Chapitre 32
Jamais il n’y avait eu autant de monde à cette réunion. Aristide était aux anges. Il y avait treize participants et Sally rajouta des chaises. Célia et Hortense furent présentées, et l’on parla du tonnelet. Sans plus attendre Sylvain, Aristide commença à répartir les tâches. Aux hommes le relevé des dates de réunions par époque, et aux femmes le décryptage des pages pleines, pour qu’ensuite il puisse les traduire. Elles ne connaissaient ni le latin ni le grec, mais il n’était pas utile de comprendre, il suffisait de remplacer les lettres par d’autres en suivant le code. C’était fastidieux et il les prévint :
— Je serai sans pitié pour les élèves dissipées. Toutes firent semblant de trembler de peur et se mirent au travail autour de la grande table du salon où Aristide avait fait installer trois portables, une imprimante et tout un nécessaire de bureau. En quelques minutes, chacun fut à son poste et l’entreprise de décryptage progressa à grands pas. Vers onze heures, il y eut une pause et Aristide reçut un appel qui manifestement le bouleversa. Il s’assit, l’air lugubre.
— Mauvaise nouvelle ? lui demanda Sally.
Aristide se leva et réclama le silence. Il y eut comme un froid, parce que la voix d’Aristide était particulièrement grave et triste.
— On vient de m’informer d’une bien triste nouvelle. Sylvain a été découvert mort cet après-midi. Tout le monde se tut, tétanisé par la nouvelle. Puis les questions fusèrent. Tous voulaient savoir si la nouvelle était confirmée, si on savait de quoi il était mort, comment cela s’était passé. Aristide répondit de son mieux avec le peu d’éléments dont il disposait.
— Je sais que c’est un crime crapuleux puisqu’on a dévalisé son appartement.
— Qu’ont-ils volé ? demanda Évelyne.
— Comme toujours dans ces cas-là, remarqua Auguste, les voyous ont pris ce qui avait un peu de valeur dans l’appartement. L’ordinateur portable, quelques billets dans son portefeuille, rien quoi ! Tous se révoltèrent contre ce crime absurde et tous eurent peur. Si cela était arrivé à Sylvain, cela pouvait tout aussi bien leur arriver. Quelques femmes pleuraient. Sally servit un verre à ceux qui le souhaitaient, et peu à peu, ils se séparèrent.
— En descendant les escaliers, Auguste manœuvra pour se retrouver un instant seul
avec Antoine pendant que les femmes n’en finissaient plus de se quitter.
— Tu sais que Sylvain m’a appelé hier ? demanda Auguste.
— De quoi avez-vous parlé ?
— Il voulait me voir, mais je n’étais pas libre, alors on avait convenu de se voir aujourd’hui en début d’après-midi. Il n’est pas venu.
— Il ne t’a rien dit d’autre, demanda Antoine.
— C’était assez confus, il était tout excité. De ce que j’ai compris, il a pu accéder, par inadvertance, au cran six de la bague et il serait resté un certain temps dans le monde immobile sur ce mode.
— Mais c’est incroyable ! s’exclama Antoine. Il t’a décrit ce qu’il avait fait ?
— Oui et non ! D’après lui, il avait pu enclencher par hasard le sixième cran grâce à une combinaison de quatre crans. Il disait qu’il était certain de pouvoir retrouver le bon ordre des chiffres parce que lors des manipulations incontrôlées de l’anneau, il était depuis un moment en conversation filmée sur Skype et que tout avait été enregistré sur son disque dur.
— Quelle histoire ! s’exclama Antoine. Tu crois qu’il serait possible de récupérer son ordinateur ?
— Je n’en sais rien, mais d’après ce qu’a raconté Aristide, il a été victime d’un meurtre et la police va tout saisir chez lui.
— Tu en as parlé à Aristide ? demanda Antoine.
— Non, je pensais que c’était à Sylvain de le faire. Quand on a appris la nouvelle de sa mort, j’ai pensé que c’était déplacé de donner cette information. Ils continuèrent un moment la discussion et décidèrent pour l’instant de garder le secret sur l’exploit de Sylvain. Les filles se séparèrent et peu à peu chacun rentra.
