Chapitre 14
Ce samedi-là allait réserver bien des surprises. Tout avait commencé on ne peut plus tranquillement. Ils firent le point sur les nouvelles frontières du monde immobile et Manu donna à chacun une nouvelle carte. On était presque à la fin de la réunion, quand Évelyne, en quelques mots, sema la panique.
— Puisque c’est à mon tour de parler, dit- elle, il faut que je vous dise que ce matin j’ai vu une bague comme la mienne qui était en vente.
— Où ? hurlèrent-ils tous en cœur et si fort qu’Évelyne sursauta.
— On se calme ! reprit Aristide d’une voix tranquille. Évelyne, pourrais-tu nous dire où et dans quelles circonstances tu as vu cette bague ? Il faut nous excuser et nous comprendre, cela fait des années que nous cherchons des bagues et nous n’en avons pas trouvé beaucoup.
— Je l’ai vue dans une caisse, avoua Évelyne après s’être raclé la gorge.
— Une caisse ? s’étonna Auguste. Comment ça, une caisse ?
— Allez-vous bien la laisser terminer ? se fâcha Aristide. Continue Évelyne !
— La bague que j’ai vue ce matin était dans une caisse, avec d’autres objets, pour la
brocante qui se tient en bas de chez moi, chaque premier samedi du mois. Je voulais l’acheter, continua Évelyne, mais il fallait prendre toute la caisse et je n’avais pas assez d’argent sur moi. Personne ne prononça un mot, tous étaient atterrés. Quel qu’en soit le prix, il fallait acheter la caisse, tout prendre. Dans ces cas-là, la consigne de Manu et du groupe était précise et implacable. On devait faire l’acquisition des bagues à double anneau, quel qu’en soit le prix. La pauvre fille ne le savait pas, et l’on minimisa l’incident. On lui demanda de confirmer que la bague qu’elle avait vue était identique en tout point à la sienne. Elle en était certaine. Dans un silence pesant, elle ajouta :
— J’ai demandé son adresse au vendeur et il me l’a donnée, déclara-t-elle, en tendant à Aristide un morceau de papier. Mais, ajouta-t- elle, le vendeur et son étal sont encore là-bas, puisque la brocante se termine à minuit. La décision fut immédiate et unanime. On devait s’y rendre maintenant. Tous sortirent l’argent qu’ils avaient sur eux. Aristide nota ce que chacun apportait. Auguste prit les billets et, accompagné d’Antoine et d’Évelyne, il partit en direction de la brocante. Dès qu’ils eurent quitté la réunion, ils entrèrent dans le monde immobile. Ils
marchèrent une demi-heure. Les deux garçons allaient tellement vite qu’Évelyne peinait à les suivre. Pas à cause de la fatigue, c’était une sportive, mais parce que courir avec des talons, c’était compliqué. Arrivés sur la placette en bas de chez elle, ils constatèrent que certains exposants avaient déjà commencé à plier bagage et l’emplacement qu’Évelyne avait facilement retrouvé était vide. Ils décidèrent de se rendre sans délai à l’adresse qu’Evelyne avait eu la présence d’esprit de demander. Ils eurent peur qu’Évelyne refuse : il était tard et elle était peut-être attendue. Ils se trompaient. Elle passa juste un appel téléphonique pour prévenir qu’elle était retenue, et les rejoignit. Elle aussi prenait plaisir à cette chasse au trésor. Contrairement aux garçons, manifestement angoissés parce qu’ils connaissaient mieux les enjeux de cette traque, Évelyne arborait un lumineux sourire et se montrait résolument optimiste quant à leurs chances de retrouver la bague. Antoine héla un taxi et ils annoncèrent leur destination. Auguste téléphona à Aristide pour le tenir informé. Le taxi avait abordé la banlieue. Les néons blafards s’étaient espacés. Tout était noir avec quelques points lumineux ici et là. Antoine ne se sentait pas bien. Arrivés à l’adresse indiquée,
ils virent le forain qui finissait de décharger ses marchandises. Ils s’approchèrent. Évelyne le salua, il la reconnut. Une belle fille comme ça, il était content de la revoir. Elle prétendit que son père lui avait avancé l’argent pour la bague. Le type déclara qu’il était crevé, mais que, pour ses beaux yeux, il était prêt à tout. Il rapporta la caisse qu’il venait de ranger. Il farfouilla un peu à la lueur des phares et trouva le bijou. La bague était exactement identique aux autres. Évelyne lui donna les soixante euros convenus.
