ALAIN BENARD
Écrivain sous le nom de Frère Soval
LES MONDES IMMOBILES

Chapitre 17

TABLE DES CHAPITRES

Marcel flairait une affaire. S’il trouvait le manuscrit, il en tirerait un très bon prix. Le problème, c’est qu’il ne faisait pas partie du lot qu’il avait acheté six semaines auparavant. Il avait rendez-vous avec celui qui lui avait vendu les caisses. Il était souvent en affaires avec celui qu’il appelait « le petit voleur ». Le gars n’était absolument pas recommandable, mais il était de ceux qui, comme Marcel, se donnaient des limites et ne les franchissaient pas. On pouvait dire que Félix était fiable et consciencieux. En plus d’obtenir le précieux renseignement, Marcel devait conclure l’achat d’un fauteuil ancien. Félix lui avait envoyé une photo, une dizaine de jours plus tôt. Marcel était allé aux nouvelles sur Internet et avait vu que dans une vente en ligne, un fauteuil en tout point semblable s’était envolé pour plus de deux mille euros. Il avait calculé qu’il le placerait facilement à un petit millier d’euros et, comme le vendeur n’en voulait que trois cents, l’affaire était plutôt juteuse. Il allait faire d’une pierre deux coups. En revenant, il aurait en poche deux futurs bénéfices, celui du fauteuil et celui du renseignement. Le problème c’est qu’en arrivant, le fauteuil avait disparu. Un acheteur plus pressé, plus malin ou plus chanceux avait

enlevé l’objet pour six cents euros. Marcel voulut se montrer conciliant :

— Je ne veux pas d’histoires, mais il faut que tu me comprennes, Félix. J’ai eu des frais pour arriver jusqu’ici. En plus, j’ai dû renoncer à une affaire, une vraie celle-là, pour venir me faire rouler ici. Tu aurais dû me téléphoner, c’est pas correct ce que tu as fait, vrai ou faux ?

— C’est vrai Marcel, je veux bien reconnaître que j’ai pas été correct, mais je n’ai que quarante euros sur moi.

— Tu plaisantes ! le coupa Marcel. Tu dois m’en trouver au moins cent.

— Écoute, le prévint le petit voleur, je n’ai pas tes cent euros. Tu sais bien que tout ce que je gagne, je le donne à ma femme pour les gosses.

— Je ne suis pas un mauvais bougre, tu le sais, déclara Marcel. Je veux bien me contenter de tes quarante euros à condition que tu m’emmènes tout de suite chez les gens qui t’ont vendu le lot de caisses. Félix comprit que Marcel avait flairé quelque chose qui, en temps normal, lui aurait rapporté quelques billets, mais on n’en était plus là. Il était coincé, il ne pouvait ni ne voulait se fâcher avec le forain.

— Okay, Marcel, pas de problèmes. On y va quand tu veux. C’est une famille qui vend

tout un bazar, à moins de dix kilomètres. Il doit encore rester des choses à acheter dans le bric- à-brac, puisque ce matin en passant devant, j’ai vu qu’ils avaient laissé la pancarte.

— On y va, mais je te préviens, ajouta Marcel, il n’est pas question que l’on prenne ma voiture, j’ai assez dépensé d’essence comme ça pour aujourd’hui. Après quelques minutes de route inconfortable, ils arrivèrent dans une ferme manifestement hors d’usage depuis longtemps. Ils longèrent un très long mur de clôture qui empêchait toute visibilité sur la propriété et arrivèrent devant une entrée monumentale sur laquelle une pancarte annonçait qu’il y avait là un vide-grenier. Assurément, le domaine avait connu des jours meilleurs. Après être passé devant plusieurs corps de bâtiments, Félix se gara en face d’une drôle de bâtisse avec un toit en ardoise, ce qui était assez rare dans cette région de tuiles. Il y avait sur sa façade le même panneau qu’à l’entrée de la propriété. La bâtisse avait anciennement été utilisée comme grange, aujourd’hui elle était presque vide à l’exception d’un fouillis de meubles et d’objets divers qu’on avait entassés peu après l’entrée. Les murs étaient en pierre de taille, très épais à la base, sans doute un mètre, et ils montaient vers le toit en se rétrécissant un peu. À l’entrée, trônait sur