Ce même soir, Antoine appela Auguste et demanda à le voir d’urgence. Il était plus de minuit, mais Auguste accepta malgré tout. Il savait que ce n’était pas le genre d’Antoine de déranger les gens pour des bêtises.
— J’espère que c’est vraiment important, protesta-t-il tout de même en ouvrant la porte de son appartement à Antoine.
— Auguste, mon ami, sois gentil de ne pas me poser de question. Il faut que tu m’emmènes quelque part, je te dirai tout en voiture. Auguste grogna bien un peu pour le principe, mais il faisait confiance à Antoine. À
peine installé au volant, il le bombarda de questions.
— Écoute bien ce que je vais te dire, Auguste, le coupa Antoine, tu as dit que les conversations de Sylvain sur Skype étaient enregistrées et filmées ?
— C’est ce qu’il m’a dit, en tout cas, se défendit Auguste.
— Comme c’est un meurtre, la police va saisir tout le matériel informatique, si elle ne l’a pas déjà fait.
— C’est probable, reconnut Auguste.
— Dis-moi, pourquoi après avoir exploité les données informatiques, la police nous laisserait-elle l’accès aux objets personnels de Sylvain ? Pour la loi, nous ne sommes que des étrangers sans aucun droit, n’est-ce pas ? Auguste ne put qu’acquiescer.
— Tu te souviens exactement des paroles d’Aristide ? Il a indiqué que les voleurs avaient emporté le portable de Sylvain. Tu confirmes ? Comme Auguste pour la énième fois confirmait les paroles de son ami, Antoine continua :
— En réalité, comme beaucoup de gens, Sylvain avait un portable et un ordinateur fixe. Je peux même te dire que je l’ai vu quand il m’a invité chez lui. Son ordinateur occupait presque toute la pièce du fond. Il y avait je ne sais
combien d’écrans et de haut-parleurs, c’était vraiment impressionnant. Je m’en souviens bien parce que l’informatique, c’était le seul point que nous avions en commun. Je pense donc que c’est là que Sylvain chattait sur les réseaux sociaux, et c’est là que se trouve l’enregistrement de sa conversation avec toi.
— Que proposes-tu ? demanda Auguste.
— Tu appelles Marcel qui est bricoleur et qui aura le matériel nécessaire, on passe le prendre et on va chez Sylvain. On entre même s’il y a des scellés, je prélève les disques durs avec les outils que j’ai emportés dans la trousse que tu vois là, et on rentre chez nous visionner tout ça. Auguste, que rien ne prédisposait à la marginalité, n’envisagea pas cette solution sans frémir. D’autre part, passer à côté de la résolution de l’énigme du septième cran était impensable. Il prit une décision qui n’en était pas une.
— Je ferai comme Marcel décidera. Et il appela le forain. Marcel dormait déjà et c’est avec un chapelet d’injures qu’il accepta de les recevoir à une heure aussi avancée de la nuit. Arrivé devant son portail, Auguste klaxonna comme d’habitude. Ils refusèrent d’entrer et expliquèrent à Marcel la situation. Le forain posa quelques questions et déclara :
— Okay, je suis partant, sauf si à l’entrée de l’appartement la police a mis des scellés. Auguste s’aligna aussitôt sur cette solution raisonnable. Marcel récupéra un trousseau de clés imposant pour ouvrir la porte sans effraction et ils prirent la route pour le domicile de Sylvain.
— Antoine, quand on sera arrivés, prévint le forain, tu iras à l’appartement et tu me rapporteras quelques clichés de la serrure. Il faut que je sache à quoi m’attendre. Ensuite, je monterai seul pour ouvrir, et quand ce sera fait vous me rejoindrez à l’intérieur. J’ai prévu des gants. Mettez-les tout de suite. Quelques minutes plus tard, Antoine revenait avec les photos demandées.