— Plus cher que du neuf ! marmonna Auguste. Antoine n’avait pas voulu se mêler de la transaction. Pendant qu’Évelyne concluait l’affaire avec l’homme, il s’était occupé en fouillant dans la caisse posée par terre, à côté de la voiture. C’était une caisse ordinaire, en bois. Elle n’avait pas de couvercle et était remplie de breloques en plastique ou en métal de pacotille. Des colliers abîmés, des chaînes… Elle contenait aussi une boîte en métal comme on en utilisait beaucoup dans les cuisines, avant la vague déferlante du plastique. Elle était haute, sans doute une boîte à sucre ou à farine. Elle avait dû être jolie, mais aujourd’hui ses couleurs étaient passées et elle s’écaillait par endroits. C’est dans cette boîte qu’Évelyne
avait trouvé la bague, et le forain l’avait laissée ouverte.
— Je peux regarder ? demanda Antoine.
— Oui, mais faites vite, répondit le bonhomme en rendant sa monnaie à Évelyne. Antoine prit la boîte et commença à fouiller à l’intérieur. C’était un peu différent du contenu de la caisse à vin. Il y trouva quelques bijoux pour adultes, mais sans grande valeur. Il s’apprêtait à la reposer quand, au milieu de tout ce bazar, il vit une autre bague. Pour une fois, son cerveau fonctionna à la vitesse de l’éclair.
— Dites-moi, monsieur, demanda Antoine au vendeur, combien vous vendez la caisse ?
— Que la caisse ? demanda le vendeur avec une pointe d’ironie.
— Oui, la caisse, pleine de préférence, lâcha Antoine légèrement excédé.
— Je vous la laisse à trois cents euros, et c’est un cadeau. Antoine prit l’argent dans la poche d’Auguste en lui intimant l’ordre de se taire et en le fusillant du regard. Le vendeur recompta les billets. On se salua, Antoine repartit, la boîte sous le bras.
— Pourquoi as-tu fait ça ? s’écria Auguste une fois qu’ils se furent éloignés. Il faudra que tu rembourses les autres maintenant, c’était leur argent.
— Mon cher Auguste, lui répondit Antoine, je ne rembourserai les autres que si la bague à double anneau qui est à l’intérieur ne fonctionne pas.
— Quoi ? Il y en a une deuxième dans la boîte ? s’exclama Auguste.
— Le temps que l’on tourne au coin de la rue et on regarde ça de près, proposa Antoine. Sur l’avenue, Auguste alluma sa lampe torche. Ils déposèrent la caisse par terre. Antoine sortit la boîte et retrouva rapidement la bague qu’il avait pris soin de bloquer dans un des coins pour ne pas avoir à la chercher trop longtemps. Antoine tendit la bague à Auguste.
— À toi l’honneur ! annonça Antoine. Auguste ne se fit pas prier et, juste après avoir tourné la bague, il s’exclama :
— Évelyne et Antoine, franchement vous avez fait fort, aujourd’hui ! C’est terrible de constater que ce sont les petits nouveaux qui trouvent des bagues et pas un ancien comme moi, qui en cherche depuis si longtemps. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je me demande si ce n’est pas une forme d’insolence.
— Je veux être punie, souffla Évelyne, avec une petite voix. Auguste et Antoine se retournèrent et tous les trois rirent de bon cœur. Auguste téléphona à Aristide.
— Nous avons la bague. Et nous rentrons avec une surprise. Le temps de trouver un taxi, et nous arrivons. Ils eurent de la peine à trouver un moyen de transport. Aucun taxi ne voulait repartir vers le centre-ville. Ils allaient en commander un par téléphone, quand une voiture s’arrêta. Ils s’y engouffrèrent. Il leur fallut peu de temps pour se rendre compte que le chauffeur était dans un état peu compatible avec la conduite. Contrairement à bon nombre de chauffards qui s’imaginent être plus performants quand ils sont saouls et qui appuient sur le champignon, leur soûlard de chauffeur était d’une prudence remarquable et, passés les premiers instants, ils se sentirent en confiance. Ils se firent déposer chez Aristide. Tout le groupe les attendait.
