Chapitre 3
Marty, ce n’était pas son nom, et pourtant c’est ainsi qu’on l’avait toujours appelé. Marty, c’était le résultat d’un compromis entre ses parents. C’est sa mère qui avait voulu le prénommer comme ça. Elle lui avait souvent raconté comment elle avait lutté avec son père, et comment ils avaient trouvé un arrangement. Un soir, la belle-mère était montée les voir, ce qui, compte tenu de son état, était annonciateur de lourds nuages. Il ne restait qu’un mois avant l’accouchement. Le jeune couple habitait à l’étage et les parents au rez-de-chaussée. La crise du logement et le manque de ressources rapprochaient mieux les familles que la modernité et l’argent. Chacun respectait l’espace des autres, et tout se passait bien. Les enfants échappaient aux charges et aux loyers, les vieux disposaient d’un secours à portée de main et de voix. L’appartement du haut était fonctionnel et les jeunes avaient une entrée indépendante.
— C’est toujours comme ça, répétait le père. On construit en grand pour les enfants, on vieillit, ils partent et l’on se retrouve avec une maison trop vaste.
— Mais tais-toi donc ! disait la vieille, tu vois bien qu’on a eu raison à l’époque de construire l’étage. Le fait est que tout le monde était content. La grand-mère était aussi gentille qu’impotente et quand elle frappa à la porte de l’étage, le jeune couple se précipita pour la soutenir. La vieille n’était pas montée chez les enfants depuis plus de dix ans. Ses jambes ne la portaient plus. Le père était sorti régler des problèmes à l’atelier, et elle savait qu’elle avait du temps devant elle. Marche par marche, elle avait gravi son Everest. Arrivée devant la porte, elle était en lambeaux et en pleurs. Ils pensèrent que le père avait eu un malaise. Mais non ! Elle était venue leur parler du petit qui allait naître. Ils avaient réconforté la vieille, lui avaient donné du thé tiède et sucré. Elle pleurait bien encore un peu, mais maintenant, c’était de tristesse. Une fois qu’elle eut repris ses esprits, ils lui avaient demandé les raisons de cette surprenante visite. Elle était si gênée qu’il avait fallu lui arracher les mots un à un. Papa, depuis toujours, avait voulu un petit-fils qui se serait prénommé Joseph, comme son propre père. Elle avait gravi ce calvaire pour supplier les enfants de donner ce nom au garçon qui allait naître. Le vieux était malade depuis quelque temps. Dans la famille, on le savait « en
partance ». La vieille avait appris que sa belle- fille avait choisi un autre nom pour l’enfant. Alors, elle avait réfléchi, trouvé la solution et elle était montée proposer l’arrangement. On allait déclarer l’enfant sous le nom de Joseph, et dans la vie de tous les jours, tous l’appelleraient Marty. La belle-fille avait accepté cet arrangement. On s’était embrassés et ensuite il avait fallu descendre la grand-mère. Le couple l’avait presque portée jusqu’en bas de l’escalier. Marty avait dû vivre dans cette ambiguïté, et c’est peut-être ce qui avait provoqué sa vocation d’acteur. Dès sa plus tendre enfance, il avait été attiré par les déguisements. Il chantait, dansait, jouait la comédie. Tout ce qui lui permettait d’endosser un rôle le trouvait disponible. Il avait quelque talent, et depuis plusieurs années déjà, était artiste et réussissait à vivre de sa passion. Il n’était pas riche, il vivotait au jour le jour grâce à son métier qui était sa raison d’être. Le public ne voit que les acteurs célèbres, sans imaginer la masse d’anonymes qu’un film, une série télévisée ou une publicité font travailler. C’est comme ça pour tout. Marty, c’est un petit qui s’en sortait bien. Jamais il ne refusait un rôle, s’il pensait que le spectacle répondait aux attentes du public.
Il n’avait pas refusé de jouer ce rôle de clochard trois jours durant. C’était très bien payé et ça n’avait rien d’illégal. On lui avait expliqué que c’était en amont d’une nouvelle émission, un genre de caméra cachée. Qu’il s’agissait de sensibiliser la cible pendant les phases préparatoires et qu’il n’y aurait pas de matériel de prise de vue. Il avait endossé son rôle avec sérieux. C’était assez difficile. Il lui était défendu de parler. On lui avait demandé de faire en sorte qu’au bout de trois jours, la personne visée en vienne à penser qu’il n’était pas un vrai clochard. Marty avait reçu de l’argent pour les costumes, les maquillages et les accessoires. Une bonne somme dont il ne s’était pas servi, puisqu’il avait des accointances avec des fripiers et des maquilleuses. On lui avait aussi indiqué qu’il aurait sans doute une autre demi- journée de travail pour un autre rôle, celui d’un livreur. Marty avait accepté. À ce prix-là, c’était inespéré !