— Il n’y a pas de scellés ! déclara Antoine. Marcel regarda les clichés et reconnut immédiatement la serrure qu’il devait ouvrir. Il sélectionna trois outils dans son attirail. Après quelques minutes d’absence, il leur fit signe et tous trois s’engouffrèrent en silence dans l’appartement de Sylvain. Antoine les conduisit au bout du couloir, là où il avait vu l’ordinateur. Il y était bien, ses voyants multicolores crépitant dans la nuit. Antoine prit place sur le siège et s’attaqua au démontage des disques durs. Il y en avait trois, dont deux externes. Tout fut rapidement
terminé, et une heure plus tard, ils étaient dans leurs lits.
Le lendemain, Aristide appela Manu, Antoine et Auguste. Ce dernier lui révéla le contenu de la dernière conversation qu’il avait eue avec Sylvain. Accablé, Aristide baissa la tête.
— La police va sans doute ouvrir une enquête, affirma Auguste, nous serons tous interrogés, compte tenu de nos liens avec Sylvain.
— Il ne faut rien cacher à la police, ajouta Aristide, sauf ce qui concerne le monde immobile, qui de toute façon n’a rien à voir avec le meurtre. Les jours passèrent. Antoine n’avait pas de nouvelles de Manu. Aristide disait que les travaux avançaient assez rapidement et que les filles lui étaient d’une aide précieuse. Manu, par l’intermédiaire du père Caron, avait peut-être trouvé quelqu’un pour les textes en sahidique, mais il faudrait le payer. Antoine ne s’inquiétait pas trop pour l’argent. Le moment venu, le comte réglerait les dépenses sans rechigner. Comme chaque samedi, on fit le point sur l’avancée des recherches.
— Les textes grecs de la fin de la période avaient une qualité d’écriture déclinante, annonça Manu, tandis que la partie latine reste, elle, toujours de haute tenue. On sait maintenant qu’il y a eu une époque où le monde immobile étendait son empire jusqu’à Constantinople. Aristide qui traduisait les textes grecs indiqua qu’il n’avait, pour l’instant, rien appris sur les bagues et qu’il faudrait encore bien des mois pour avoir une vue d’ensemble des écrits.
Sophia était une grande maigre. Elle n’avait eu pour beauté que les instants de sa jeunesse, mais comme elle était facile à vivre, gentille et aimante, elle avait trouvé chaussure à son pied. C’était une femme heureuse. Elle n’avait pas beaucoup connu ni fréquenté son frère Sylvain, puisqu’au décès de leurs parents dans un accident d’automobile, le frère avait été pris en charge par la grand-mère paternelle tandis qu’elle était confiée à sa grand-mère maternelle. Âgés seulement de quelques mois, les jumeaux avaient, malgré le début chaotique de leur petite vie, grandi sans problème, entourés d’amour et à l’abri du besoin et des coups. Ils ne s’étaient rencontrés que deux fois. Quand la police vint lui annoncer le décès de Sylvain, elle éprouva un vrai chagrin. Quand on lui rapporta les
circonstances de sa mort, elle fut moralement très abattue. Puis il fallut monter à Paris régler les problèmes de la succession. Après les constatations d’usage, les prélèvements divers, elle fut autorisée à mettre de l’ordre dans l’appartement de Sylvain. Trois semaines après sa mort, on rendit à Sophia les affaires qui avaient été saisies par la justice. Quand on sonna chez Sylvain, Sophia découvrit une grande femme souriante qui se présenta comme une amie de son frère. Elle l’invita à entrer dans le salon, elles se racontèrent quelques souvenirs et constatèrent que la mort de Sylvain restait une énigme. L’étrangère expliqua que Sylvain appartenait à un groupe d’amis qui aurait aimé récupérer les disques durs de son ordinateur. Sophia n’avait qu’une seule envie : que tout se termine vite pour rentrer chez elle, dans le Sud, avec son mari et ses enfants. Elle conduisit la femme dans la pièce où trônait l’ordinateur. Immédiatement, l’invitée comprit que les mémoires avaient été enlevées. Loin de montrer son désarroi, elle fit contre mauvaise fortune bon cœur. Elle tendit à Sophia une enveloppe et expliqua qu’il s’agissait d’une cotisation des amis de Sylvain. Sophia prit l’enveloppe. Elle n’avait jamais été riche, et
depuis la mort de Sylvain, tout n’avait été que frais et dépenses. Elles se quittèrent en bons termes.