— Merci de nous avoir attendus, dit Auguste avec une triste mine, mais je dois d’abord vous annoncer une mauvaise nouvelle. La petite assemblée se figea. C’était comme une douche froide, ils attendaient une bonne nouvelle et c’est le contraire qui arrivait.
— Voilà, nous avons dépensé trois cent soixante euros.
— Et la bague, vous l’avez, au moins ? demanda Manu.
Auguste la montra et ce fut un joyeux tohu- bohu. Tout le monde voulait la voir, la toucher, l’essayer.
— Elle fonctionne ? demanda Aristide.
— Je l’ai essayée, répondit Auguste, elle est en parfait état de marche et n’a coûté que soixante euros.
— Qu’avez-vous fait des trois cents euros ? s’étonna Sylvain.
— On les a utilisés pour faire la fête bien sûr, répondit Auguste. Personne ne le crut et tous voulurent savoir ce qu’il était advenu de leur argent. Auguste leur expliqua qu’Antoine avait acheté toute la caisse et la posa sur la table en déclarant qu’il fallait s’en partager le contenu. Il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre que cela ne valait pas tripette. Sans rien dire, ils regardèrent Antoine, qui bizarrement, souriait.
— Ah, j’oubliais, murmura Auguste, on a trouvé une autre bague à double anneau dans la caisse. Nouveau charivari lorsque Auguste se leva en brandissant la deuxième bague. Aristide ouvrit le réfrigérateur et l’on servit du champagne ce soir-là. Il fut convenu qu’Aristide garderait les bagues.
On but et plaisanta et pendant un long moment, il fallut raconter tous les détails de la journée. Manu était particulièrement content. Il était convaincu que le monde immobile devait sa survie au nombre de bagues dans le périmètre de la zone cinq. Antoine et Évelyne se lancèrent dans l’inventaire de la caisse, pendant que les plus anciens entamaient des conversations sur leurs souvenirs. Ils avaient tout vidé sur la grande table. Évelyne mettait de côté les objets encore intacts et jetait à terre ceux qui étaient cassés ou trop abîmés. Antoine faisait l’inventaire de la boîte en métal. Il pouvait l’examiner plus sérieusement, maintenant qu’il avait de la lumière. Cette boîte ne valait rien. Entre les bosses, les écailles de peinture et la rouille, elle avait fait plus que son temps. L’ouverture s’opérait par le haut et la boîte était relativement profonde. Antoine s’était mis sous la lampe à un coin de la table et il avait précautionneusement déversé le contenu de la boîte. Peu de temps après avoir commencé son inspection, Antoine découvrit une autre bague à double anneau. Stupéfait, il cacha le bijou sous le couvercle et continua à trier la verroterie selon le critère fixé par Évelyne :
— On jette tout ce qui est cassé ! Quelque peu remis de sa nouvelle découverte, Antoine interpella le groupe d’une voix forte :
— Je voudrais qu’on me dise enfin si le mot qui convient c’est « bague à double anneau », « anneau » ou « bague » ! Tout le monde le regarda avec surprise et la réponse fut unanime :
— On dit comme on veut.
— Si c’est une bague, continua Antoine, alors je viens de lui trouver une sœur ; et si c’est un anneau, alors c’est un petit frère que j’ai dans la main. Antoine avait trouvé une troisième bague dans la caisse du forain ! D’un seul élan, tout le monde se précipita pour l’embrasser et le féliciter. Aristide ouvrit de nouveau du champagne pendant que les autres se précipitaient sur leur téléphone, pour prévenir ceux ou celles qui les attendaient car le retard prévu s’était considérablement allongé. Personne ne voulut quitter le groupe, ce soir-là. Ils pique-niquèrent avec des pizzas et du champagne ! Antoine et Auguste avaient dégotté un vieux rhum et ils le sifflèrent tranquillement. On avait presque fini ce dîner arrosé, quand Antoine et Évelyne se remirent au tri. Il fallait bien en finir. Évelyne était venue
aider Antoine, tandis qu’Auguste s’était rapproché de Martine et de sa jolie frimousse piquetée de taches de rousseur. Tout le monde riait, cette caisse, c’était de la camelote, de chez bonimenteur et compagnie. Les colliers étaient tous cassés, et les perles en plastique grossier. À peine de quoi faire carnaval ! Tout à coup, Martine poussa un cri strident. Les regards convergèrent vers elles, tous pensaient qu’elle s’était piqué un doigt avec une saloperie qui traînait au milieu de la pile de verroterie. Mais non, elle souriait en agitant une nouvelle bague. Le temps de la féliciter, c’est la femme d’Aristide qui en brandit une autre, puis ce fut le tour de Manu. Il était comme un gamin, la joie et l’alcool avaient brisé son armure.
