Chapitre 4
Week-end moche et déprimant, comme les précédents. Les gens étaient tous gris, mais la fille de vendredi avait été lumineuse et gentille. Antoine la connaissait bien. Depuis quelques mois, il allait toujours vers elle, et jamais elle ne l’avait déçu parce qu’elle était gaie et souriante. Il savait bien que tout cela, ce n’était que de la vitrine. Assurément, la fille avait elle aussi son lot de difficultés quotidiennes, mais elle avait la politesse de garder ses problèmes pour elle. En la quittant, il alla boire un canon au bistrot du quartier. La pluie était indécise et beaucoup de gens se hâtaient pour se retrouver définitivement au sec. Antoine avait marché. Il avait toujours aimé la pluie. Au comptoir, trois clients regardaient les résultats sportifs à la télé. Le bar était fonctionnel. Rien de soigné, rien de joli. On ne venait ici que pour jouer et boire, pas pour la déco. À une table, Antoine reconnut Auguste. Ils se saluèrent. L’autre aussi venait de quitter une fille. Les deux hommes prenaient souvent le même genre de filles, dans la même petite rue. C’est Auguste qui un jour avait abordé Antoine. Une solidarité de clients les avait instinctivement rapprochés. Ce frère de rue était plutôt petit. Il appartenait à cette génération qui avait grandi
dans un milieu où les carences alimentaires avaient eu raison de la taille génétiquement programmée des enfants. Pour compenser, il se tenait toujours très droit. Il était évident qu’il surveillait son alimentation et qu’il avait tendance à l’embonpoint. Il avait gardé de sa jeunesse de longs cheveux aujourd’hui poivre et sel. Antoine aimait bien ce type, qui en quittant les filles, dissertait sur la décadence de l’Occident. Non pas pour s’en plaindre, mais pour la comprendre, l’analyser, la révéler. Ce jour-là, ils bavardèrent un peu en buvant quelques verres. Jamais ils n’abordaient de questions personnelles. C’est à peine s’ils connaissaient leurs prénoms respectifs. On se rencontrait par hasard, ou bien on ne se rencontrait pas. Antoine n’aurait pas apprécié une discussion sur les filles ou le sexe. Le déclin de l’Occident, ce sujet le branchait bien. Auguste disait que l’Europe qui pouvait s’enorgueillir d’avoir, pendant dix siècles, brillé comme la lumière du monde, se mourait désormais et qu’il ne voyait pas de sursaut venir. Rien à espérer du monde musulman non plus. Il se demandait, avec une tristesse dans la voix, si la décadence n’était pas consubstantielle aux monothéismes. Il était intarissable sur les vertus de l’Orient, d’où le soleil ne manquerait pas de se lever demain.
Antoine aimait bien l’écouter. Ils se séparèrent après un dernier verre. Antoine ne savait rien d’Auguste, ni son âge, ni comment le joindre en dehors de ces vendredis. Un soir où ils étaient restés plus longtemps ensemble, Auguste s’était cependant un peu plus raconté.
— L’avantage que j’ai sur beaucoup de monde, c’est que je suis déjà mort une fois, et tel que tu me vois actuellement, je suis dans ma deuxième vie. Devant l’incompréhension d’Antoine, il avait, en quelques mots, expliqué que des années auparavant, pendant une séance de formation, il avait eu un malaise et avait été ramené à la vie par un médecin qui participait au stage.
— C’est une expérience qui a dû te changer, non ? demanda Antoine.
— On peut dire qu’après je n’ai plus été le même. Je me dis souvent que c’est après ma mort que je suis enfin devenu moi-même.
— Des expériences comme celle que tu racontes changent les gens, c’est sûr, déclara Antoine. Moi je n’ai jamais vécu ça, mais je connais une amie médecin qui a ramené quelqu’un à la vie, dans les mêmes circonstances.
Il ne leur fallut que quelques phrases pour se rendre compte qu’ils parlaient tous les deux de la même femme : Nadia. Cette connaissance commune allait peser sur la suite. Et pour couronner le tout et prouver, si besoin était, que le monde est petit, Auguste connaissait aussi Célia et avait souvent dîné avec les deux filles ! Ce soir-là, ils s’étaient quittés un peu plus proches l’un de l’autre. En rentrant, Antoine s’était abruti d’alcool et de somnifères pour ne pas avoir à compter les heures du week-end.
Le lundi, en pénétrant dans la ruelle, Antoine ne savait pas s’il retrouverait le clochard ; il s’était mis en tête que le type ne reviendrait plus. Il aborda cependant la ruelle avec circonspection. Le maigre clochard était bien là. Il avait repris sa place du premier jour et, encore une fois, il lui tendait quelque chose. Cette fois c’était une boîte, identique à celles qu’on utilise pour les cigares, mais un peu plus grosse et avec des ferrures en métal doré. Antoine s’arrêta. Il n’avait pas le courage d’en vouloir au type qui, assis sur les cartons sales, lui souriait avec sa bonne tête de gentil. Antoine lui rendit son sourire en gardant ses mains dans ses poches, et très lucidement
refusa la boîte. Il lui dit bonjour et non merci, et continua son chemin en reportant au soir la récupération de la boîte. Son refus signifiait que c’était lui qui décidait et pas l’autre ! Le type avait une bonne tête, bien sympathique. La même chapka qui le faisait rêver, le même manteau rapiécé. Il paraissait propre et ne semblait pas se laisser aller. Antoine se demanda s’il restait là toute la journée, ou s’il guettait ses allées et venues. Au bureau, Antoine rédigea une lettre circonstanciée au procureur de la République pour relater cette violation de données privées, et retourna sur le site de sa banque. Aucun de ses comptes ne laissait apparaître de mouvement suspect.
— Alors, dit Célia en entrant dans le bureau, toujours dans tes cachotteries ?
— Je ne vais pas te mentir, répondit Antoine, je fais des cachotteries, c’est vrai, mais c’est parce que je veux connaître toute l’histoire avant de te la raconter.
— C’est quand tu voudras ! En attendant, tu pourrais m’apporter un café ? Antoine se leva ; il voulait profiter de son déplacement vers la machine à café pour poster sa lettre mais, persuadé que s’il s’était agi d’une escroquerie, ses comptes auraient déjà été vidés
depuis un moment, il la laissa finalement dans sa poche.
— Célia, tu as raison, il m’arrive une histoire peu ordinaire. Il posa le café sur le bureau de sa collègue.
— Il faut absolument que je t’en parle, mais je ne veux pas le faire ici, je veux qu’on ait du temps. Célia se contenta de hocher la tête. Antoine avait bu son café en la regardant face à lui et en se demandant s’il existait une seule autre femme au monde capable de se contenter de si peu d’explications. Sans doute que non ! Il resta un instant de plus à rêver à ces publicités qu’il fallait bien qualifier de mensongères, puisqu’elles vous faisaient miroiter des goûts, des saveurs et des arômes de café complètement fantasmés. Il tenta ensuite de revenir sur le site de la veille et, bien sûr, tout avait encore une fois disparu. À la fermeture des bureaux, à seize heures, tout était normal sur ses comptes. Il ne pouvait pas s’agir d’une escroquerie ordinaire.