un siège une vieille femme peu avenante qui se contenta de leur indiquer l’amoncellement d’objets, sans même leur dire bonjour. Sur de grandes bâches bleues, à même la paille, on avait rassemblé un monceau d’objets hétéroclites dont une grande partie finirait à la décharge. Malgré tout, on pouvait facilement deviner que pour des professionnels de la restauration et de la vente, il y avait là quelques articles de valeur. Le forain ne s’était pas, comme les autres, précipité vers les marchandises, il évaluait la situation. Rapidement, son œil s’alluma. Ce petit voleur de Félix avait raison ! se dit- il tout bas. Il y avait là de l’argent à se faire. Marcel connaissait le type de meubles qu’il avait devant lui, et il savait bien quels étaient les goûts de sa clientèle. Il faudrait un peu de temps et beaucoup d’attention pour ne retenir que les meilleures affaires, compte tenu du fait que rien n’était vendable en l’état. Il repéra la commode, et une petite armoire qui vaudrait un bon prix si elle n’était pas mitée ; un tonnelet dans un coin pouvait être intéressant aussi. Encore faudrait-il vérifier l’état des douves. Après s’être attardé sur les meubles de la grange et s’être fait une opinion sur le prix qu’il était

disposé à payer, Marcel se rapprocha du petit tonneau. Il avait l’air sain. Il allait revenir avec une bonne affaire. Aussi juteuse, peut-être plus, que celle pour laquelle il s’était initialement déplacé et qui avait si lamentablement échoué. Il fureta autour du tas, examina attentivement un tas de chaises et de bancs tout en se rapprochant du tonnelet. Tournant le dos à la vieille, toujours plantée à l’entrée, il put le regarder longuement, tout en tripotant une babiole en fer forgé. En calculant bien son coup, il attrapa le tonneau sans être vu. Il examina attentivement le fond, fit des sondages avec ses clés de voiture sur quelques douves et reposa discrètement l’objet pour se concentrer ostensiblement sur des achats qu’il ne ferait pas. Son opinion était faite, le tonnelet valait plus de mille euros. Les pointes qui fixaient les cerclages étaient en or, il l’aurait juré. Il allait falloir jouer serré. C’est la vieille de l’entrée qui vendait toute cette quincaillerie, et elle était à moitié sourde. Il fallait parler avec les mains, faire des signes avec les doigts. Elle disait quelques mots, mais n’entendait plus rien. Elle fit comprendre à Marcel que le tout était à enlever pour deux mille euros. Marcel n’avait pas de place pour stocker ce barda. De plus, les bancs qu’il avait examinés étaient à

l’évidence des bancs d’église. Ils valaient fort cher et seraient difficiles à écouler. Il proposa cinq cents, pour voir. La vieille refusa et croisa les bras. Marcel isola un quart du tas, en incluant les meubles qui avaient encore un peu de valeur, et réitéra son offre : cinq cents euros pour la partie délimitée. La vieille s’obstinait, c’était non. Chacun restait sur ses positions. Marcel sortit, comme s’il s’en allait. Dehors, il alluma une cigarette et ouvrit le capot de la voiture qui l’avait amené. Félix admirait en ricanant ce théâtre convenu. Une femme sortit du bâtiment principal. Elle communiqua avec la vieille par des signes et des mouvements de bouche. Parfois, la vieille faisait un bruit rauque avec sa gorge et la jeune s’énervait. Peu après, cette dernière se précipita à l’extérieur et se dirigea vers Marcel, absorbé dans la contemplation du moteur, sans perdre une miette de la scène qui se déroulait à l’entrée de la grange. Quand la femme arriva à sa hauteur et le salua, Marcel sursauta. Du grand art ! Il répondit à son bonjour et, avant qu’elle ne parle, lui demanda s’il y avait un garagiste dans le coin, car il devait rentrer. La femme répondit que le premier garagiste était assez loin. Elle se présenta en disant qu’elle était la fille de la vieille. Que le père était mort depuis longtemps et qu’elles avaient décidé de