— Ouf ! murmura Antoine, c’est un homme comme nous ! Antoine riait et quand Aristide lui fit remarquer qu’il portait deux anneaux à son doigt, ils furent pris d’un fou rire. Dès le début, Auguste avait triché, en s’emparant d’une poignée de bimbeloterie, pour la trier dans son coin, et il finit par en trouver une lui aussi. Jamais une nouvelle bague à double anneau ne fut aussi peu fêtée. L’assistance était lasse, et si tous embrassèrent
Auguste, la fatigue ayant commencé à les emporter, ils le firent avec moins d’entrain. C’était fini. Le reste de la quincaillerie avait rejoint la caisse. Au milieu de la table, sur une assiette en carton, trônaient sept bagues. Personne ne parlait. Nul ne pouvait fournir d’analyse sérieuse sur cette découverte. Aristide proposa de se séparer et de se retrouver le lendemain, pour une réunion exceptionnelle. Tout le monde fut d’accord pour aller dormir et reporter les analyses. Antoine rentra en petits morceaux. Quand il se réveilla vers midi, il présentait tous les symptômes d’une gueule de bois magistrale. En vieil habitué de cette situation, il savait comment revenir à la vie. Il vivota entre deux eaux le reste de la journée et se prépara pour la réunion extraordinaire chez Aristide.
Antoine arriva très tôt. Il s’en excusa auprès de Sally et d’Aristide et s’expliqua :
— J’ai besoin de parler librement avec vous avant la réunion. Il y a des choses qui m’inquiètent, parce qu’elles semblent nous dépasser. Aristide comprit parfaitement ses préoccupations. Le vieil homme le fit entrer dans son salon privé. Il était plus conforme à ce que l’on peut attendre d’un logement
ordinaire. Antoine réalisa alors qu’au cinquième étage de cet immeuble, Aristide s’était rendu propriétaire des deux appartements que comptait le niveau. Ils échangèrent quelques banalités, puis Aristide lui raconta ce qu’il savait des bagues. Il avertit Antoine qu’il ne fallait jamais commettre de faute dans le monde immobile. Aristide raconta aussi qu’à la fin du XIXe siècle, des tueurs étaient payés pour éliminer les mauvais citoyens du monde immobile.
— Est-ce que l’on connaît tous les utilisateurs de la bague qui ne viennent pas à nos réunions du samedi ? demanda Antoine.
— J’en connais quelques-uns, mais il est impossible de tous les répertorier, répondit Aristide. Il y a aussi ceux qui possèdent une bague mais ne l’utilisent plus, et enfin ceux qui n’en connaissent pas l’usage.
— Toi, tu sais combien il y a de bagues en tout ?
— Il n’y a pas d’archive qui évoque cette question particulière. Dans les comptes rendus de réunions, ils ne pointaient que les noms des présents. J’imagine qu’il doit exister une centaine de bagues en circulation et moins d’une vingtaine de citoyens du monde immobile.
