retrouvait un air inoffensif, presque virginal, bienheureuse de ne pas avoir été prise la main dans le sac par le malheureux usager. Bientôt, elle reprenait sa progression lente, le visage calme, déterminé et hautain. Ses yeux froids recommençaient à scanner la rue avec la certitude de débusquer de nouvelles victimes, dans le flot inépuisable des proies qu’elle verbalisait chaque jour avec appétit.

— Drôle de vie que celle d’une pervenche ! se disait Antoine. Jouer aux voleuses en pratiquant un métier somme toute fort convenable. Tout ce peuple grouillant le fascinait plus qu’il ne le rebutait. La vie s’étalait devant lui, le problème c’était qu’il n’en faisait plus partie. Une rue plus loin, il devina un attroupement autour d’un camion poubelle. Plus il s’en approchait, plus il était évident qu’un conflit se déroulait. Ce n’est que lorsqu’il fut arrivé à la hauteur du groupe et à portée des cris, qu’Antoine réalisa que la scène se déroulait devant l’entrée de la géhenne. Les éboueurs

prétendaient ne pas avoir à enlever les conteneurs en plastique :

— Vous voyez bien que la ruelle est fermée, vociféraient-ils, c’est écrit, oui ou non ?

— Nous, on paye les taxes pour l’enlevage des ordures, vous devez les enlever. Les riverains, et en particulier les restaurateurs, étaient particulièrement remontés.

— Et l’hygiène ? hurla une petite dame en bottes en caoutchouc blanc. Qu’en faites- vous ? Et nos clients, comment vont-ils pouvoir manger au milieu des odeurs ?

— Mais, ma bonne dame, répondit le responsable des éboueurs, c’est à la police de faire son travail. En s’approchant un peu, Antoine vit que l’entrée de la géhenne était interdite par un petit cordon de police. Deux fonctionnaires en faction qui ne s’en laisseraient pas conter. Se mêlant à la foule, il finit par comprendre que la géhenne était fermée parce qu’on y avait découvert un clochard assassiné, et on ajoutait même qu’il avait été décapité. À cette nouvelle, Antoine s’éloigna à grands pas. Il savait que c’était de « son » clochard dont on parlait. Maintenant, il marchait vite et il avait peur. Comment ne pas faire le lien entre le meurtre, les coffrets et lui ? Il se demanda s’il

ne devrait pas alerter lui-même la police. Le temps d’arriver au bureau, sa décision était prise. Il n’était pas censé connaître le pseudo- clochard, et encore moins savoir qu’il avait été assassiné. Si, malgré tout, on remontait jusqu’à lui, il avouerait toute l’affaire en maintenant son ignorance du meurtre. Toute la journée, il rumina l’hypothèse d’un message qui lui serait transmis par la mort du type. Si c’était le cas, que devait-il comprendre ? Mais tout passe… Entre son travail et les bavardages de bureau, la journée se déroula sur un rythme habituel. Peu à peu, Antoine relativisa les évènements du matin. Le soir venu, il était convaincu de s’être mis martel en tête pour rien du tout. Comme la géhenne était ouverte au retour et qu’elle avait son aspect repoussant habituel, Antoine en oublia le crime.