tout bazarder pour récupérer quelques sous et monter une petite structure de restauration et d’hébergement. Elle était d’accord pour vendre la partie qu’il avait désignée, ce serait cinq cent cinquante euros, pour ne pas faire perdre la face à la grand-mère. Marcel eut comme un haut le cœur, ce qu’il faisait très bien. Mais l’affaire était trop bonne pour ne pas la saisir. Après avoir bougonné, mais pas trop, il fit mine de réfléchir et demanda à son acolyte s’il avait cinquante euros à lui prêter. Comme l’autre cherchait dans son portefeuille, Marcel tapa dans la main de la fille pour sceller le marché. Marcel était content comme un gosse. Il aimait bien cette fille. Elle était souriante. Il compta les billets de vingt et de cinquante un par un. Ils étaient rangés et pliés dans son pantalon et dans les poches de son manteau. Les cinquante manquants, c’est ceux qu’il avait donnés à Félix un peu plus tôt. Les deux hommes pouvaient emporter quelques affaires dans l’automobile, si elle consentait à redémarrer, et venir enlever le reste dans l’après-midi. Marcel prit le tonnelet et une petite caisse de bijoux de pacotille. Des babioles pour la déco de son carreau sur les marchés. Félix piqua une ou deux bricoles du tas, pour garder la main sans doute. On

s’occupa de faire démarrer la voiture. Elle ne voulait rien entendre. Alors Marcel eut l’idée géniale de rebrancher le fil électrique qu’il avait enlevé de la batterie une heure plus tôt. Enfin, l’automobile ronronna ! Sur la route, Marcel proposa un marché à Félix. Celui-ci lui livrerait la commode et l’armoire, et le reste serait pour lui. Le voleur se renseigna sur le devenir du billet de cinquante qu’il avait prêté à Marcel, mais celui-ci ne répondit pas. Au fond, dans cette affaire, tout le monde s’en sortait content. Les vendeurs s’étaient débarrassés de leur camelote, Marcel allait faire prospérer sans risque son investissement, et le petit voleur se retrouvait avec la perspective d’un bon bénéfice, s’il se débrouillait bien. Marcel fit le bilan de ces derniers jours. De quoi être content. D’abord Évelyne et ses beaux yeux verts, et puis les bonnes ventes de ces derniers jours, enfin les deux types avec qui il avait fait affaire. Auguste surtout, dont il se sentait proche malgré la différence évidente de classe. Il sentait que le courant passait entre eux. Marcel arriva chez lui et débarrassa le véhicule de ses récents achats. Il se servit un bon whisky et s’étala dans son fauteuil préféré, celui de la Cadillac. Tout en buvant à petites gorgées, il songeait. Faire autant de bénéfices sur la caisse de breloques invendables, c’était

inespéré ! Il fallait maintenant récupérer les cinq cents euros sans faire de vagues. Comment ? Emmener directement ses clients chez la vieille n’était pas une bonne solution. Il pouvait toujours faire jouer un rôle quelconque au petit voleur, mais celui-ci voudrait une part du gâteau ; si l’on pouvait procéder autrement, ce serait mieux. Marcel était songeur. Il pouvait bien sûr retourner à la ferme et interroger lui-même la fille. Mais il ne croyait pas à cette solution. Il tournait en rond, sans trouver la bonne solution quand on sonna au portail. Les deux zigotos de la veille étaient encore là, c’est qu’ils y tenaient à leur manuscrit !

C’est Auguste qui avait exigé que l’on revienne encore le lendemain. Il disait qu’il fallait mettre un peu de pression sur Marcel, si l’on voulait en tirer quelque chose. Comme la veille, ils furent installés dans le bureau, mais cette fois Marcel leur proposa un alcool. Auguste et Marcel échangèrent quelques formules de politesse et en vinrent au principal. Ces deux-là, on aurait dit qu’ils se connaissaient depuis toujours.

— Tu comprends, Marcel, on ne veut pas traiter avec des intermédiaires. Toi, on te fait confiance. C’est normal que tu te fasses un peu

d’argent dans l’affaire. Ce n’est pas un problème pour nous. Notre priorité, c’est de rencontrer les gens qui ont vendu la caisse. C’est tout. Il faut que tu nous aides sur ce coup- là. À charge de revanche bien sûr. Marcel réfléchit un moment.

— Marcel, lui demanda Auguste, il est bien le bistrot au coin de ta rue ?

— Il est bien, oui, mais la nourriture de la patronne n’est pas très bonne. En revanche, il y a une bonne ambiance et le patron est un type bien.