Aristide ajouta que tant qu’une éthique humaniste y était respectée, on pouvait profiter de la zone cinq, comme on croque dans une pomme. Il ajouta que, s’il était vrai que nous ne connaissions pas tous les tenants et aboutissants du phénomène, cela ne voulait pas dire qu’une explication n’existait pas. On était seulement incapable de la formuler. Mais, argumenta-t-il, les hommes des cavernes, qui ignoraient les mouvements des étoiles et leur genèse, jouissaient bien du soleil et d’une nature dont ils ne savaient rien. Sally conclut en disant qu’ils étaient les nouveaux Cro-Magnon et tous se mirent à rire. Antoine sortit de cet entretien rassuré. En attendant les autres, Antoine avait regardé la fresque qui courait tout autour du salon. Ce qui troublait l’observateur au premier regard, c’est qu’elle n’avait ni début ni fin. On pouvait la regarder à partir de n’importe quel point, et jamais on n’avait de vue d’ensemble. Le fond était toujours le même et les personnages se suivaient à distance, dans une ronde sans fin. Un jour, Auguste lui apprendrait qu’il y avait là des dieux et des déesses du temps. Chronos et Saturne, mais aussi Sin de Babylone et Thot l’Égyptien. Antoine apprendrait aussi à reconnaître le Chandra des mythes hindous, Mama Quilla
l’Inca et les maîtres chinois, japonais et africains, tous entourés de leurs attributs. Ils semblaient tous fixer le spectateur avec détachement et froideur. L’ensemble procurait un sentiment désagréable si on l’examinait trop longtemps. Selon l’endroit où l’on était, on ne pouvait regarder qu’une partie du tableau. Antoine se promit de s’organiser pour, au fil des séances, connaître un peu mieux cette œuvre. Dans la fresque, quatre portes étaient représentées, mais elles étaient toutes fausses. Quand la seule vraie porte de la pièce était fermée, elle devenait presque invisible, faisant partie intégrante du tableau. Les fenêtres, si elles étaient visibles de l’extérieur, avaient été murées à l’intérieur. Quelque chose intriguait Antoine. Si les personnages étaient très différents les uns des autres, une même série d’objets revenait au niveau des portes. On aurait pu penser à la ponctuation d’une longue phrase. Avec un peu d’attention, on repérait une bague semblable à celle qu’ils portaient tous ; un rouleau de parchemin ; comme celui des Torahs que l’on voit dans les synagogues ; un tonneau allongé, presque un cylindre ; et une clé. Les représentations en étaient toujours différentes, comme si l’on avait voulu en masquer la répétition.
Antoine demanda à Aristide si l’on connaissait l’auteur de cette fresque, et s’il y avait un sens. Aristide lui raconta que, d’après ce qu’il savait, c’était un disciple de Delacroix qui avait réalisé le travail. Il s’agissait d’une commande, mais il n’en savait pas plus. Antoine eut, à ce moment-là, l’intime conviction qu’il mentait. Il n’osa pas le pousser dans ses retranchements, mais Antoine fut convaincu désormais, que sur bien des sujets, Aristide leur cachait une part de vérité. Antoine commençait à comprendre qu’il faisait partie d’une histoire qui le dépassait, et dont il n’était qu’un rouage. Il n’en retira aucune amertume, mais peut-être une vague crainte. Tout valait toutefois mieux que sa vie d’avant le clochard. Il eut aussi la certitude que ces lieux avaient compté un nombre impressionnant de réunions. Peut-être même que toutes celles qui s’étaient tenues depuis 1815 avaient connu ce cadre. Tous les membres arrivèrent presque en même temps. Tous légèrement en avance. Ils étaient maintenant une dizaine : Sally et Aristide, Sylvain le « courant d’air », Auguste, Manu, Martine, Évelyne et bien sûr Antoine. On pouvait aussi compter Lise, même si elle préférait d’autres compagnies à la leur. Aristide posa les sept nouvelles bagues sur la table. On
les manipula. Aucune différence avec les leurs ! Il fallait les essayer. Toutes fonctionnaient parfaitement, et aucune ne tournait au-delà de cinq. On regarda Manu, pour lui demander ce qu’il en pensait. Comme toujours, il prit un moment de réflexion avant d’exposer trois pistes de solution avec, pour chacune, les avantages et les inconvénients. On pouvait les garder chez Aristide, se les partager, les donner à de nouveaux membres. Les offrir, c’était prendre le risque de se tromper et d’introduire dans la zone cinq de mauvais éléments. Se les distribuer, c’était faire peser sur une seule personne le choix des nouveaux arrivants et s’exposer à plus de risques encore. Les garder chez Aristide, c’était prudent, mais ça n’avait pas vraiment de sens. Manu préconisa d’attendre et de prendre du recul avant de décider de quoi que ce soit. Dans cette hypothèse, il était sûrement préférable de les laisser au domicile d’Aristide et Sally. Il n’y eut pas de grandes discussions. Ils furent tous d’accord pour attendre.