— Allez, viens avec nous, on va boire un canon et on discutera là-bas, okay ? Quand ils arrivèrent, il était dix-huit heures. Ils prirent une table et commencèrent à boire. Quand Auguste vit que Marcel était comme eux, un alcoolique discret, il commanda une bouteille de whisky et des amuse-gueules. Assez rapidement, ils devinrent amis pour la vie... Avant les canons, Antoine avait commencé à apprécier le forain qui avait une personnalité bien plus complexe que ce qu’il laissait voir, mais de verre en verre, il regarda Marcel pour ce qu’il était : un frère. Pas seulement un camarade de boisson, non ! Un gars avec qui il aurait aimé partager beaucoup de choses, avec qui il aurait aimé être ami. Contrairement aux apparences, Marcel avait

une solide culture générale et se révélait très pointu sur les questions liées au marché de l’ancien. Il était drôle et se moquait volontiers des autres et de lui-même. Marcel les traitait de bourgeois, et eux lui disaient qu’ils n’avaient jamais rencontré de plus fieffé gredin. Ils discutèrent ainsi et rirent des heures durant. Marcel était leur opposé sur beaucoup de points, lui toujours dans la marge, et eux héréditairement scotchés sur la ligne centrale. Antoine disait que, d’une certaine manière, eux aussi étaient des marginaux. Vers vingt et une heures, ils en vinrent aux confidences. Auguste révéla que la caisse contenait plusieurs bagues que Marcel n’avait pas vues. Ils s’esclaffèrent de cette bonne farce et Marcel, pour ne pas être en reste, leur raconta qu’il avait eu les caisses pour cinq euros, et ils en eurent mal au ventre de tant rire. Marcel leur décerna la palme de la plus grande bande d’escrocs et de coquins jamais rencontrés et il remit cérémonieusement à Auguste et Antoine une capsule d’eau gazeuse qui témoignait de leurs performances. Dans le bar, on les regardait se marrer, c’était un joyeux spectacle. Pour sûr, ils étaient des alcooliques endurcis, mais ce n’était pas qu’une amitié d’ivrognes.

Le forain expliqua que d’autres acheteurs avaient embarqué une partie du stock de la vieille. Auguste confirma l’accord pour les cinq cents euros, mais il voulait voir tous les objets emportés par Marcel, et se rendre sur place lui- même. Ils topèrent pour cinq billets. Le lendemain, on examinerait ce que le forain avait rapporté, ensuite on irait chez le petit voleur voir ce qu’il avait pris, et on pousserait jusqu’à la ferme. Quand Marcel précisa qu’il ne voulait pas payer l’essence, ils se remirent à rire pendant plusieurs minutes. Le soir même, vers minuit, Auguste qui avait assez bien dessaoulé téléphona à Aristide pour le tenir informé des dernières évolutions. Le vieil homme conseilla d’emmener Manu, s’il était disponible. Il pouvait être utile, pour poser les bonnes questions et entendre mieux qu’Antoine et lui ce que diraient ces gens, quand on leur parlerait de manuscrit. Eux avaient toujours employé ce terme, mais ce n’était pas forcément celui que d’autres utiliseraient pour désigner le vieux livre de comptes rendus. Bien sûr qu’Aristide avait raison ! On avait convenu qu’Auguste passerait prendre tout le monde le lendemain avec sa voiture, qui était confortable et puissante. Avant de se coucher, Antoine envoya un texto à Célia, pour lui demander d’arranger les

choses avec le chef, puisque le lendemain il ne pourrait de nouveau pas être présent. Elle le rappela tout de suite.

— Je sors tout juste du théâtre, annonça Célia, tu sais, la pièce dont je t’avais parlé et qui est extraite de ce livre que tu as beaucoup aimé. Tu as raté quelque chose, les acteurs étaient parfaits et la mise en scène remarquable. Je suis avec Nadia, on va boire quelque chose et on rentre. Tu nous rejoins ?

— Non, je suis très fatigué ce soir.

— Antoine, tu n’es pas malade au moins ? Antoine la rassura et, pour qu’elle ne se tracasse pas inutilement, il lui expliqua :

— Je suis débordé, mais il n’y a rien de grave. Cela fait un moment que je me promets de te parler de quelque chose qui m’est arrivé, mais comme je ne sais pas comment m’y prendre, j’ai repoussé l’explication que je te dois. Mais c’est fini, je me suis décidé. Je te raconte tout, la prochaine fois qu’on se verra. Célia s’assura encore qu’il allait bien, et lui promit de couvrir son absence du lendemain. Antoine adorait cette fille ! Maintenant, il était résolu à tout lui raconter, il l’inviterait à déjeuner sans Nadia. À charge pour Célia de raconter l’affaire à sa compagne. Antoine se coucha, et pour une fois il dormit comme une souche.